28/05/2009
Mercredi 27 mai 2009
Il y a un an que Dominique Autié est mort. Hier soir, rencontre de Dioclès et dîner avec lui. C’est un Internaute avec qui je chatte depuis longtemps. Il est revenu vivre un mois chez ses parents, à Mont-de-Marsan, en attendant de partir pour le Nouveau Monde, en juin. Nous avons profité de sa présence ici pour nous voir. Il était curieux du nom que je lui donnerais dans ce journal et se demandait d’ailleurs suivant quel système je nommais mes personnages. La vérité est que je n’ai pas vraiment de système. Souvent, mais non pas toujours, j’essaie de donner aux faux noms les mêmes initiales qu’aux vrais. Parfois, mais assez rarement, finalement, je joue sur les étymologies. D’autres fois encore, je ne fais que garder, s’il me plaît, le nom qui m’est venu à l’esprit, comme c’est par exemple le cas ce soir, pour Dioclès. En ce moment, je vais régulièrement chercher de nouvelles idées de noms dans le Dictionnaire des Précieuses. Ainsi, c’est pour sa passion du théâtre que j’ai donné le sien à Cléocrite, qui est celui que porte Corneille dans ce dictionnaire. Puisque j’en suis à parler des noms qui ont cours dans ce journal, je tiens à rassurer mes lecteurs, et plus particulièrement un, qui était membre du site de pédés habituel, mais qui s’est fait apparemment renvoyer par le Webmestre, pour une raison qui m’échappe : j’ai bien toujours l’intention de créer un index des noms, pour aider les paresseux dans leur lecture. Mais n’étant pas moi-même un bien grand courageux, je n’ai pas encore trouvé l’énergie nécessaire à la création d’un tel index. Patience, donc. Osman m’a accompagné ce soir à l’église de Saint-Médard où était donné un concert de musique ancienne (celle de la Renaissance est ma préférée). Pensée pour don Esteban pendant l’interprétation des cantiques du Livre Vermeil de Montserrat. J’ai enfin pris le temps de lire les lettres prêtées par Sophronie, que je lui avais écrites lorsque j’étais adolescent. Celle-ci m’avait dit, en me reparlant de ces lettres, qu’elle s’était régalée d’y retrouver complètement le garçon qu’elle avait connu au lycée. Quant à moi, je ne m’y retrouve pas du tout ! Je suis atterré par la lecture que je viens de faire et j’ai vraiment peine à croire que le garçon prétentieux et détestable, obsessionnel et prodigieusement bête, qui a écrit ces torchons, c’est moi. Je ne me rappelais pas que j’avais été si soucieux de mes études, si inquiet de ma réussite scolaire, ce qui ne fut plus du tout le cas par la suite, une fois le lycée terminé. J’avais oublié presque tout ce dont il est question dans ces lettres, qui sont donc un précieux document sur les débuts de ma névrose. Elles sont d’abord un petit roman, je veux dire : le roman de Julien, dont je parle beaucoup. J’y apprends par exemple que je l’avais fait naître un 23 mars (soit la veille de l’anniversaire de ma sœur Laura) ; que je le faisais mourir un 26 février et que je faisais remonter notre rencontre à un 24 août. Je parle également dans ces lettres d’une amie censée avoir occupé dans mon cœur autant de place que Sophronie ou Anja, qui faisait apparemment de la danse, et dont je ne garde absolument aucun souvenir. Par contre, je me suis souvenu, grâce à cette lecture, des scarifications que je me faisais aux poignets et qui m’étaient complètement sorties de la tête. Dans ces lettres, je parlais énormément de suicide : de celui de Julien, mais aussi du mien, dont je n’avais pas le courage. « Si je dois me suicider, écrivais-je par exemple, ce ne sera pas par les veines. » (Cela dit, à moins que ma mémoire ne m’abuse, il me semble ne jamais avoir réellement été tenté par le suicide. Je parlais du suicide, sans du tout l’envisager sérieusement : c’était encore du roman. Mais il y a pire encore : j’allais jusqu’à exhorter Sophronie à mettre fin à ses jours, à ‘‘partir’’, comme j’écrivais, non seulement elle, mais aussi son jeune amant de l’époque, qui est devenu depuis son mari et le père de ses enfants, dont un garçonnet de trois ans et demie à peine, mais d’une grâce et d’une intelligence incroyables. Dès cette époque, la pensée de mon propre sang, de mes veines et de mon pouls me tourmentait. Je rapporte ainsi cette anecdote, dont je me souviens très bien, maintenant que je l’ai relue : « Parfois, à mon cours de piano, quand mon professeur me tient le poignet pour me faire battre la mesure, je suis pris d’un rire nerveux et de bouffées de chaleur qui ne s’arrêtent plus. » Il m’était très pénible de me faire ausculter par le médecin, dont les palpations me faisaient perdre toute maîtrise de moi. Encore aujourd’hui, je déteste me faire prendre la tension : j’ai l’impression que mes artères vont éclater. Avais-je dit que Phédon, lorsqu’il m’avait embrassé dans les commodités de la discothèque, avait exercé une succion sur ma lèvre inférieure qui avait failli me faire évanouir ? C’était comme s’il m’avait pris la tension ! Comme s’il m’avait ouvert les veines ! C’était un vampire qui me suçait le sang. L’écrire me donne encore des suées. Assurément, il y aurait dans ces lettres de quoi nourrir plusieurs séances chez Tirésias ! (J’y ai par exemple trouvé une formulation, à propos de Julien, très proche de ce que j’ai pu dire plus récemment au sujet de Camille. J’avais en effet écrit à Sophronie que Julien était mon enfant, mais aussi mon père, et mon frère.)
