03/12/2009
Mercredi 2 décembre 2009
Hier : anniversaire de ma mère, qu’il a fallu inviter au restaurant. Dans ma famille, nous naissons à des dates symboliques, pour ne pas dire fatidiques. Ainsi l’anniversaire de ma sœur tombe-t-il le quatorze juillet ; le mien le deux novembre ; si bien que, tandis que ma sœur avait droit aux feux d’artifice pour sa fête, je me contentais des fleurs des tombes. Quant à ma mère, elle est née un jour qui est devenu depuis celui de la foire au Sida. Il n’y a pas de hasard. Sans doute la Providence a-t-elle voulu lui rappeler chaque année la grande part de responsabilité qu’elle avait dans la contamination de ma sœur. Si, d’après cette dernière, c’est à cause de sa mère (qui le traita toujours comme s’il n’était qu’hémophile et non pas également sidéen) que Hieronymus fut à ce point dans le déni de sa maladie, qu’il cacha donc à Julie, jusqu’à ce qu’elle se découvre un jour contaminée, l’inconscience de celle-ci fut, à l’évidence, encouragée par notre propre mère, qui l’exhortait à ne pas tenir compte de la rumeur selon laquelle le garçon était séropositif. Car dans ma famille, non seulement nous ne naissons pas à des dates ordinaires, mais encore mettons-nous un point d’honneur à ne pas partager le sens commun (qui nous paraît sans doute trop vulgaire), quitte à en perdre tout bon sens. C’est la raison pour laquelle, plutôt que d’ajouter foi à ce qui se peut dire sur eux, à ce dont on les suspecte, aux mauvaises intentions qu’on leur prête, nous laissons des Hieronymus nous empoisonner le sang ou des Cyrille détourner nos biens, pervertis que nous sommes par l’éducation que nous a donnée une mère complètement folle et qui, depuis, ne trouve plus paradoxal de détester néanmoins un Cyrille et toute sa famille, pour les raisons même que son enseignement nous incitait naguère encore à les aimer : lorsque j’étais enfant, ma mère était par exemple très fière de me savoir, à l’école, le seul ami d’une gitane plus vieille que moi de cinq bonnes années, incroyablement insolente, bagarreuse et probablement voleuse. Ce qui faisait sa fierté, c’était que je ne partageasse pas les mêmes aversions, pourtant légitimes, que mes petits camarades de classe. Une folle, disais-je ! C’est sans doute encore à cause de cette éducation (du moins en partie) que j’ai pu me laisser aller à tellement vouloir prendre sous mon aile le pauvre Camille, qui serait sans doute ce qui se fait de plus véreux et gâté en matière de garçons, n’était Ascylte, qui me le vola, et avec qui je n’ai toujours pas réussi à couper entièrement les ponts, sans doute encore pour les mêmes raisons. Julie nous a appris sur Hieronymus, lors du dîner que nous avons offert à notre mère hier soir, quelque chose qui m’a fait tomber des nues et qui, pourtant, avec le recul, me semble une évidence. Longtemps nous avions cru que le grand train que menait celui-ci lui était rendu possible par l’argent de l’indemnité qu’il avait reçue en compensation de sa contamination. S’il est bien vrai qu’il fut indemnisé, c’est à son activité de dealer que Hieronymus devait d’être si magnifique. J’avais toujours trouvé que la foule qui fréquentait la maison que ma mère lui louait était anormalement nombreuse et systématiquement de mauvais genre. Je savais bien que tous ces gens se droguaient, mais jamais il ne m’était venu à l’esprit que c’était Hieronymus qui leur vendait leur drogue (du shit ou de l’‘‘herbe’’ uniquement, car il était un dealer qui prétendait avoir des principes (nous a rapporté Julie), c’est à savoir, en l’occurrence, qu’il refusait de vendre de la cocaïne ou d’autres drogues réputées, à tort ou à raison, plus dangereuses…). Il paraît que son cousin (car le cousin s’adonnait au même genre de commerce) fut l’homme les plus