25/07/2009
Vendredi 24 juillet 2009
J’ai retenu du dîner de ce soir, chez Tityre, que, si j’étais le seul à ne pas partager l’avis de tous les autres convives, ce ne pouvait être que parce que j’étais quelqu’un d’in-to-lé-rant ! J’ai d’autre part appris qu’après avoir été mis à la rue par moi l’autre nuit, Mnasyle était allé trouver refuge auprès de Tityre, chez lequel il avait couché… avec le terrible Cléomédon… qui m’expliquait, deux jours plus tard, comme il était en train de m’annoncer qu’il me considérait désormais comme l’un des siens, c’est-à-dire comme un membre à part entière de l’étroite société de ceux à qui va la préférence de Tityre et de lui, que, bien qu’il formât avec le beau Clinias un couple libre, il ne supporterait pas de voir ce dernier coucher avec l’un de ses amis. Ce que j’avais pris d’abord pour une déclaration d’amitié n’était donc sans doute qu’une mise en garde : Cléomédon me faisait gracieusement savoir, avant même que je l’eusse appris, que ce n’était pas parce qu’il avait couché avec mon Mnasyle que je devais croire pour autant qu’il m’était permis d’approcher son Clinias ! Mon amie Myriam, qui lit ce blogue, me dit que tous ces gens que je fréquente ne lui semblent pas être des gens fréquentables.
03:50 Publié dans 2009, Cléomédon, Clinias, Journal, Mnasyle, Myriam, Tityre | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
18/06/2009
Mercredi 17 juin 2009
Heureusement que j’ai des lecteurs qui se sont donné pour devise quasi socratique de me connaître moi-même ! S’ils n’étaient pas là pour me relire, je me demande bien qui corrigerait mon portrait, lorsque je me laisse aller de bonne foi dans ce journal à me peindre meilleur que je ne suis, comme j’ai donc apparemment fait tout récemment en prétendant trouver que mon état s’était amélioré. Je ne puis aller mieux, m’a fait très justement remarquer un nouveau Monsieur Véto en puissance dont je tairai donc prudemment le nom, puisque j’ai bu comme un trou sans fond, lors du dîner que j’ai organisé la semaine dernière chez ma mère, au point d’avoir complètement effacé de ma mémoire plusieurs heures de la nuit, pendant lesquelles j’étais pourtant loin d’être endormi, m’a assuré Phidippide, entre les bras duquel j’ai passé lesdites heures, à lui montrer énormément d’affection, m’a-t-il dit, ce qui ne me ressemble guère. Si j’allais mieux, je ne boirais pas, me dit-on, c’est l’évidence ! Mais moi je prétends que c’est précisément parce que je ne bois pas que je ne tiens plus l’alcool et que quelques verres de vodka vidés cul sec m’anéantissent. En d’autres temps, ils seraient passés comme une lettre à la poste : mon amie Myriam, qui n’est pas la dernière, pourrait en témoigner. Mais mon lecteur a raison. Peut-être, en effet, ne vais-je pas tant mieux que cela. Hier ou avant-hier, je ne sais, n’ayant jamais eu la mémoire des dates, j’étais chez Tityre, où Phidippide nous a rejoints. Le parfait accord de ces deux sires apparemment si faits pour se rencontrer, leur mauvaise foi partagée, leur connivence, leur facétieuse entente contre moi, leur bêtise entièrement assumée, m’ont rendu leur conversation si pénible que j’ai encore une fois perdu patience : je les ai laissés entre eux, à la grande stupéfaction de Phidippide, auquel le fataliste Tityre s’est empressé d’expliquer mon caractère avant même que je sois sorti de la maison. « Il faut l’excuser, a-t-il dû lui dire, c’est un scorpion. Ce n’est pas sa faute, on n’y peut rien. » Car Tityre explique les êtres par les signes astraux ! C’est là toute sa psychologie ! Etre scorpion, selon lui, c’est n’être jamais maître de soi et vouloir constamment le devenir d’autrui (c’est être une femme, en somme, et il se trouve justement que j’ai grandi au milieu de femmes !). Je ne sais si c’est ainsi que sont en effet tous les scorpions, mais je dois reconnaître que c’est bien ainsi que, moi, je suis le plus souvent. J’aurais dû boire : l’alcool m’adoucit et me rend aimable. Cela dit, Phidippide et Tityre ont été bien heureux de se retrouver seuls, à ce que j’ai cru comprendre tout à l’heure, lors