03:52 Publié dans 2009, Anja, Camille, Cléocrite, Dioclès, Dominique Autié, Don Esteban, Journal, Julien, Osman, Phédon, Sophronie, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
02/05/2009
Samedi 2 mai 2009
« Tu peux être fier de toi : tu as gagné. A cause de ta plainte, j’ai passé deux bonnes heures au commissariat de police, pour m’entendre expliquer que j’avais fait l’apologie de la prostitution, que c’était un délit, que j’aurais pu être mis en garde à vue pour cela. Maintenant, quelle sorte de vainqueur seras-tu ? Clément ou acharné ? Cela ne dépend que de toi et relève de ta liberté et de ta conscience. Tiens-tu réellement à me créer de vrais ennuis ? Je veux croire que non et espère donc que tu auras la décence de retirer ta plainte, comme j’ai retiré de mon blogue les injures que j’avais proférées contre toi. C’est uniquement pour te demander de faire cela que je t’écris, et certainement pas pour renouer avec toi. Tout ce que je souhaite, c’est que tu sortes définitivement de ma vie. Je veux pouvoir t’oublier enfin, comme j’avais fait jusqu’alors, et continuer ma route en espérant ne plus jamais croiser de gens tels que toi. » Il me semble avoir retrouvé l’adresse électronique de Monsieur Véto. J’espère qu’elle est toujours valide. C’est cette lettre que je viens de lui envoyer. Osman avait donc rendez-vous hier soir avec le sublime Callias, qui n’était pas à son goût, mais qui était très au mien : le moule qui donne leur forme aux garçons du type qui me plaît le plus semblait avoir été fait sur lui. Plus grand que moi, mince et souple comme une herbe, tel était Callias. J’ai pu constater, en regardant ses photos sur Facebook, qu’il fréquentait ou avait fréquenté Nicandre, qui lui ressemble d’ailleurs beaucoup, et la petite Mélanire. Hélas, ce n’est pas avec le beau Callias que j’ai failli baiser, hier soir, mais avec Phédon, un beau petit Guyanais bondissant, qui, après être venu me regarder pisser, comme pour vérifier la qualité de la marchandise, m’a sauvagement embrassé contre le mur des commodités pour me faire comprendre que je pouvais terminer la soirée chez lui, si je le souhaitais. Mais si j’écris que j’ai failli baiser avec Phédon, c’est parce qu’une fois effectivement rendu chez lui, ayant beaucoup bu et mangé d’un sandwich qui n’était peut-être plus très frais, je fus saisi de nausées qui m’empêchèrent de lui faire ce qu’il aurait voulu. Je n’ai pas eu le temps d’y mettre plus d’un doigt. Pardon pour ces détails, mais le risque était trop grand que je lui vomisse dessus ! D’ailleurs, à peine étais-je rentré chez moi que je reprenais les étreintes, mais cette fois avec la cuvette des W.-C., que j’ai beaucoup embrassée, elle aussi ! En me réveillant ce matin, c’est-à-dire en début d’après-midi, je me suis aperçu que de petites tâches marron étaient apparues sur ma peau pendant mon sommeil. J’ai réellement cru que c’était le Sida qui venait me faire savoir que non seulement je l’avais attrapé, mais encore qu’il s’était déjà déclaré ! Complètement paniqué de me retrouver si tôt à l’article de la mort, je suis allé voir un médecin, qui m’a dit que ce n’était rien de grave : ce n’était que ma peau qui avait cette tendance à produire des tâches marron et il n’était pas même nécessaire d’aller consulter un dermatologue, sauf s’il devait en apparaître trop. Je devais seulement éviter le soleil. Je me suis alors demandé si mon inconscient ne m’avait pas joué quelque tour. Et si je ne m’étais aperçu qu’aujourd’hui de la présence déjà ancienne de ces tâches ? Et si mon inconscient me les avait fait paraître plus sombres, plus marron, plus visibles à ce moment précis, je veux dire parce que je venais juste de presque baiser avec un Noir ? Je crois qu’il faudra que j’en parle à Tirésias. J’ai toujours pensé n’avoir aucune attirance physique pour les Noirs. Est-ce que, sans le vouloir, je me suis fait trop violence en me frottant à ce Noir, au point d’avoir l’illusion que ma peau devenait semblable à la sienne ? Est-ce que la nausée que j’ai eue, hier, n’était pas le fruit de mon imagination, la manifestation physique, comme dans l’hystérie, de causes enfouies, oubliées ? C’était Callias que je désirais. Mais justement parce que c’est lui que je désirais vraiment, je n’ai pas eu le courage de rien entreprendre pour le séduire. Au contraire, je me suis laissé draguer par l’autre, par Phédon, le petit Noir, sans lui résister du tout. Je me suis laissé porter par lui, et même littéralement, quand à un certain moment, il s’est emparé de moi, comme un Romain d’une Sabine, pour me faire tournoyer dans ses bras sur la piste de danse. Mais en me laissant faire ainsi, je me demande si je n’ai pas violé une part enfouie de moi, qui ne veut pas du noir. Je suis extrêmement sensible à la blancheur des peaux. Je me souviens que les tétons presque blancs de Camille me rendaient fou. Pendant toute mon adolescence, et longtemps encore après, j’ai absolument refusé de laisser ma peau bronzer au soleil. Que sont donc ce noir et ce blanc qui