14/03/2009

Samedi 14 mars 2009

            Lors de cette cinquième séance, j’ai également raconté à Tirésias le rêve que j’ai fait dans la nuit du 19 au 20 février. Dans ce rêve, je participe à l’émission de radio de Finkielkraut sur, France Culture, avec Ségolène Royal et Alina Reyes. Alina Reyes est venue avec trois exemplaires ‘‘faits maison’’ de son dernier livre. Elle veut les offrir à Ségolène Royal, à Finkielkraut et à moi. Mais elle me dit que, selon mon désir, mon livre fait maison est différent. C’est en rapport avec la dédicace : elle me dit que, au lieu de m’y appeler par mon nom, elle m’appelle par mon pronom. Je n’ai jamais désiré cela. Soudain, Alina Reyes reconnaît son erreur : elle m’a sûrement confondu avec quelqu’un d’autre… J’avais d’abord cru que, dans ce rêve, Royal et Reyes représentaient mon père. Dans la journée ayant précédé ce rêve, j’étais en effet tombé par hasard, en recherchant un passage de La Boucle d’un songe, sur une page d’Histoire et Géographie de l’île de nos rêves, un autre livre que je n’ai fait que commencer à écrire. C’était une page consacrée au personnage de Basile, tyran politique en grande partie copié sur mon père, ce tyran domestique. J’avais donc pensé, en notant ce rêve, le lendemain, que Royal et Reyes, c’étaient Basile, c’est-à-dire mon père. Mais le sens du rêve me semble bien plus clair si Alina Reyes représente ma mère, ce qui doit donc être le cas (et d’ailleurs, Freud dit bien que les reines sont des symboles de la mère). Mon père, dans ce rêve, ce serait plutôt Finkielkraut, l’animateur de l’émission, qui s’intitule Répliques. (Un peu comme Renaud Camus, Alain Finkielkraut est pour moi une espèce d’autorité.) Or il se trouve que dans mon rêve, l’animateur de Répliques ne dit pas un mot, il garde un silence absolu. C’est Alina Reyes qui parle. Et pour me dire quoi ? Qu’elle n’a pas écrit mon nom dans sa dédicace, mais mon pronom, comme si elle refusait de me donner le nom que je tiens de mon père, à quoi Finkielkraut, le père, ne réplique rien. Ensuite, Alina Reyes reconnaît son erreur. Elle m’a sûrement confondu avec quelqu’un d’autre. Son erreur, c’est donc de ne pas m’avoir reconnu. Mais en l’occurrence, ne pas être reconnu, pour moi, c’est ne pas être reconnu par mon père, puisqu’il ne réplique rien. Or il se trouve que ma mère, malgré son divorce, a gardé comme nom d’usage celui de mon père. Et si ce rêve signifiait que je tenais ma mère pour une usurpatrice, qui aurait volé le nom de mon père, lequel ne m’aurait jamais reconnu ? Ma mère a d’ailleurs toujours eu avec moi la sévérité, la dureté d’un père, et mon père m’a toujours préféré mes sœurs. C’est à Julie qu’il offrait les livres que j’aurais aimé recevoir et ma pauvre sœur se voyait condamnée à des lectures qui ne l’intéressaient pas. Il ne la reconnaissait pas plus elle que moi, puisqu’il croyait que les centres d’intérêt de l’un étaient ceux de l’autre. Le présent que veut me faire Alina Reyes, dans ce rêve, mais qui est gâté par son refus de me nommer dans la dédicace, est un livre que je dis ‘‘fait maison’’. Dans mon rêve, ce ‘‘fait maison’’ signifie que le livre est fabriqué à l’ancienne, qu’il est cousu. Il renvoie donc directement, comme d’ailleurs Alina Reyes elle-même, à quelqu’un qui a été pour moi une autre figure paternelle, c’est à savoir : Dominique Autié. Mais « livre fait maison » pourrait avoir un autre sens. Il pourrait représenter l’héritage qui, transmis de génération en génération, fait la lignée, la maison. Je dois avouer que j’ai parfois désiré la mort de mon père, pour hériter de sa bibliothèque, et je me suis souvent dit que j’aimerais avoir une bibliothèque comme celle de Dominique Autié. Mais Alina Reyes, c’est-à-dire ma mère, s’interpose entre mon héritage (et donc mon père) et moi. C’est elle qui me le transmet, mais sans le nom, comme si elle voulait faire de moi un déraciné au sein même de la bibliothèque, qui est la véritable demeure, comme j’écrivais dans l’Hic est locus patriae que Dominique Autié avait bien voulu publier dans son blogue. Mon père s’est toujours senti déraciné, à cause de son père qui, lui ayant interdit de la parler dès son arrivée en France, lui a fait oublier sa langue maternelle, qui était le cantonais, la langue de ma grand-mère. Je ne sais si j’interprète bien ce rêve, mais j’aurais tendance à croire qu’il signifie que je pense qu’à cause de ma mère, qui est une usurpatrice (une Clytemnestre, comme je dis parfois), il m’est devenu impossible de trouver ma place.

