08/12/2008

Dimanche 7 décembre 2008.

            Pour l’instant, j’ai beaucoup parlé de la trahison d’Ascylte. Mais Camille est loin de s’être très bien comporté avec moi. Depuis le jour où nous nous sommes séparés, à cause de l’impossibilité où nous étions de nous voir autant que nous le voulions, il n’a cessé de me faire croire que nous pourrions un jour nous remettre ensemble. J’ai eu la faiblesse de lui faire confiance. A chaque fois que je lui demandais s’il avait rencontré quelqu’un, s’il avait couché avec d’autres garçons, il me jurait que non, comme s’il n’en avait pas le droit, comme si nous nous étions juré fidélité, ce qui n’était pas formellement le cas. Camille m’a constamment fait croire que, même si nous n’étions plus en couple, comme dirait ce chien d’Ascylte, nous n’étions jamais loin de l’être de nouveau. En réalité, pendant tout ce temps, Camille n’a cessé de me ‘‘tromper’’, de coucher avec d’autres garçons, avec Tityre, par exemple, et même avec l’épouvantable Trimalcion, dont il aurait été l’amant pendant plusieurs jours, sans doute pendant toute la période où je n’ai plus eu de nouvelles de lui après sa disparition, le jour de mon anniversaire. Il me faut bien me rendre à l’évidence. Si Camille me mentait à ce point, c’est sans doute parce qu’il voulait me garder attaché à lui, pour des raisons qu’il est le seul à connaître vraiment, probablement parce qu’il n’est qu’un profiteur, comme disait je ne sais plus qui, peut-être le gros Corydon. Parce que j’ai cru Camille, parce que je lui ai fait confiance, je me sens à présent comme une femme que son mari n’aurait cessé de tromper. Camille a commis ce tour de force d’abuser de ma gentillesse, moi qui suis d’un naturel si méchant. Comme je disais à Pierre Driout, il m’a fait pousser de si grandes cornes, que c’est à peine si j’arrive encore à tenir la tête droite. Et certains des garçons qu’il m’a préférés sont d’une telle laideur que je n’ose plus me regarder dans une glace, tant je me sens devenu laid. J’ai d’ailleurs résolu de changer de coupe de cheveux. J’ai rendez-vous mercredi chez le coiffeur. Quelqu’un qui a vu une photo de moi datant de l’époque où j’avais les cheveux courts m’a dit que j’étais alors bien plus beau. J’ai besoin de changer d’aspect. Cela devrait m’aider à tourner la page. Je dois perdre l’apparence que j’avais quand Camille me regardait encore pour m’arracher au regard que, de toute façon, il n’a plus pour moi, si du moins il l’a jamais eu ! Il me faut trancher ces cheveux qui ont poussé pendant le temps de notre lamentable histoire. Ils sont devenus trop lourds pour ma pauvre tête. Je demanderai au coiffeur de m’en garder une mèche. Je la rangerai avec les reliques de Camille, parmi ses quelques cheveux, son poil pubien, ces petits mots manuscrits pleins de fautes d’orthographe, cette boîte d’aiguilles pour son stylo à insuline qu’il avait oubliée chez moi. Don Esteban est d’avis que je devrais en vouloir à Camille