semblent avoir tant d’importance pour moi ? Pureté et impureté ? Excréments et lait ? Je ne sais. Mes mains tremblent en l’écrivant. C’est sans chercher à faire une heureuse comparaison que j’ai dit : « comme un Romain d’une Sabine ». Ces mots me sont spontanément venus sous la plume au moment de les écrire. C’en est presque effrayant. Romain est le véritable nom de Camille. Quand j’étais adolescent, je suis tombé amoureux d’une très belle fille qui s’appelait Sabine et dont la peau était d’une éclatante blancheur. Elle s’était jouée de moi, un jour, en me faisant croire être tombée amoureuse d’un garçon qui me plaisait beaucoup lui aussi, et dont j’étais également amoureux. Ce n’était qu’une farce que le garçon et la fille avaient voulu me faire, mais j’avais été absolument incapable de la subir, d’y faire face. Je crois que j’avais eu une espèce de crise de panique : j’étais parti en courant, absolument incapable de me contrôler, absolument incapable de réagir autrement. « Comme un Romain d’une Sabine. » Est-ce que mon inconscient veut me dire que Romain, c’est-à-dire Camille dans ce journal, fut pour moi une nouvelle Sabine, son descendant, et non seulement un nouveau julien ni une nouvelle Anja, rousse elle aussi, et très pâle ? Quand je me suis mis dans ce journal à donner des pseudonymes aux personnages de ma vie, j’ai d’abord pris le parti (auquel j’ai renoncé depuis) de donner à mes amants des noms assonant parfaitement entre eux : Damis, Alcide, Camille. Or, a et i sont les deux voyelles qu’on entend en prononçant le nom de Sabine. En inventant Julien, j’avais imaginé que, tel une dame de l’hôtel de Rambouillet, il s’était donné l’un de ces noms dont précieux et précieuses aimaient s’affubler. Ce nom, c’était Daphnis : a et i, déjà.
22:37 Publié dans 2009, Alcide, Callias, Camille, Damis, Journal, Julien, Mélanire, Monsieur Véto, Nicandre, Osman, Phédon, Sabine, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
20/02/2009
Jeudi 19 février 2009
Hier, quatrième séance avec Tirésias. Je lui ai rapporté la plupart des associations que j’avais faites depuis la dernière fois, plus quelques autres, qu’ayant beaucoup hésité à confier à mon autre journal, tout à l’heure, je n’écrirai bien évidemment pas dans celui-ci. J’ai déjà dit, lundi dernier, que j’avais retrouvé les fausses lettres de Julien et celles d’Anja rangées ensemble. Ce fait est sans doute très significatif. Julien et Anja sont les deux grandes figures de mon passé avant la rencontre d’Augustin. Il est même probable qu’ils soient à l’origine du plus grand des mythes qui me sont propres. Les deux sont morts de morts violentes, puisque Julien est censé s’être suicidé et qu’Anja a été assassinée. J’ai rencontré cette dernière en Allemagne, quelques années après la création de Julien. Depuis la classe de quatrième, et jusqu’à la terminale, j’allais tous les ans passer une quinzaine de jours dans ce pays, avec d’autres élèves des deux lycées d’enseignement général de Mont-de-Marsan, pour perfectionner mon allemand. Pour une raison que je ne m’explique toujours pas, dans ce pays, alors que je me trouvais pourtant encore parmi des élèves de mon propre lycée, je me sentais complètement libéré de mes névroses habituelles. Je redevenais pour ainsi dire un adolescent normal. Julien étant un personnage de mon invention, le fruit de mon imagination (l’imaginaire pouvant être considéré comme un espace d’évasion) et Anja ayant été rencontrée en Allemagne, qui était pour moi le lieu d’une libération éphémère mais salutaire, tous deux appartenaient donc à un monde de liberté, de relative paix intérieure, un monde aussi de parenthèses. Je n’ai vu physiquement Anja qu’une fois, le jour de notre rencontre, après quoi nos relations ne furent qu’épistolaires. Il est tout de même étrange que je me sois pris d’amitié pour une étrangère, qui ne parlait pas un mot de français, et que je ne pouvais pas fréquenter aussi régulièrement qu’il eût été naturel. Non seulement il y avait entre nous la barrière de la langue, que je ne parlais pas aisément, mais encore des centaines et des centaines de kilomètres nous séparaient-ils. De toute notre correspondance, je ne me souviens que d’une phrase de moi, sans doute hautement significative du fait même qu’elle soit la seule que je me rappelle : « Unsere Freundschaft, lui avais-je écrit un jour, ist ein stummes Zauberwort » : « Notre amitié est une muette parole magique ». C’était l’impossibilité de parler, au fond, que, déjà, je pointais à l’époque ; c’est d’elle que je me souviens encore aujourd’hui. J’étais devenu l’ami d’une personne dont je ne pouvais pas être l’ami. De nos jours encore, l’une des grandes questions qui agitent mon esprit et se posent régulièrement dans ce journal, c’est l’impossibilité pour moi de me faire de véritables amis. Cette impossibilité s’explique-t-elle par la même raison qui me rend impossible de dormir avec d’autres garçons ? De même que, par une espèce de fidélité à Julien, avec qui je n’ai bien sûr jamais pu dormir, puisqu’il