27/11/2004

To be (or not to be) continued

Esteban, mon bon ami des îles, me conseille de publier ici, sur Hautetfort, plutôt que, comme j’avais fait d’abord, dans mon blogue de pédé, enfin, dans mon blogue De Profundis, le début d’une nouvelle, Le Dernier des Mortimer, que je ne suis pas bien sûr de jamais terminer, pour toutes sortes de raisons, dont ma terrible paresse, qui m’a déjà mené où je me trouve en ce moment, c’est-à-dire pas bien loin, il est vrai, mais qui sans doute me perdra. Esteban a raison, les internautes qui fréquentent mon blogue de pédé ne sont tous eux-mêmes que des pédés, une race qui ne supporte pas les textes de plus de cinq lignes, le temps qu’il faut pour les lire étant généralement aussi celui qu’ils mettent à se vider, ces gens-là ne lisant la plupart du temps que d’une main, si vous voyez ce que je veux dire… La preuve : ce début de nouvelle était fort peu commenté dans ces bas-fonds. Le sera-t-il vraiment plus ici ? Quelle importance ? Je ne cours pas après les commentaires. Si vraiment je voulais être aussi fréquenté (et commenté) que d’autres, je ne parlerais évidemment pas de moi, mais je m’attaquerais à de grands sujets, comme on fait ici, dans une langue impertinente ou savamment ordurière. Mais ce n’est pas le genre de la maison. La seule ordure qu’on trouve chez moi s’appelle famille, et Hieronymus, qui faillit d’ailleurs faire partie d’icelle, à une époque. Et bien sûr, il y a encore toute l’ordure dont je ne suis pas conscient, sans doute parce qu’elle est une part intime de moi, comme mes mains ou mes yeux, qui me traversent rarement l’esprit, je dois bien le reconnaître. Mais je m’éloigne de mon sujet, qui est de présenter le début de la nouvelle qui va suivre, et qui, je vous le dis encore, n’aura peut-être jamais de suite. Ce que disant, je m’aperçois que les présentations sont faites et vous souhaite donc une bonne lecture.


*******************************


LE DERNIER DES MORTIMER


Nous autres les vivants, nous ne sommes rien qu’ombres,
Que fantômes légers, que gravats et décombres…

Sophocle


Il n’y eut pas de château dans le pays plus chargé de gloire et d’années que le mélancolique et vieux manoir où j’achève lentement de vivre. Le comte Guillaume de Mortemare, mort sans descendance, me le légua quand j’étais jeune encore, et que je poursuivais ma carrière dans les colonies. C’est sous ses ordres que j’appris à sabrer les récalcitrants autochtones et, plus tard, à administrer leurs territoires pacifiés. J’étais aide de camp de celui qui lui succédait dans un important gouvernement lorsque j’appris sa mort. Dernier de sa race, il s’était éteint à Mortemare, oublié même de moi, seul dans cette chambre où je suis seul à mon tour, oublié de tous.

S’il est vrai qu’à l’annonce de sa mort, j’avais presque entièrement effacé de ma mémoire l’époque de ma vie où j’avais connu celui qui, le dernier, porta ce fier nom de Mortemare, trop occupé que j’étais à graver dans les mémoires des vivants la nouveauté de mon nom à moi, et à élargir pour cela nos possessions hors du royaume, de l’autre côté des mers, je ne fus pourtant pas tellement étonné qu’au moment de partir pour l’autre monde, le vieillard se fût souvenu de moi. Le dernier des Mortemare ne m’avait-il pas souvent confié, quand je servais sous lui, qu’il aurait aimé avoir un fils tel que moi, à qui léguer ses terres et son antique nom ? Et n’avait-il pas parlé quelquefois d’adopter l’orphelin que j’étais ? Sans doute est-ce ma basse extraction qui l’en dissuada, même si je l’entendis souvent dire que nous nous valions bien tous les deux, puisque j’avais versé à ses côtés autant de sang que lui, et plus que tous ses ancêtres réunis. De telles paroles étaient loin de me flatter. Elles m’effrayaient au contraire, parce qu’elles me faisaient entrevoir le véritable visage de Mortemare : tout le sang versé dans la conquête de nos colonies ne rougissait pas cet homme. Au contraire, il en était fier. Et pire, il semblait retirer du plaisir à faire couler ce sang que, pour ma part, je croyais ne répandre que par devoir, et avec le plus grand dégoût. Aujourd’hui que je me connais mieux, je sais bien que si j’en faisais couler, ce n’était que pour parvenir, ce qui est peut-être plus grave encore que par simple plaisir, parce que le parvenu cherche à se sortir d’un état dont il pourrait se contenter, alors que certains plaisirs, une fois qu’on y a goûté, mettent dans un état de besoin à satisfaire dont il n’est plus possible de s’extraire.