heureux du monde lorsque des paquets entiers de drogue s’échouèrent comme par miracle, il y a quelques années, sur les plages des Landes, à moins que ce ne fût du Pays Basque. Hieronymus et lui eurent la peur de leur vie lorsqu’une de leurs connaissances communes, qui était dans la même branche qu’eux, fut arrêtée par la police à cause de son trafic. Ils cessèrent alors de fréquenter personne pendant un assez long temps. Je ne sais où ils en sont aujourd’hui de leurs activités. (Inutile d’écrire que je réprouve non seulement le commerce de la drogue, mais même sa seule consommation. Cela va d’autant plus sans dire qu’ils sont justement le fait de types comme Hieronymus. Moi qui suis respectueux des lois, je me contente parfaitement des litres de vodka et surtout de vin que le bel Ascagne veut bien me servir dans son bar, et en toute légalité, lui, au moins. J’ai d’ailleurs passé la fin de la soirée d’hier avec lui, n’ayant pas trouvé l’insatiable Elithios à son domicile, où j’avais espéré le rejoindre après le dîner. (Sans doute était-il encore à la rocade, même s’il pleuvait, je m’en avise à présent…) Il n’y avait pas foule chez Ascagne, et je l’avais donc à peu près pour moi seul, car Osman, qui a fait une apparition vers minuit, n’est pas resté bien longtemps. (Il m’a confié qu’il n’avait plus lu mon journal depuis le mois de juillet et que c’était donc pour plaisanter qu’il avait jusqu’alors prétendu continuer à le faire. En revanche, il avait récemment chatté avec le terrible Cléomédon, qui lui aurait dit qu’il me détestait, à cause de ce que j’avais écrit sur Clinias et lui dans ce blogue. J’ai eu l’occasion de revoir Cléomédon, il y a quelque temps, et je dois dire que je ne m’étais pas alors avisé de la détestation que je lui inspire désormais. Il est vrai que j’étais probablement soûl, ce soir-là, et que mon état ne me permettait donc pas d’interpréter avec beaucoup de bonheur les signes qui pouvaient m’être envoyés par les uns et les autres, moi qui le fais déjà si mal quand je suis sobre. Ascagne, qui a toujours une oreille qui traîne, comme tous les barmen, sais donc probablement désormais que je tiens un blogue sur Internet. (Voulait-il me faire comprendre qu’il n’aimerait pas savoir que je parle de lui dans ce journal quand il m’a dit qu’il n’aimait pas Facebook pour ce que c’était à ses yeux un site où la vie privée était constamment violée ?) Eryximaque, une autre des connaissances que Tityre voudrait me refourguer, a lui aussi entendu parler de ce journal. Quand je lui ai proposé de venir dîner un soir chez moi, il m’a répondu, un peu cavalièrement, tout de même, qu’il ne voulait pas figurer dans mon tableau de chasse ni que d’autres l’apprennent dans ce blogue. J’avais cru que c’était lui qui me tournait autour. J’avais apparemment encore fort mal interprété les signes. Pourquoi donc m’avait-il invité à dîner chez lui, l’autre jour, avec Tityre ? Pourquoi m’a-t-il demandé mon numéro de téléphone ? Pourquoi m’a-t-il écrit tous ces SMS ? Mystère ! Passons.) J’étais heureux d’entendre mon barman préféré me raconter un peu sa vie. J’avais l’impression d’avoir de l’importance pour lui, d’être son confident. Nous restions de longs instants à nous regarder dans les yeux, qu’il a très beaux, et j’essayais de relever de quel côté il finissait par détourner le regard, pour savoir s’il se pouvait qu’il fût attiré par moi, comme Cyrnos, un ami de ma sœur, prétend qu’on peut le deviner. Hélas, je ne me rappelais plus s’il aurait fallu qu’il tournât les yeux vers la gauche ou vers la droite… Et quand j’étais le premier à vouloir les détourner, je ne savais plus trop dans quelle direction le faire, de peur de révéler mes intentions, si jamais Ascagne avait entendu parler lui aussi de la théorie des