n’a jamais existé, je n’arrive pas à trouver le sommeil en présence d’une autre personne dans mon lit, se pourrait-il que je sois devenu incapable de me faire des amis par fidélité à la morte ? Sa mère m’avait exhorté à ne pas l’oublier. « Behalte sie in guter Erinnerung », m’écrivit-elle, dans la lettre qu’elle m’avait adressée après la mort d’Anja. (Pourtant, je me suis tout de même fait quelques amis, depuis, mais, il est vrai, si peu, et si rarement…) Anja était une jeune fille à qui je ne pouvais pas vraiment parler ni vraiment me confier, à cause de la barrière de la langue et parce que nous ne pouvions faire autrement que nous écrire. Il manquait la spontanéité, le naturel, l’immédiateté. Mais Anja devint également, après sa mort, une jeune fille dont je ne pouvais plus parler. Ayant en effet déjà raconté le suicide de Julien à certains des amis que j’avais réussi à me faire en Allemagne où, je l’ai dit, libéré de mes névroses (partiellement libéré, du moins, puisque j’avais manifestement toujours à l’esprit ce Julien de mon invention dont j’osais parler), j’étais plus apte à nouer des liens, j’avais estimé que deux morts violentes et si rapprochées avaient quelque chose d’invraisemblable. Aucun de mes amis français n’avait en effet connu Anja, puisque je l’avais rencontrée au sein de la famille qui me recevait, le jour de la confirmation de mon ‘‘correspondant’’ allemand. J’avais donc peur de passer pour un mythomane, ce que j’étais d’ailleurs en partie : je craignais qu’on crût Anja inventée, alors que c’était Julien le fruit de mon imagination ! Bref, alors que Julien, dont j’avais parlé, avait fini par avoir un peu de la réalité d’une personne, Anja, dont il m’était devenu impossible de parler, avait été en partie réduite à l’état de personnage. A la fin, les qualités de personne et de personnage ont dû se répartir équitablement entre ces deux êtres, puisqu’ils ont fini par occuper dans mon cœur et dans mon souvenir autant de place l’un que l’autre. Anja avait d’ailleurs une sœur jumelle, et il est probable que ce fait m’ait beaucoup inspiré dans l’élaboration du mythe qui m’est personnel selon lequel j’aurais connu mon double, mon amant/frère (dont Julien était l’‘‘incarnation’’), en rêve, avant d’en faire la rencontre dans la réalité. (Au fond, selon ce mythe, Julien, connu en rêve (puisque fruit de mon imagination), pourrait toujours être rencontré dans le futur. D’où ma difficulté d’aimer, puisque ce n’est jamais Julien que je rencontre, évidemment.) Anja était rousse, comme Camille. Camille, c’était un Julien roux. C’était Julien et Anja, Julien par le diabète (fragilité), Anja par la rousseur. D’où mon attachement à lui, incompréhensible autrement. (En hypokhâgne, Sandrine F*** était pour moi l’image même de la beauté. Elle était rousse. Je la connaissais depuis l’enfance. Lorsque nous avions dix ou onze ans, peut-être plus tôt, nos parents nous avaient inscrits à un cours de poterie et de dessin. Je m’entendais très bien avec elle alors, qui faisait très fillette, avec ses belles nattes rousses. J’ai regretté que cette bonne entente ait disparu, quand nous nous sommes retrouvés en hypokhâgne. J’aurais aimé, moi, un garçon, être l’ami d’une fille aussi belle. J’en aurais été fier. (J’aurais eu plus de valeur aux yeux des autres, puisque Tirésias estime, à juste titre, d’ailleurs, que l’un de mes problèmes, c’est le sentiment de n’avoir pas de valeur pour autrui). Le bruit courait qu’elle était lesbienne. J’aurais été fier qu’une lesbienne, une Artémis, me souffre comme ami. (Ma mère a toujours eu la virilité en horreur.) Sandrine F***, c’était la beauté même, c’était peut-être aussi le souvenir de l’enfance perdue.) Je me suis souvenu que j’avais donné un nom patronymique à Julien : Clément, c’est-à-dire un autre prénom. Or il y avait un Clément parmi mes camarades français en Allemagne. Un jour, il s’était amusé à pisser contre un arbre au pied duquel était assise Elisa, qui boudait pour une raison que j’ai oubliée. J’aime regarder les garçons uriner. J’aime par exemple qu’on voie des garçons uriner dans les films pornographiques ou même dans les films normaux. A la fac, j’avais écrit un poème sur la première urine du matin. Dans La Boucle d’un songe, les jets d’urine de Julien et du narrateur se croisaient, leurs visages se reflétaient dans la cuvette des toilettes : c’était un symbole de la fusion de l’amour (l’œuf unique, la gémellité, etc.). Je recopie le passage en question. Que mes lecteurs me pardonnent ma prose poético-lourdingue : « Un fait me revient, apparemment sans importance, et pourtant digne d’être rapporté – tout a la même importance, même les plus petits riens, dans un bonheur égal et parfait : portés par les carreaux glacés plutôt que véritablement marchant, nous sommes allés, pied contre pied, comme lourds et penchés, du lit jusques au cabinet d’aisance. Dans ce lieu secret, qu’on ne partage qu’avec soi, nous nous sommes vidés, épaule contre épaule et chevelures mêlées, des accumulations de la