29/12/2007
Vendredi 28 décembre 2007
Avons quitté Troyes hier matin. Détour chez les parents du fiancé. Nous n’y sommes fort heureusement restés que pour le déjeuner. Ce fut très pénible, comme je m’y attendais. Comment décrire tout cela ? Un mot seulement. Tout se trouve dans un détail ignoble, qui dit tout ce qu’il y a à dire : le fiancé de ma sœur m’appelle déjà ‘‘le beauf’’, parfois même lorsqu’il me parle directement : « Y veut pas reprendre un peu d’haricots, le beauf ? T’as tort, c’est bon pour dans ton corps. » Je suis proprement scandalisé que ma sœur fasse si peu de cas de nous, sa famille, de moi son frère, en nous faisant subir un tel personnage, dont elle n’est pas même amoureuse, et en parlant maintenant de mariage, c’est-à-dire de nous imposer toute la famille, ne serait-ce que le jour de la cérémonie. Son désespoir, son égarement doivent être bien grands. La relative beauté physique du garçon (surtout depuis qu’il porte cette espèce de barbe qui le cache) n’explique pas tout. Moi-même, je n’y suis pas insensible. Pendant le voyage en voiture, le voir en chemisette, par des températures négatives, pisser contre un arbre, avait quelque chose de très excitant, et j’ai parfois comme des flashes, dans lesquels je m’imagine lui arracher littéralement ses vêtements et le toucher, le renifler partout, me frotter à lui, sans doute un peu comme ferait un chien. Certains indices me font également penser qu’il pourrait en avoir une très grosse. Mais non, vraiment, cela n’explique pas tout. Est-ce que j’ai présenté à ma famille tous les corps qui sont passés entre mes mains ? Même la gentillesse de Cyrille, qui est à toute épreuve, m’est odieuse : ne serait-ce que parce qu’elle me fait passer, à mes propres yeux, pour plus méchant que je ne suis vraiment, à dire tellement de mal de lui et des siens, qui sont, eux aussi, d’incorrigibles gentils. Mon Dieu ! Parfois, je le surprends qui cherche à attirer mon regard, mon attention. Il essaie de se faire bien voir et voudrait que je l’aime… C’est un cauchemar éveillé. Je mets tout mon espoir dans don Esteban : pourvu qu’il nous ait installés aux Canaries avant le mariage ! Hélas, cela s’annonce plutôt mal.
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Mercredi 26 décembre 2007
Magasins d’usine. Nombreux achats. Dépensé plus que de raison. Visite de Didier, qui fut, pendant des années, l’amant quasi officiel de ma grand-mère et qui avait, au sein de ma famille, le statut d’un oncle. Il n’y avait que mon grand-père qui affectait de le prendre pour un simple ami de la famille. Ma grand-mère n’a jamais été amoureuse de lui. Elle appréciait sa compagnie : il l’occupait, la divertissait, la promenait, voilà ce qu’elle aimait. C’est en repensant à la relation de ma grand-mère et de Didier que j’ai compris ce qui, pourtant, est une évidence : ma sœur n’est pas amoureuse de son fiancé. Elle ne supporte pas d’être seule. Elle a donc choisi le premier mâle qui voulait bien d’elle : il n’y avait apparemment que lui ! Qu’elle en soit maintenant à parler de mariage est pure folie. Il faudrait l’en dissuader. Ce n’est pas à moi de le faire, à mon avis. J’en ai parlé à ma mère qui, bien sûr, ne se sent pas le droit de seulement conseiller ma sœur. Déjà, du temps de Hieronymus, quand la rumeur courait qu’il était sidéen, et que, sans démentir formellement, il laissait entendre qu’il n’était qu’hémophile, ma mère n’a pas cru bon de dire à ma sœur qu’elle devait se méfier d’un individu qui était peut-être un menteur, et sans doute de ceux dont le mensonge engage tout, jusqu’à la vie, la leur et celle des autres. De fait, de menteur il devint empoisonneur. Ma mère et moi fûmes ses complices.