du coup de téléphone de ce dernier, car ils ont pu terminer en mon absence ce que ma présence avinée les avait empêché de commencer la semaine dernière. J’ai donc été tout excusé de mon petit éclat. L’étrange logique qu’a montrée Phidippide lors de l’interminable conversation qui m’a fait perdre patience, son refus de rien argumenter sérieusement, m’inquiètent tout de même un peu. Si, à cause de Monsieur Véto, je devais vraiment recourir aux services d’un avocat, je me demande si Phidippide serait bien apte à défendre ma cause d’ailleurs perdue d’avance ! Je ne sais comment, dans le courant de la conversation, nous en sommes venus à parler de viol. Phidippide nous a alors révélé qu’il avait pris l’habitude de garder pendant trois semaines au moins les préservatifs ou les mouchoirs dans lesquels avaient joui ses amants. C’était, disait-il, une précaution qu’il prenait, au cas où quelqu’un viendrait à lancer contre lui de fausses accusations de viol, comme il peut hélas arriver parfois. Il prétendait ainsi pouvoir démontrer que son accusateur avait joui, fait qui, dans sa logique, signifierait nécessairement le consentement du partenaire, ce qui, en soi, me paraît déjà douteux. Mais quand bien même cela prouverait effectivement son consentement à tel moment, en quoi donc cela le prouverait-il également à l’instant d’après ? Et d’ailleurs, comment dater l’éjaculat conservé ? Et si c’était possible, l’accusateur de mauvaise foi n’aurait qu’à prétendre avoir été violé à un autre moment ! Tout cela me paraît absurde. La seule chose que prouve la collection de Phidippide, à mon avis, c’est qu’il a d’étranges manies ! D’une certaine manière, elle l’accuserait elle aussi, parce qu’elle le rendrait suspect !
03:28 Publié dans 2009, Journal, Ma mère, Monsieur Véto, Myriam, Phidippide, Tityre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
26/05/2009
Lundi 25 mai 2009
J’ai sans doute trop tardé à rendre compte de ma quatorzième séance chez Tirésias, qui a eu lieu mardi dernier. Ce sera demain la quinzième, déjà. Ce n’est pas la première fois que je tarde à consigner dans ce journal ce qui se dit lors de mes séances sur le divan. Au début, si je remettais toujours au lendemain ce petit devoir que je me suis fixé de tenir à jour la chronique de mon analyse, c’est parce qu’il m’était pénible de faire une seconde fois ces sortes d’aveux qui touchent souvent à des choses qui me sont très personnelles. Il est parfois plus difficile de soutenir le propre regard qu’on a sur soi que celui qu’y porte autrui. J’ai souvent le même déplaisir (mais il y a dans ce déplaisir un plaisir ambigu) à écrire ces rapports sur mon analyse qu’à scruter dans le miroir l’apparition de nouvelles rides sur mon visage, au coin de mes yeux, encore si imperceptibles que je ne sais jamais si elles viennent tout juste de s’ajouter aux autres ou si elles étaient là depuis longtemps déjà. Je ressens, avant de me mettre à cet ordinateur pour faire la relation de la dernière séance chez mon analyste, la même angoisse, mais le mot est sans doute trop fort, disons la même inquiétude qu’avant de vérifier que n’ont pas poussé pendant la nuit d’autres de ces taches qui m’étaient venues juste après avoir failli baiser avec Phédon, qui est noir, et qui m’avait littéralement donné la nausée (je n’en reviens pas moi-même d’être ainsi fait (ou contrefait) qu’il me faille écrire de telles choses sur mes relations avec des Noirs !). C’est aussi ce genre d’inquiétude que j’ai avant de me peser et que je sais, pour avoir trop bu ou trop mangé dans la semaine, que le cadran de la balance indiquera un kilo de trop. Un kilo, sur un total de cinquante-six, ce n’est presque rien, bien sûr, et la silhouette ne s’en trouve pas changée du tout. Pourtant, ce petit rien, ce seul kilo devient obsédant, tellement qu’à lui seul, il semble peser plus lourd que les cinquante-cinq autres ! On n’est pas loin de ne plus songer qu’à ce kilo, qui est le signe écrit, la preuve qu’on a changé, qu’on a grossi, et que le risque est donc là, kilos après kilos, de devenir obèse. L’indication