nuit. Deux arcs aux courbes parfaites, se croisant, couraient briser le trouble écran d’or. Du fond de la cuvette montait un seul crépitement, à la fois limpide et confus. L’arche liquide s’est tarie et l’écran redevenu lisse a révélé nos presque imperceptibles têtes, effacées par l’eau comme ces portraits que le temps estompe : deux visages serrés à l’intérieur d’un médaillon de porcelaine. » Dans la réalité, il m’est très difficile d’uriner en présence de quelqu’un. Je ne parviens pas à relâcher mes sphincters et, d’ailleurs, personne n’a jamais pu m’enculer. Pourquoi donc me sentais-je libéré en Allemagne ? Pourquoi n’ai-je jamais pu me faire enculer ? Trouver des réponses à ces questions, ce serait à coup sûr faire un grand pas en direction de la guérison. Après avoir entendu ce que je censure dans ce journal, Tirésias a dit qu’il me faudrait, la prochaine fois, lui parler de mon père. Il n’y aura pas d’autre séance avant le 10 mars, Tirésias devant s’absenter jusqu’à cette date. Renaud Camus déplore le peu de savoir vivre dont font preuve ses correspondants dans leurs lettres électroniques (ou même dans les lettres qu’il reçoit par voie postale). Mais ma sœur serait bien en droit de se plaindre elle aussi, qui vient d’être demandée en mariage, sur Facebook, par son illettré d’amoureux. La pauvre. Quelle humiliation ! Maintenant, tous ses contacts, tous ses ‘‘amis’’, comme on dit sur Facebook, vont savoir avec quel genre de personne elle ne va tout de même pas jusqu’à envisager (enfin, j’espère) de se marier ! Quand je pense qu’hier encore, comme j’étais venu lui dire que j’avais compris, grâce à Tirésias, pourquoi je m’étais tellement attaché à Camille, un garçon qui m’est pourtant tellement inférieur, elle me confiait être elle aussi la première étonnée de s’être mise avec un garçon d’un niveau si bas ! Et voici que le garçon veut l’épouser ! Naguère encore, les homosexuels, au moins, n’avaient pas à subir les joies du mariage. (Je parle de ceux qui ne jouaient pas la comédie de l’hétérosexualité.) Ils étaient généralement bien assez à plaindre comme cela ! Avec l’avènement du Pacs, ils ont obtenu le droit d’en connaître, eux aussi, tous les désagréments, mais sans la gloire. Les cons ! Autrefois, les couples d’homosexuels faisaient comme Napoléon se couronnant lui-même : ils se mariaient entre eux sans demander l’accord de personne. Ils fondaient leur propre église en se consacrant d’eux-mêmes et l’un par l’autre : l’un à l’autre. C’est aussi ce qui se passait dans La Boucle d’un songe, je crois. Le soleil et la chienne étaient les seuls témoins du mariage. Le soleil, c’est tout de même plus glorieux qu’un greffier ! Le ciel sera toujours plus haut que la voûte de la plus haute cathédrale.
02:42 Publié dans 2009, Anja, Augustin, Camille, Clément, Cyrille, Elisa, Journal, Julien, La Boucle d'un songe, Ma mère, Ma soeur, Mon père, Renaud Camus, Sandrine F***, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
17/02/2009
Lundi 16 février 2009
J’ai retrouvé les fausses lettres de Julien. Elles étaient rangées avec celles qu’il me reste d’Anja. J’ai également retrouvé la lettre que la mère de cette dernière m’avait écrite après sa mort. Toutes ces lettres n’étaient pas perdues. Elles étaient restées pendant des années dans une boîte que je n’ouvrais jamais. Puis, sans doute au moment d’emménager dans l’appartement de la rue des Cordeliers, que j’ai quitté depuis, je les avais classées dans une chemise rouge intitulée « Anja et autres lettres ». Ayant beaucoup perdu de mon allemand, j’ai demandé à don Esteban, dont la mère était autrichienne, de retraduire pour moi la lettre de la mère d’Anja. « Nach Ostern werden wir unsere geliebte Anja auf dem Friedhof in Rostock beisetzen ». J’avais complètement oublié que sa mère m’avait dit qu’Anja était enterrée à Rostock. Je n’avais bien sûr pas relu cette lettre avant le voyage que nous fîmes en Allemagne, Esteban et moi, en 2005, si bien que, le jour que nous consacrâmes à sa recherche, nous ne trouvâmes évidemment pas la tombe de mon amie, que je croyais enterrée à Dummerstorf, son village natal. Il n’y avait d’ailleurs pas de cimetière à Dummerstorf. Il fallait aller à Kavelstorf, un village voisin, pour rendre hommage aux morts de Dummerstorf. Mais bien sûr, dans le cimetière de ce village, point de tombe d’Anja ! Don Esteban, en traduisant la lettre de sa mère, a dû se dire que je n’étais vraiment qu’un imbécile. Je recopierai peut-être cette lettre ici, dans les jours qui viennent. Quant aux autres, les fausses lettres de Julien, elles me font trop honte ! Voilà typiquement le genre de contenu qui n’aura sa place que dans mon autre journal, celui de mon analyse. Plus de quinze ans séparent les rencontres d’Anja et de Camille. Et pourtant, je crois pouvoir dire que si je n’avais pas connu Anja, il y a tant d’années, je n’aurais sans doute jamais pu m’attacher à ce point à Camille. J’en parlerai bientôt, après ma prochaine séance chez Tirésias, à qui je réserve la primeur de mes découvertes.
