26/05/2009
Lundi 25 mai 2009
J’ai sans doute trop tardé à rendre compte de ma quatorzième séance chez Tirésias, qui a eu lieu mardi dernier. Ce sera demain la quinzième, déjà. Ce n’est pas la première fois que je tarde à consigner dans ce journal ce qui se dit lors de mes séances sur le divan. Au début, si je remettais toujours au lendemain ce petit devoir que je me suis fixé de tenir à jour la chronique de mon analyse, c’est parce qu’il m’était pénible de faire une seconde fois ces sortes d’aveux qui touchent souvent à des choses qui me sont très personnelles. Il est parfois plus difficile de soutenir le propre regard qu’on a sur soi que celui qu’y porte autrui. J’ai souvent le même déplaisir (mais il y a dans ce déplaisir un plaisir ambigu) à écrire ces rapports sur mon analyse qu’à scruter dans le miroir l’apparition de nouvelles rides sur mon visage, au coin de mes yeux, encore si imperceptibles que je ne sais jamais si elles viennent tout juste de s’ajouter aux autres ou si elles étaient là depuis longtemps déjà. Je ressens, avant de me mettre à cet ordinateur pour faire la relation de la dernière séance chez mon analyste, la même angoisse, mais le mot est sans doute trop fort, disons la même inquiétude qu’avant de vérifier que n’ont pas poussé pendant la nuit d’autres de ces taches qui m’étaient venues juste après avoir failli baiser avec Phédon, qui est noir, et qui m’avait littéralement donné la nausée (je n’en reviens pas moi-même d’être ainsi fait (ou contrefait) qu’il me faille écrire de telles choses sur mes relations avec des Noirs !). C’est aussi ce genre d’inquiétude que j’ai avant de me peser et que je sais, pour avoir trop bu ou trop mangé dans la semaine, que le cadran de la balance indiquera un kilo de trop. Un kilo, sur un total de cinquante-six, ce n’est presque rien, bien sûr, et la silhouette ne s’en trouve pas changée du tout. Pourtant, ce petit rien, ce seul kilo devient obsédant, tellement qu’à lui seul, il semble peser plus lourd que les cinquante-cinq autres ! On n’est pas loin de ne plus songer qu’à ce kilo, qui est le signe écrit, la preuve qu’on a changé, qu’on a grossi, et que le risque est donc là, kilos après kilos, de devenir obèse. L’indication d’un simple kilo en trop fait prendre conscience de quelque chose qu’on ne voyait pas ni ne ressentait. Il n’y a donc pas de raison, après cette prise de conscience, de le voir davantage, ce kilo supplémentaire qui ne change rien à la silhouette. Et pourtant, on ne peut plus s’empêcher de le garder à l’esprit, il devient une gêne, petite mais constante. Ce dont je suis censé prendre conscience grâce aux libres associations que je fais au cours de mon analyse a de semblables conséquences. Je découvre des choses qui étaient invisibles, auxquelles j’ai du mal à croire moi-même et que je ne parviens pas à ressentir, à éprouver (même si je dois bien admettre que c’est à cause d’elles, précisément, que mes sentiments sont tels qu’ils sont). La découverte de ces choses ne me semble donc changer absolument rien en moi. Pour reprendre l’image de la pesée, ma silhouette est inchangée : mon caractère, mes qualités, mes défauts, ma pente, ont l’air d’être rigoureusement les mêmes. Et pourtant, Cyrille, l’ami de ma sœur, et certains lecteurs de ce blogue me disent qu’à leurs yeux, j’ai déjà changé, en deux ou trois mois d’analyse seulement. Et de fait, j’ai moi-même constaté en moi une espèce de meilleure humeur générale, mais sans parvenir à lier résolument cette amélioration à mon analyse. Je l’y lie parce que j’ai commencé cette analyse précisément dans le but d’aller mieux, mais, à strictement parler, je n’arrive pas à faire le lien, justement. Je ne vois pas plus de rapport entre mon amélioration et mon analyse que, par exemple, entre les marées