28/11/2009
Vendredi 27 novembre 2009
Voici le compte rendu de ma trente-deuxième séance chez Tirésias, qui a eu lieu mardi dernier. Nicagoras m’a écrit tout récemment sur Facebook pour me dire de ne pas me faire d’illusions : nous ne serions rien de plus que des amis. Il aimait parler avec moi, mais c’était tout. J’en ai été d’autant plus surpris que je trouve quant à moi nos conversations souverainement ennuyeuses. Mais surtout, j’avais sincèrement cru que Nicagoras était attiré par moi. Certains des ses regards me l’avaient fait penser. Même ma sœur Julie me disait qu’il ne semblait pas être insensible à mon charme. Si je ne me sens pas très affecté par cette déconvenue (ce qui est indubitablement le signe que je vais mieux, à moins que le fait d’avoir déjà couché avec lui, il y a un peu moins d’un an, ne me soit une consolation suffisante), le constat qu’il me faut bien faire de l’incapacité totale où je suis de reconnaître et d’interpréter les signes qu’on m’envoie me désole. Il est peu vraisemblable que je sois un meilleur interprète des signes que m’envoient les autres garçons, par exemple le sublime Callias, auprès de qui je pressens qu’une déconvenue, pourtant courue d’avance, m’affecterait beaucoup plus. « Attendez de pouvoir comparer, me dit Tirésias. A force de garçons, vous finirez bien par les reconnaître, tous ces signes. » Ouais… J’ai reparlé avec ma sœur Laura du mauvais coup que lui avait fait mon père. Si elle a fini par se réconcilier avec Sabylinthe, elle est toujours aussi furieuse contre son géniteur, comme elle l’a appelé sur ‘‘son Facebook’’. Ce dernier est tellement égoïste, me dit Laura, qu’elle ne serait pas étonnée qu’il ne se soit pas seulement aperçu qu’elle avait rompu avec lui, ce qui lui ressemble en effet beaucoup… Eh là, tiens-toi bien, mon blond lecteur, voici ce que m’a dit Tirésias : « Oui, très bien. Vous voyez qu’il faut laisser libre cours à votre parole, lors de nos séances, et les associations se font d’elles-mêmes. (Je me demandais bien quel rapport il pouvait y avoir entre ce que j’avais raconté sur Nicagoras et ce que sur ma sœur et mon père…) Votre père est trop égoïste, a poursuivi Tirésias, pour voir votre sœur, comme vous n’avez pas été capable de voir Nicagoras, puisque vous n’avez pas su voir quelles étaient ses véritables intentions ! (Ce que Tirésias disait là ne devait pas être complètement faux, parce que, en l’entendant, j’ai senti mon cœur battre plus vite.) Cela est d’autant plus problématique, pour vous, que votre père est à vos yeux l’anti-modèle par excellence. – Oui, vous avez peut-être raison. D’ailleurs, maintenant que j’y pense, je me suis encore une fois disputé, cette semaine, avec ma mère. Je m’étais très soudainement emporté contre elle à cause d’une remarque injuste qu’elle m’avait faite (mais que la remarque fût injuste n’a guère d’importance, car toutes les remarques qu’elle fait me mettent hors de moi.) Rancunière, ma mère est restée longtemps sans plus m’adresser la parole. Plus tard, je lui ai demandé pourquoi elle ne me parlait plus. Elle a répondu qu’elle ne voulait pas déchaîner de nouveau ma colère en disant quelque chose qui me déplairait. J’ai eu l’impression, en l’entendant, qu’elle pensait, à part soi, que je ressemblais à mon père par la soudaineté des colères que je pouvais avoir. Mais j’ai trouvé cette pensée que je lui prêtais contrariante et injuste : contrariante, parce qu’il me déplaît fort, en effet, de ressembler à mon père, et injuste, parce que, s’il est vrai que nos colère peuvent être très soudaines, les miennes sont sans violence. Mon père hausse la voix, fait de grands gestes terrifiants, parle avec son corps, se montre sciemment menaçant ; alors que mes colères à moi son purement verbales. Mon père est violent ; je suis méprisant. Mais ma mère adopte apparemment dans les deux cas le même système de défense : elle se soumet pour éviter le déclenchement de la colère. » Je n’y pense qu’au moment d’écrire ces lignes : si ma mère se protège de moi de la même façon qu’elle faisait de mon père, c’est donc qu’elle continue de penser que tous les hommes se valent, c’est-à-dire qu’ils sont comme lui et que, moi, je ne vaux pas mieux que lui, ce qu’elle m’a toujours fait ressentir. Mais si, durant mon enfance et mon adolescence, elle me le faisait ressentir dans le but de me modeler à l’image qu’elle voulait (c’est-à-dire dans le but de faire de moi un émasculé), elle semble désormais avoir renoncé à son projet, qu’elle a pourtant presque entièrement réussi, puisque c’est en grande partie à cause d’elle que je m’estime si… si… si comme je suis ! Elle voit apparemment en moi un homme aussi terrifiant pour elle que le serait n’importe quel autre homme, c’est-à-dire aussi terrifiant que mon père. C’est à la fois pour moi une victoire et une défaite. Victoire, parce que ma mère n’a pas réussi à faire de moi ce qu’elle aurait voulu. Défaite, parce qu’elle continue de voir en moi ce que je ne suis pas.