d’un simple kilo en trop fait prendre conscience de quelque chose qu’on ne voyait pas ni ne ressentait. Il n’y a donc pas de raison, après cette prise de conscience, de le voir davantage, ce kilo supplémentaire qui ne change rien à la silhouette. Et pourtant, on ne peut plus s’empêcher de le garder à l’esprit, il devient une gêne, petite mais constante. Ce dont je suis censé prendre conscience grâce aux libres associations que je fais au cours de mon analyse a de semblables conséquences. Je découvre des choses qui étaient invisibles, auxquelles j’ai du mal à croire moi-même et que je ne parviens pas à ressentir, à éprouver (même si je dois bien admettre que c’est à cause d’elles, précisément, que mes sentiments sont tels qu’ils sont). La découverte de ces choses ne me semble donc changer absolument rien en moi. Pour reprendre l’image de la pesée, ma silhouette est inchangée : mon caractère, mes qualités, mes défauts, ma pente, ont l’air d’être rigoureusement les mêmes. Et pourtant, Cyrille, l’ami de ma sœur, et certains lecteurs de ce blogue me disent qu’à leurs yeux, j’ai déjà changé, en deux ou trois mois d’analyse seulement. Et de fait, j’ai moi-même constaté en moi une espèce de meilleure humeur générale, mais sans parvenir à lier résolument cette amélioration à mon analyse. Je l’y lie parce que j’ai commencé cette analyse précisément dans le but d’aller mieux, mais, à strictement parler, je n’arrive pas à faire le lien, justement. Je ne vois pas plus de rapport entre mon amélioration et mon analyse que, par exemple, entre les marées et la lune. L’influence de mon analyse sur mon humeur m’est aussi imperceptible que l’attraction de la lune sur les océans. Je sais qu’elles existent, mais il m’est impossible de les éprouver. C’est comme si la prise de conscience, qui me semble d’ailleurs souvent toute relative, avait pour conséquence des changements inconscients à leur tour ! Il se passe quelque chose qui échappe à mon contrôle, alors même que c’est pour garder ou reprendre le contrôle de ma vie que j’ai décidé de faire cette psychanalyse ! Les relations dans ce journal de mes séances chez Tirésias sont comme le kilo de trop qui s’affiche sur le cadran de la balance. Il y a une part de moi qui me dit qu’il serait bien plus simple de ne pas me peser. Sans pesée, je n’aurais pas connaissance de ce kilo supplémentaire, qui n’existe pas vraiment, puisqu’il ne change rien à la vision que j’ai de ma silhouette, mais qui est pourtant d’un poids infiniment supérieur aux cinquante-cinq autres kilos, puisqu’il est le signe inquiétant que je change sans le voir, sans l’éprouver, et presque sans le savoir, n’était l’indication de la balance. Savoir, ou avoir conscience, c’est ici bien différent d’avoir le sentiment, ou d’avoir l’impression, la sensation. La balance m’indique que je change malgré moi, ou plutôt, sans moi, en mon absence ! Sentiment fort désagréable qui m’a donc fait souvent, disais-je, remettre au dernier moment la rédaction du compte rendu des séances chez Tirésias. Mais depuis quelques semaines, il me semble qu’il y a une autre raison à ces ajournements. Lors des deux ou trois dernières séances, j’ai l’impression de n’avoir dit que des choses dépourvues du moindre intérêt, même pour moi ! C’est plutôt parce que je trouve désormais la relation de ces séances d’un grand ennui que je répugne tant à la faire ! Que j’en sois pour l’instant à trouver tout cela sans intérêt ne signifie pas que Tirésias ne parvienne pas à me faire dire, comme lors de cette quatorzième séance, des choses qui me sont très pénibles. Mais preuve qu’il ne se passe décidément rien de nouveau, en ce moment, dans cette analyse : ces choses si pénibles, cette fois, il ne me les a pas fait dire, à strictement parler, mais répéter. Je les lui avais déjà dites lors de la énième séance ! Mais, je m’en avise à présent : non, c’est lui, cette fois, qui a formulé les choses à ma place, plutôt que vraiment moi : je me suis contenté d’acquiescer, furieux d’avoir à revenir sur des choses que j’avais dites dès le début de cette