01:37 Publié dans 2009, Anja, Don Esteban, Journal, Julien, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
16/02/2009
Dimanche 15 février 2009
Renaud Camus évoque une fois Dominique Autié dans Le Royaume de Sobrarbe, dernier tome de son journal intime, le 3 février, page 79, à propos des éditions Privat, dirigées par ce dernier dans les années quatre-vingt-dix. Quelques jours plus tôt, il notait que Virginia Woolf « n’écrivait pas dans les livres, elle, et qu’elle se moquait des gens qui le faisaient, même ». Dominique Autié ne se moquait pas seulement de ces gens, mais il les détestait. « Dupont-Durant n’étant pas Voltaire, écrivait-il dans la chronique qu’il consacra, dans L’ordinaire et le propre des livres, à ces déprédateurs, comme il n’était pas loin de les appeler (‘‘Sans hésiter, disait-il, je range dans la catégorie des déprédations – et non dans celle, prisée des bibliophiles, des dédicaces et envois – l’ex-dono, cette odieuse appropriation de l’objet par qui offre un livre à un tiers et se hausse au rang de donateur en y apposant sa griffe (et, la plupart du temps, le motif du cadeau)’’), Dupont-Durand n’étant pas Voltaire, écrivait-il donc, il est peu probable que je confonde ses coups de crayon ou ses crottes de bic avec des marginalia. » On pourrait objecter à Virginia Woolf, qui ne l’avait certes pas lu, que Renaud Camus, qui annote ses livres, n’est pas les gens. Son journal est là pour en témoigner, dans lequel il écrit presque à chaque page combien la fréquentation des gens lui cause de souffrance. Renaud Camus est sans doute un misanthrope, comme il en fait lui-même l’hypothèse. Plus généralement : c’est des écrivains qu’on ne peut pas dire qu’ils sont des gens. Par contre, je ne comprends absolument pas que Camus puisse trouver à son goût les livres tels qu’ils sont fabriqués par Fayard, c’est-à-dire brochés sans couture, comme c’est d’ailleurs désormais le cas chez la plupart des éditeurs. Lui qui est un grand pourfendeur de la camelote, ne voit-il donc pas que de tels livres en sont aussi ? Ne voit-il pas que ce ne sont tout bonnement pas des livres ? « Pas de fil ? Ce n’est pas un livre », disait encore Dominique Autié, dans une autre chronique de L’ordinaire et le propre des livres. J’avais d’ailleurs laissé ce commentaire à la suite du texte d’Autié consacré aux livres cousus : « Je ne dois pas être encore arrivé à la moitié du livre que je lis en ce moment, et déjà, des paquets entiers de pages se sont décollés et sont devenus des feuilles volantes qui, à tout moment, risquent de ‘‘tomber’’ hors du livre, si je ne le tiens pas assez fermement entre mes mains, ce qui me donne parfois des crampes. C’est très désagréable. On croirait presque que ces livres sont conçus pour n’être lus qu’une fois, et encore, pour certains, jusqu’à la moitié seulement ! » Eh bien ! Ce livre que je lisais alors, je crois bien que c’était Outrepas, c’est-à-dire l’un de ces volumes Fayard que Camus trouve qu’ils lui tiennent si bien en main (je ne me souviens plus de l’expression exacte de l’auteur). Il est probable que nous n’ayons pas les mêmes mains, lui et moi ! Mais lui qui doit, pour travailler à ses églogues, laisser ouverts, pendant des jours et des jours, des dizaines de livres sur son bureau, il devrait être le mieux placé pour comprendre que l’écrivain de demain, son disciple, qui voudrait écrire à son tour des églogues et aurait, pour ce faire, besoin de consulter à tout moment Outrepas ou Le Royaume de Sobrarbe, ne le pourrait tout bonnement pas, à cause de la fragilité des livres, qui ne se prêtent pas à pareille consultation. La fabrication de livres sans couture contribuera sans nul doute à l’appauvrissement de la littérature. Les battements de mon cœur se sont accélérés quand j’ai lu ces quelques phrases, qui me parurent confirmer une certaine communauté de vues, de sentiments et même de sensations, entre Camus et moi, sur les bibliothèques, ou plutôt sur la bibliothèque, page 366 : « Mais c’est parfois dans cette bibliothèque, aussi, à tout cet étage, par de beaux crépuscules d’été comme celui-ci, quand la lumière semble arrêtée et se présenter par toutes les fenêtres avec une intensité égale, étale, passionnément dépassionnée. La vie est là, simple et tranquille sans doute, mais noble aussi, amicale avec indifférence, majestueuse, transparente, mortelle. Hic est locus patriae : cette absence. » Hic est locus patriae, c’était le titre que j’avais donné au texte consacré aux bibliothèques que Dominique Autié avait bien voulu publier dans L’ordinaire et le propre des livres. Mais la lecture du journal de Renaud Camus m’est devenue une épreuve. A chaque fois que je tombe sur une page où il est question du manque de savoir vivre de ses correspondants, de la mauvaise tenue des lettres, surtout des lettres électroniques, je ne puis m’empêcher de repenser à celle que je lui avais envoyée pour lui signaler la parution dans le blogue de Dominique Autié de mon texte sur les bibliothèques. J’avais tourné ma prose d’une telle façon, j’avais été si abrupt, si dépourvu de transition, de préambule (j’avais commencé ex abrupto, si ma mémoire est bonne), je m’étais montré si concis, si bref, si pressé d’en finir, que j’avais dû laisser une fort mauvaise impression. Pour tout dire, j’avais commencé en disant je et conclu par un cordialement du meilleur effet ! C’est d’autant plus absurde que j’avais déjà beaucoup lu Renaud Camus, à cette époque, et savais donc à peu près comment il ne fallait pas m’y prendre pour lui écrire… Mais je l’ai sans doute déjà dit dans ce journal, il y a parfois quelqu’un d’autre en moi, qui agit et parle à ma place. C’est le même qui m’avait poussé à dire à Camille, quand il habitait chez moi, que je voulais qu’il parte, alors que je voulais qu’il reste. Page 133 : « Je connais beaucoup de gens qui n’aiment pas passer la nuit avec leurs amants. » J’en suis ! Plus précisément, j’aimerais passer la nuit avec mes amants, mais je ne le peux pas. C’est d’ailleurs l’un des changements que j’attends de l’analyse que j’ai commencée avec Tirésias. J’espère pouvoir dormir un jour avec les garçons qui entrent dans mon lit. Je croyais que je le pouvais déjà, depuis Camille, dont j’avais très bien supporté la présence dans mon lit toute la nuit. Mais ce n’était que parce que c’était Camille, c’est-à-dire un garçon dans lequel je retrouvais inconsciemment des traits ayant appartenu à des personnages-clés de mon passé : à Julien, comme je l’ai déjà dit mardi dernier, et à un autre, une autre, dont je n’ai pris conscience qu’avant-hier, et dont je parlerai plus tard, après en avoir rendu compte à Tirésias. J’ai voulu renouveler l’expérience du sommeil à deux, il y a quelques jours, avec un adorable Nicéphore, mais ce fut très pénible. Je ne me suis pas endormi avant plusieurs heures. Par contre, le réveil a été très agréable. Nicéphore était venu se blottir au creux de moi, comme fait d’habitude la chienne Pélagie. J’ai fait cette confidence amusée, tout à l’heure, à Osman, qui m’avait invité à venir regarder la télévision chez lui, sur son canapé, contre lui, sous sa couverture : au fond, j’ai commencé mon analyse pour ne plus avoir froid dans mon lit les nuits d’hiver.
