16/02/2009

Dimanche 15 février 2009

            Renaud Camus évoque une fois Dominique Autié dans Le Royaume de Sobrarbe, dernier tome de son journal intime, le 3 février, page 79, à propos des éditions Privat, dirigées par ce dernier dans les années quatre-vingt-dix. Quelques jours plus tôt, il notait que Virginia Woolf « n’écrivait pas dans les livres, elle, et qu’elle se moquait des gens qui le faisaient, même ». Dominique Autié ne se moquait pas seulement de ces gens, mais il les détestait. « Dupont-Durant n’étant pas Voltaire, écrivait-il dans la chronique qu’il consacra, dans L’ordinaire et le propre des livres, à ces déprédateurs, comme il n’était pas loin de les appeler (‘‘Sans hésiter, disait-il, je range dans la catégorie des déprédations – et non dans celle, prisée des bibliophiles, des dédicaces et envois – l’ex-dono, cette odieuse appropriation de l’objet par qui offre un livre à un tiers et se hausse au rang de donateur en y apposant sa griffe (et, la plupart du temps, le motif du cadeau)’’), Dupont-Durand n’étant pas Voltaire, écrivait-il donc, il est peu probable que je confonde ses coups de crayon ou ses crottes de bic avec des marginalia. » On pourrait objecter à Virginia Woolf, qui ne l’avait certes pas lu, que Renaud Camus, qui annote ses livres, n’est pas les gens. Son journal est là pour en témoigner, dans lequel il écrit presque à chaque page combien la fréquentation des gens lui cause de souffrance. Renaud Camus est sans doute un misanthrope, comme il en fait lui-même l’hypothèse. Plus généralement : c’est des écrivains qu’on ne peut pas dire qu’ils sont des gens. Par contre, je ne comprends absolument pas que Camus puisse trouver à son goût les livres tels qu’ils sont fabriqués par Fayard, c’est-à-dire brochés sans couture, comme c’est d’ailleurs désormais le cas chez la plupart des éditeurs. Lui qui est un grand pourfendeur de la camelote, ne voit-il donc pas que de tels livres en sont aussi ? Ne voit-il pas que ce ne sont tout bonnement pas des livres ? « Pas de fil ? Ce n’est pas un livre », disait encore Dominique Autié, dans une autre chronique de L’ordinaire et le propre des livres. J’avais d’ailleurs laissé ce commentaire à la suite du texte d’Autié consacré aux livres cousus : « Je ne dois pas être encore arrivé à la moitié du livre que je lis en ce moment, et déjà, des paquets entiers de pages se sont décollés et sont devenus des feuilles volantes qui, à tout moment, risquent de ‘‘tomber’’ hors du livre, si je ne le tiens pas assez fermement entre mes mains, ce qui me donne parfois des crampes. C’est très désagréable. On croirait presque que ces livres sont conçus pour n’être lus qu’une fois, et encore, pour certains, jusqu’à la moitié seulement ! » Eh bien ! Ce livre que je lisais alors, je crois bien que c’était Outrepas, c’est-à-dire l’un de ces volumes Fayard que Camus trouve qu’ils lui tiennent si bien en main (je ne me souviens plus de l’expression exacte de l’auteur). Il est probable que nous n’ayons pas les mêmes mains, lui et moi ! Mais lui qui doit, pour travailler à ses églogues, laisser ouverts, pendant des jours et des jours, des dizaines de livres sur son bureau, il devrait être le mieux placé pour comprendre que l’écrivain de demain, son disciple, qui voudrait écrire à son tour des églogues et aurait, pour ce faire, besoin de consulter à tout moment Outrepas ou Le Royaume de Sobrarbe, ne le pourrait tout bonnement pas, à cause de la fragilité des livres, qui ne se prêtent pas à pareille consultation. La fabrication de livres sans couture contribuera