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Mardi 25 décembre 2007
Noël. Ma grand-mère a passé la journée avec nous, chez ma tante. Par moments, elle se mettait à me fixer des yeux et semblait se demander d’où elle pouvait me connaître, sans être néanmoins bien sûre de m’avoir réellement connu. Elle avait le regard de quelqu’un qui serait tombé dans la réalité sur un être rencontré dans un rêve et qui chercherait à se rappeler quel était ce rêve merveilleux et complètement oublié. Ce semblait lui être une douleur, parce que ce personnage oublié d’un rêve oublié avait dû lui être cher, on voyait qu’elle était à moitié consciente de cela, si c’est bien le mot. Quand elle ne cherchait pas à se souvenir de moi, elle riait beaucoup, apparemment sans raison, mais il paraît que ce rire est un moyen de se défendre contre un monde qui lui est devenu si hostile. Elle rit comme rirait un homme sain d’esprit qui, croisant dans la rue une vague connaissance dont, par exemple, il ne se rappellerait plus le nom, rirait piteusement de se montrer si négligent, si oublieux. Paradoxalement, cette femme, qui a perdu presque toute sa conscience, rit donc d’elle-même. Le plus terrible est que ma grand-mère a ce même rire, ces mêmes mots d’excuse avec le présentateur du journal télévisé, dont elle ne comprend plus le discours et à qui elle répond aussi confusément qu’aux personnes réellement présentes à ses côtés, comme s’il était là lui aussi, à moins que ce ne soit nous qui ne soyons pas plus là pour elle que l’illusion de la télévision. C’est terrible et très amusant à la fois. J’ai d’ailleurs ri de bon cœur avec mon cousin Nicolas, qui rit de tout, et avec ma grand-mère elle-même, qui saute sur toutes les occasions de rire, évidemment. Si elle a gardé quelques tics de langages, des mots qu’elle disait tout le temps, avec une intonation qui lui était propre, et qu’elle prononce encore, mais hors de propos, elle parle désormais une langue absolument incompréhensible, une espèce de mélange de français, de chinois et de vietnamien. Elle a peur de sa chienne Capucine, qui vit désormais chez ma tante, et qui ne semble absolument pas souffrir, elle, de l’extinction de sa première maîtresse. Les chiens sont-ils si fidèles qu’on le prétend ? Il est question d’aller passer deux jours dans la famille du fiancé de ma sœur avant de rentrer à Mont-de-Marsan. Mauvais pressentiment : je ne tiens pas du tout à rencontrer la famille de quelqu’un qui s’amuse à dire à tous les repas, dès qu’un plat lui plaît (et tous les plats lui plaisent, on s’en doute), cette phrase qui ne veut rien dire, mais qui dit pourtant tout de celui qui la prononce : « C’est bon pour dans ton corps » !
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Lundi 24 décembre 2007
Arrivée de mon père. Sommes allés à Menois, cet après-midi, Nicolas, Julie, son fiancé et moi, à la recherche de nos souvenirs. Notre grand-père nous menait souvent jouer dans le parc de ce château qui tombe en ruine. Un jour que nous nous amusions à courir sur un petit pont suspendu à quatre gros piliers de bois pendant que mon grand-père devisait avec d’autres vieilles personnes un peu plus loin, ma sœur, prise de panique, avait perdu l’équilibre et s’était cassé deux dents en tombant contre l’un des piliers. Deux bonnes sœurs qui passaient par là avaient frotté ses gencives d’eau bénite. Mon grand-père, constatant que les deux dents ne tenaient plus ‘‘qu’à un nerf’’ les avaient arrachées d’un geste très sûr, sans trop ménager la malheureuse. Curieusement, nous qui étions (les garçons) responsables de la catastrophe, nous n’avions pas été grondés. Peut-être avait-on estimé que la douleur de ma sœur était une peine suffisante. Il n’y avait plus de petit pont suspendu dans le parc, cet après-midi. D’autres accidents, sans doute, ont fini par avoir raison de lui. Mais il y avait toujours les poneys. Cyrille, dont les ‘‘sports mécaniques’’, si c’est bien ainsi qu’on les appelle, sont la seule passion, considérant le parc d’un œil de connaisseur, a eu cette phrase digne d’une anthologie de la bêtise : « On pourrait faire un super terrain de moto cross ici ! » Et un peu plus tard, tandis que nous marchions dans le centre de Troyes, apercevant la cathédrale à l’unique clocher, il prononça cette autre phrase d’anthologie : « Si la cathédrale n’est pas achevée, c’est sûrement