03:57 Publié dans 2009, Camille, Dominique Autié, Journal, Julien, Nicéphore, Osman, Pélagie, Renaud Camus, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : renaud camus, dominique autié, le royaume de sobrarbe, virginia woolf
10/02/2009
Mardi 10 février 2009
En réalité, les enceintes dont je parlais l’autre jour, celles grâce auxquelles j’écoutais les mp3 de mon ordinateur portable, n’avaient pas rendu l’âme. Seulement, je ne m’étais pas aperçu que j’avais coupé le son… Troisième séance aujourd’hui chez Tirésias. Je lui ai rapporté la plupart des associations que j’avais faites depuis la séance précédente. Je me suis souvenu, cette semaine, de quelque chose que je n’avais pas vraiment oublié, mais à quoi je ne pensais presque plus, depuis quelques années, et qu’il m’est pénible de rapporter dans ce journal, parce que mes lecteurs découvriront, en lisant ce que je vais dire, que tout n’était pas vrai dans les pages de mon blogue ; ce qu’apprenant, ils pourront légitimement douter de la véracité de tout le reste. (Mais si tout n’était pas vrai, tout relevait de ‘‘ma vérité’’, s’il m’est permis de le dire ainsi.) Au début de mon adolescence, un jour d’hiver (il avait neigé), je m’étais inventé un petit amoureux, que j’étais censé avoir connu quelques mois avant son invention, mais qui s’était suicidé. J’avais baptisé Julien ce personnage, c’est-à-dire d’un prénom qui pourrait être le masculin de Julie, celui que porte ma sœur. J’avais dit à Tirésias, lors de la séance précédente, que l’homosexualité, telle du moins que je la concevais pour moi, était une forme d’inceste, puisqu’elle revenait dans mon cas à rechercher un frère. Peut-être avais-je inventé ce personnage pour mettre fin à l’inceste avec ma sœur, mais j’en doute, parce que les dates ne coïncident pas dans la chronologie, que j’ai le plus grand mal, il est vrai, à établir avec précision. Je suis presque sûr que l’invention de Julien a suivi de plusieurs mois, peut-être même de deux ans, les dernières manifestations de cet inceste, qui furent d’ailleurs peu nombreuses. (Plus j’y repense, plus ce mot d’inceste, qui est si chargé, me paraît disproportionné.) Pour donner plus de réalité à mon invention, j’avais fabriqué de fausses lettres de Julien, en contrefaisant son écriture, si j’ose dire, car, n’ayant jamais existé, il va de soi que Julien n’écrivit jamais rien, si ce n’est sans doute la plus grande partie de ma vie. Pour donner l’illusion que ces lettres n’étaient pas neuves et que le temps avait passé sur elles, je m’étais mis à dormir avec elles, à les cacher sous mon oreiller, pour les froisser. Ç’avait fini par devenir une habitude, un rituel, qui dura des mois, peut-être même des années. Je me demande si ce n’est pas à cause de ces lettres qu’encore aujourd’hui, je n’arrive pas à dormir avec quelqu’un dans mon lit, comme si j’étais resté fidèle à ce garçon de mon invention, avec qui je n’ai donc évidemment jamais pu réellement coucher. (Autre souvenir : peu de temps avant l’invention de Julien, sans doute, (ou était-ce plusieurs mois avant, voire une ou deux années ?) prit fin, avec ma mère, un autre rituel, qui consistait, pour ma sœur et moi, à dormir à tour de rôle (ou les deux en même temps) avec celle-ci, dans son lit. J’étais déjà au collège, quand cela cessa, sans doute en sixième, ou peut-être en cinquième. A cette époque, il commençait à devenir pénible, pour moi, d’aller en cours. Mais la difficulté de me rendre en classe connut son paroxysme au lycée. Par exemple, il m’était devenu extrêmement douloureux de traverser la cour, pour aller d’un bâtiment à l’autre. J’étais pris d’épouvantables démangeaisons du cuir chevelu, et à l’époque, il était absolument inconcevable, pour moi, de me gratter, de me moucher, de tousser en public. Même déglutir m’était difficile. Je me hâtais de rejoindre les escaliers du bâtiment où je devais aller, généralement vides, pour pouvoir mettre un terme à la démangeaison.) Julien, le personnage de mon invention, était affligé, dans mon imagination, d’une grande faiblesse morale, et d’ailleurs, il était censé avoir fini par se suicider. Mon attachement à Camille est sans doute incompréhensible, si l’on ne tient pas compte de ce fait inventé. Après tout, ce dernier m’est intellectuellement très inférieur. Il n’est pas vraiment beau. Il a sans doute bien plus de défauts que de qualités. Je n’ai donc pas de bonne raison de m’être attaché à lui. Mais, comme Julien était moralement faible, Camille l’est physiquement, à cause de son diabète, même si, dans le même temps, il est plein