21:56 Publié dans 2009, Dominique Autié, Histoire et Géographie de l'île de nos rêves, Journal, La Boucle d'un songe, Ma grand-mère paternelle, Ma mère, Ma soeur, Mon grand-père paternel, Mon père, Rêves, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note

20/02/2009

Jeudi 19 février 2009

            Hier, quatrième séance avec Tirésias. Je lui ai rapporté la plupart des associations que j’avais faites depuis la dernière fois, plus quelques autres, qu’ayant beaucoup hésité à confier à mon autre journal, tout à l’heure, je n’écrirai bien évidemment pas dans celui-ci. J’ai déjà dit, lundi dernier, que j’avais retrouvé les fausses lettres de Julien et celles d’Anja rangées ensemble. Ce fait est sans doute très significatif. Julien et Anja sont les deux grandes figures de mon passé avant la rencontre d’Augustin. Il est même probable qu’ils soient à l’origine du plus grand des mythes qui me sont propres. Les deux sont morts de morts violentes, puisque Julien est censé s’être suicidé et qu’Anja a été assassinée. J’ai rencontré cette dernière en Allemagne, quelques années après la création de Julien. Depuis la classe de quatrième, et jusqu’à la terminale, j’allais tous les ans passer une quinzaine de jours dans ce pays, avec d’autres élèves des deux lycées d’enseignement général de Mont-de-Marsan, pour perfectionner mon allemand. Pour une raison que je ne m’explique toujours pas, dans ce pays, alors que je me trouvais pourtant encore parmi des élèves de mon propre lycée, je me sentais complètement libéré de mes névroses habituelles. Je redevenais pour ainsi dire un adolescent normal. Julien étant un personnage de mon invention, le fruit de mon imagination (l’imaginaire pouvant être considéré comme un espace d’évasion) et Anja ayant été rencontrée en Allemagne, qui était pour moi le lieu d’une libération éphémère mais salutaire, tous deux appartenaient donc à un monde de liberté, de relative paix intérieure, un monde aussi de parenthèses. Je n’ai vu physiquement Anja qu’une fois, le jour de notre rencontre, après quoi nos relations ne furent qu’épistolaires. Il est tout de même étrange que je me sois pris d’amitié pour une étrangère, qui ne parlait pas un mot de français, et que je ne pouvais pas fréquenter aussi régulièrement qu’il eût été naturel. Non seulement il y avait entre nous la barrière de la langue, que je ne parlais pas aisément, mais encore des centaines et des centaines de kilomètres nous séparaient-ils. De toute notre correspondance, je ne me souviens que d’une phrase de moi, sans doute hautement significative du fait même qu’elle soit la seule que je me rappelle : « Unsere Freundschaft, lui avais-je écrit un jour, ist ein stummes Zauberwort » : « Notre amitié est une muette parole magique ». C’était l’impossibilité de parler, au fond, que, déjà, je pointais à l’époque ; c’est d’elle que je me souviens encore aujourd’hui. J’étais devenu l’ami d’une personne dont je ne pouvais pas être l’ami. De nos jours encore, l’une des grandes questions qui agitent mon esprit et se posent régulièrement dans ce journal, c’est l’impossibilité pour moi de me faire de véritables amis. Cette impossibilité s’explique-t-elle par la même raison qui me rend impossible de dormir avec d’autres garçons ? De même que, par une espèce de fidélité à Julien, avec qui je n’ai bien sûr jamais pu dormir, puisqu’il n’a jamais existé, je n’arrive pas à trouver le sommeil en présence d’une autre personne dans mon lit, se pourrait-il que je sois devenu incapable de me faire des amis par fidélité à la morte ? Sa mère m’avait exhorté à ne pas l’oublier. « Behalte sie in guter Erinnerung », m’écrivit-elle, dans la lettre qu’elle m’avait adressée après la mort d’Anja. (Pourtant, je me suis tout de même fait quelques amis, depuis, mais, il est vrai, si peu, et si rarement…) Anja était une jeune fille à qui je ne pouvais pas vraiment parler ni vraiment me confier, à cause de la barrière de la langue et parce que nous ne pouvions faire autrement que nous écrire. Il manquait la spontanéité, le naturel, l’immédiateté. Mais Anja devint également, après sa mort, une jeune fille dont je ne pouvais plus parler. Ayant en effet déjà raconté le suicide de Julien à certains des amis que j’avais réussi à me faire en Allemagne où, je l’ai dit, libéré de mes névroses (partiellement libéré, du moins, puisque j’avais manifestement toujours à l’esprit ce Julien de mon invention dont j’osais parler), j’étais plus apte à nouer des liens, j’avais estimé que deux morts violentes et si rapprochées avaient quelque chose d’invraisemblable. Aucun de mes amis français n’avait en effet connu Anja, puisque je l’avais rencontrée au sein de la famille qui me recevait, le jour de la confirmation de mon ‘‘correspondant’’ allemand. J’avais donc peur de passer pour un mythomane, ce que j’étais d’ailleurs en partie : je craignais qu’on crût Anja inventée, alors que c’était Julien le fruit de mon imagination ! Bref, alors que Julien, dont j’avais parlé, avait fini par avoir un peu de la réalité d’une personne, Anja, dont il m’était devenu impossible de parler, avait été en partie réduite à l’état de personnage. A la fin, les qualités de personne et de personnage ont dû se répartir équitablement entre ces deux êtres, puisqu’ils ont fini par occuper dans mon cœur et dans mon souvenir autant de place l’un que l’autre. Anja avait d’ailleurs une sœur jumelle, et il est probable que ce fait m’ait beaucoup inspiré dans l’élaboration du mythe qui m’est personnel selon lequel j’aurais connu mon double, mon amant/frère (dont Julien