à cause de l’abolition de l’esclavage ! ». Il y a comme de la poésie dans la bêtise, une poésie négative ou une anti-poésie. Une poésie qui n’aspirerait pas à faire, mais à défaire, en quelque sorte. Ou plutôt, une poésie dont la matière serait la destruction et le chaos qui en résulte : en l’occurrence, destruction des parcs, grande déculturation, à laquelle Renaud Camus consacre le dernier éditorial paru sur le site du parti de l’In-nocence (si c’est bien de cela qu’il s’agit car je n’ai pas encore pris le temps de lire le texte, dont le titre est peut-être trompeur, je ne sais), chaos qui règne dans le peu qu’il reste de notions d’histoire, etc. Ce soir, à l’apéritif, discussion houleuse avec mon père : « Le communisme blablabla », disait-il, et je ne pouvais pas m’empêcher de lui répondre, du moins d’essayer, ce que faisant, je me montrais très bête à mon tour, n’était-ce qu’en m’abaissant si volontiers à participer à l’éternel dialogue de sourds. Cyrille trouvait quant à lui notre conversation fort intéressante parce que, disait-il, nous avions chacun de bons arguments, et que nos deux visions du monde se valaient bien. J’étais atterré d’apprendre que j’avais donc une vision du monde, comme peut en avoir un communiste, par exemple. Le fait que le ‘‘point de vue’’ d’où ma propre vision s’élabore se situe, dans le paysage, pour filer la métaphore, à l’opposé de celui de mon père, n’avait rien d’une consolation : je ne faisais qu’œuvrer au bête meurtre de mon père, en somme, comme tout le monde ! Toute une part de moi en veut à mes parents d’avoir divorcé quand je n’étais encore qu’un tout petit enfant. Et pourtant, il faut me rendre à l’évidence : quelle chance ce fut pour moi de ne pas grandir à l’ombre de ce grand arbre mort de communiste que fut, qu’est encore mon père ! Moi qui souffre déjà tant du vacarme que produit l’incessant bavardage ambiant d’un monde qui n’a plus rien à dire que des fadaises anti-racistes, et dans les termes les plus puérils (un monde retombé en en-fance ?), un monde qui n’a rien à entendre que des déclarations d’amour, et dans les termes les plus gnangnan, un monde qui ne peut ressentir que de bons sentiments et qui n’aspire qu’à la tendresse réservée aux nourrissons, je serais probablement devenu fou de devoir écouter jour après jour le même discours inflexible de mon père, discours uniquement abstrait, incapable du plus petit sentiment, écrasant, impitoyable, transparent et dur comme de la glace, cette eau figée, discours plein d’une haine absurde et d’ennemis fantasmés, invariablement répété, repassé en boucle, disque rayé. Quand je considère de quelles certitudes peut être ‘‘sclérosé’’ un discours devenu aussi minoritaire que la bonne parole de stricte obédience communiste, quand je considère avec quel aplomb il est néanmoins prononcé, il me semble entrevoir (entrevoir seulement) le cauchemar, l’étouffement, que ce devait être de vivre dans une république populaire, où ce même discours, officiel, était le seul autorisé, où il n’était pas possible d’y échapper, de ne pas l’entendre. A l’en croire, c’est parce qu’il veut le bonheur des hommes que mon père est communiste. Pourtant, en écoutant parler cet homme qui n’est jamais à bout de souffle pour ce que son incessant débit, occupant toute la place, prend tout l’air, ne laissant plus le plus petit espace nécessaire à autrui pour souffler à son tour un peu de soi, de son esprit, de sa pensée, on croirait qu’il ne voit pas que c’est un homme, lui aussi, celui qu’il contraint au silence, un homme qui respire, un homme qui, doué de conscience et de parole, étouffe. « Etre heureux et suffoquer », ce pourrait être la devise de l’homme que rêve mon communiste de père ! Il voudrait ‘‘changer le monde’’, ce sont ses mots, pour l’avènement d’un tel homme. « Mais pourquoi changer le monde, ai-je réussi à demander quand ma mère a réclamé un peu de silence à mon profit (elle ne tombe jamais d’accord avec moi que contre mon père qui, même si elle est restée en bons termes avec lui, sera toujours à ses yeux l’incarnation du mal, c’est-à-dire du mâle, que je cesse momentanément d’être en sa présence, paraissant bien trop efféminé à côté de lui, qui est la brutalité même, laquelle est, selon ma mère, le propre de l’homme (l’ennemi de la femme)), pourquoi changer le monde, si c’est un monde qui te permet de vivre, et de