03:24 Publié dans 2009, Callias, Journal, Laura, Ma mère, Ma soeur, Mon père, Nicagoras, Sabylinthe, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
26/11/2009
Jeudi 26 novembre 2009
Voici donc enfin la relation de ma trente et unième séance chez Tirésias : Ma sœur Laura m’avait rapporté quelques jours plus tôt la traîtrise de notre père. L’été dernier, elle l’avait accompagné en Tunisie pour son inspection des travaux d’une maison qu’il fait construire dans ce pays. L’ami qui lui avait proposé cette bonne affaire n’est autre que le père de Sabylinthe, le garçon dont elle s’était alors éprise et qui n’était apparemment pas qu’une amourette de vacances, puisque Laura a continué à le voir une fois rentrée en France. Le garçon vit avec sa mère (une Allemande) à Paris, où il travaille avec mon père, sur la recommandation du sien, que ses affaires retiennent en Tunisie, dont il est natif. Les parents de Sabylinthe sont séparés de fait, même s’ils ne sont pas divorcés. Bien qu’elle partage déjà la vie de quelqu’un, Laura rend visite au garçon aussi souvent qu’elle le peut. Elle a l’intention de quitter bientôt Nice pour reprendre ses études à Paris et s’installer à cette occasion avec Sabylinthe. J’imagine que c’est alors qu’elle quittera son amant ‘‘officiel’’. Quant à l’‘‘officieux’’, il est bien sûr informé de la situation actuelle de ma sœur. Il se trouve que le père de Sabylinthe n’aime pas du tout Laura. Elle avait découvert, lors de son séjour en Tunisie, que celui-ci avait une maîtresse. Sans doute craint-il qu’elle en fasse la révélation à sa femme, dont il ne veut pas divorcer (contre la volonté de l’intéressée), probablement parce qu’il a en France des affaires au nom de celle-ci : je crois savoir, par exemple, qu’il refuse de payer certaines dettes à cause desquelles cette dame, qui voudrait retourner s’installer en Allemagne, doit rester en France pour l’instant. Je ne connais pas le père de Sabylinthe, que je n’ai jamais rencontré, mais tout ce que j’ai entendu dire sur lui me fait penser qu’il est ce qu’on appelle un personnage douteux. Un jour, Sabylinthe a révélé à ma sœur que son père avait confié à sa femme que notre père lui avait dit que Laura était une fille vénale et une mangeuse d’hommes ! Sans doute, pensait alors Laura, le père de Sabylinthe avait-il inventé cela pour monter contre elle son fils et sa femme, pour la raison que j’ai dite. Quelques jours plus tard, Sabylinthe a téléphoné à son père, pour lui dire qu’il avait décidé de quitter la maison familiale et qu’il souhaitait que celui-ci se décide enfin à payer les dettes à cause desquelles sa mère était retenue en France ; ce qu’apprenant, le père est aussitôt rentré à Paris. Le lendemain de son arrivée, Laura a reçu un coup de téléphone de notre père. Elle a immédiatement senti, m’a-t-elle confié, que quelque chose n’allait pas. Sa voix était différente. Il s’est permis de lui faire la morale et de lui demander de cesser de tromper son amant de Nice (ce qui est vraiment un comble (mes deux sœurs et moi sommes entièrement d’accord sur ce point), venant d’un homme tel que notre père, qui n’a jamais cessé de tromper toutes ses femmes, de ma mère jusqu’à celle dont il partage actuellement la vie). Il exigeait que Laura vînt au plus vite à Paris, pour qu’une explication puisse avoir lieu entre Sabylinthe, son père et le nôtre ! Elle a refusé. Après avoir raccroché, elle a téléphoné à Sabylinthe, pour lui demander d’essayer de savoir où était alors son père, car le soupçon lui était venu qu’il pouvait fort bien se trouver avec le nôtre au moment de son appel téléphonique, ce qui aurait pu expliquer la drôle de voix qu’il avait eue pendant leur conversation. Sabylinthe devait la rappeler aussitôt après, pour lui dire ce qu’il en était. Il ne le fit pas. C’est Laura qui finit par lui téléphoner, le soir venu. Lui répondit un Sabylinthe hors de lui. Il savait tout, prétendait-il, son père l’avait éclairé : elle n’était qu’une menteuse, qui n’avait cherché qu’à lui ‘‘pomper son fric’’, à lui ‘‘baiser la gueule’’ et qui n’avait jamais eu l’intention de s’installer à Paris avec lui ! Laura tenta bien de lui faire comprendre que son père lui avait menti, mais Sabylinthe ne voulait rien entendre. Si vraiment Laura n’était pas une menteuse, disait-il, elle devait venir à Paris pour une confrontation, ce qu’ayant refusé catégoriquement, elle s’entendit traiter de lâche. Fin de la conversation. Puis elle n’eut plus de nouvelles du garçon pendant plusieurs jours. A l’évidence, les deux pères avaient manœuvré pour détourner Sabylinthe de Laura. A cause de cette traitrise, celle-ci a décidé de couper les ponts avec notre père. Bien que j’aie toujours cru qu’elle avait eu avec ce dernier une ‘‘relation privilégiée’’, Laura m’a confié qu’elle avait depuis longtemps de nombreux griefs contre lui. Cette traitrise était la goutte d’eau qui fait déborder le vase. On la comprend… Ce qu’on comprend beaucoup moins, c’est ce qui a pu pousser notre père, qui n’est pourtant pas quelqu’un qui se laisse facilement influencer, à commettre une telle trahison. Nous ne voyons qu’une explication qui se tienne : c’est que l’affaire de Tunisie n’était pas si bonne que cela et que le père de Sabylinthe tient le nôtre par les couilles ! J’ai tellement tardé à noter le compte-rendu