était l’‘‘incarnation’’), en rêve, avant d’en faire la rencontre dans la réalité. (Au fond, selon ce mythe, Julien, connu en rêve (puisque fruit de mon imagination), pourrait toujours être rencontré dans le futur. D’où ma difficulté d’aimer, puisque ce n’est jamais Julien que je rencontre, évidemment.) Anja était rousse, comme Camille. Camille, c’était un Julien roux. C’était Julien et Anja, Julien par le diabète (fragilité), Anja par la rousseur. D’où mon attachement à lui, incompréhensible autrement. (En hypokhâgne, Sandrine F*** était pour moi l’image même de la beauté. Elle était rousse. Je la connaissais depuis l’enfance. Lorsque nous avions dix ou onze ans, peut-être plus tôt, nos parents nous avaient inscrits à un cours de poterie et de dessin. Je m’entendais très bien avec elle alors, qui faisait très fillette, avec ses belles nattes rousses. J’ai regretté que cette bonne entente ait disparu, quand nous nous sommes retrouvés en hypokhâgne. J’aurais aimé, moi, un garçon, être l’ami d’une fille aussi belle. J’en aurais été fier. (J’aurais eu plus de valeur aux yeux des autres, puisque Tirésias estime, à juste titre, d’ailleurs, que l’un de mes problèmes, c’est le sentiment de n’avoir pas de valeur pour autrui). Le bruit courait qu’elle était lesbienne. J’aurais été fier qu’une lesbienne, une Artémis, me souffre comme ami. (Ma mère a toujours eu la virilité en horreur.) Sandrine F***, c’était la beauté même, c’était peut-être aussi le souvenir de l’enfance perdue.) Je me suis souvenu que j’avais donné un nom patronymique à Julien : Clément, c’est-à-dire un autre prénom. Or il y avait un Clément parmi mes camarades français en Allemagne. Un jour, il s’était amusé à pisser contre un arbre au pied duquel était assise Elisa, qui boudait pour une raison que j’ai oubliée. J’aime regarder les garçons uriner. J’aime par exemple qu’on voie des garçons uriner dans les films pornographiques ou même dans les films normaux. A la fac, j’avais écrit un poème sur la première urine du matin. Dans La Boucle d’un songe, les jets d’urine de Julien et du narrateur se croisaient, leurs visages se reflétaient dans la cuvette des toilettes : c’était un symbole de la fusion de l’amour (l’œuf unique, la gémellité, etc.). Je recopie le passage en question. Que mes lecteurs me pardonnent ma prose poético-lourdingue : « Un fait me revient, apparemment sans importance, et pourtant digne d’être rapporté – tout a la même importance, même les plus petits riens, dans un bonheur égal et parfait : portés par les carreaux glacés plutôt que véritablement marchant, nous sommes allés, pied contre pied, comme lourds et penchés, du lit jusques au cabinet d’aisance. Dans ce lieu secret, qu’on ne partage qu’avec soi, nous nous sommes vidés, épaule contre épaule et chevelures mêlées, des accumulations de la nuit. Deux arcs aux courbes parfaites, se croisant, couraient briser le trouble écran d’or. Du fond de la cuvette montait un seul crépitement, à la fois limpide et confus. L’arche liquide s’est tarie et l’écran redevenu lisse a révélé nos presque imperceptibles têtes, effacées par l’eau comme ces portraits que le temps estompe : deux visages serrés à l’intérieur d’un médaillon de porcelaine. » Dans la réalité, il m’est très difficile d’uriner en présence de quelqu’un. Je ne parviens pas à relâcher mes sphincters et, d’ailleurs, personne n’a jamais pu m’enculer. Pourquoi donc me sentais-je libéré en Allemagne ? Pourquoi n’ai-je jamais pu me faire enculer ? Trouver des réponses à ces questions, ce serait à coup sûr faire un grand pas en direction de la guérison. Après avoir entendu ce que je censure dans ce journal, Tirésias a dit qu’il me faudrait, la prochaine fois, lui parler de mon père. Il n’y aura pas d’autre séance avant le 10 mars, Tirésias devant s’absenter jusqu’à cette date. Renaud Camus déplore le peu de savoir vivre dont font preuve ses correspondants dans leurs lettres électroniques (ou même dans les lettres qu’il reçoit par voie postale). Mais ma sœur serait bien en droit de se plaindre elle aussi, qui vient d’être demandée en mariage, sur Facebook, par son illettré d’amoureux. La pauvre. Quelle humiliation ! Maintenant, tous ses contacts, tous ses ‘‘amis’’, comme on dit sur Facebook, vont savoir avec quel genre de personne elle ne va tout de même pas jusqu’à envisager (enfin, j’espère) de se marier ! Quand je pense qu’hier encore, comme j’étais venu lui dire que j’avais compris, grâce à Tirésias, pourquoi je m’étais tellement attaché à Camille, un garçon qui m’est pourtant tellement inférieur, elle me confiait être elle aussi la première étonnée de s’être mise avec un garçon d’un niveau si bas ! Et voici que le garçon veut l’épouser ! Naguère encore, les homosexuels, au moins, n’avaient pas à subir les joies du mariage. (Je parle de ceux qui ne jouaient pas la comédie de l’hétérosexualité.) Ils étaient généralement bien assez à plaindre comme cela ! Avec l’avènement du Pacs, ils ont obtenu le droit d’en connaître, eux aussi, tous les désagréments, mais sans la gloire. Les cons ! Autrefois, les couples d’homosexuels faisaient comme Napoléon se couronnant lui-même : ils se mariaient entre eux sans demander l’accord de personne. Ils fondaient leur propre église en se consacrant d’eux-mêmes et l’un par l’autre : l’un à l’autre. C’est aussi ce qui se passait dans La Boucle d’un songe, je crois. Le soleil et la chienne étaient les seuls témoins du mariage. Le soleil, c’est tout de même plus glorieux qu’un greffier ! Le ciel sera toujours plus haut que la voûte de la plus haute cathédrale.