et la lune. L’influence de mon analyse sur mon humeur m’est aussi imperceptible que l’attraction de la lune sur les océans. Je sais qu’elles existent, mais il m’est impossible de les éprouver. C’est comme si la prise de conscience, qui me semble d’ailleurs souvent toute relative, avait pour conséquence des changements inconscients à leur tour ! Il se passe quelque chose qui échappe à mon contrôle, alors même que c’est pour garder ou reprendre le contrôle de ma vie que j’ai décidé de faire cette psychanalyse ! Les relations dans ce journal de mes séances chez Tirésias sont comme le kilo de trop qui s’affiche sur le cadran de la balance. Il y a une part de moi qui me dit qu’il serait bien plus simple de ne pas me peser. Sans pesée, je n’aurais pas connaissance de ce kilo supplémentaire, qui n’existe pas vraiment, puisqu’il ne change rien à la vision que j’ai de ma silhouette, mais qui est pourtant d’un poids infiniment supérieur aux cinquante-cinq autres kilos, puisqu’il est le signe inquiétant que je change sans le voir, sans l’éprouver, et presque sans le savoir, n’était l’indication de la balance. Savoir, ou avoir conscience, c’est ici bien différent d’avoir le sentiment, ou d’avoir l’impression, la sensation. La balance m’indique que je change malgré moi, ou plutôt, sans moi, en mon absence ! Sentiment fort désagréable qui m’a donc fait souvent, disais-je, remettre au dernier moment la rédaction du compte rendu des séances chez Tirésias. Mais depuis quelques semaines, il me semble qu’il y a une autre raison à ces ajournements. Lors des deux ou trois dernières séances, j’ai l’impression de n’avoir dit que des choses dépourvues du moindre intérêt, même pour moi ! C’est plutôt parce que je trouve désormais la relation de ces séances d’un grand ennui que je répugne tant à la faire ! Que j’en sois pour l’instant à trouver tout cela sans intérêt ne signifie pas que Tirésias ne parvienne pas à me faire dire, comme lors de cette quatorzième séance, des choses qui me sont très pénibles. Mais preuve qu’il ne se passe décidément rien de nouveau, en ce moment, dans cette analyse : ces choses si pénibles, cette fois, il ne me les a pas fait dire, à strictement parler, mais répéter. Je les lui avais déjà dites lors de la énième séance ! Mais, je m’en avise à présent : non, c’est lui, cette fois, qui a formulé les choses à ma place, plutôt que vraiment moi : je me suis contenté d’acquiescer, furieux d’avoir à revenir sur des choses que j’avais dites dès le début de cette analyse, précisément pour ne plus avoir à les dire. Tout cela (je n’en dirai pas plus) est pour moi tellement indicible qu’il y a des mots que je ne peux absolument pas prononcer, même pour dire des choses tout autres ! Je me demande d’ailleurs si je les avais vraiment prononcés devant Tirésias, ces mots, je ne sais plus lors de quelle séance, l’une des premières, comme j’ai dit. Sans doute m’étais-je perdu dans d’interminables circonvolutions et c’est plus vraisemblablement Tirésias qui avait reformulé tout cela en une phrase, probablement assez courte, d’ailleurs. Ce sentiment que j’ai de m’ennuyer lors de ces dernières séances est peut-être la conséquence d’un sursaut du refoulement. J’imagine que c’est pour combattre ce refoulement que Tirésias m’a forcé à revenir sur des choses dont je ne veux pas parler. J’avais d’ailleurs prévu, pour cette séance, de parler de tout autre chose, de choses sans grand intérêt, donc. Voici ce que j’ai eu le temps de dire d’inintéressant, tout de même, avant que la séance n’échappe complètement à mon contrôle : Sophronie, une amie du lycée, a retrouvé ma trace, grâce à un site d’anciens élèves, sur Internet. Elle m’a dit, dans son courriel, qu’elle avait voulu reprendre contact avec moi après avoir retrouvé dans sa chambre