de cette séance chez Tirésias (même dans mon autre journal, où je me contente, le plus souvent, de recopier ce que j’écris dans celui-ci), que j’en ai depuis oublié une bonne part. Je ne sais plus par quel chemin j’étais arrivé à cette conclusion que ma mère, malgré son divorce d’avec lui, il y a plus de vingt ans, était toujours sous l’influence de mon père. C’est un lieu commun, dans ma famille, de dire que mes parents sont restés en bons termes. Mais, je m’en avise depuis quelque temps, la vérité est que ma mère est restée complètement soumise à son ex-mari. Elle dit elle-même qu’elle n’aurait jamais osé divorcer, si ce n’avait pas été lui qui avait demandé à le faire. Elle a toujours eu peur de lui et parce qu’elle n’a jamais eu l’occasion de surmonter sa peur en tenant tête à mon père (ce que le divorce ne lui a pas permis de faire, puisqu’il eut lieu d’un commun accord), elle en est restée l’esclave, je veux dire l’esclave de sa peur, et donc de mon père. Ainsi, plus de vingt ans après leur divorce, celui-ci peut téléphoner à n’importe quel moment pour annoncer son arrivée : ma mère ne saura pas lui refuser l’hospitalité : plutôt que de lui dire non (ce que, soit dit en passant, elle n’a cessé de faire avec moi depuis son divorce), elle l’accueillera, le logera, le nourrira, le craindra et se taira donc de peur de déclencher ses colères.
16:50 Publié dans 2009, Journal, Laura, Ma mère, Ma soeur, Mon père, Sabylinthe, Stéphanie, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
23/11/2009
Lundi 23 novembre 2009
J’aurais voulu écrire plus tôt dans ce journal le compte rendu de la trente et unième séance chez Tirésias (qui a eu lieu mardi 17 (la trente-deuxième étant déjà prévue pour demain)), mais je ne savais pas comment m’y prendre pour ne froisser personne (ce qui, de toute façon, est impossible). Lors de cette séance, en effet, j’ai commencé par parler de choses qui ne me concernent pas directement moi, mais un être qui m’est très cher, qui connaît l’existence de ce journal et continue peut-être à le lire. C’est à cause de ce blogue, par exemple, que ma sœur Laura (puisque c’est d’elle qu’il s’agit) avait découvert, il y a quelques années, la séropositivité de ma sœur Julie, ce qui n’était sans doute pas la meilleure façon de l’apprendre. De manière générale, l’existence de ce blogue ayant été révélée par Mnasyle à mes amis (que j’aurais préféré qui en restassent dans l’ignorance), j’éprouve de plus en plus souvent de scrupules à écrire ici certaines choses. Ce journal a même fini par devenir l’objet de disputes avec certains de mes amis, disputes dont c’est souvent moi qui suis à l’origine. Car je ne comprends absolument pas que mes familiers se permettent de lire mon journal, même s’il est vrai que j’aurais toujours la possibilité de ne pas le publier, si vraiment je ne voulais pas me sentir (comme c’est actuellement le cas) épié par eux. Bien sûr, je comprends que la tentation soit grande de le lire et j’étais moi-même un lecteur assidu de celui de ma sœur, lorsque j’étais adolescent, ce qui m’a donné l’occasion de beaux fous rires, lorsque je m’amusais à faire des allusions très précises aux mésaventures de celle-ci, pendant les repas, ce qui la mettait d’autant plus hors d’elle qu’elle ne comprenait pas (peut-être parce qu’elle ne pouvait s’empêcher d’avoir confiance en moi) que j’avais tout simplement profané le secret du gros cahier qu’elle cachait sous son matelas : sans doute me prenait-elle pour un extra-lucide ! Il est probablement très naturel de céder à la tentation, mais il me semble que la moindre des choses serait d’en avoir honte et de s’en cacher. Ce n’est pas parce que la possibilité est si facilement offerte à mes amis de lire mon journal qu’ils en ont le droit. Bien sûr, la loi ne le leur interdit pas, puisque j’ai fait le choix de le publier. Mais c’est une chose que d’être lu par des inconnus ; c’en est une autre de l’être par ses proches. Je ne comprends pas que leur conscience le leur permette. Ce n’est pas moi qui suis impudique, c’est eux qui sont indiscrets. Mais comment le leur faire comprendre ? Ils n’ont aucune morale, non seulement parce qu’ils n’ont aucune culture, mais encore parce qu’ils sont à peine civilisés, pour la plupart. Je trouve parfaitement indécent qu’ils se permettent de me parler du contenu de ce journal, ou qu’ils m’annoncent, complètement hilares, qu’ils ont prévu de lire mes dernières observations lors de leur prochaine connexion à Internet, alors que je ne cesse de leur demander de ne plus le faire. Et j’ai beau les prier de rester discrets quant à l’existence de ce journal, ils l’évoquent sans même s’en rendre compte devant des gens que je viens à peine de rencontrer. Un tel mépris pour ma personne est l’une des raisons qui m’ont fait écrire plusieurs fois dans ce journal que mes ami n’étaient pas de vrais amis, mais qu’ils étaient seulement à l’amitié ce qu’à l’amour les fuckbuddies. Je les fréquente comme je vais baiser : parce que je suis un homme et que ma nature humaine me pousse à avoir des relations, sexuelles ou d’amitié, peu importe. Finalement, j’ai demandé à Laura si elle me permettait de rapporter ici le mauvais coup que lui a fait mon père, dont j’ai parlé à Tirésias. Je le ferai donc, puisque j’en ai la permission, mais demain seulement.