02:42 Publié dans 2009, Anja, Augustin, Camille, Clément, Cyrille, Elisa, Journal, Julien, La Boucle d'un songe, Ma mère, Ma soeur, Mon père, Renaud Camus, Sandrine F***, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

10/02/2009

Mardi 10 février 2009

            En réalité, les enceintes dont je parlais l’autre jour, celles grâce auxquelles j’écoutais les mp3 de mon ordinateur portable, n’avaient pas rendu l’âme. Seulement, je ne m’étais pas aperçu que j’avais coupé le son… Troisième séance aujourd’hui chez Tirésias. Je lui ai rapporté la plupart des associations que j’avais faites depuis la séance précédente. Je me suis souvenu, cette semaine, de quelque chose que je n’avais pas vraiment oublié, mais à quoi je ne pensais presque plus, depuis quelques années, et qu’il m’est pénible de rapporter dans ce journal, parce que mes lecteurs découvriront, en lisant ce que je vais dire, que tout n’était pas vrai dans les pages de mon blogue ; ce qu’apprenant, ils pourront légitimement douter de la véracité de tout le reste. (Mais si tout n’était pas vrai, tout relevait de ‘‘ma vérité’’, s’il m’est permis de le dire ainsi.) Au début de mon adolescence, un jour d’hiver (il avait neigé), je m’étais inventé un petit amoureux, que j’étais censé avoir connu quelques mois avant son invention, mais qui s’était suicidé. J’avais baptisé Julien ce personnage, c’est-à-dire d’un prénom qui pourrait être le masculin de Julie, celui que porte ma sœur. J’avais dit à Tirésias, lors de la séance précédente, que l’homosexualité, telle du moins que je la concevais pour moi, était une forme d’inceste, puisqu’elle revenait dans mon cas à rechercher un frère. Peut-être avais-je inventé ce personnage pour mettre fin à l’inceste avec ma sœur, mais j’en doute, parce que les dates ne coïncident pas dans la chronologie, que j’ai le plus grand mal, il est vrai, à établir avec précision. Je suis presque sûr que l’invention de Julien a suivi de plusieurs mois, peut-être même de deux ans, les dernières manifestations de cet inceste, qui furent d’ailleurs peu nombreuses. (Plus j’y repense, plus ce mot d’inceste, qui est si chargé, me paraît disproportionné.) Pour donner plus de réalité à mon invention, j’avais fabriqué de fausses lettres de Julien, en contrefaisant son écriture, si j’ose dire, car, n’ayant jamais existé, il va de soi que Julien n’écrivit jamais rien, si ce n’est sans doute la plus grande partie de ma vie. Pour donner l’illusion que ces lettres n’étaient pas neuves et que le temps avait passé sur elles, je m’étais mis à dormir avec elles, à les cacher sous mon oreiller, pour les froisser. Ç’avait fini par devenir une habitude, un rituel, qui dura des mois, peut-être même des années. Je me demande si ce n’est pas à cause de ces lettres qu’encore aujourd’hui, je n’arrive pas à dormir avec quelqu’un dans mon lit, comme si j’étais resté fidèle à ce garçon de mon invention, avec qui je n’ai donc évidemment jamais pu réellement coucher. (Autre souvenir : peu de temps avant l’invention de Julien, sans doute, (ou était-ce plusieurs mois avant, voire une ou deux années ?) prit fin, avec ma mère, un autre rituel, qui consistait, pour ma sœur et moi, à dormir à tour de rôle (ou les deux en même temps) avec celle-ci, dans son lit. J’étais déjà au collège, quand cela cessa, sans doute en sixième, ou peut-être en cinquième. A cette époque, il commençait à devenir pénible, pour moi, d’aller en cours. Mais la difficulté de me rendre en classe connut son paroxysme au lycée. Par exemple, il m’était devenu extrêmement douloureux de traverser la cour, pour aller d’un bâtiment à l’autre. J’étais pris d’épouvantables démangeaisons du cuir chevelu, et à l’époque, il était absolument inconcevable, pour moi, de me gratter, de me moucher, de tousser en public. Même déglutir m’était difficile. Je me hâtais de rejoindre les escaliers du bâtiment où je devais aller, généralement vides, pour pouvoir mettre un terme à la démangeaison.) Julien, le personnage de mon invention, était affligé, dans mon imagination, d’une grande faiblesse morale, et d’ailleurs, il était censé avoir fini par se suicider. Mon attachement à Camille est sans doute incompréhensible, si l’on ne tient pas compte de ce fait inventé. Après tout, ce dernier m’est intellectuellement très inférieur. Il n’est pas vraiment beau. Il a sans doute bien plus de défauts que de qualités. Je n’ai donc pas de bonne raison de m’être attaché à lui. Mais, comme Julien était moralement