analyse, précisément pour ne plus avoir à les dire. Tout cela (je n’en dirai pas plus) est pour moi tellement indicible qu’il y a des mots que je ne peux absolument pas prononcer, même pour dire des choses tout autres ! Je me demande d’ailleurs si je les avais vraiment prononcés devant Tirésias, ces mots, je ne sais plus lors de quelle séance, l’une des premières, comme j’ai dit. Sans doute m’étais-je perdu dans d’interminables circonvolutions et c’est plus vraisemblablement Tirésias qui avait reformulé tout cela en une phrase, probablement assez courte, d’ailleurs. Ce sentiment que j’ai de m’ennuyer lors de ces dernières séances est peut-être la conséquence d’un sursaut du refoulement. J’imagine que c’est pour combattre ce refoulement que Tirésias m’a forcé à revenir sur des choses dont je ne veux pas parler. J’avais d’ailleurs prévu, pour cette séance, de parler de tout autre chose, de choses sans grand intérêt, donc. Voici ce que j’ai eu le temps de dire d’inintéressant, tout de même, avant que la séance n’échappe complètement à mon contrôle : Sophronie, une amie du lycée, a retrouvé ma trace, grâce à un site d’anciens élèves, sur Internet. Elle m’a dit, dans son courriel, qu’elle avait voulu reprendre contact avec moi après avoir retrouvé dans sa chambre de jeune fille les nombreuses lettres que je lui avais écrites. Il y a des pans entiers de ma vie que j’ai totalement oubliés. Je ne me souvenais plus du toute de cette correspondance. Ce n’est pas seulement le contenu de cette correspondance, que j’avais oublié, mais l’existence même d’une correspondance échangée avec elle. Depuis cette quatorzième séance, j’ai revu Sophronie, qui m’a prêté ces lettres, que je n’ai d’ailleurs pas encore pris le temps de lire (encore un ajournement qui, probablement, n’est pas sans rapport avec le refoulement), mais dont j’ai bien reconnu le papier ! La meilleure amie de Sophronie n’est autre qu’Hermione, l’une de mes petites amoureuses de l’école primaire, celle qui, sans doute, succéda immédiatement à « Florence, ma seconde ». Je me rappelais que nous avions été camarades de classe, Hermione et moi, mais j’avais complètement oublié que nous avions également pris des cours de piano ensemble. Sophronie m’a dit qu’Hermione se souvenait de moi comme d’un enfant qui inventait des contes de fées à faire pâlir de jalousie les Perrault et autres Andersen ! Lorsque j’étais en terminale, un certain Cléocrite, qui avait la passion du théâtre, était tombé amoureux de moi. Il m’avait écrit une lettre, lui aussi, dans laquelle il me déclarait sa flamme, mais comme il ne connaissait pas mon adresse, il avait demandé à la conseillère principale d’éducation de me la transmettre ! J’ai perdu cette lettre, comme d’ailleurs celles de Sophronie. Le pauvre Cléocrite ne pouvait pas tenter de m’aborder à plus mauvais moment ! L’année de terminale fut pour moi l’une des pires de ma vie, durant laquelle ma phobie sociale a atteint l’un de ses paroxysmes. Je n’ai donc jamais répondu à Cléocrite, mais ai beaucoup souffert d’avoir à passer tous les jours, pour me rendre aux cours de philosophie, non seulement devant lui, mais encore devant tous ses camarades de classes, à qui il ne faisait pas mystère de son homosexualité ni des vues qu’il avait sur moi. Je ne pouvais m’empêcher de penser que tout ce petit monde me dévisageait pendant toute ma traversée du couloir, fort long, qu’il me fallait emprunter pour me rendre en classe de philosophie qui, bien sûr, se trouvait tout au bout. Ce n’est pas parce que j’avais honte d’être homosexuel, comme me l’a demandé Tirésias, que j’avais peur d’aborder Cléocrite ou de me laisser aborder par lui (pas consciemment du moins ; quant à savoir ce qui se passait alors dans mon inconscient ! Mystère !) ; c’est parce que je ne supportais pas d’être regardé et que, bien sûr, un abordage n’aurait pas manqué de jeter sur moi tous les yeux, ne serait-ce que ceux des camarades de Cléocrite, dont il me semblait déjà surprendre constamment des regards réprobateurs (à eux inspirés, selon mon délire du moment, soit par ma