22:45 Publié dans 2009, Journal, Laura, Ma soeur, Mnasyle, Mon père, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
27/08/2009
Lundi 24 août 2009
Vingt-troisième séance chez Tirésias : Ces derniers jours ont été particulièrement durs pour moi, parce que, ayant organisé, avec le concours de ma sœur, une fête chez ma mère, j’ai dû constamment tout négocier avec cette dernière, jusqu’à l’utilisation des tabourets ! Sans doute avec cette fête étais-je en train de trop m’affirmer à son goût, comme j’ai dit à Tirésias, si bien que ma mère n’a cessé de m’opposer de ces non qui, depuis toujours, c’est-à-dire depuis son divorce d’avec mon père, me donnent l’impression d’être littéralement nié. Je ne suis plus capable d’entendre aucun refus de la part de ma mère, même lorsqu’il est justifié, parce que c’est à chaque fois le même mot de non qu’il lui faut prononcer, parce que, le prononçant, c’est le même visage, proprement monstrueux, qu’elle me fait voir. Je la hais tellement que, dans ces moments-là, je voudrais la tuer, mais ce n’est bien sûr qu’un fantasme. La fête s’est bien passée et a coïncidé avec l’arrivée de mon père, venu passer quelques jours à Mont-de-Marsan. Sa présence suffit à me faire mieux supporter ma mère. Peut-être son autorité naturelle la remet-elle à sa place de femme. Lui présent, ma mère, d’habitude si autoritaire, ne peut plus usurper la place de mon père. Cela ne change rien au fait que, par bien des aspects, mon père m’incommode au plus haut point. Je ne supporte pas sa bestialité. « Qu’appelez-vous sa bestialité ? », me demande Tirésias. J’appelle ainsi l’impossibilité dans laquelle est mon père de garder le contrôle de son corps. Il est affligé d’espèces de TOC qui l’agitent constamment, lorsqu’il marche ou parle, qui le rendent très bruyant, qui lui font prendre trop de place, envahir tout l’espace. « Vous avez un père envahissant et une mère rejetante… – Et les deux s’équilibrent et se neutralisent sans doute. » Paradoxalement, mon père, homme sévère, sait se faire aimer sincèrement par les personnes les plus inattendues, dont il aime être entouré. Outre ma sœur Laura, Artémise, la jeune amie de cette dernière et Stéphanie, il était accompagné de Sabylinthe, tout jeune homme travaillant non pas avec mais pour celui-ci, comme il a lui-même tenu à me dire. Je n’ai pu m’empêcher de voir dans ce pour une forme d’amour, peut-être d’amour filial. Laura m’avait raconté, lorsque nous nous sommes vus à Biarritz, il y a quelques jours, que ce garçon, dont elle avait fait la connaissance une semaine plus tôt en Tunisie (où vit son père, un homme apparemment très dur et qui est une relation du mien), était encore traité, lorsqu’il revenait dans ce pays (car il vit désormais à Paris, où son père l’a recommandé au mien) comme un enfant, à qui il n’était laissé aucune liberté. A vingt-deux ans, le garçon n’a toujours pas le droit, non seulement de fumer, mais même de boire du café ! Il me semble qu’il a reporté sur mon père, qui est pourtant un homme d’une grande sévérité, l’affection qu’il lui est difficile d’avoir pour le sien. Lorsque je lui ai tendu la main, samedi, pour le saluer, il l’a saisie, mais pour me prendre dans ses bras et baiser mes joues. Il m’a expliqué un peu plus tard qu’il ne pouvait s’empêcher d’embrasser ceux qu’aimaient ceux que lui-même aimait. « Est-ce que tu as cru que j’étais homosexuel, m’a-t-il demandé ? – Euh… Non, rassure-toi, je l’ai seulement fantasmé ! » Il faut dire que Sabylinthe est un garçon d’une grande douceur, à la voix fluette et qui parle lentement. Plus tard dans la soirée, car Sabylinthe était venu à Mont-de-Marsan avec Artémise et Laura pour participer à la fête que Julie et moi avions organisée chez ma mère, quelqu’un a voulu nous prendre en photo. J’ai passé mon bras autour de ses épaules et, pendant que le photographe faisait le cadrage, j’ai eu le temps de caresser sa nuque avec le pouce de la main que j’avais posée sur lui. Il m’a laissé faire. Plus tard encore, j’ai pu le voir en maillot de bain. « Quoi ? Tu gardes ton caleçon sous ton maillot de bain ? – Oui, m’a-t-il répondu, c’est comme ça qu’on se baigne en Tunisie, à cause des méduses. – Mais la seule méduse que tu trouveras ici, c’est Tityre ! Et ce n’est pas ton caleçon qui te protègera de lui… » Sabylinthe grelottait en sortant de la piscine. C’était charmant. Serais-je attiré par le type de garçons qu’attire et par qui est attiré mon père ? Déjà le jeune oncle de ma (demi-)sœur Laura, qui avait mon âge, il y a maintenant tant d’années… Je trouve étrange que Sabylinthe m’ait demandé, d’une voix légèrement inquiète, si j’avais cru qu’il était homosexuel, comme s’il avait voulu dire : « Cela se voit donc tant que je le suis ? ». Du coup, je ne puis m’empêcher de penser qu’il l’est peut-être un peu sur les bords en effet. Ou si tout cela n’est qu’un fantasme de plus ?