Me voici désormais arrivé dans l’hiver de ma vie. Il ne me reste plus qu’un au-delà dans lequel parvenir, et c’est le dernier. Il me semble parfois que la glace de la mort, qui s’est emparée depuis si longtemps de mon esprit, commence à figer maintenant mes membres engourdis. Mon bras et ma main sont comme une lourde branche gelée que le vent ne plie plus : ma volonté peine à leur faire écrire ces pages que j’ai trop tardé à noircir. Mais maintenant que je sens mon départ imminent, je ne peux plus repousser davantage cette tâche qui fut longtemps si pénible à mon âme et qui l’est désormais à mon corps. Avant de rejoindre dans la mort celui qui, me faisant son héritier, pensait sans doute m’assurer d’heureux vieux jours, je dois révéler les redoutables événements qui ont terrifié ma vieillesse et dont je n’aurais jamais été témoin si, une fois terminée ma carrière dans les colonies, je n’étais pas venu m’installer ici, à Mortemare. Mais aurais-je pu m’installer ailleurs ?

Je ne pris possession de mon domaine que vingt et une années après la mort du vieux comte. Une importante colonie, dont je fus le dernier gouverneur, venait d’être perdue par moi, et j’allais me faire oublier dans cet antique et sinistre château reçu en héritage. Mon premier geste, une fois arrivé à Mortemare, fut d’aller me recueillir sur la tombe de l’homme grâce auquel j’avais encore un endroit où me réfugier après le désastre de mon gouvernement, qui m’avait valu d’être renvoyé de la grande armée du roi, et qui m’aurait sans doute laissé totalement démuni, si jamais cet excentrique et sanguinaire comte ne s’était pas un jour entiché de moi. C’est en découvrant le lac désolé, bordé d’un unique saule pleureur, près duquel se trouve le cimetière des Mortemare, que je compris d’où venait le nom de leur domaine et de leur lignée désormais éteinte. Ce lac, dans lequel ne se reflétait que la grisaille du ciel, semblait empli d’une eau morte. Je fus surpris de découvrir que la tombe du comte, la plus récente, était aussi celle d’une femme, de sa femme : Eléonore. J’avais imaginé que c’était parce qu’il n’avait jamais épousé que le comte Guillaume était le dernier des Mortemare. Il ne m’avait jamais parlé de cette Eléonore qui ne lui avait pas donné de descendance. Et d’ailleurs, j’avais toujours cru cet homme trop passionné de guerre et de sang pour s’attacher à une femme.

Avant de me rendre dans le château, je voulus aller rêvasser encore quelques instants au bord du noir lac tout près. Je sortis de la petite enceinte du cimetière et m’approchai de la berge. Je découvris alors, à l’extérieur du mur, dissimulées par les hautes herbes et les branches éplorées du saule, deux autres tombes. Je m’en approchai et m’efforçai de lire sur les pierres les noms des deux morts enterrés là, que la mousse recouvrait presque entièrement. Je finis par les déchiffrer : Renaud et Margot de Mortemare reposaient sous le saule. Qui donc étaient-ils ? Qu’avaient-ils fait ? L’énigme de ces tombes occupa toute ma rêverie. Je cherchais, ou plutôt, j’imaginais pour quelle raison on avait enterré le mari et la femme à l’écart du reste des Mortemare. Avaient-ils commis quelque affreux crime dont les anciennes familles du royaume étaient coutumières ? Etaient-ils les premiers des Mortemare, morts avant que le cimetière existât ? Mais alors, pourquoi ne pas avoir inclus les tombes dans son enceinte, quand on l’avait construit ? Je n’allais pas tarder à découvrir la vérité, l’horrible vérité qui, depuis, ne cessa de me tourmenter l’esprit et m’empêcha toujours, jusqu’encore aujourd’hui, de me sentir chez moi, dans cette demeure où je termine de vivre.