pédérastie manifeste (car je n’étais pas bien viril à l’époque, ce qui suffit généralement à faire un pédé, au moins de réputation), soit par mon indifférence, qui causait beaucoup de peine au garçon qui s’était épris de moi, et qui était fort aimé dans sa classe). C’était déjà bien assez pénible, pour moi, de devoir subir les regards implorants de Cléocrite, qui semblait vouloir me dire en pensée : « Regarde-moi, Olivier ! Je suis le garçon qui t’a écrit cette lettre d’amour ! Tu me dois bien donner cet amour en retour, puisque tu es manifestement pédé, toi aussi ! ». Et la pensée m’était insupportable de la vraisemblable nouveauté des regards qu’en cas d’abordage, tous les autres auraient portés sur moi et que j’imaginais devoir se dire : « Ah ! Quand même ! Il se décide enfin à répondre à notre Cléocrite, ce petit pédé qui regarde tout le monde de haut ! » Car à cette époque, je n’avais pas le courage ni la force de regarder les gens dans les yeux : aussi les regardais-je généralement au-dessus de la tête, s’ils venaient me parler, faiblesse qu’on prenait généralement pour de la superbe, ce qui, d’ailleurs n’a jamais vraiment changé depuis lors ! J’étais complètement aliéné ! J’étais l’esclave du regard insensé que je portais sur les regards qu’il arrivait inévitablement qu’on portât sur moi ! Je vivais un cauchemar éveillé. J’étais en enfer et, donc, assez peu disposé à l’amour. C’est pourtant sans doute ce qui aurait pu me sauver. Quand je repense à Cléocrite, je ne puis m’empêcher de croire que tout aurait été différent, si je l’avais laissé entrer dans ma vie et m’aimer. J’aurais trouvé en lui un soutien dans cette épreuve qu’étaient pour moi tous ces regards insoutenables, ces averses d’yeux dont je me sentais littéralement lapidé ; car, paradoxalement, c’est d’un regard qu’on a besoin, dans ces sortes de phobies, pour se protéger des regards. Grâce à l’aide de Cléocrite, j’aurais sans doute abordé différemment la vie ; j’aurais probablement vécu autrement : j’aurais vécu, tout simplement, ce qui, pour l’instant, n’a jamais été vraiment le cas. Parfois je cherche la trace de Cléocrite en tapant son nom dans Google. C’est ainsi que j’ai appris qu’il était devenu comédien et metteur en scène. Sans doute est-il heureux, ce qui, peut-être, n’aurait pas été possible, s’il était tombé dans ma vie. C’est quand j’ai dit que l’année de terminale avait été pour moi l’une des pires de ma vie que Tirésias a pris le contrôle de la séance pour me faire parler de ce que je ne peux pas dire. « Pourquoi ? », m’a-t-il demandé, et de fil en aiguille… J’avais tout de même eu le temps de lui dire qu’il m’était également resté de cette terrible époque de paralysie un grand respect, une grande crainte de l’autorité. Quand j’étais enfant, ma mère, cette usurpatrice de l’autorité de mon père, me façonnait de ses paroles de femme, comme le Verbe qu’il y avait au commencement, comme Dieu créant le monde en le disant. Il avait fallu, par exemple, lorsque j’avais une dizaine d’années et qu’elle venait de me faire changer de coiffure, qu’elle me dise qu’elle préférait que les cheveux sur mes tempes tiennent derrière mes oreilles, pour que je fusse pris d’une espèce de TOC, qui me faisait passer constamment mes mains dans les cheveux, pour les passer derrière les oreilles, comme le voulait ma mère. C’est probablement à cause de ce geste éminemment viril que les autres enfants de l’école se sont mis à me traiter de tapette ! Merci maman ! Tirésias m’a dit que j’étais donc, encore aujourd’hui, complètement à la merci de la volonté d’autrui, comme, par exemple, lors de mon récent enlèvement des Sabines pendant Phédon ! Il m’a dit la même chose qu’Ascylte à propos de Camille : « Vous ne savez pas dire non ! ». Cette vérité surprendra mes lecteurs qui, à force de lire ce journal, où je suis le seul maître, doivent me prêter beaucoup de volonté. Et pourtant, il n’y a pas si longtemps encore, lorsque je recherchais des plans et que je tombais sur quelqu’un qui n’était pas à mon goût, que je trouvais trop vieux, trop gros, trop sale, que