bien plus qu’au traître Ascylte. Je n’y arrive pas. Une part de moi continue de croire qu’il y avait peut-être un peu de sincérité dans l’amitié qu’il me montrait. Je crois qu’il me déteste, désormais. Il a deviné que j’étais pour quelque chose dans sa brève rupture avec Ascylte, ou peut-être ce dernier lui a-t-il révélé que je l’avais fait chanter. Quelle importance ? Il me déteste parce qu’il avait besoin d’une raison de me détester. J’ai beaucoup fait pour lui (je dis beaucoup parce que je ne suis pas le genre de personne à faire habituellement beaucoup pour qui que ce soit) et lui n’avait rien à me donner en retour qu’un amour que je ne lui inspirais pas. Ma supériorité lui pesait. Esteban croit que Camille a trouvé Ascylte plus impressionnant que moi, parce qu’il a un vrai métier et plus d’argent que j’en aurai sans doute jamais. Mais Ascylte est un parvenu, en qui tout est ridicule. Je suis persuadé que si Camille a pu s’en éprendre, c’est précisément pour son infériorité. Il ne se sent plus regardé de haut. Il s’est trouvé un égal à aimer. J’ai demandé à ce sinistre psy d’Ascylte s’il pouvait me dire la raison pour laquelle Camille m’avait fait croire que nous étions encore ensemble, même quand nous ne l’étions pas vraiment. « C’est parce que Camille ne sait pas dire non, m’a-t-il répondu. Si je n’avais pas été là, il serait sur le point de se marier avec cette fille qui vient d’avoir un enfant. Elle exigeait de lui qu’il l’épouse avant de reconnaître le petit. – Mais s’il ne sait pas dire non, comment peux-tu être sûr qu’à toi, il ose le dire, ce non, quand il le voudrait ? » Ce crétin n’a pas su quoi répondre. Il a probablement compris que je voyais clair dans son jeu et que je ne faisais pas grand cas de ses billevesées psy à la con de revues pour bonnes femmes. « Et qu’est-ce que c’est que ce non qu’il ose me dire enfin ? Est-ce bien le sien ? Ou est-ce le tien, Ascylte, crevard, traître, voleur ? Tu es un ogre, qui dévore tout ce qui lui tombe sous la main. Tu me dégoûtes. Et tu oses me demander de rester ton ami ? Je sais que tu manipules ce pauvre Camille. Je n’ai pas cru en la sincérité du SMS que tu lui as fait m’envoyer, dans lequel il dit qu’il veut qu’on se réconcilie, qu’on se réconsile, comme il l’écrit ! Ce n’est pas un mot de lui ! C’est le tien ! Lui s’est mis à me détester. C’est toi qui veux nous réconcilier, pour m’adoucir, parce que tu as peur que je te dénonce. Tu n’es qu’un lâche !  » Voilà le genre de conversation que nous avons, Ascylte et moi, lorsque nous nous retrouvons sur MSN. Il est très conciliant et me laisse l’insulter autant que je veux. C’est parce qu’il a peur de moi. Et il faut bien dire qu’il y a de quoi avoir peur. Je crois en effet que je suis un peu effrayant, lorsque je me lance dans ces sortes de tirades, qui sont bien dignes des plus grandes tragédiennes ! Je suis plutôt froid, en temps normal, mais dans ces moments-là, Ascylte doit me trouver glaçant.