regards insoutenables. Avec deux autres habitués, je suis encore resté une heure après la fermeture de l’endroit. Ascagne m’a alors demandé où j’habitais, ou plutôt s’il était vrai que j’habitais non loin de chez l’amant du sublime Callias. Comment pouvait-il savoir cela ? Sans doute Callias le lui avait-il dit. Cela veut donc dire qu’il arrive aux deux garçons de parler de moi en mon absence. Mais pourquoi le font-ils ? Est-ce à dire que l’un des deux au moins est intéressé par moi ? Je ne mens vraiment pas lorsque je dis que je suis incapable d’interpréter les signes. D’ailleurs, quelle interprétation faut-il donner à cet autre fait que Nicagoras, que j’avais salué plus tôt dans la soirée en l’apercevant à une autre table du restaurant, ait éprouvé le besoin (alors qu’il m’a fait tout récemment comprendre que je ne l’intéressait ni sexuellement, ni sentimentalement) de dire à Ascagne qu’il m’y avait vu à l’heure du dîner ? Comme il avait croisé ma sœur dans l’après-midi, Ascagne se vantait de savoir presque tout de la soirée que j’avais passée avant d’arriver dans son bar. « Alors, m’avait-il demandé à peine la porte refermée derrière moi, comment s’est passé l’anniversaire de ta mère ? Avez-vous bien dîné dans tel restaurant ? » Etaient-ce des paroles anodines ou leur but était-il de me faire entendre qu’Ascagne avait de la curiosité pour moi ? Je ne sais.) Je me demande si le bel Equalis, dont l’haleine chargée n’est pas sans évoquer les substances dont Hieronymus faisait commerce, était un client de celui-ci. Ma sœur m’a dit qu’elle avait bien remarqué, lors de la dernière soirée où nous sommes tombés sur lui, que nous nous étions beaucoup rapprochés l’un de l’autre, lui et moi, tellement qu’elle avait cru que nous finirions la nuit ensemble, ce que je n’avais pas été loin de croire moi-même, d’autant qu’il m’avait fait l’aveu, cette fois, qu’il n’était en effet pas sûr de ne pas aimer également les garçons pour d’autres raisons que purement sexuelles. Mais la rencontre dans je ne sais plus quelle boîte de nuit du sieur Alfred, l’ancien très grand ami auquel il avait volé ma sœur, a fini par le faire fuir. De toute façon, je crois que je n’aurais pas osé coucher avec un ancien amant de celle-ci, encore que j’aie cru comprendre qu’elle m’en avait donné la permission.
02:29 Publié dans 2009, Alfred, Ascagne, Ascylte, Callias, Camille, Cléomédon, Clinias, Cyrille, Cyrnos, Elithios, Equalis, Eryximaque, Hieronymus, Journal, Ma mère, Ma soeur, Nicagoras, Osman, Tityre | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
28/11/2009
Vendredi 27 novembre 2009
Voici le compte rendu de ma trente-deuxième séance chez Tirésias, qui a eu lieu mardi dernier. Nicagoras m’a écrit tout récemment sur Facebook pour me dire de ne pas me faire d’illusions : nous ne serions rien de plus que des amis. Il aimait parler avec moi, mais c’était tout. J’en ai été d’autant plus surpris que je trouve quant à moi nos conversations souverainement ennuyeuses. Mais surtout, j’avais sincèrement cru que Nicagoras était attiré par moi. Certains des ses regards me l’avaient fait penser. Même ma sœur Julie me disait qu’il ne semblait pas être insensible à mon charme. Si je ne me sens pas très affecté par cette déconvenue (ce qui est indubitablement le signe que je vais mieux, à moins que le fait d’avoir déjà couché avec lui, il y a un peu moins d’un an, ne me soit une consolation suffisante), le constat qu’il me faut bien faire de l’incapacité totale où je suis de reconnaître et d’interpréter les signes qu’on m’envoie me désole. Il est peu vraisemblable que je sois un meilleur interprète des signes que m’envoient les autres garçons, par exemple le sublime Callias, auprès de qui je pressens qu’une déconvenue, pourtant courue