faible, Camille l’est physiquement, à cause de son diabète, même si, dans le même temps, il est plein d’une énergie qui est peut-être bien au-dessus de ses forces. C’est cette faiblesse qui pourrait expliquer mon attachement à lui. Il serait comme un second Julien. D’ailleurs, j’ai pu dormir avec lui dans mon lit, ce qui m’est d’ordinaire impossible avec d’autres. D’habitude, je ne tolère, pour le sommeil, aucune autre présence que celle de la chienne Pélagie (et encore, au moment de m’endormir, je la chasse de mon lit, pour avoir la paix. Ce n’est que lorsque je suis endormi, que je lui permets de revenir à côté de moi. (Je suis conscient que le sens de cette dernière phrase peut paraître un peu étrange.)). L’invention de Julien a sans doute été précédée de peu (quelques mois ? était-ce au printemps précédent ?) par un événement qui m’avait fort impressionné, à l’époque. J’étais seul, chez moi, quand on sonna à la porte. J’ouvris à un garçon légèrement plus âgé que moi, qui prétendait vendre des pâquerettes pour se faire un peu d’argent de poche. (Oui, des pâquerettes !) Il était très beau, très à mon goût, mais je n’avais pas d’argent à lui donner pour ses fleurs et j’ai fini par refermer la porte, sans l’inviter à entrer. Est-ce de ce personnage réel qu’est né Julien ? J’ai vérifié dans mon journal : en 2005, je parlais encore de Julien comme s’il avait réellement existé. D’ailleurs, jusqu’à ce jour, je ne crois pas avoir jamais reconnu devant personne qu’il n’était que le fruit de mon imagination. (Ou peut-être que si. Je ne me souviens jamais de ce que j’ai pu écrire dans ce journal…) Julien a jeté son ombre sur presque toute ma vie. Il est le sujet et le dédicataire de bien de mes sonnets. Il était le personnage principal de La Boucle d’un songe, ce roman que je n’ai bien sûr jamais terminé (c’est à peine si je l’ai commencé !). En 2005, je créais pour mon blogue une catégorie intitulée Cycle de Julie(n), dans laquelle je rangeais encore un texte le concernant en mai 2006. Anne a sincèrement cru en l’existence de ce dernier. Celui-ci a d’ailleurs été le sujet de bien de nos conversations. Maintenant que j’y pense, Augustin, dont j’ai été très amoureux, avait le type physique que j’avais imaginé pour Julien, du moins jusqu’à ce qu’il change de coupe de cheveux. (Je ne suis pas sûr d’avoir été bien clair : évidemment, je n’ai jamais cru en la réalité de Julien. J’ai toujours su qu’il était une invention, même si ma mythomanie (si c’est bien le mot) m’a poussé à faire croire à d’autres en la réalité de son existence.) Demain, je n’aurai pas vu Camille depuis un mois, même si nous nous sommes parfois téléphoné ou envoyé des SMS depuis notre dernière rencontre. Est-ce l’effet du temps ou de l’analyse déjà ? J’ai le sentiment de parvenir à me libérer de lui. Le fait que j’aie pris conscience qu’il n’était sans doute qu’un avatar du fantôme qui a hanté ma vie, qu’une ombre en chair et en os, m’a comme délié. Contrairement à ce que je faisais tout récemment encore, je n’interprète plus tout ce que j’apprends ou n’apprends pas comme autant de preuves de son indifférence. Plus exactement, j’accepte cette indifférence, puisque je sais à présent que ce n’est pas l’indifférence de Julien, puisque je sais que l’indifférent n’est que Camille. Malgré tout, je suis triste. J’ai le sentiment de perdre un ami, sentiment absurde, sans doute, puisque je n’aurais probablement jamais pu avoir de réelle amitié pour un être aussi incomplet que lui. Mais si je ressens cette tristesse, c’est surtout de voir que personne ne veut de moi comme ami, pas même un Camille, qui était pourtant bien loin de pouvoir espérer en trouver un tel que moi. (J’accepte l’indifférence de Camille en tant qu’avatar de Julien, mais je ne l’accepte pas encore totalement, parce qu’elle est aussi l’indifférence que j’inspirerais à n’importe qui d’autre, celle à cause de laquelle je suis seul et sans amis.) « Il vaut mieux, pour nous, se dire adieu, comme chante Léotard, et ne plus penser à la vie tous les deux, n’avoir plus de cœur qui bat, quand l’un, sans l’autre, se noie tout seul dans son chagrin. Il vaut mieux, je crois, prendre un autre chemin, qui nous mènera vers un autre lointain. » Quelle chanson ! Qu’elle voix, surtout ! C’est la même voix qui chante en moi, d’une tristesse accablée, mais résignée. Je crois bien que Camille n’est plus, et sa perte, malgré tout, malgré le peu de choses qu’il était, me laisse inconsolable.