Tandis que je m’éloignais du petit cimetière, pour entrer enfin dans mon château, une vieille complainte, celle de La Blanche Biche, me revint à l’esprit, sans doute parce qu’on y entend les mêmes noms que ceux gravés dans les tombes des deux mystérieux époux Mortemare :


Celles qui vont au bois,
C’est la mère et la fille.
La mère s’égosille :
Sa fille est aux abois.

– Margot, m’allez vous dire
Quel est ce grand émoi ?
– J’ai bien trop d’ire en moi,
Je souffre le martyre :

Je suis fille le jour
Et la nuit blanche biche.
Des chasseurs me dénichent
Et me tournent autour.

C’est mon frère Renaud
Qui de tous est le pire.
Renaud va même occire
Quand la lune est bien haut.

Ma mère, allez lui dire
Qu’il retienne ses chiens
Tant que là-haut se tient
La lune qu’on voit luire.

– Où sont tes chiens Renaud ?
– Ils ont quitté la niche
Pour courre blanche biche
Dans les bois infernaux.

– Arrête-les, Renaud,
De ton cornet de cuivre.
Empêche-les de suivre
Ces tracés virginaux.

Renaud trois fois les corne.
Mais même après trois fois,
Son cornet ni sa voix
N’ont pu faire une borne :

La blanche biche est prise !
– Mandons le dépouilleur,
Que, pour tous mes chasseurs,
Il la pèle et l’incise.

Celui qui s’agenouille
Dit : – Elle a des jupons
Et de beaux cheveux blonds,
Celle que je dépouille.

Elle a des cheveux blonds
Et le corps d’une fille,
Celle qu’il déshabille
De la tête aux talons.

Puis il prend son couteau
Et tranche avec sa lame
Dedans la jeune dame
Pour faire des morceaux.

On les a cuisinés
Aux barons et aux princes.
De toute la province,
Ils sont venus dîner.

– Nous voici tous assis
Si ce n’est ma sœurette…
– Renaud, je suis bien prête,
Première assise ici :

Ma tête est dans le plat
Et mon cœur aux chevilles.
Mes pauvres os se grillent
Sur ces noirs charbons-là.

Mon sang est répandu
Par toute la cuisine.
C’est de moi que l’on dîne,
Du corps qu’on ma fendu…


Une fois dans le château, j’ordonnai aux deux domestiques hérités avec le domaine, un muet, qui me sembla plus ancien que le temps même, et sa non moins antique femme, de me préparer un rapide souper et de chauffer ma chambre. J’avais voyagé toute la journée depuis le port où j’avais débarqué, le matin, du navire qui m’avait rapatrié de la colonie perdue, et j’étais arrivé tard à Mortemare, peu avant la nuit. Epuisé par mon périple, j’avais hâte de me coucher.

Ma chambre était à l’image du château : sombre, humide, glacée. Et si haute de plafond, qu’on n’en apercevait qu’à grand-peine les caissons, malgré le grand feu de la cheminée. C’était la chambre du comte Guillaume, m’avait dit la vieille bonne. Mais celui-ci n’y avait vraiment couché qu’à la toute fin de sa vie, quand la maladie l’avait empêché de dormir sur le lit de camp qu’il avait toujours préféré et qu’il installait on ne savait trop où. Je reconnus bien là le Mortemare de ma jeunesse. Je ne l’avais jamais vu dormir dans un vrai lit, même lorsqu’il était gouverneur et qu’il occupait les plus somptueux palais de sa colonie : il avait toujours eu la nostalgie de la vie de camp.