d’avance, m’affecterait beaucoup plus. « Attendez de pouvoir comparer, me dit Tirésias. A force de garçons, vous finirez bien par les reconnaître, tous ces signes. » Ouais… J’ai reparlé avec ma sœur Laura du mauvais coup que lui avait fait mon père. Si elle a fini par se réconcilier avec Sabylinthe, elle est toujours aussi furieuse contre son géniteur, comme elle l’a appelé sur ‘‘son Facebook’’. Ce dernier est tellement égoïste, me dit Laura, qu’elle ne serait pas étonnée qu’il ne se soit pas seulement aperçu qu’elle avait rompu avec lui, ce qui lui ressemble en effet beaucoup… Eh là, tiens-toi bien, mon blond lecteur, voici ce que m’a dit Tirésias : « Oui, très bien. Vous voyez qu’il faut laisser libre cours à votre parole, lors de nos séances, et les associations se font d’elles-mêmes. (Je me demandais bien quel rapport il pouvait y avoir entre ce que j’avais raconté sur Nicagoras et ce que sur ma sœur et mon père…) Votre père est trop égoïste, a poursuivi Tirésias, pour voir votre sœur, comme vous n’avez pas été capable de voir Nicagoras, puisque vous n’avez pas su voir quelles étaient ses véritables intentions ! (Ce que Tirésias disait là ne devait pas être complètement faux, parce que, en l’entendant, j’ai senti mon cœur battre plus vite.) Cela est d’autant plus problématique, pour vous, que votre père est à vos yeux l’anti-modèle par excellence. – Oui, vous avez peut-être raison. D’ailleurs, maintenant que j’y pense, je me suis encore une fois disputé, cette semaine, avec ma mère. Je m’étais très soudainement emporté contre elle à cause d’une remarque injuste qu’elle m’avait faite (mais que la remarque fût injuste n’a guère d’importance, car toutes les remarques qu’elle fait me mettent hors de moi.) Rancunière, ma mère est restée longtemps sans plus m’adresser la parole. Plus tard, je lui ai demandé pourquoi elle ne me parlait plus. Elle a répondu qu’elle ne voulait pas déchaîner de nouveau ma colère en disant quelque chose qui me déplairait. J’ai eu l’impression, en l’entendant, qu’elle pensait, à part soi, que je ressemblais à mon père par la soudaineté des colères que je pouvais avoir. Mais j’ai trouvé cette pensée que je lui prêtais contrariante et injuste : contrariante, parce qu’il me déplaît fort, en effet, de ressembler à mon père, et injuste, parce que, s’il est vrai que nos colère peuvent être très soudaines, les miennes sont sans violence. Mon père hausse la voix, fait de grands gestes terrifiants, parle avec son corps, se montre sciemment menaçant ; alors que mes colères à moi son purement verbales. Mon père est violent ; je suis méprisant. Mais ma mère adopte apparemment dans les deux cas le même système de défense : elle se soumet pour éviter le déclenchement de la colère. » Je n’y pense qu’au moment d’écrire ces lignes : si ma mère se protège de moi de la même façon qu’elle faisait de mon père, c’est donc qu’elle continue de penser que tous les hommes se valent, c’est-à-dire qu’ils sont comme lui et que, moi, je ne vaux pas mieux que lui, ce qu’elle m’a toujours fait ressentir. Mais si, durant mon enfance et mon adolescence, elle me le faisait ressentir dans le but de me modeler à l’image qu’elle voulait (c’est-à-dire dans le but de faire de moi un émasculé), elle semble désormais avoir renoncé à son projet, qu’elle a pourtant presque entièrement réussi, puisque c’est en grande partie à cause d’elle que je m’estime si… si… si comme je suis ! Elle voit apparemment en moi un homme aussi terrifiant pour elle que le serait n’importe quel autre homme, c’est-à-dire aussi terrifiant que mon père. C’est à la fois pour moi une victoire et une défaite. Victoire, parce que ma mère n’a pas réussi à faire de moi ce qu’elle aurait voulu. Défaite, parce qu’elle continue de voir en moi ce que je ne suis pas.