sans nul doute à l’appauvrissement de la littérature. Les battements de mon cœur se sont accélérés quand j’ai lu ces quelques phrases, qui me parurent confirmer une certaine communauté de vues, de sentiments et même de sensations, entre Camus et moi, sur les bibliothèques, ou plutôt sur la bibliothèque, page 366 : « Mais c’est parfois dans cette bibliothèque, aussi, à tout cet étage, par de beaux crépuscules d’été comme celui-ci, quand la lumière semble arrêtée et se présenter par toutes les fenêtres avec une intensité égale, étale, passionnément dépassionnée. La vie est là, simple et tranquille sans doute, mais noble aussi, amicale avec indifférence, majestueuse, transparente, mortelle. Hic est locus patriae : cette absence. » Hic est locus patriae, c’était le titre que j’avais donné au texte consacré aux bibliothèques que Dominique Autié avait bien voulu publier dans L’ordinaire et le propre des livres. Mais la lecture du journal de Renaud Camus m’est devenue une épreuve. A chaque fois que je tombe sur une page où il est question du manque de savoir vivre de ses correspondants, de la mauvaise tenue des lettres, surtout des lettres électroniques, je ne puis m’empêcher de repenser à celle que je lui avais envoyée pour lui signaler la parution dans le blogue de Dominique Autié de mon texte sur les bibliothèques. J’avais tourné ma prose d’une telle façon, j’avais été si abrupt, si dépourvu de transition, de préambule (j’avais commencé ex abrupto, si ma mémoire est bonne), je m’étais montré si concis, si bref, si pressé d’en finir, que j’avais dû laisser une fort mauvaise impression. Pour tout dire, j’avais commencé en disant je et conclu par un cordialement du meilleur effet ! C’est d’autant plus absurde que j’avais déjà beaucoup lu Renaud Camus, à cette époque, et savais donc à peu près comment il ne fallait pas m’y prendre pour lui écrire… Mais je l’ai sans doute déjà dit dans ce journal, il y a parfois quelqu’un d’autre en moi, qui agit et parle à ma place. C’est le même qui m’avait poussé à dire à Camille, quand il habitait chez moi, que je voulais qu’il parte, alors que je voulais qu’il reste. Page 133 : « Je connais beaucoup de gens qui n’aiment pas passer la nuit avec leurs amants. » J’en suis ! Plus précisément, j’aimerais passer la nuit avec mes amants, mais je ne le peux pas. C’est d’ailleurs l’un des changements que j’attends de l’analyse que j’ai commencée avec Tirésias. J’espère pouvoir dormir un jour avec les garçons qui entrent dans mon lit. Je croyais que je le pouvais déjà, depuis Camille, dont j’avais très bien supporté la présence dans mon lit toute la nuit. Mais ce n’était que parce que c’était Camille, c’est-à-dire un garçon dans lequel je retrouvais inconsciemment des traits ayant appartenu à des personnages-clés de mon passé : à Julien, comme je l’ai déjà dit mardi dernier, et à un autre, une autre, dont je n’ai pris conscience qu’avant-hier, et dont je parlerai plus tard, après en avoir rendu compte à Tirésias. J’ai voulu renouveler l’expérience du sommeil à deux, il y a quelques jours, avec un adorable Nicéphore, mais ce fut très pénible. Je ne me suis pas endormi avant plusieurs heures. Par contre, le réveil a été très agréable. Nicéphore était venu se blottir au creux de moi, comme fait d’habitude la chienne Pélagie. J’ai fait cette confidence amusée, tout à l’heure, à Osman, qui m’avait invité à venir regarder la télévision chez lui, sur son canapé, contre lui, sous sa couverture : au fond, j’ai commencé mon analyse pour ne plus avoir froid dans mon lit les nuits d’hiver.