sais-je encore, je n’osais pas le renvoyer ou m’en aller sans avoir baisé avec lui : j’avais peur de me comporter mal en coupant court, de ne pas faire ce qu’il fallait ! En réalité, j’étais complètement soumis à la volonté d’autrui. Par exemple, lorsque j’étais encore étudiant à Bordeaux, j’ai baisé une fois avec un garçon qui était beau, mais qui vivait manifestement dans la rue et puait comme clochard. J’avais l’estomac tellement retourné que j’ai failli lui vomir dessus. Et je m’étouffais à moitié, parce que l’odeur de ses pieds était tellement épouvantable que je devais m’interdire de respirer par le nez pendant que je lui suçais la queue ! J’aurais pu lui demander d’aller se doucher, m’objectera-t-on… Mais non ! Je ne le pouvais pas, parce que ç’aurait été manquer de savoir vivre ! J’ai écrit que j’étais complètement soumis à la volonté d’autrui. Mais ce n’est pas tout à fait cela. Il serait plus juste de dire qu’il y a des volontés auxquelles je me soumets entièrement. Car c’est sans doute à l’époque où je me forçais à baiser avec ce puant SDF que je faisais, de la Poupotte, ou la Glotte, comme je l’avais appelée, ma tête de Turc, tout à fait volontairement, et précisément parce que je la trouvais malodorante et sale. C’est elle, l’héroïne du « grossier méchant conte » que j’avais imaginé pour l’anniversaire de mon amie Laurence. J’inventais souvent des phrases dont la Poupotte était le sujet et qui faisaient beaucoup rire Myriam et Laurence, qui en inventaient d’ailleurs elles aussi : « Glotte en bas-résilles : rôti prêt à cuir ! », « Savez-vous pourquoi Glotte à les yeux qui brillent ? Parce qu’elle est si grosse que son godemiché, c’est le Phare des Baleines ! », « Quand la Glotte a ses règles, ce n’est pas des tampons qu’il lui faut acheter, mais des rouleaux de Sopalin ! ». Car je disais les noms des marques, dans mes beaux discours d’alors. C’est dire si j’étais tombé bas. Finalement, l’ordurière inspiration qui me faisait m’en prendre à la Glotte n’était pas bien différente de celle qui m’a fait imaginer les injures adressées à Monsieur Véto. Peut-être cette veine-là de mon inspiration est-elle un symptôme, elle aussi. Sans doute d’ailleurs ne faut-il pas être un bien fin psychologue pour comprendre que, probablement, la facilité avec laquelle j’injurie les Glotte et les Messieurs Véto et celle avec laquelle je subis l’injure de certains hommes sont les deux extrémités d’un même nœud que je suis apparemment encore bien loin d’avoir défait.
04:40 Publié dans 2009, Ascylte, Camille, Cléocrite, Cyrille, Florence P***, Hermione, Journal, La Glotte, Laurence, Ma mère, Ma soeur, Mon père, Monsieur Véto, Myriam, Phédon, Sophronie, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
17/01/2009
Samedi 17 janvier 2009
Mon amie Myriam, qui lit ce blogue, m’écrivait tout à l’heure qu’elle n’aimait pas me voir évoluer dans un milieu aussi malsain que celui dont je parle depuis quelque temps dans ces pages. Pierre Driout lui-même faisait tout récemment ce commentaire : « J’abdique, écrivait-il, je suis comme un roi découronné devant l’art avec lequel Olivier nous retire tout espoir de nous élever en sa compagnie. O vous qui entrez dans son blog, quittez fierté, joie et espérance. Ici l’âme est désolée devant les sombres avenues de l’engeance humaine ! Rendez les armes, il n’y a que piperies sur Terre… Il nous reste à visiter le royaume des morts pour y retrouver nos frères défunts. » C’est que, suivant ma pente, je parle plus volontiers du mauvais que du bon. Mais tout n’est pas si mauvais dans ce qui m’arrive. Il y a aussi de bonnes choses, dont je pourrais aussi bien parler. C’est d’ailleurs à cause d’elles que je continue de fréquenter mon Camille. Que peut-il y avoir de meilleur au monde, par exemple, que de lui faire, comme hier soir, un massage avec le lait pour le corps à 100 EUR d’Ascylte qui est à la noix de coco et qu’il a fait venir de là-bas, comme dit Camille ? « De là-bas ? Comment ça ? D’où donc, exactement ? – Ah ça ! Je ne sais pas. De là-bas quoi… Il l’a commandé sur Internet. – Ah