03:24 Publié dans 2009, Callias, Journal, Laura, Ma mère, Ma soeur, Mon père, Nicagoras, Sabylinthe, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
19/10/2009
Dimanche 18 octobre 2009
J’en suis encore tout retourné. Hier soir, en sortant du bar que tient le bel Ascagne, à la suite d’Aribaze et de ma sœur, qui voulaient fumer dehors leurs cigarettes, comme c’est désormais l’usage, juste après avoir encore une fois failli me prendre la porte (qui se referme toujours trop vite) dans la figure, j’ai trouvé entre mes deux fumeurs, qui venait d’arriver, le sublime Callias, tout sourire et dont les invraisemblables paroles, me faisant l’effet d’un coup de poing, m’ont presque fait tomber à la renverse, ou dans ses bras, ou à ses pieds, je ne sais plus : « Je suis ravi de te revoir, Olivier ! », m’a-t-il dit, sincèrement enthousiaste, réellement ravi. Peu de temps après, ma sœur m’a demandé si elle n’avait pas rêvé, ou si le petit Callias, dont elle a su se faire un ami bien plus vite que moi, si l’adorable Callias, dont je me plaignais d’avoir été oublié les deux récentes fois où nous nous étions vus et que, sur le départ, il avait salué tout le monde, sauf moi, si donc Callias avait bien dit qu’il était ravi de me revoir. « Oui, c’est bien ce qu’il semble avoir dit. Peut-être le fait que je sois passé dignement devant lui sans un mot, la dernière fois, alors que tout le monde était en train de le saluer, l’a-t-il fait réfléchir et comprendre que j’avais été blessé qu’il m’ait ignoré plusieurs fois si ostensiblement. » Quand ensuite, prenant mon courage à deux mains, j’ai dit à Callias que, par deux fois, il avait oublié de me saluer, lorsque nous nous étions vus, les semaines précédentes, il a prétendu ne pas s’en être rendu compte, ce qui, lui ai-je fait remarquer (ne sachant trop s’il me fallait le croire), était encore plus vexant ! Plus tard, dans la soirée, comme j’étais en train de parler avec le gros et rubicond Léonard, un Allemand de Pologne venu se réfugier avec ses parents dans les Landes après la guerre et devenu, depuis, cultivateur le jour et, le soir, un habitué du bar du bel Ascagne, j’ai senti la main de Callias me caresser doucement le dos, puis, quelques instants après, les cheveux, pour attirer gracieusement mon attention. Je lui ai répondu par des sourires. Il a demandé à son ami Nicagoras de nous prendre en photo l’un à côté de l’autre et presque tête contre tête. J’ai fait inviter Callias au dîner chez ma sœur, samedi prochain. Il en était encore une fois ravi. « Ravissant et ravi » pourrait être sa devise. Puisque j’ai parlé de Nicagoras (peut-être d’ailleurs l’ai-je déjà évoqué dans ce journal, mais probablement sans être allé jusqu’à lui donner de nom), je vais en dire un peu plus sur lui : c’est un ancien ‘‘plan cul’’, comme on dit, avec qui je m’étais très bien entendu sexuellement, et réciproquement, comme il me l’avait lui-même assuré, mais qui, pour une raison que j’ignore (sans doute à cause d’une parole maladroite ou déplacée de ma part (c’est du moins le sentiment que j’en ai)) n’avait plus voulu me revoir. Lui aussi est un habitué du bar du bel Ascagne. Ce dernier m’avait d’ailleurs demandé, il y a quelque temps, s’il n’y avait pas eu quelque chose entre ce Nicagoras et moi. « Si, lui avais-je répondu. C’est un ancien ‘‘plan’’. Mais pourquoi me poses-tu cette question ? – J’en étais sûr ! Lorsqu’il lui arrive de venir seul ici, après son travail, il reste toujours au moins une petite heure, à parler avec moi ou avec des clients. Mais si tu arrives à ton tour, alors il se dépêche de boire son verre et s’en va… – Oui, je ne sais pas ce que je lui ai