vivre assez grassement, du combat que tu mènes contre lui ? Ce n’est pas ton communisme qui te laisserait une telle liberté si, par malheur (et par extraordinaire), il s’abattait sur le pays ! » Mais ce n’est pas le pays qui doit devenir communiste : c’est le monde entier ! Les nations ne sont rien pour mon père. Lui-même, s’il est français, ce n’est que par hasard, croit-il, parce que sa mère, qui était chinoise, a rencontré un Français en Indochine. Quant à moi, je soutiens qu’il n’y a là aucun hasard, qu’il n’existerait pas si sa mère n’avait pas rencontré son père et que, par conséquent, il ne pouvait exister que français. Cet argument ne lui semble pas recevable. Pour lui, on n’est pas français à cause d’une histoire qui a commencé avant soi, comme c’est encore pourtant majoritairement le cas, à mon avis, on ne l’est que par ses papiers, papiers qu’il peut certes arriver qu’on acquière, j’en conviens, dans le cours de sa vie. L’on peut devenir un Français, sans l’avoir toujours été. Mais cette simple possibilité est pour mon père un droit universel : le monde entier est en droit de devenir français ! Autant dire que le monde a le droit d’annexer la France et de la dissoudre dans la masse de plus en plus indistincte qu’il devient. Une dame, qui était invitée à réveillonner avec nous, parce qu’elle n’avait pas d’autre famille que son mari, qui l’accompagnait, craignant sans doute que le père ne finisse par étrangler le fils (l’étouffer physiquement, cette fois), nous à invités à changer de sujet. Je crois qu’elle a bien fait. Plus tard dans la soirée, s’apitoyant un peu sur mon sort, elle a dit : « Mais alors, tu es le seul des enfants à ne pas avoir de petite amie ? » A quoi j’ai piteusement répondu que ma petite amie, c’était la chienne Pélagie, qui me suivait comme mon ombre dans cet environnement inconnu où elle craignait d’être abandonnée par moi ! Je soupçonne ma sœur Laura d’avoir lu ce blogue, tant était bien trouvé son cadeau, que j’ai découvert avec beaucoup de plaisir, après minuit. Plus que le cadeau, c’est le souci d’en trouver un qui m’aille si bien qui me fit tellement plaisir.
01:15 Publié dans 2007, Journal, Noël 2007 à Troyes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Dimanche 23 décembre 2007
Long voyage en voiture, de nuit. Conversation très pénible de ma sœur et de son fiancé. Bêtise abyssale, puérilité, surtout, de certains amoureux ! Arrivée à Troyes au petit matin. Ma tante, que je n’avais pas vue depuis des années, m’a semblé très amaigrie. Ou n’était-elle qu’amincie ? Sans doute est-ce à cause du régime qu’elle fait en ce moment. Elle s’est cassée une côte, il y a quelques jours. Elle se serait fait cette blessure en perdant connaissance lors d’un malaise. Trois jours d’examens n’ont pas permis de trouver la cause de ce malaise. Ιε με συις βιεν συρ δεμανδη σι μα ταντε, κυι εστ υνε φεμμε βαττυε, ν’αυαιτ πας ητη δε νουυεαυ υικτιμε δε λα χοληρε δε μον ονκλε, μαις ιε ν’αι ριεν διτ νι φαιτ αυκυνε ρεμαρκυε, ινδιφφηρενκε ου λαχετη. L’après-midi, arrivée de Laura, ma seconde sœur, qui vit à Nice. Dieu que Joris est joli, son petit amoureux ! Quelle belle voix grave il a ! Détail délicieusement hétéro, c’est-à-dire sexuel : les chaussettes de sport, blanches, qu’il porte sous ses pantalons. Pendant le dîner, Julie et Nicolas, mon cousin, ont raconté à l’assistance les souvenirs d’enfance que nous avons en commun. L’empire que j’avais sur eux était apparemment sans limite. Je m’étais d’ailleurs décerné les titres d’empereur et de roi, et distribuais très généreusement les honneurs et les terres à ma sœur, mon cousin et mes cousines. Je me rappelle encore que le comté de Champagne revenait tout naturellement à Nicolas, qui vivait à Troyes toute l’année. Consternation de l’assistance, quand il fut révélé que l’antique chienne Capucine, dix-sept ans, aveugle et sourde aujourd’hui, avait été autrefois martyrisée par moi, pour venger Coccymèle, qu’elle avait malmenée à l’époque : je la soulevais par les oreilles, et laissais pendre ses six ou sept kilos dans le vide, jusqu’à ce que mes maigres bras n’en puissent plus. Pas un son ne sortait d’elle, mais elle était prise de tremblements qui, maintenant que j’y repense, me fendent le cœur. Il y eut aussi le supplice du crayon… Elle semble avoir tout oublié. Pas moi.
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