01:26 Publié dans 2008, Ascylte, Camille, Corydon, Don Esteban, Journal, Mon coiffeur, Pierre Driout, Tityre, Trimalcion | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note

05/11/2008

Mercredi 5 novembre 2008

            Au courrier d’aujourd’hui, j’ai trouvé une lettre du tribunal de grande instance adressée à Camille que j’ai ouverte par mégarde, ayant lu mon nom sur l’enveloppe, puisqu’il est apparemment censé vivre encore chez moi. L’aide juridictionnelle lui est accordée. Je lui ai écrit un SMS, pour lui dire que cette lettre était arrivée, mais évidemment, il ne m’a pas répondu. J’irai donc sans doute la porter chez son avocat, qui se chargera de la lui transmettre. J’ai également retrouvé trois des cheveux de Camille, légèrement moins roux que ce poil pubien qui restait encore dans la salle de bain, parce qu’il les avait un peu éclaircis récemment, lors d’une séance ‘‘entre copines’’, chez ses amies vulgipecques de la place Saint-Roch. Accompagné de Corydon, j’avais fait exprès de ne faire les courses qu’hier dans ce supermarché où les produits sont moins chers, pour ne pas risquer de rencontrer Camille, qui devait les faire lundi. Evidemment, il a fallu que nous tombions sur lui, qui avait sans doute fait le même mauvais calcul que moi. Je l’ai invité à venir boire du thé ou du café chez moi, le soir. « Tu verras, je serai tout beau, j’ai rendez-vous chez le coiffeur, à six heures et demie. » Il a répondu très froidement qu’il passerait vers neuf heures. Il n’est pas venu. Cette rencontre au supermarché fut pour moi une nouvelle gifle. C’est à peine si Camille m’a regardé. Il s’adressait presque uniquement à Corydon, comme si je n’avais pas été là. Mon coiffeur m’a dit qu’il me trouvait une mauvaise mine. C’est parce que je suis enrhumé et que je pleure beaucoup. Si je ne pleure pas, c’est que je suis au bord des larmes, tout à l’effort absurde de les retenir. J’ai la gorge nouée et cette espèce de poids dans le ventre. Je suis devenu laid. Personne n’est étonné du départ de Camille. Ce qui étonne Corydon, c’est qu’il soit resté si longtemps avec moi. Mon coiffeur m’a dit que si Camille avait été chassé par son père, je n’avais pas été très avisé d’avoir avec lui la dureté d’un second père. Damis m’a demandé de lui donner le numéro de téléphone de Camille, pour l’appeler et essayer d’arranger les choses entre nous. Comme je lui répondais qu’il voulait surtout son numéro pour tenter de le séduire, Damis m’a dit que c’était sans doute aussi à cause de telles réactions de ma part qu’il avait préféré s’éloigner de moi. Les bécasses de Saint-Roch m’ont rapporté que Camille n’arrivait pas à se sentir chez moi comme chez lui, qu’il avait le sentiment de me déranger, de constamment mal faire les choses. Pire : elles trouvaient que cet être si foncièrement gai, toujours de si bonne humeur, avait un peu perdu de sa joie de vivre depuis qu’il s’était installé chez moi. Il s’était refermé sur lui-même et se confiait moins à elles. Apprendre tout cela m’est insupportable. M’a douleur ne cesse de croître. Je me découvre plus monstrueux encore que j’imaginais, plus sourd et plus aveugle que je croyais. Je n’avais absolument pas vu le mal-être de Camille, obnubilé que j’étais par le mien. Se peut-il que j’aie été si méchant avec un être aussi profondément gentil ? Comment ce garçon si jeune et si simple aurait-il pu me tenir tête ? Que pouvait-il faire d’autre que fuir ? Mais c’est un sentiment atroce que de se découvrir uniquement capable d’inspirer même à ceux qu’on voudrait garder près de soi ce dernier recours : prendre la fuite ! Savoir que Camille ne se sentait pas chez moi comme chez lui m’a brisé le cœur. Moi qui considérais comme la sienne autant que la mienne cette maison qu’il a habitée avec moi dès le premier jour et qu’il a contribué à aménager peut-être même plus que moi ! Lui se sentait de trop ! Je lui écris tout cela dans mes SMS, mais il n’y répond pas. Je ne sais même pas s’il les lit. Je suis désespéré de ne pouvoir m’expliquer, m’excuser de vive voix, désespéré de ne pas avoir une chance de me racheter. Je suis pourtant sûr de pouvoir être meilleur, plus doux, plus vivable. Mon seul crime est d’avoir trop parlé, trop dit mes sentiments, qui étaient parfois violents. Mais je le faisais précisément dans le but de m’en purger. Je croyais arranger les choses, faciliter nos relations. Le problème est que les être simples, même lorsqu’ils parlent fort, comme bien des êtres simples, ont de petites voix. Celle de Camille était inaudible, entièrement recouverte par la mienne. Mais je suis sûr que j’aurais su me taire, si j’avais su qu’il le fallait, que j’aurais su l’écouter, et l’entendre. C’est probablement trop tard, maintenant.

17:56 Publié dans 2008, Camille, Corydon, Damis, Journal, Mon coiffeur | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note