d’une énergie qui est peut-être bien au-dessus de ses forces. C’est cette faiblesse qui pourrait expliquer mon attachement à lui. Il serait comme un second Julien. D’ailleurs, j’ai pu dormir avec lui dans mon lit, ce qui m’est d’ordinaire impossible avec d’autres. D’habitude, je ne tolère, pour le sommeil, aucune autre présence que celle de la chienne Pélagie (et encore, au moment de m’endormir, je la chasse de mon lit, pour avoir la paix. Ce n’est que lorsque je suis endormi, que je lui permets de revenir à côté de moi. (Je suis conscient que le sens de cette dernière phrase peut paraître un peu étrange.)). L’invention de Julien a sans doute été précédée de peu (quelques mois ? était-ce au printemps précédent ?) par un événement qui m’avait fort impressionné, à l’époque. J’étais seul, chez moi, quand on sonna à la porte. J’ouvris à un garçon légèrement plus âgé que moi, qui prétendait vendre des pâquerettes pour se faire un peu d’argent de poche. (Oui, des pâquerettes !) Il était très beau, très à mon goût, mais je n’avais pas d’argent à lui donner pour ses fleurs et j’ai fini par refermer la porte, sans l’inviter à entrer. Est-ce de ce personnage réel qu’est né Julien ? J’ai vérifié dans mon journal : en 2005, je parlais encore de Julien comme s’il avait réellement existé. D’ailleurs, jusqu’à ce jour, je ne crois pas avoir jamais reconnu devant personne qu’il n’était que le fruit de mon imagination. (Ou peut-être que si. Je ne me souviens jamais de ce que j’ai pu écrire dans ce journal…) Julien a jeté son ombre sur presque toute ma vie. Il est le sujet et le dédicataire de bien de mes sonnets. Il était le personnage principal de La Boucle d’un songe, ce roman que je n’ai bien sûr jamais terminé (c’est à peine si je l’ai commencé !). En 2005, je créais pour mon blogue une catégorie intitulée Cycle de Julie(n), dans laquelle je rangeais encore un texte le concernant en mai 2006. Anne a sincèrement cru en l’existence de ce dernier. Celui-ci a d’ailleurs été le sujet de bien de nos conversations. Maintenant que j’y pense, Augustin, dont j’ai été très amoureux, avait le type physique que j’avais imaginé pour Julien, du moins jusqu’à ce qu’il change de coupe de cheveux. (Je ne suis pas sûr d’avoir été bien clair : évidemment, je n’ai jamais cru en la réalité de Julien. J’ai toujours su qu’il était une invention, même si ma mythomanie (si c’est bien le mot) m’a poussé à faire croire à d’autres en la réalité de son existence.) Demain, je n’aurai pas vu Camille depuis un mois, même si nous nous sommes parfois téléphoné ou envoyé des SMS depuis notre dernière rencontre. Est-ce l’effet du temps ou de l’analyse déjà ? J’ai le sentiment de parvenir à me libérer de lui. Le fait que j’aie pris conscience qu’il n’était sans doute qu’un avatar du fantôme qui a hanté ma vie, qu’une ombre en chair et en os, m’a comme délié. Contrairement à ce que je faisais tout récemment encore, je n’interprète plus tout ce que j’apprends ou n’apprends pas comme autant de preuves de son indifférence. Plus exactement, j’accepte cette indifférence, puisque je sais à présent que ce n’est pas l’indifférence de Julien, puisque je sais que l’indifférent n’est que Camille. Malgré tout, je suis triste. J’ai le sentiment de perdre un ami, sentiment absurde, sans doute, puisque je n’aurais probablement jamais pu avoir de réelle amitié pour un être aussi incomplet que lui. Mais si je ressens cette tristesse, c’est surtout de voir que personne ne veut de moi comme ami, pas même un Camille, qui était pourtant bien loin de pouvoir espérer en trouver un tel que moi. (J’accepte l’indifférence de Camille en tant qu’avatar de Julien, mais je ne l’accepte pas encore totalement, parce qu’elle est aussi l’indifférence que j’inspirerais à n’importe qui d’autre, celle à cause de laquelle je suis seul et sans amis.) « Il vaut mieux, pour nous, se dire adieu, comme chante Léotard, et ne plus penser à la vie tous les deux, n’avoir plus de cœur qui bat, quand l’un, sans l’autre, se noie tout seul dans son chagrin. Il vaut mieux, je crois, prendre un autre chemin, qui nous mènera vers un autre lointain. » Quelle chanson ! Qu’elle voix, surtout ! C’est la même voix qui chante en moi, d’une tristesse accablée, mais résignée. Je crois bien que Camille n’est plus, et sa perte, malgré tout, malgré le peu de choses qu’il était, me laisse inconsolable.
22:49 Publié dans 2009, Anne D***, Augustin, Camille, Cycle de Julie(n), Journal, Julien, La Boucle d'un songe, Ma mère, Ma soeur, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : philippe léotard