22:49 Publié dans 2009, Anne D***, Augustin, Camille, Cycle de Julie(n), Journal, Julien, La Boucle d'un songe, Ma mère, Ma soeur, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : philippe léotard

22/09/2003

Lundi 22 septembre 2003

Ce soir, je regarde à la télévision le Trouble Every Day de Claire Denis (2000). Deux des personnages de ce film sont atteints d’une maladie rare, qui les pousse à dévorer leur partenaire durant l’acte sexuel. L’un de ces deux personnages, celui que joue Vincent Gallo, tout jeune marié, mène une lutte de chaque instant contre son désir, contre lui-même, pour ne pas dévorer sa femme. Il s’interdit de lui faire l’amour, ce qui, bien sûr, le met dans un état de frustration, de manque atroce. L’autre au contraire, la femme que joue Béatrice Dalle, se laisse totalement glisser le long de sa pente ensanglantée. Elle est une chatte, une lionne, une bête en chaleur. Sa misère n’est pas moins grande que celle de son semblable qui se réprime constamment, et pour être libérée d’elle-même, de son répugnant appétit de chair et de sang, elle voudrait mourir, mourir tout de suite. Les deux scènes de dévoration sont particulièrement sauvages. Qu’on lutte pour rester homme ou qu’on se laisse devenir bête, la misère est la même, le désespoir est total.