de jeune fille les nombreuses lettres que je lui avais écrites. Il y a des pans entiers de ma vie que j’ai totalement oubliés. Je ne me souvenais plus du toute de cette correspondance. Ce n’est pas seulement le contenu de cette correspondance, que j’avais oublié, mais l’existence même d’une correspondance échangée avec elle. Depuis cette quatorzième séance, j’ai revu Sophronie, qui m’a prêté ces lettres, que je n’ai d’ailleurs pas encore pris le temps de lire (encore un ajournement qui, probablement, n’est pas sans rapport avec le refoulement), mais dont j’ai bien reconnu le papier ! La meilleure amie de Sophronie n’est autre qu’Hermione, l’une de mes petites amoureuses de l’école primaire, celle qui, sans doute, succéda immédiatement à « Florence, ma seconde ». Je me rappelais que nous avions été camarades de classe, Hermione et moi, mais j’avais complètement oublié que nous avions également pris des cours de piano ensemble. Sophronie m’a dit qu’Hermione se souvenait de moi comme d’un enfant qui inventait des contes de fées à faire pâlir de jalousie les Perrault et autres Andersen ! Lorsque j’étais en terminale, un certain Cléocrite, qui avait la passion du théâtre, était tombé amoureux de moi. Il m’avait écrit une lettre, lui aussi, dans laquelle il me déclarait sa flamme, mais comme il ne connaissait pas mon adresse, il avait demandé à la conseillère principale d’éducation de me la transmettre ! J’ai perdu cette lettre, comme d’ailleurs celles de Sophronie. Le pauvre Cléocrite ne pouvait pas tenter de m’aborder à plus mauvais moment ! L’année de terminale fut pour moi l’une des pires de ma vie, durant laquelle ma phobie sociale a atteint l’un de ses paroxysmes. Je n’ai donc jamais répondu à Cléocrite, mais ai beaucoup souffert d’avoir à passer tous les jours, pour me rendre aux cours de philosophie, non seulement devant lui, mais encore devant tous ses camarades de classes, à qui il ne faisait pas mystère de son homosexualité ni des vues qu’il avait sur moi. Je ne pouvais m’empêcher de penser que tout ce petit monde me dévisageait pendant toute ma traversée du couloir, fort long, qu’il me fallait emprunter pour me rendre en classe de philosophie qui, bien sûr, se trouvait tout au bout. Ce n’est pas parce que j’avais honte d’être homosexuel, comme me l’a demandé Tirésias, que j’avais peur d’aborder Cléocrite ou de me laisser aborder par lui (pas consciemment du moins ; quant à savoir ce qui se passait alors dans mon inconscient ! Mystère !) ; c’est parce que je ne supportais pas d’être regardé et que, bien sûr, un abordage n’aurait pas manqué de jeter sur moi tous les yeux, ne serait-ce que ceux des camarades de Cléocrite, dont il me semblait déjà surprendre constamment des regards réprobateurs (à eux inspirés, selon mon délire du moment, soit par ma pédérastie manifeste (car je n’étais pas bien viril à l’époque, ce qui suffit généralement à faire un pédé, au moins de réputation), soit par mon indifférence, qui causait beaucoup de peine au garçon qui s’était épris de moi, et qui était fort aimé dans sa classe). C’était déjà bien assez pénible, pour moi, de devoir subir les regards implorants de Cléocrite, qui semblait vouloir me dire en pensée : « Regarde-moi, Olivier ! Je suis le garçon qui t’a écrit cette lettre d’amour ! Tu me dois bien donner cet amour en retour, puisque tu es manifestement pédé, toi aussi ! ». Et la pensée m’était insupportable de la vraisemblable nouveauté des regards qu’en cas d’abordage, tous les autres auraient portés sur moi et que j’imaginais devoir se dire : « Ah ! Quand même ! Il se décide enfin à répondre à notre Cléocrite, ce petit pédé qui regarde tout le monde de haut ! » Car à cette époque, je n’avais pas le courage ni la force de regarder les gens dans les yeux : aussi les