d’accord… » Quand tout le lait à pénétré dans la peau si pâle de Camille, il se met à rouler sous mes mains comme de petits lambeaux noirs d’une crasse dont tant de blancheur ne laissait pas soupçonner la présence. « Mais depuis quand ne t’es-tu pas lavé ? » Camille aime aussi se faire percer les boutons ‘‘quand ils sont murs’’, dit-il, et se faire enlever les points noirs qu’il a dans le dos. Parfois, après le pus, c’est du sang qui perle sous la pression de mes doigts. Polémon m’avait déjà parlé du plaisir que prenait Camille à se faire ainsi charcuter le dos. Il prétendait, avec un peu de dégoût dans la voix, que c’était à cause de sa mauvaise hygiène que Camille avait tant de comédons. C’est qu’il ne savait pas, « Muse, que cette crasse était tout le génie », « que c’était tout mon sacre » ! Il y a du bon dans Camille. Il est venu m’aider, cet après-midi, à scier de vieilles planches qu’il y avait chez ma mère et qui pourront servir de bois de chauffe. Il a commencé par me montrer comment on se servait d’une scie. « Regarde, m’expliquait-il, il faut laisser travailler la scie dans toute sa longueur et le bois se coupe presque tout seul. » Mais comme il sait que je suis un grand mou et que je n’ai pas oublié ce qu’il m’avait dit sur la force et les nerfs, lors de mon déménagement, c’est lui qui a fait presque tout le travail. Moi j’aidais à tenir en place la planche qu’il était en train de scier. Penchées l’une et l’autre sur elle, nos têtes se frôlaient sans cesse et quand, après un effort trop intense, son corps se relâchait un peu, Camille appuyait son front au mien, pour se reposer quelques secondes. (Le front, c’est un peu le genou de la tête, quand on est plus intime.) J’aime que Camille me téléphone, comme ce soir, alors qu’on était encore ensemble, deux heures plus tôt, à la recherche d’une voiture d’occasion dont il veut faire l’acquisition, pour me dire sa joie d’en avoir enfin trouvé une, grâce à l’un de ses amis, qui lui vend la sienne pour 300 EUR. « Je n’aurai même pas besoin de faire un emprunt. Elle a juste le contrôle technique à passer et si des réparations sont ordonnées, leur coût sera déduit des 300 EUR. » J’aime qu’il me dise que sa nouvelle voiture affiche 500000 km au compteur. Ça me paraît énorme, mais je ne connais rien aux voitures. Je ne suis pas bien sûr qu’il ait fait une bonne affaire. A moins qu’il n’ait mal lu le nombre en question. J’aime aussi cela, d’ailleurs : que Camille ne sache pas lire les grands nombres ! Pour lui, 15000, 50000, 150000 ou 500000, sont des nombres illisibles et qui se confondent dans son esprit. Je trouve cela charmant. J’aime encore les regards exaspérés qu’il me lance dans le dos d’Alcidor (l’amant de Flipote), qu’il héberge en ce moment et qui lui dévore tout ce qu’il y a de comestible dans ses placards. Je l’aime aussi pour les énormités qu’il peut dire : « Je croyais, m’avoua-t-il par exemple, cet après-midi, qu’Ascylte était un grand bourgeois » ! Ce sont exactement les mots qu’il a prononcés ! (Je ne pense pas que Camille sache vraiment ce qu’ils signifient, parce que j’ai toujours dit qu’Ascylte avait l’air de ses origines, malgré les grands qu’il veut se donner : il a beau se parfumer, il empeste le caniveau !) « J’ai cru que c’était un grand bourgeois, disait-il donc, et puis j’ai vite compris, à force de le voir manger… » Et Camille d’imiter ce cochon d’Ascylte en train de mastiquer, avec force bruit, la bouche ouverte. « Et tu as vu comme il boit ? Le bruit qu’il fait aussi ? » S’il l’avait vu ! Ah ! S’il l’avait entendu ! J’aime rire avec Camille pour des bêtises et Ascylte nous fait beaucoup rire en ce moment. Il est devenu un véritable Aschenbach ! Il s’est fait couper les cheveux beaucoup plus courts et y met du gel, désormais ! Il avait confié à Camille vouloir se faire faire un piercing ou un tatouage. « Oh ! Oui, un tatouage ! Tu ne devrais pas le quitter tout de suite. Pousse-le d’abord à se faire tatouer quelque chose comme ‘‘Camille pour toujours’’ et ne le quitte qu’ensuite ! » C’est très bête, mais ça nous fait beaucoup rire.