03:17 Publié dans 2009, Artémise, Journal, Laura, Ma mère, Ma soeur, Mon père, Sabylinthe, Stéphanie, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
18/08/2009
Lundi 17 août 2009
Julie et moi sommes allés hier à Biarritz, où mon père passe avec son amie Stéphanie, ma sœur Laura et deux amis à elle (qui ne voulait plus rester seule avec lui), la suite de ses vacances. Père et fille revenaient de Tunisie, où celui-ci fait construire une maison, dont il voulait surveiller l’avancement des travaux. A Biarritz, tout ce petit monde est logé dans une grosse villa du temps d’Eugénie, je pense, et qu’on appelle le château d’Arcadie. Le seul nom d’Arcadie me rend le lieu désirable. Ce ‘‘château’’ fait partie d’une résidence plus moderne, qui fut sans doute construite dans ce qui était autrefois le jardin de la villa, et qui offre aux habitants les services d’une infirmière, ainsi qu’une salle de sport, une bibliothèque, une salle de jeu, une grande salle à manger, un grand salon, etc., situés dans la villa, reliée à la résidence par un long couloir souterrain. Les chambres de bonnes, sous les combles, sont aménagées dans le plus pur style ‘‘années soixante-dix’’, comme dit mon père. Elles peuvent être louées, peut-être uniquement aux copropriétaires, dont fait partie ce dernier, pour une somme dérisoire (trente-cinq euros la nuit), à n’importe quel moment de l’année. Le confort y est spartiate, mais on peut jouir de l’ensemble de la maison. Le seul inconvénient est qu’il faut dîner en ville, dont il est vrai que le centre est tout proche, à pied, les chambres n’étant équipées que d’une bouilloire ! Le calme du lieu, situé en pleine ville, le silence, y sont, m’a-t-il semblé, d’une rare qualité. Mon ami Phidippide, qui me dit parfois qu’il aimerait se faire interner dans un hôpital psychiatrique, pour pouvoir dormir pendant une semaine entière, ferait aussi bien de se rendre à Biarritz, dans cette villa si propice au repos. Je crois que je m’y retirerai, à l’occasion, c’est-à-dire quand mes finances me le permettront, car pour moi qui suis pauvre, deux ou trois fois trente-cinq euros sont une somme que je n’ai pas toujours à dépenser ! Si quelque blond lecteur voulait m’accompagner, qu’il se signale à mon attention (bouteille à la mer…) ! Julie et moi avons demandé à notre sœur Laura si, avant de rentrer à Nice, elle pourrait venir à la fête que nous organisons samedi prochain, chez ma mère (en son absence), au bord de la piscine. Elle a dit qu’elle s’y rendrait, avec ses deux amis, dont un beau garçon, mais qui est probablement hétéro. C’est la première fois que j’organise (avec le concours de ma sœur, il est vrai), une telle fête. Il devrait y avoir une vingtaine d’invités. Par souci d’économie, c’est nous qui préparerons tout ce qu’il y aura à manger, c’est-à-dire surtout moi, Julie n’étant chargée que de la préparation des pâtisseries, dont c’est la spécialité. Je commence à me demander si je serai à la hauteur…
01:00 Publié dans 2009, Journal, Laura, Ma mère, Ma soeur, Mon père, Phidippide, Stéphanie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
19/05/2009
Lundi 18 mai 2009
J’apprends à l’instant que Guillaume Cingal est accusé de violences contre un policier. Je n’ai rencontré cet homme qu’une fois, en avril 2007, chez Jean-Paul Marcheschi, et c’est à peine si je lui ai parlé, mais je ne crois pas beaucoup m’avancer en disant que Guillaume Cingal ne peut être soupçonné de la moindre violence. Le texte de la pétition de soutien à Cingal, que j’invite mes lecteurs à signer eux aussi, relate dans quelles circonstances ce pacifique universitaire s’est retrouvé accusé de violences dont il est manifestement innocent. Voilà qui me fait relativiser, comme on dit, mes propres démêlés avec la justice ! Et puis moi, au moins, je suis coupable ! Enfin : coupable des injures proférées à l’encontre de Monsieur Véto, et non pas de l’apologie qu’on prétend que j’aurais faite de la prostitution. Ce sera demain mon quatorzième rendez-vous chez Tirésias. Mais je n’avais pas encore parlé de la treizième séance (jeudi