regardais-je généralement au-dessus de la tête, s’ils venaient me parler, faiblesse qu’on prenait généralement pour de la superbe, ce qui, d’ailleurs n’a jamais vraiment changé depuis lors ! J’étais complètement aliéné ! J’étais l’esclave du regard insensé que je portais sur les regards qu’il arrivait inévitablement qu’on portât sur moi ! Je vivais un cauchemar éveillé. J’étais en enfer et, donc, assez peu disposé à l’amour. C’est pourtant sans doute ce qui aurait pu me sauver. Quand je repense à Cléocrite, je ne puis m’empêcher de croire que tout aurait été différent, si je l’avais laissé entrer dans ma vie et m’aimer. J’aurais trouvé en lui un soutien dans cette épreuve qu’étaient pour moi tous ces regards insoutenables, ces averses d’yeux dont je me sentais littéralement lapidé ; car, paradoxalement, c’est d’un regard qu’on a besoin, dans ces sortes de phobies, pour se protéger des regards. Grâce à l’aide de Cléocrite, j’aurais sans doute abordé différemment la vie ; j’aurais probablement vécu autrement : j’aurais vécu, tout simplement, ce qui, pour l’instant, n’a jamais été vraiment le cas. Parfois je cherche la trace de Cléocrite en tapant son nom dans Google. C’est ainsi que j’ai appris qu’il était devenu comédien et metteur en scène. Sans doute est-il heureux, ce qui, peut-être, n’aurait pas été possible, s’il était tombé dans ma vie. C’est quand j’ai dit que l’année de terminale avait été pour moi l’une des pires de ma vie que Tirésias a pris le contrôle de la séance pour me faire parler de ce que je ne peux pas dire. « Pourquoi ? », m’a-t-il demandé, et de fil en aiguille… J’avais tout de même eu le temps de lui dire qu’il m’était également resté de cette terrible époque de paralysie un grand respect, une grande crainte de l’autorité. Quand j’étais enfant, ma mère, cette usurpatrice de l’autorité de mon père, me façonnait de ses paroles de femme, comme le Verbe qu’il y avait au commencement, comme Dieu créant le monde en le disant. Il avait fallu, par exemple, lorsque j’avais une dizaine d’années et qu’elle venait de me faire changer de coiffure, qu’elle me dise qu’elle préférait que les cheveux sur mes tempes tiennent derrière mes oreilles, pour que je fusse pris d’une espèce de TOC, qui me faisait passer constamment mes mains dans les cheveux, pour les passer derrière les oreilles, comme le voulait ma mère. C’est probablement à cause de ce geste éminemment viril que les autres enfants de l’école se sont mis à me traiter de tapette ! Merci maman ! Tirésias m’a dit que j’étais donc, encore aujourd’hui, complètement à la merci de la volonté d’autrui, comme, par exemple, lors de mon récent enlèvement des Sabines pendant Phédon ! Il m’a dit la même chose qu’Ascylte à propos de Camille : « Vous ne savez pas dire non ! ». Cette vérité surprendra mes lecteurs qui, à force de lire ce journal, où je suis le seul maître, doivent me prêter beaucoup de volonté. Et pourtant, il n’y a pas si longtemps encore, lorsque je recherchais des plans et que je tombais sur quelqu’un qui n’était pas à mon goût, que je trouvais trop vieux, trop gros, trop sale, que sais-je encore, je n’osais pas le renvoyer ou m’en aller sans avoir baisé avec lui : j’avais peur de me comporter mal en coupant court, de ne pas faire ce qu’il fallait ! En réalité, j’étais complètement soumis à la volonté d’autrui. Par exemple, lorsque j’étais encore étudiant à Bordeaux, j’ai baisé une fois avec un garçon qui était beau, mais qui vivait manifestement dans la rue et puait comme clochard. J’avais l’estomac tellement retourné que j’ai failli lui vomir dessus. Et je m’étouffais à moitié, parce que l’odeur de ses pieds était tellement épouvantable que je devais m’interdire de respirer par le nez pendant que je lui suçais la queue ! J’aurais pu lui demander