26/01/2009

Dimanche 25 janvier 2009

            La tempête d’hier semble avoir été beaucoup plus forte que celle de 1999, qui n’avait duré que le temps d’un gros orage, disait ma mère ce soir, tandis que les éléments se sont déchaînés pendant des heures, hier matin. Je ne puis que la croire sur parole, puisque je dormais à ces heures-là. Mais à midi, et pendant toute la première partie de l’après-midi, le vent a continué de souffler très fort. Les dégâts sont apparemment très grands. Il paraît que le toit de l’internat du lycée Despiau s’est effondré. De nombreux arbres du parc Jean-Rameau, tout près de chez moi, sont tombés, ainsi qu’à Nahuque. Tityre, qui a passé quelques jours à Bordeaux, m’a dit tout à l’heure au téléphone qu’entre cette ville et Mont-de-Marsan, une grande partie de la forêt avait tout bonnement disparu. Il lui a fallu huit heures, cet après-midi, pour faire le trajet jusqu’ici, tant la circulation était rendue difficile par les arbres dont les routes étaient littéralement jonchées. Je ne sais plus qui m’a dit qu’il avait entendu parler d’une femme qui, ayant été forcée d’accoucher chez elle pendant la tempête, avait ensuite passé une huitaine d’heures dans l’ambulance qui devait la conduire à l’hôpital, à quinze kilomètres seulement de son domicile. De nombreux arbres ont été abattus dans le parc de madame V***, la voisine de ma mère. Les parents d’une amie de ma sœur en ont perdu près d’une centaine chez eux. Pendant ma distribution dominicale de prospectus, cet après-midi, dans Mont-de-Marsan, j’ai vu quelques cheminées effondrées. La toiture de madame P***, qui vit non loin de chez ma mère et fut mon professeur de physique, lorsque j’étais au collège, a été en partie emportée par les vents. Il y avait des tuiles brisées sur tous les trottoirs de la ville. Dans un jardin, une voiture avait disparu sous un arbre. Je ne retrouvais plus la monotonie de mes itinéraires habituels : des quartiers entiers avaient changé d’aspect, parce que les arbres des jardins avaient disparu, laissant les maisons comme nues et livrées aux regards. Une partie du parking de la résidence de La Rotonde a sombré dans le Midou. Quant à la Midouze, elle a englouti toutes les voitures du parking qui se trouve sur l’un de ses quais. Elle a également noyé le quai Silguy, à l’endroit où, tout près de chez Tityre, il rejoint la rue Sarraute, qui disparaissait cet après-midi dans la rivière. Hier après-midi, Camille m’a dit au téléphone qu’il partait chez son père, où il allait aider à planter un arbre pour le quatre-vingtième anniversaire de son grand-père. Il ne semblait pas encore avoir pris conscience (ni moi d’ailleurs, à ce moment-là) qu’il y aurait sans doute plus d’un arbre à replanter ! Je n’ai plus de nouvelles de lui depuis ce coup de téléphone. Peut-être s’est-il tué sur les routes, qui sont dangereuses et le seront sans doute encore pendant plusieurs jours, à cause des nombreux arbres qui menacent toujours de tomber et que la pluie va gorger d’eau et rendre plus lourds encore, me disait Cyrille, tout à l’heure, l’actuel amoureux de ma sœur. Peut-être Camille est-il resté chez son père pour aider à réparer les dégâts. Toutes les lignes téléphoniques ne sont pas rétablies dans les villages. Je me suis souvenu du discours très ému que nous avait fait M. Cambronne, l’un de mes professeurs de latin, à Bordeaux, lors de son premier cours de l’an 2000, juste après les vacances de fin d’année, pendant lesquelles avait eu lieu la tempête de 1999. Il avait demandé à ses élèves d’avoir une pensée pour les malheureux qui avaient été frappés par la catastrophe, pour les morts qu’elle avait faits, et plus particulièrement pour ceux dont la presse n’avait pas parlé, avait-il dit, et qui, poussés par le désespoir, s’étaient eux-mêmes ôtés la vie. Je ne m’étais pas rendu compte de la gravité de la situation avant d’entendre la voix légèrement tremblante de mon professeur. (Je dois avouer que j’avais toujours trouvé cet homme antipathique, à cause de sa constante gentillesse, de sa perpétuelle bonne humeur