dernier) dans ce journal. Contrairement à mon habitude, je n’avais pas beaucoup ‘‘préparé’’ cette séance pendant la semaine qui la précédait. Je n’ai pas été aussi ‘‘ouvert’’, pour parler comme Tirésias, aux associations que j’aurais pu faire autrement. « Ce n’est pas grave, m’a répondu le psychanalyste, vous allez faire maintenant, devant moi, ces associations. » Le personnage d’Effy dans la série télévisée intitulée Skins, que je regarde sur Internet, en streaming. Sa grande beauté, que je trouve envoûtante, et à laquelle je suis particulièrement sensible. Ce personnage me fait penser à ma sœur Laura, très soucieuse de son apparence, elle aussi. Peut-être même est-elle un peu superficielle, mais je me rends compte que je ne la connais pas assez pour pouvoir en juger. Leur maquillage. (Je crois que Laura aime aussi cette série télévisée. Sur MSN, à côté de son pseudo, il y a écrit : Skins.) Peut-être m’a-t-il manqué de vivre près d’elle. J’ai longtemps trouvé Julie, mon autre sœur, très belle, elle aussi. Mais moins depuis quelque temps. Je trouve qu’elle devient vulgaire. Je n’aime pas ses manières ni son rire. Je ne sais si c’est lié au fait qu’elle soit avec Cyrille, qui me fait plutôt mauvaise impression. Julie ressemble de plus en plus à mon père. Je regrette d’avoir dit si ouvertement à ma sœur la mauvaise opinion que j’avais de Cyrille. Lors d’une conversation un peu tendue entre elle, ma mère et moi, blessée, elle m’en a fait le tacite reproche ; tacite, parce que Cyrille assistait à la conversation. C’est à cause de la tension qu’il y avait à ce moment-là qu’elle s’est laissée aller à faire à demi-mot cet aveu. Autrement, si elle avait gardé son sang froid, elle n’aurait rien dit et l’aurait gardé pour elle. Ça m’est particulièrement déplaisant, parce que, d’habitude, c’est à ma mère, à qui je ressemble décidément beaucoup, qu’on cache les choses, pour ne pas avoir à subir son silence et son regard réprobateurs et méprisants. Tirésias m’a demandé si j’aimais mes sœurs. Je lui ai répondu que je n’étais pas quelqu’un de très aimant. Mon attachement à elles est d’un autre ordre. Avec Julie, qui a grandi près de moi, c’est le sentiment de possession, mon espèce de droit d’aînesse, qui me tient lieu d’amour. Avec Laura, c’est la fierté que m’inspire sa beauté. Je regrette qu’elle n’ait pas grandi elle aussi près de moi : ç’aurait flatté mon amour propre. J’aurais pu dire au monde : « Voyez le beau patrimoine génétique que nous avons en commun, elle et moi ! » J’avais couché, deux jours avant cette séance, avec un garçon qui se trouve être le fils de voisins de ma mère. Il m’a dit qu’à l’époque où nous étions adolescents, lorsqu’il vivait chez ses parents et ma sœur et moi chez notre mère, il rêvait de coucher avec Julie, mais aussi avec moi. (Inceste ?) Il m’est désagréable que les garçons avec lesquels je couche se connaissent tous. Sentiment d’enfermement. Où que j’aille, je retombe toujours au même endroit. Il n’y a qu’un même et unique réseau de personnes, surtout dans le milieu homosexuel, et tout particulièrement dans une petite ville comme Mont-de-Marsan. Tout se sait. Le garçon qui est le fils de voisin de ma mère connaît Phédon, par exemple, ce Noir avec qui j’ai couché il y a une quinzaine de jours, et avec qui il avait lui-même couché, un mois plus tôt. Quant à Damis, que je suis retourné voir l’autre nuit dans sa boulangerie, il connaît l’ami de ma sœur, avec qui il avait sympathisé du temps que celui-ci était serveur dans le bar de cet homosexuel qui m’est tellement antipathique et qui avait fait courir le bruit que j’allais faire la pute à Toulouse, ce qui est entièrement faux. Je pourrais multiplier les exemples. (Damis et moi sommes tombés d’accord sur le fait que nous ne nous étions pas connus au bon moment. J’aurais dû le rencontrer deux ans plus tôt, quand il était encore mince ; et lui aurait dû faire ma connaissance dans dix ans : quand j’aurai terminé mon analyse ! Alors nous aurions pu nous aimer. Ça s’est joué à peu de choses, finalement : douze années seulement !) « Pourquoi le fait que tout le monde connaisse tout le monde vous dérange-t-il tant ? », m’a demandé Tirésias. Je ne suis pas sûr de le savoir même. Je n’aime pas ce que cette réalité implique, c’est-à-dire que tout se sache, que tout soit répété, qu’il ne soit pas possible de voir ses secrets gardés. « C’est encore le regard des autres, ce regard qui vous est toujours si pénible et qui vous angoisse tant. – Non, ce