d’aller se doucher, m’objectera-t-on… Mais non ! Je ne le pouvais pas, parce que ç’aurait été manquer de savoir vivre ! J’ai écrit que j’étais complètement soumis à la volonté d’autrui. Mais ce n’est pas tout à fait cela. Il serait plus juste de dire qu’il y a des volontés auxquelles je me soumets entièrement. Car c’est sans doute à l’époque où je me forçais à baiser avec ce puant SDF que je faisais, de la Poupotte, ou la Glotte, comme je l’avais appelée, ma tête de Turc, tout à fait volontairement, et précisément parce que je la trouvais malodorante et sale. C’est elle, l’héroïne du « grossier méchant conte » que j’avais imaginé pour l’anniversaire de mon amie Laurence. J’inventais souvent des phrases dont la Poupotte était le sujet et qui faisaient beaucoup rire Myriam et Laurence, qui en inventaient d’ailleurs elles aussi : « Glotte en bas-résilles : rôti prêt à cuir ! », « Savez-vous pourquoi Glotte à les yeux qui brillent ? Parce qu’elle est si grosse que son godemiché, c’est le Phare des Baleines ! », « Quand la Glotte a ses règles, ce n’est pas des tampons qu’il lui faut acheter, mais des rouleaux de Sopalin ! ». Car je disais les noms des marques, dans mes beaux discours d’alors. C’est dire si j’étais tombé bas. Finalement, l’ordurière inspiration qui me faisait m’en prendre à la Glotte n’était pas bien différente de celle qui m’a fait imaginer les injures adressées à Monsieur Véto. Peut-être cette veine-là de mon inspiration est-elle un symptôme, elle aussi. Sans doute d’ailleurs ne faut-il pas être un bien fin psychologue pour comprendre que, probablement, la facilité avec laquelle j’injurie les Glotte et les Messieurs Véto et celle avec laquelle je subis l’injure de certains hommes sont les deux extrémités d’un même nœud que je suis apparemment encore bien loin d’avoir défait.
04:40 Publié dans 2009, Ascylte, Camille, Cléocrite, Cyrille, Florence P***, Hermione, Journal, La Glotte, Laurence, Ma mère, Ma soeur, Mon père, Monsieur Véto, Myriam, Phédon, Sophronie, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
28/11/2008
Vendredi 28 novembre 2008
Pauvre de moi, Encolpe plus à plaindre, dont les amis ne le sont pas vraiment ! J’avais dit que Damis, lors de la disparition de Camille, m’avait demandé de lui donner le numéro de téléphone de ce dernier, pour l’appeler et arranger les choses entre nous. Et comme je lui avais répondu que s’il voulait son numéro, c’était surtout pour tenter de le séduire, Damis m’avait dit que c’était probablement à cause de tant de suspicion de ma part que Camille avait préféré s’éloigner de moi. Mais Camille, dont je suis de nouveau très proche, m’a fait lire avant-hier les SMS que Damis lui avait envoyés. S’il est vrai que celui-ci a défendu ma cause dans deux d’entre eux, tous les autres sont consacrés à sa propre cause, comme je l’avais craint. Damis invite plusieurs fois Camille à venir le rejoindre dans la boulangerie, les nuits où il s’y trouve seul, et presque tous les jours, il lui pose cette question, si élégamment tournée : « Quand c’est qu’on baise ensemble ? ». Il est vrai qu’il me la pose aussi très fréquemment, ainsi qu’à Tityre. Quand j’ai dit à ce fourbe de Damis que je savais tout (« je sais tout » est une de mes phrases favorites), loin de se démonter, il a répondu qu’il n’avait fait que me rendre la monnaie de ma pièce ! Car il ne m’a toujours pas pardonné d’avoir couché avec le bel Alcide, alors même qu’il me l’avait interdit, à l’époque où nous étions en de meilleurs termes. « Mais moi, je n’ai pas fait mon coup en douce ! Je t’avais prévenu que je coucherais avec lui si l’opportunité se présentait à moi et je t’ai annoncé l’avoir fait dès le lendemain ! Toi, tu as trahi ma confiance et tu m’as menti. Tu es aussi faux-cul que tu l’as gros ! », ce