 

Cela me rappelle un article de Gérard Macé, « Le Goût de l’homme », qui était paru dans la « Nouvelle Revue Française », (janvier 2001, n° 551). Dans la première partie de cet article, Macé parle d’une tribu de Guayaki, des Indiens qui mangent leurs morts. Tous participent au festin, sauf les parents, les enfants, les frères et les sœurs du défunt. « La cérémonie qui appartient de plein droit à la civilisation connaît donc des règles, et des interdits qui s’apparentent au tabou de l’inceste, puisqu’on ne mange pas ceux avec qui on ne ferait pas l’amour. L’un des termes les plus crus pour évoquer l’amour physique, dans la langue des Guayaki, veut d’ailleurs dire manger. Pour eux comme pour nous qui ‘‘consommons’’ le mariage, l’amour est une forme sublimée de la dévoration. » (Citation de Pierre Clastre, dont il est question dans l’article.)

 

Dans plusieurs des romans que je n’ai pas encore écrits, il y a des scènes de dévoration. De dévoration comme forme ultime de l’amour. Dans Contes du royaume d’à côté, le roi aime manger les pages de son fils. Le prince, qui est amoureux de son page, échange avec lui ses vêtements pour être mangé à sa place. Ultime preuve d’amour, au-delà de laquelle l’amour n’est plus possible, puisque l’être aimé est dévoré. Et le roi n’a jamais mangé de meilleur page que le prince, qu’il n’a pas reconnu. Sans le savoir, il a fait l’amour avec son fils, pour lequel il nourrit une passion incestueuse.

 

Dans La Boucle d’un songe, le personnage principal, pendant la nuit, va rouvrir la tombe de son défunt amoureux, pour en manger le corps et en devenir à son tour le tombeau. Article de Macé : « Manger ses morts est le meilleur moyen de toujours les avoir avec soi, de ne jamais les abandonner, puisque l’estomac est une sépulture ambulante, qui dure autant que nous. »

 

Dans De la bouche des enfants, des collégiens, qui ont capturé deux de leurs camarades amoureux l’un de l’autre, leur demandent de mimer ensemble l’acte d’amour. En fait, ils forcent l’un des garçons à manger quasiment l’autre. Cette fois-ci, je me cite moi-même : « Ils l’ont saisi par les cheveux, et comme il se débattait, plusieurs touffes ont été arrachées. Ils ont fini par le maîtriser, puis l’ont approché d’un vieux banc qui se trouvait non loin de nous. Alors j’ai plus douté qu’ils allaient le tuer, parce qu’ils lui ont cloué la langue au banc avec le marteau. Il a tenté de hurler, mais ça n’a pas réussi, à cause de sa langue clouée. C’était plus un râle, un cri impossible, mais qu’on entendait quand même. Je me suis jamais senti si vivant qu’en entendant ce cri. J’avais jamais senti si nettement le poids de mon corps. Je crois que c’est parce que j’avais peur d’être tué moi aussi. C’était le poids de ma vie que je sentais. Et je peux dire que c’est lourd la vie, surtout dans ces moments-là, quand on se rend compte qu’elle est tellement légère, et qu’il suffirait d’un rien pour qu’elle s’envole.

 

J’aurais fait n’importe quoi pour qu’ils me la laissent sauve, pour qu’ils n’y touchent pas à ma vie. Alors j’ai rien fait. J’ai rien dit et j’ai essayé de me faire oublier. Et ç’avait l’air de marcher, parce qu’ils ont continué de s’en prendre qu’à lui. Ils se sont encore saisis de ses cheveux, et puis ont tiré, jusqu’à ce que sa langue cède. Ensuite, ils l’ont traîné jusqu’à moi. Mais ce n’était plus lui. Je ne le reconnaissais pas. Ce n’est pas que je n’étais plus amoureux, mais c’était pire, parce que c’était plus du tout celui dont j’étais amoureux. Il était défiguré par la douleur, il bavait du sang et n’avait plus de langue.

 

C’est alors qu’ils m’ont demandé de l’embrasser. Je suis resté sans bouger, parce que je me demandais si ce n’était pas un piège, s’ils n’allaient pas se déchaîner sur moi en me voyant faire ce qu’ils me demandaient. Mais ils n’en ont rien fait. Au contraire, ils ont approché davantage encore le supplicié, tout près de mes lèvres, et presque avec douceur. Et puis c’est devenu plus horrible, chaud, humide et suffocant, parce que j’étais en train d’embrasser un trou, avec du sang dedans, que je buvais. Il en coulait tellement dans ma bouche, que j’ai cru plusieurs fois me noyer.