22:13 Publié dans 2008, Alcidor, Ascylte, Camille, Flipote, Journal, Myriam, Pierre Driout | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
13/09/2008
Vendredi 12 septembre 2008
Je devrais avoir honte d’éprouver de tels sentiments, mais je suis un peu triste de savoir Camille sorti de l’hôpital. Je m’étais habitué à lui rendre visite là-bas pour passer auprès de lui l’après-midi. Finalement, rien ne vaut l’hospitalisation d’un garçon pour apprendre à le connaître. Il m’a manqué de ne pas le voir de la journée. J’ai décidé de venir accompagné de lui, demain, chez ma sœur, à l’anniversaire du grand C. Après tout, puisque ma sœur ne s’en prive pas, j’ai bien le droit, moi aussi, de faire subir au reste de la famille mon propre grand con. Mon amie Myriam, qui a lu ce journal, me demandait cette nuit, lors d’un échange de SMS, si j’étais amoureux de Camille. Apparemment, ce que j’en écrivais mercredi pouvait le laisser croire. Si je suis amoureux ? Je ne sais. Mais j’avais oublié de dire que la bêtise de mon Camille est proprement abyssale. Il a vingt ans, mais c’est comme s’il en avait quinze. Et comme il est pédé, c’est encore pire que tout ce qu’on pourrait craindre. Seulement, il est d’une bêtise joyeuse, légère, il est, en quelque sorte, d’une lourdeur pleine de grâce. Est-il possible d’aimer de bêtes personnes ? Peut-être que oui. Après tout, il doit bien y avoir quinze ans que mon père vit avec son amie : c’est la seule femme qu’il ait gardée si longtemps (ma mère étant la seule qu’il ait épousée) ! Camille et moi, nous avons souvent du mal à nous comprendre. Son élocution est des plus sommaires. C’est un vrai petit paysan ! Il faut dire que son père gave des canards et élève des poulets… Camille a quelques expressions charmantes. L’autre jour, par exemple, comme nous nous trouvions un peu à l’écart, dans l’espèce de parc de l’hôpital, mais parc est un bien trop grand mot, disons plutôt que nous étions sur un petit bout de pelouse, difficilement cachés par de rares buissons, regardant je ne sais plus quel détail du côté de la grande porte d’entrée, il a dit ces mots : « De là étant, on croirait que etc. ». Mais il peut dire aussi des choses épouvantables et qui me font beaucoup rire. Une fois, en me décrivant son déjeuner, il a dit qu’il avait mangé des côtes de porcque ! Et avec des zharicots verts ! D’ailleurs, il faut le voir manger ! Il est aussi vorace que Sappho, la chienne de ma mère ! Il se jette littéralement sur les plateaux qu’on lui sert, renversant souvent une partie du potage, qu’il aime beaucoup, m’a-t-il confié : « Ça n’a pas l’air bon du tout, mais c’est délicieux ! ». Quand j’ai fini de rire, je pose ma main sur sa nuque, et comme ferait un père, j’essaie de le reprendre, de le corriger. Evidemment, il ne retient rien de mes leçons. Camille est un grand enfant. Et j’ai l’impression que c’est le mien. Il a la passion des animaux. Son père, pour fêter sa sortie de l’hôpital, vient de lui offrir un quatrième chien. Il a des poissons rouges, des tortues, des cochons nains et des chevaux. Les regards qu’il porte sur moi ressemblent beaucoup à ceux de ma chienne Pélagie, particulièrement son regard en biais, lorsque, comme la chienne, il se demande ce que je pense, si je vais bouger ou dire quelque chose. Et cet autre regard aussi, un regard fixe, patient, qui a le temps, un regard pour rien, pour le seul plaisir de me regarder, comme j’en trouve parfois à Pélagie, quand je me réveille et que je me demande depuis combien de temps elle était en train de me regarder ainsi, sans bouger, tout simplement contente de m’avoir à regarder. Hier après-midi, trop occupé que j’étais à être avec Camille, je n’avais pas entendu le petit bruit que fait mon téléphone portable pour signaler l’arrivée d’un nouvel SMS. C’était Damis, ce fou, qui m’écrivait qu’il avait envie de sexe à trois ! Camille et moi nous sommes amusés à lui répondre le soir, pendant le dîner. Nous lui avons fait croire que j’avais justement trouvé un troisième, et j’ai donné juste assez de renseignements sur ce troisième pour que Damis reconnaisse en lui Camille, qui est son ancien voisin. Quand, après un échange de plusieurs SMS, Damis fut tout à fait décidé à partager Camille avec moi, je lui ai répondu que ce dernier n’avait d’abord pas compris que le garçon à qui j’écrivais était son ancien voisin et qu’il n’était désormais plus d’accord pour une partie à trois avec lui, parce qu’il le trouvait un peu trop rembourré à son goût. C’était le mot de Camille, comme d’ailleurs était de lui l’idée de jouer ce petit tour à Damis, qui a dû être d’autant plus frustré de ne pas trouver son bonheur qu’il s’était probablement cru sur le point de le faire ! Adorable Camille : il est bête et méchant ! Mais d’une méchanceté légitime, car il estimait que Damis méritait d’être puni de m’avoir pris pour son chauffeur et son banquier.
02:23 Publié dans 2008, Camille, Cyrille, Damis, Journal, Ma soeur, Mon père, Myriam, Pélagie, Sappho | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note