qu’il a évidemment très mal pris, comme à chaque fois que je fais allusion à son poids. Pensant me rassurer, Camille, qui a juré qu’il n’avait pas cédé aux avances de Damis, m’a fait cet aveu, qui m’a fort surpris et légèrement contrarié, qu’il ne s’était laissé tenter qu’une fois par un autre que moi, depuis que nous nous connaissons, et que c’était par Tityre ! Quelques jours après que nous étions allés dîner chez lui, Camille l’avait en effet croisé dans la rue. Tityre l’avait invité à passer chez lui, dans la soirée, durant laquelle il l’avait sucé. « Ah bon ? Il t’a sucé ? Mais jusqu’au point de te faire jouir ? – Non, pas jusque là. – Ah bon ! Ça va alors, ce n’est pas si grave que ça. » J’ai dit que la disparition de Camille m’avait servi de leçon et que je tâchais désormais de lui cacher mes contrariétés. Mais ce qui me contrariait, ce n’était pas tant l’infidélité de Camille, qui n’en était d’ailleurs pas vraiment une, que la fausseté de Tityre, à qui je m’étais beaucoup confié, lors de ma peine de cœur, et qui n’avait rien laissé paraître de sa fourberie. Il y a des personnages de ce journal dont je voudrais changer les noms. La question que je me pose est si je dois me contenter de le faire à partir d’aujourd’hui (ou plus vraisemblablement de demain !) ou s’il faut aussi les changer dans tout le texte déjà écrit de ce journal, que je projette de relire entièrement depuis longtemps déjà, dans le but d’y apporter les innombrables corrections qui, probablement, s’imposent. Inutile de préciser que pour l’instant, j’ai toujours remis au lendemain ce travail fastidieux. Des noms comme celui de Fred, qui est l’ancien amoureux de ma sœur, se marient vraiment très mal avec ceux de Damis ou de Tityre, ou même avec ceux de ma sœur Julie ou de son actuel amoureux Cyrille, qui sont on ne peut plus grec ou romain. Une autre question que je me pose : faut-il changer tous les noms, qui ne sont souvent que des prénoms ? Je veux dire par là que je me demande si je dois suivre un même principe dans ce journal et donner des pseudonymes à tous mes personnages, ce qui n’a pas toujours été le cas jusqu’alors, puisque mon amie Laurence, par exemple, porte ici son véritable nom. Le problème est que le prénom de Laurence a fait l’objet d’un sonnet, qui est également publié dans ce blogue. Comment maintenir la cohérence ? Il est vrai que je pourrais toujours conserver le prénom de Laurence, exceptionnellement, qui sonne après tout parfaitement romain. (Après une rapide vérification, je ne retrouve plus le sonnet sur le nom de Laurence. Je ne l’avais peut-être pas publié, finalement.) Une chose est sûre : je vais rebaptiser dès aujourd’hui mon ami (si c’est bien le mot) Laurent, le Ψ de Bordeaux, dont je n’ai jamais pensé beaucoup de bien. Dominique Autié, qui l’avait vu lors de notre unique rencontre chez lui, à Toulouse, avait d’abord cru que l’incroyable silence dont Laurent avait fait preuve était la signe d’une grande qualité d’écoute de sa part. J’avais dû le détromper dans une lettre que je recopie ici. Tout Laurent y tient : « Cher Dominique, vous me demandiez si mon petit séjour à Toulouse m’avait été agréable. Il ne l’a été que parce que nous nous sommes finalement rencontrés. Le reste fut assez pénible, dans l’ensemble, et justement parce que je n’étais pas très bien accompagné. Peut-être vous étonnerai-je, si je vous dis que je ne connais pas Laurent beaucoup plus que vous ! Mais les efforts que je fais pour le connaître davantage me le font découvrir toujours un peu moins aimable. Si j’étais d’abord un peu gêné de me montrer à vous si mal accompagné, ce n’était pas tant par crainte de vous infliger la présence de quelqu’un que j’estime chaque jour un peu moins, que par honte de vous faire voir ce que je m’inflige à