Je m’endormis rapidement. Mais au milieu de la nuit, je fus réveillé par un étrange bruit provenant, me sembla-t-il, de l’extérieur du château. Je sortis du lit et marchai jusqu’à la fenêtre de ma chambre, qui donnait du côté du lac désolé sur le bord duquel j’étais allé rêver, plus tôt dans la soirée. La lune l’éclairait à peine. Mais je vis assez distinctement une blancheur grandir peu à peu sur la surface du lac et s’approcher du rivage. Cette forme avait une apparence étrangement humaine. Son mouvement était exactement celui d’un homme qui, ayant fini de se baigner, aurait entrepris de sortir de l’eau. Mais la silhouette, elle, n’était pas, à proprement parler, d’un humain. Cette pâleur ressemblait bien à un homme, mais qui se serait entièrement recouvert d’un large drap blanc. Je compris que le bruit qui m’avait réveillé provenait de cette inquiétante apparition : elle pleurait. Le fantôme (que pouvait-ce être d’autre ?) disparut un instant derrière le saule pleureur. Puis je le vis surgir de l’épaisse chevelure de l’arbre, entre les deux mystérieuses tombes qui avaient éveillé plus tôt ma curiosité. La soudaineté de ce surgissement me causa tant de peur, que je ne pus réprimer plus longtemps le grand cri d’effroi qui n’attendait que de sortir de ma gorge. Alors, vision d’horreur, l’ombre tourna lentement ce qui devait être sa tête en direction du château, et je la vis regarder vers ma fenêtre ! Elle m’avait entendu ! Et maintenant, elle m’observait ! Je reculai jusqu’à mon lit, sans même m’en rendre compte, et me réfugiai sous mes couvertures, terrifié.

Mais les pleurs ne s’arrêtèrent pas pour autant. Au contraire, je compris bientôt, à leur plus grande intensité, que l’ombre du lac avait fini par entrer dans le château. Ses sanglots ne cessèrent d’augmenter, en même temps que s’accéléraient les battements de mon cœur dans ma poitrine et que mon souffle en sortait chaque fois un peu plus court. A un moment, j’entendis le fantôme passer juste derrière la porte de ma chambre. Même les cris de guerre des Barbares que j’avais autrefois pacifiés ne m’avaient pas autant causé de terreur que ces sanglots d’un sépulcral désespoir et qui semblaient versés depuis la mort elle-même. Mais à ma grande surprise, l’ombre ne fit que passer : elle continua son chemin jusque dans les combles.

Les nuits suivantes, je ne dormis pas. La terreur m’en empêchait. Toujours vers la même heure, les sanglots recommençaient. D’abord dans le lac. Puis dans le château. Puis derrière la porte de ma chambre et jusque dans les combles de la plus haute tour, où l’ombre du lac s’arrêtait un moment, avant de revenir sur ses pas, suivant l’itinéraire inverse, pour disparaître enfin dans l’eau noire.

La septième nuit, rassemblant mon courage, je décidai d’attendre l’ombre du lac devant la porte de ma chambre. A l’heure habituelle, je l’entendis entrer dans le château. J’aperçus bientôt, en provenance de l’escalier menant à l’étage où se trouvait mon appartement, un étrange halo de lumière, légèrement bleuté. Puis le spectre apparut. Ma peur était telle que la pensée de me réfugier dans ma chambre me traversa comme une épée. Mais cette même peur me paralysait. Je ne pouvais pas détacher mon regard de l’atroce vision qui s’approchait inexorablement. Enfin, cela s’arrêta devant moi. Je vis alors que l’espèce de drap qui recouvrait le spectre était en réalité une transparence, sous laquelle flottait une autre transparence, onduleuse comme l’eau du lac dont le fantôme semblait être entièrement constitué. Et dans ces transparences, à l’endroit de la tête, il y avait le visage d’un bel adolescent, illuminé de ses grands yeux limpides, à l’expression insaisissable et nette comme une pluie dans l’éclaircie : c’était un incroyable mélange de désespoir et de fraîcheur. Soudain, le spectre tendit sa main vers la mienne, qu’il affecta de prendre, comme pour me montrer un chemin. Bien sûr, il ne put me saisir, mais je sentis qu’à son contact, ma main s’était mouillée. La portant à ma bouche, je constatai que l’eau en était salée. Je compris alors que le fantôme était entièrement fait des larmes qu’il versait.

01:25 Publié dans Le Dernier des Mortimer | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note