n’est pas de l’angoisse, que j’éprouve ici, ce n’est pas la peur d’être regardé comme je peux la ressentir dans la rue, dans les bars, dans les discothèques. C’est plutôt de la déception. Je trouve décevant que tous ces gens trahissent si naturellement tant de secrets. Mais si je dois être honnête, il me faut bien reconnaître que je suis affligé du même vice : moi non plus je ne garde pas les secrets, qu’on dirait n’avoir été inventés que pour être trahis. » Puis je suis revenu sur le mensonge que j’avais fait plus tôt au sujet du bruit qu’avait fait courir ce patron de bar sur le fait que j’irais me prostituer à Toulouse. « En fait, je ne vous ai pas tout dit, ai-je avoué à Tirésias. – Vraiment ? Dites-moi donc ce que vous ne m’avez pas dit. – Je vous ai déjà expliqué que je ne pouvais pas vraiment avoir de relations avec des hommes de mon âge. C’est presque toujours avec des garçons plus jeunes que je couche, ou avec des hommes plus âgés que moi. Mais avec ces hommes plus âgés, souvent, mais non pas toujours, je me prostitue. Bien sûr, c’est d’abord par nécessité que je le fais, occasionnellement, pour arrondir les fins de mois. Mais je me demande aussi si je ne le fais pas pour avoir un prix : pour me donner du prix. – Bien ! Très bien ! Nous allons nous arrêter sur cette phrase : ‘‘Avoir du prix’’, ‘‘AVOIR DU PRIX’’, c’est intéressant. C’est bien, que vous arriviez à me dire de telles choses : vous vous prostituez pour avoir du prix… » J’étais sûr que Tirésias apprécierait cette phrase, évidemment formulée en ces termes pour la lui faire relever comme particulièrement signifiante. C’est presque toujours sur ce genre de phrases, que j’ai généralement préparées à l’avance, qu’il clôt la séance. Plus tôt, il m’a fait cette remarque, au sujet de l’amour que j’ai ou n’ai pas vraiment pour mes sœurs : « Vous dites que vous ne savez pas aimer, c’est donc que vous savez ce que c’est qu’aimer, ce que c’est que l’amour, puisque vous êtes conscient d’en être incapable. »
02:33 Publié dans 2009, Cyrille, Damis, Jean-Paul Marcheschi, Journal, Laura, Ma mère, Ma soeur, Mon père, Monsieur Véto, Phédon, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : guillaume cingal
13/03/2009
Jeudi 12 mars 2009
Cinquième séance chez Tirésias avant-hier. Il voulait que je lui parle de mon père. Ma mère m’a toujours reproché de faire peur aux chats. « A ton âge, me dit-elle, terroriser les chats… » Quand j’étais enfant, avant la naissance de ma sœur, mon père, pour m’amuser, était venu dessiner un chat sur la tapisserie de ma chambre. J’étais dans les bras de ma mère et j’avais fait un caprice : « Pourquoi papa a-t-il dessiné un chat sur ma tapisserie ? », avais-je demandé à ma mère en pleurant. Ma mère m’a raconté plusieurs fois que mon père et elle avaient eu un chien avant ma naissance. Mais ils avaient dû s’en séparer, à cause de mon père, qui le battait. Plus tard, lorsque j’avais treize ou quatorze ans (ou était-ce plus tôt ?), mon père eut une autre adorable petite chienne noire, un caniche, qui s’appelait Frisquette, dont il dut se séparer également, parce qu’il ne pouvait pas s’empêcher de la battre, lorsque sa présence lui était trop pénible. (Je n’ai pas pensé à en faire la remarque à Tirésias, mais sans doute est-ce à cause de Frisquette que je ne conçois d’avoir pour chien que des caniches noirs et femelles (Coccymèle d’abord, et maintenant Pélagie).) Mon père eut ensuite des chats (encore aujourd’hui), avec lesquels il s’est toujours beaucoup mieux entendu (à quelques exceptions près). La passion qu’il s’est découverte pour la défunte chienne Nikita, qui appartenait à son amie Stéphanie, est survenue au moment où s’opérait un grand changement en lui. Pendant des années, mon père avait eu en effet l’obsession de l’hygiène, de la propreté, la terreur des microbes, etc. Il nous était formellement interdit de boire à la bouteille, par exemple, ou bien encore, nous devions nous figurer où se trouvait tel produit qu’on voulait prendre dans le réfrigérateur avant d’en ouvrir la porte, pour s’en saisir le plus rapidement possible et éviter ainsi tout réchauffement à l’intérieur de l’appareil. Il faut dire que la ‘‘chaîne du froid’’ était la grande préoccupation professionnelle de mon père : jusqu’à ce qu’il change de métier, pour ne plus se consacrer qu’au syndicalisme. Il donna alors libre cours à sa bestialité, en se prenant de passion pour la chienne Nikita, qu’il laissait lui lécher le visage ou à qui il