fait, mais, soudain, il n’a plus du tout voulu me revoir, sans raison, alors que nous nous étions pourtant mis d’accord pour remettre le couvert. » Quelque chose a dû se passer, tout récemment, qui a permis mon retour en grâce, parce que Nicagoras me parle de nouveau. Peut-être est-ce seulement parce qu’il ne peut pas faire autrement, s’étant avisé que je connaissais Callias, qu’il connaît et fréquente lui aussi. C’est aussi une connaissance de Tityre, qui fut hier soir le premier témoin de ce qui sera probablement une rupture définitive entre Phidippide et moi. Quand je pense que j’ai encore tout récemment écrit que j’avais espéré me faire de lui un nouveau meilleur ami ! Il y a quelque temps déjà que je le soupçonnais de nous cacher son véritable visage, qu’il a donc fini par nous faire voir hier soir. Avant de rejoindre Aribaze, Thessalonice, Bérélise et ma sœur dans le bar du bel Ascagne, j’étais allé faire un saut chez Phidippide, où se trouvait également Tityre. Je les ai écoutés me raconter la fin de la soirée précédente, à laquelle je n’ai pas participé jusqu’au bout, trop fatigué que j’étais par les efforts que m’avait demandé la préparation du dîner que j’avais donné chez moi et qui s’est d’ailleurs très bien passé. J’avais préféré rentrer me coucher, quand Ascagne, chez qui nous étions allés après dîner, avait fermé son bar. Ce dernier et mes invités avaient continué la nuit à Parthénon, qui est l’endroit qui a leur préférence, depuis qu’il a rouvert. Ils étaient ensuite presque tous allés se coucher chez Osman, Aribaze dans le même lit que Phidippide. Or ce dernier s’est vanté de l’avoir encore une fois possédé, ce qui m’a un peu contrarié, non pas tant le fait qu’Aribaze se laisse posséder par Phidippide que le fait que ce dernier s’en vante, en grande partie pour m’être désagréable, s’imaginant sans doute que j’enrage de ne pas avoir ce que lui croit (bien à tort, comme on va voir) pouvoir prendre quand bon lui semble. Craignant d’être de mauvaise compagnie, j’ai préféré rejoindre les autres chez le bel Ascagne, où Phidippide et Tityre ne sont arrivés que bien plus tard. Là, j’ai rapporté à Aribaze, qui en est tombé des nues, les vantardises de Phidippide. S’il est bien arrivé à Aribaze de coucher quelques fois avec ce dernier, nous nous sommes vite aperçus, en comparant la réalité aux vanteries dont j’avais été le témoin, que Phidippide était bien le vaniteux que je soupçonnais, car Aribaze m’affirme n’avoir couché avec lui que trois ou quatre fois tout au plus. J’ai été à mon tour atterré de ce que Phidippide avait pu dire sur moi à Aribaze. Il a prétendu que je me rendais souvent chez lui, le soir, avec l’envie de le baiser ou de me faire sucer, et qu’il consentait à me satisfaire parce qu’il était pris de pitié pour moi, comme si je ne pouvais pas trouver de ‘‘plan’’ tout seul, alors que je suis objectivement beaucoup plus beau, beaucoup plus jeune et bien moins con que lui ! Si je me suis en effet laissé sucer par Phidippide, ce n’est arrivé qu’une fois, parce qu’il le fait aussi bien que Tityre, c’est-à-dire très mal ! Phidippide, qui est bipolaire, du moins à ce qu’il prétend (car il est tellement vantard qu’il serait même capable de s’enorgueillir d’avoir des maladies !), ne semble pas avoir compris, sans doute parce qu’il est dans une période de manie, que si des garçons comme Aribaze et moi daignent coucher avec des hommes tels que lui, c’est-à-dire bedonnants et dégarnis, c’est uniquement par commodité : faute de temps ou d’énergie, plutôt que de chercher mieux, il arrive qu’on préfère aller se vider, comme dirait Damis, au plus près, c’est-à-dire dans cet ami entre