moi-même en le fréquentant et qui aurait pu vous faire, vous, m’estimer moins. Mais vous m’avez un peu rassuré en me confiant que vous aviez été beaucoup plus mal accompagné que moi par le passé ! Et puis, d’une certaine façon, on pourrait aussi penser que ma persévérance à fréquenter toujours un Laurent est tout à mon honneur. En quelque sorte, l’espoir que je nourris encore, en dépit du bon sens, de découvrir en lui quelque chose qui mérite de l’être, révèlerait en moi une certaine forme de bonté : c’est le seul ‘‘humanisme’’ (au sens moderne) qui soit à ma portée ! Hélas, je suis de plus en plus convaincu qu’il n’y a absolument rien sous le silence de ce garçon, pas même la conscience de sa bêtise, qui pourrait expliquer qu’il se taise, mais il est vrai que ce serait une preuve, un début d’intelligence ! Le plus triste est sans doute que Laurent n’est pas même sauvé par une beauté dont il est, à mon goût, totalement dépourvu (car je puis pardonner beaucoup de choses à la beauté, même lorsqu’elle est l’enveloppe d’une pure inanité !). N’allez pas vous imaginer que j’accuse sans preuve ! Figurez-vous par exemple que pour cette petite escapade, Laurent n’avait pas apporté le moindre livre avec lui. Pendant tout le voyage de retour, qui a duré plus longtemps que prévu, il n’a pas cessé de suivre notre déplacement sur l’écran de son GPS : c’était toute sa lecture ! Comme je lui demandais un peu durement pourquoi il n’avait pas apporté de livre avec lui, il m’a répondu que c’était parce qu’il avait imaginé que je lui ferais la conversation ! Mensonge, évidemment, qui montre cependant qu’il a son intelligence à lui : en une phrase, il avait réussi à transformer son accusateur en accusé ! Mais la conversation avec lui est impossible ! Un seul exemple : Laurent m’a demandé, voyant que je lisais votre Galère espagnole, ‘‘quel style vous aviez’’ (« Quel style il a ? »). Pour lui, il y a tant de styles, aussi rigoureusement classés que les maladies de l’esprit qui sont sa seule passion. ‘‘Quels sont les symptômes ?’’, c’était à peu près la question qu’il me posait, pour se faire une idée de la maladie, pardon, du livre que vous aviez écrit ! Que voulez-vous répondre à cela ? Mais j’aurais mieux fait de commencer par vous dire que Laurent est psychologue et expert judiciaire : vous savez certainement quels dégâts peuvent faire ces deux là. Tout est dit ! La responsabilité qu’ils ont dans la dissolution de l’homme est terrible. Ils ne sont apparemment pas près d’en rendre compte. Ce n’est pas à nous de leur trouver des circonstances atténuantes. Mais assez parlé de Laurent ! J’ai beaucoup aimé votre maison. Le figuier et l’aile à aménager qu’il dissimule, la terrasse où nous fûmes sont un enchantement. J’espère que nous pourrons vivre ensemble d’autres heures conniventes. L’idée d’un dîner pour mon prochain passage par Toulouse me plaît beaucoup. Je n’ai pas pensé à vous demander où était votre compagne, pendant que nous nous trouvions chez vous. J’espère que ce n’est pas nous qui l’avons fait fuir ! » Il n’y eut jamais de dîner. Laurent portera mieux désormais le nom d’Ascylte. Il dînait chez moi hier soir. Nous en étions à l’apéritif quand Camille m’a envoyé ce SMS : « rappelle-moi vite, c’est urgent. » L’urgence était qu’il voulait m’inviter à dîner. « Je ne peux pas venir, Camille, je reçois mon ami Ascylte chez moi, ce soir. Mais tu peux te joindre à nous, si tu veux. » Nous dînâmes donc tous les trois ensemble, parlâmes beaucoup et, fait qui a son importance, Ascylte participa à la conversation bien plus qu’il n’avait fait chez Dominique Autié. J’ai vite compris, en le regardant mener cette conversation, à quoi il voulait en venir exactement. Et en effet, tout à coup, je vis qu’il avait glissé sa main sous le t-shirt