 

J’avais l’impression d’embrasser ce qui m’attendait à moi aussi. Mais ça ne s’est pas passé comme ça. Ils ont ramené son corps mou vers le feu, puis cautérisé la plaie qu’il avait dans la bouche avec une barre de fer qu’ils avaient mise à rougir. Ensuite, ils l’ont laissé par terre, comme pour qu’il s’y repose un peu. Pendant ce temps, ils ont bu au goulot d’une bouteille qu’ils avaient avec eux. Moi, j’avais le goût du sang dans ma bouche. J’avais le goût de ce sang jusque dans ma gorge, et même plus profondément encore.

 

J’ai regardé plusieurs fois vers le feu, pour voir si c’était bien mon amoureux que ce tas de douleur jetée par terre, mais je ne le reconnaissais toujours pas. C’était comme dans un mauvais rêve : je savais que c’était lui, mais ce n’était pas son visage. Alors j’ai pensé qu’il fallait que je m’échappe, que je m’arrache à ce cauchemar mais comme s’ils avaient lu dans mes pensées, ils m’ont ordonné de m’approcher du malheureux et de le déshabiller. Je me suis agenouillé près de lui, et j’ai commencé à lui ôter ses vêtements. Ses yeux étaient ouverts, et il me regardait. D’un regard inconnu : terrifié et implorant. Il a essayé de me parler, mais aucun mot n’est sorti. Il s’est tordu de douleur.

 

Il était entièrement nu et ils se sont approchés de nous. Je me suis mis à les supplier, mais c’était toujours après lui qu’ils en avaient. Ils se sont amusés à lui enfoncer le canif dans la jambe, jusqu’à l’os, puis à tourner la lame dedans. Ils ont cautérisé cette plaie avec la cendre de leurs cigarettes, puis ont tailladé dans les cuisses. Ensuite, ils ont arraché les poils de son sexe et m’ont dit de les manger. Ça m’a pris du temps parce que je m’étranglais avec. J’ai tout régurgité dans les plaies de sa cuisse.

 

Il n’était pas mort, mais il ne bougeait plus. Je crois qu’il s’était évanoui. Ils m’ont dit que si je le voulais, je pouvais sucer son sexe une dernière fois, parce qu’ils allaient le lui couper. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Je me suis penché sur son entrejambe et j’ai remarqué que son sexe était deux fois plus petit qu’avant. J’ai trouvé ça répugnant, mais j’ai sucé quand même. Je ne sais pas combien de temps.

 

Il s’est réveillé. Son râle s’est amplifié, il s’est mis à hurler. Ils étaient en train de découper son sexe avec le canif. J’ai reconnu sa voix, et soudain, ça m’a rendu toute ma lucidité. Je me suis rappelé tout à coup que c’était la partie de son corps que j’aimais le plus, que c’était le centre de mon amoureux qu’ils découpaient. Ça m’a donné l’impression qu’ils étaient en train de le tuer avant de le tuer.

 

Je n’ai plus supporté qu’il ait à subir vivant sa mort, et pour abréger sa souffrance, j’ai voulu l’achever moi-même. Je l’ai pris dans mes bras, mais je ne savais pas comment m’y prendre pour le tuer. Je n’avais que mes mains. Il fallait que je l’étouffe, que je l’étrangle. Mais je n’y parvenais pas. Je n’arrivais pas à le maintenir contre moi et à l’étrangler à la fois ! Mes mains fiévreuses tremblaient le long de son corps, et l’odeur de ses cheveux dans ma figure m’empêchait de me concentrer. Eux, l’embarras dans lequel je me trouvais les a fait rire, et ils sont partis.

 

Je ne sais pas combien de temps je suis resté comme ça, à genoux, le corps de mon ami contre moi. Mais quand j’allais avoir enfin rassemblé toute ma volonté, toute ma conscience et mon courage pour lui saisir le cou, et puis serrer, serrer de toutes mes forces, je me suis aperçu que, dans mes bras, il était déjà mort.

 

Je me suis demandé où était passé tout le sang de mon ami. La terre l’avait bu presque tout. Je me rappelle avoir trouvé révoltant que tant de sang donne si peu de boue. Et puis je me suis rendu compte que cette boue dans laquelle j’étais agenouillé, c’était la vie encore tiède de mon ami mort qui avait coulé de son sexe par terre autour de moi. La pensée que cette flaque où je me trouvais allait bientôt refroidir m’a déchiré l’âme. Urgence absurde ! J’ai éprouvé l’irrépressible besoin de m’enduire le corps de cette boue, avant qu’elle ne fût tout à fait froide. Mais je n’ai pas eu le temps de me dévêtir. Tout était déjà fini. »

 

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