deux âges qu’on sait disponible, parce qu’il ne laisserait jamais passer une telle occasion, non pas de coucher avec des garçons (ce qu’il peut faire encore), mais de coucher avec des garçons qui le connaissent et qu’il connaît, et surtout qu’il trouve désirables. Aribaze était si furieux qu’il a immédiatement envoyé un SMS à Phidippide pour lui demander ‘‘de l’oublier’’ ! Quant à moi, un peu plus tard, quand enfin Phidippide nous eut rejoints, je me suis entendu traiter par lui (qui était sans doute contrarié d’avoir été si sèchement congédié par Aribaze) de « putasse » (je le cite) devant Tityre qui l’accompagnait : « T’as encore fait ta putasse, hein, tu peux pas t’en empêcher, sale putasse ! ». Je ne sais si ce mot de putasse peut s’appliquer aux personnes ayant fait ce que Phidippide me reprochait (c’est-à-dire d’avoir cherché à confondre, il est vrai, quelqu’un que je soupçonnais fort de n’être qu’une canaille, absolument malhonnête, fausse et probablement dangereuse) ou s’il a choisi ce mot pour me blesser davantage, par allusion à l’origine peu reluisante d’une partie de mes revenus. Dans tous les cas, sans bien sûr vouloir défendre la prostitution, que je réprouve absolument et condamne de toutes mes forces, cela devrait aller sans dire et ce n’est pas moi qu’on prendra en train d’en faire l’apologie, ah ça non ! plutôt crever (même si, bien sûr, je suis contre le meurtre ou le suicide, oh là ! attention, on ne plaisante pas avec ces choses-là), je préfère infiniment me laisser aimer à vil prix plutôt que de recevoir le mépris de Phidippide en paiement de tout ce que j’ai fait pour lui, c’est à savoir lui présenter toutes les personnes grâce auxquelles il n’est pas totalement seul dans cette ville, seul avec cet amant qui porte le même nom que moi, qu’il n’a jamais voulu nous présenter (si jamais il existe vraiment) et qui ne voudrait plus coucher avec lui depuis plus d’un an, nous dit-il ! Phidippide affecte de ne pas comprendre pourquoi cet Olivier qui n’est pas moi, cet alter ego, ai-je parfois pensé, à cause des confidences que me faisait sur lui Phidippide, qui s’amusait de la curiosité qu’il excitait en moi, ne veut pas coucher avec lui… Mais c’est parce qu’il est complètement fou, parce qu’il est profondément mauvais et parce que, malgré toute l’application qu’il met à s’attacher ce garçon qu’il prétend qu’il l’aime, il n’a pas encore su détruire en lui l’instinct de conservation ! Connaissant Tityre, qui était le seul témoin des insultes que m’adressait Phidippide, mais qui ne veut jamais se brouiller avec personne, je suis allé chercher les autres à l’intérieur du bar (car cette scène se passait encore une fois dehors, pendant que Phidippide et Tityre fumaient des cigarettes), pour les prendre tous à témoin : « Regardez le vrai visage de Phidippide. C’est moi qui vous l’ai présenté, je le sais bien, mais je le regrette infiniment. Si vraiment vous êtes mes amis, je vous demande de ne plus être le sien. ». Je n’ai pas eu beaucoup à insister (sauf, bien sûr, avec Tityre, pour la raison que j’ai dite), parce que tous les présents (Osman mis à part, qui n’était pas des nôtres hier soir) m’ont dit que la fourberie de Phidippide se voyait de loin, qu’il la portait pour ainsi dire sur la figure. Thessalonice a même ajouté que nous n’avions vraiment pas besoin d’un second Cyrille, autre grand menteur et manipulateur devant l’Eternel, mais dont c’est ma sœur qui a eu à souffrir.
04:15 Publié dans 2009, Aribaze, Ascagne, Bérélise, Callias, Damis, Journal, Léonard, Ma soeur, Nicagoras, Osman, Phidippide, Thessalonice, Tityre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note