de Camille et qu’il était en train de lui caresser le dos. Et ce giton de Camille le laissait faire… Il se retrouva rapidement entre nous deux sur le canapé, le pantalon sur les pieds, la bite dans la main d’Ascylte et les couilles dans la mienne, tandis que, de ma main restée libre, je filmais tant bien que mal cette petite scène improvisée. Je n’ai plus du tout trouvé cela amusant quand je me suis aperçu, agenouillé entre les cuisses de notre frère (comme dirait Pétrone), dont je suçais la bite, que ce porc d’Ascylte (ce parvenu à chemise rose qui veut toujours boire du martini blanc avec une rondelle de citron, mais qui l’aspire entre ses lèvres aussi bruyamment qu’un paysan qui laperait sa soupe) était en train de lui suçoter les lèvres. Je me suis relevé pour annoncer que la fête était terminée et qu’ils pouvaient aller se finir chez Camille s’ils le voulaient. Tout cela dit avec le sourire, bien sûr, puisque la disparition de Camille m’a bien servi de leçon. Moi qui n’ai plus rien fait ‘‘jusqu’au bout’’ avec Camille depuis notre première fois, je ne voulais pas l’amener à une sorte de seconde première fois en présence de qui que ce soit, et surtout pas de ce chien galeux d’Ascylte. Car malgré les apparences, je suis un grand romantique ! Je ne comprends pas très bien comment Ascylte s’est cru autorisé à tripoter mon Camille. Peut-être me croit-il un adepte des ‘‘plans à trois’’ depuis notre partie avec ce pauvre Christophe, qui est seul, en ce moment, dans une chambre d’hôpital, à Bordeaux, en train de crever de son Sida, d’un cancer et de je ne sais quoi d’autre. Il n’a pas vingt-cinq ans. Comble du malheur : Ascylte est le seul à lui rendre encore visite. Je dois dire que je n’ai pas très bonne conscience de ne plus lui avoir donné de nouvelles. Mais c’est lui qui n’en voulait plus. Avant qu’Ascylte n’ait réussi à parvenir à ses fins, nous avions beaucoup parlé avec lui, qui n’est pas seulement psychologue et expert judiciaire, comme j’avais dit à Dominique Autié, mais aussi sexologue (et, on l’avait compris, obsédé sexuel), nous avions beaucoup parlé, disais-je, des relations sexuelles entre nous, Camille et moi, et surtout, de la difficulté que nous avions à nous faire comprendre à quel moment nous avions envie de coucher ensemble. Nous sommes tombés d’accord pour dire que la faute, si le mot n’est pas trop mal choisi, en revenait beaucoup à Camille qui, bien qu’il soit capable de se laisser tripoter sur mon canapé par un Ascylte, à d’étranges pudeurs, qui l’empêchent de dire toujours bien clairement son désir. Camille m’a confirmé ce que m’avait dit Tityre, c’est à savoir qu’il avait eu très souvent l’envie de faire l’amour avec moi quand il habitait ici mais qu’il n’avait pas su me le montrer. De mon côté, il y a beaucoup de signes que je n’osais pas reconnaître, par peur de le brusquer, depuis qu’il m’a dit ‘‘qu’il avait besoin de temps’’ avant de s’engager tout à fait. Camille a promis d’être plus explicite à l’avenir. Désormais, m’a-t-il dit, quand il aurait envie de plaisir, plutôt que de risquer de se laisser tenter par la bouche d’un Tityre, il me téléphonerait pour que nous nous retrouvions soit chez lui soit chez moi et que nous le prenions ensemble. Camille a dit encore qu’il n’était pas loin de m’aimer, ce qui veut dire qu’il ne m’aime pas, mais la ‘‘proximité’’ de son amour me convient déjà très bien ! C’est après cette conversation qu’Ascylte a voulu faire payer sa consultation en nature. Je dois dire que je ne savais pas qu’on pouvait passer par tant de doutes à cause d’un garçon dont on n’est pas follement amoureux.
22:51 Publié dans 2008, Alcide, Camille, Christophe, Cyrille, Damis, Dominique Autié, Fred, Laurence, Ma soeur, Tityre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note