donnait à manger avec sa fourchette, qu’il portait ensuite joyeusement à sa propre bouche, en répétant puérilement qu’il était le chef de meute ! Mon père a toujours été terrifiant. Il fut d’abord terrifiant par sa violence difficilement contenue, par sa sévérité et par la rigidité de ses nombreux principes. Il exigeait par exemple un silence si absolu, lorsqu’il lisait, qu’on osait à peine respirer : c’était la vie de la maison qui s’arrêtait, ou presque. Il avait également voulu m’apprendre les pourcentages à un âge où je savais à peine écrire et compter, et me força toute mon enfance à jouer aux échecs avec lui pendant ce qui me paraissait être des heures entières. J’ai donc les échecs en horreur et n’ai jamais été un matheux. (J’ai d’ailleurs eu pour note un sur vingt à l’épreuve de mathématiques au baccalauréat. « Ç’a donc fait série, ce dégoût des mathématiques », a remarqué Tirésias.) Je me souviens d’une terrible colère de mon père qui, lorsque j’avais dix-sept ou dix-huit ans, m’avait surpris en train de boire à la bouteille. Je savais que je n’en avais pas le droit, mais je croyais qu’il ne l’aurait pas vu. M’apercevant du violent changement de son humeur, je m’étais efforcé de me faire le plus discret possible, me contentant d’acquiescer à tout ce qu’il braillait, comme m’a toujours dit que faisait ma mère avec lui du temps de leur mariage et comme j’ai moi-même toujours fait avec celui-ci, heureusement inspiré par celle-là. (La grande peur de ma mère, durant son mariage, était d’être battue par mon père. Elle ne le fut cependant jamais, contrairement à la mère de mon autre sœur, Laura, qui quitta mon père pour cette raison.) Mais ma sœur Julie, lors de cette grande colère de mon père, avait pris ma défense : elle lui avait tenu tête, en lui soutenant que sa colère était excessive, et ç’avait été vraiment terrible. Cet épisode est d’ailleurs resté dans les mémoires. Il est une référence fameuse dans ma famille. (Est-ce pour terroriser mon père à mon tour, que j’aime faire peur aux chats ?) Ensuite, c’est par sa bestialité affichée que mon père fut effrayant. Effrayant et dégoûtant. Plus dégoûtant encore, devrais-je dire, car ma mère, à cause de lui, a pour les hommes un grand dégoût depuis longtemps, dégoût qu’elle m’a toujours fait ressentir et que je lui ai toujours inspiré moi aussi. (Paradoxalement, ce dégoût n’a pas empêché ma mère de rester en très bons termes avec mon père depuis leur divorce.) Sans doute est-ce par ce dégoût de ma mère pour les hommes et la virilité, et donc pour moi, que s’explique en partie mon angoisse d’être mal jugé, ma peur du regard des autres. Pourtant, ai-je fait remarquer à Tirésias, je me donne beaucoup à regarder dans le journal intime que je publie sur Internet, et sans presque aucune honte. Ce n’est pas moralement que j’ai honte de moi, mais physiquement : c’est ma présence, mon corps livré au regard d’autrui, qui sont l’objet de ma névrose. Et encore, le regard d’une seule personne m’est tout à fait supportable. De deux ou trois également. Je puis avoir des relations sexuelles sans éprouver de honte de mon corps. Il m’est déjà plus difficile d’avoir des relations sexuelles avec plus d’une personne en même temps. Les deux seules fois où cela m’est arrivé, c’était avec des garçons que je connaissais, et avec qui j’avais déjà couché seul. C’est le regard de personnes peu connues ou inconnues qui m’est pénible, dès lors qu’elles sont nombreuses, c’est-à-dire plus de quatre en général. C’est aussi l’idée de ce regard, sa possibilité, qui m’est insupportable. Je pourrai me sentir très mal dans un bar presque vide, parce que je garderai à l’esprit que la foule peut y affluer à tout moment. J’ai parfois encore du mal à marcher dans certaines rues, même si elles sont désertes. Je ne peux pas aller dans les piscines publiques, à la plage, dans les saunas, sur les lieux de drague. Je ne peux pas non plus faire de sport ni danser. « Bien, me dit Tirésias, on progresse. Vous vous êtes vraiment mis au travail. Il sera temps, la prochaine fois, de vous allonger sur le divan. Je vous regarderai, mais vous ne me verrez pas vous regarder. Et ce sera un regard amical. Rappelez-le-moi la prochaine fois. Et essayez de creuser d’ici là la question de ce corps qui ne supporte pas d’être regardé. »
01:43 Publié dans 2009, Coccymèle, Frisquette, Journal, Laura, Ma mère, Ma soeur, Mon père, Nikita, Pélagie, Stéphanie, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note