et du sourire qu’il affichait en permanence et jusque dans la mélodie de sa voix. J’étais si bête, à l’époque (bien plus encore qu’aujourd’hui, c’est dire…), que je trouvais indigne d’un homme (et révoltant) de faire montre d’une telle légèreté. Retrouver à la rentrée un professeur devenu tout à coup si grave m’avait donc fort impressionné. Ce n’est que plus tard que j’ai compris que cet homme était infiniment plus homme que moi, puisqu’il avait écrit Chants d’exil.) Hier soir, j’étais de nouveau très loin de seulement penser à prendre le temps de cette pensée pour les victimes de la tempête qui venait d’avoir lieu, à laquelle M. Cambronne, déjà en 1999, m’avait invité, moi et mes camarades de classe. C’est parce que j’étais invité à tout autre chose, par le petit bouquetier, à qui je m’avise que je n’ai toujours pas donné de nom dans ce journal. Appelons-le donc Osman. Osman m’avait en effet convié à sa pendaison de crémaillère et la soirée que j’ai passée hier chez lui fut pour moi l’une des plus agréables depuis fort longtemps. Il n’y avait parmi les invités que fort peu d’homosexuels, ce qui explique d’ailleurs peut-être en grande partie la perfection du moment. Nous étions entourés de couples hétérosexuels et des frères et sœur d’Osman, qui sont nombreux et portent des noms appartenant aux trois grandes religions monothéistes. (Dieu merci, Osman, malgré son nom, n’est pas circoncis !) Il ne manquait que celui des frères qui habitait au-dessus de mon ancien appartement et qui s’était un jour amusé à pisser sur ma véranda depuis l’une de ses fenêtres. Les conséquences de la tempête l’empêchaient de quitter je ne sais plus quel village des environs. S’il avait été là, la soirée ne m’aurait probablement pas parue si réussie… Il y avait même un enfant, que sa mère semblait avoir confiée à la garde des deux seuls autres homosexuels (outre notre hôte et moi), un couple, qui semblait fort heureux de pouvoir jouer au papa et à la maman. La bonne humeur et la joie de vivre de tous ces gens, la sincérité de leurs sentiments et surtout ce qui m’a semblé être leur très grande aptitude pour la vie, avaient quelque chose de proprement incroyable pour quelqu’un qui, comme moi, ne fréquente plus, depuis quelque temps, que des homosexuels, qui sont par nature ce qui se trouve parmi les hommes de moins ondoyant et divers, de moins animé, et finalement de moins vivant, puisqu’ils n’ont d’intérêt que pour le même en général, comme leur nom l’indique : tous ces pédés se mordent la queue, c’est bien le cas de le dire, et moi le premier, sans doute. Diodore, le plus jeune frère d’Osman, qui n’a que seize ans, est le type même de l’adolescent réjouissant et facétieux. A cause de ses bouffonneries, l’hilarité générale n’est retombée qu’au bout de plusieurs heures. Je l’ai encore croisé cet après-midi, comme souvent, lors de ma distribution dominicale, puisqu’il habite dans l’une des rues que je dessers. Il a tout du bon garçon : poli, souriant et serviable, il est à peu près le contraire de mes élèves, qui avaient tout du mollusque, eux. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai cessé de leur donner des cours. Ils étaient vraiment trop cons, tous, sans exception. Ma vie est bien assez réduite comme cela, selon le mot de Tirésias, le psychanalyste. Je n’avais vraiment pas besoin de me faire réduire aussi la tête par ses petits sauvages, en essayant, bien en vain, d’élargir un peu les leurs. Mais à présent, je l’ai, cette pensée pour les malheureuses victimes de la tempête. Je suis inquiet pour Camille et pour sa famille. Peut-être la propriété de son père est-elle complètement dévastée, où vivaient les bêtes qu’il aime tant, ses chiens, ses cochons, ses chevaux. Peut-être sont-ils au désespoir, en ce moment-même. Je me suis également surpris à penser à Renaud Camus, tout à l’heure, qui écrivait dans le dernier volume de son journal, je crois, qu’il était heureux d’avoir enfin pu payer entièrement la réfection de la toiture du château de Plieux. Si ça se trouve, il n’en reste plus rien à l’heure actuelle !