25/09/2009
Jeudi 24 septembre 2009
Tityre, qui n’a toujours pas de connexion Internet digne de ce nom mais envisage sérieusement d’en acquérir, ne serait-ce que pour trouver plus facilement de quoi baiser (« je suis de la vieille école, moi, dit-il encore, mais sans plus vraiment y croire, je vais donc dans les bois et les saunas ! »), a profité de son séjour à Bordeaux, ce week-end, chez le terrible Cléomédon, pour lire en partie ce journal. « J’ai lu ton journal, Olivier. Ce Tityre, c’est moi, n’est-ce pas ? – Ah ? Je ne sais pas, c’est possible… – Tout de même, tu y vas fort ! A un moment, tu écris que Clinias est un paysan et un demeuré. Non, pas un paysan, mais quelque chose comme ça. » J’en suis moi-même tombé des nues. J’aurais donc médit du beau Clinias ? J’en ai peur. Voici ce que j’écrivais en effet le quinze avril dernier : « Quelque chose dans sa façon de se tenir et de se taire, son accent quand il parlait, le col relevé de son polo rentré dans le pantalon, me faisaient penser qu’il avait quelque chose et d’un plouc et d’un demeuré. » Mais j’ajoutais aussitôt : « dans le même temps, je me disais que sa réserve était peut-être une démonstration d’intelligence faite aux intarissables Tityre et Cléomédon qui, plus âgés que nous, n’apprécient guère qu’on leur réponde : ils préfèrent qu’on acquiesce à ce qu’ils disent, quand ils entendent qu’on acquiesce, car le plus souvent, ils sont tout à leurs dialogues de sourds et, même, ils ne s’entendent pas eux-mêmes, préférant se contredire plutôt que de ne pas avoir le dernier mot ! » Je veux bien croire que ma plume semble un peu acérée à ceux de mes amis qui me lisent. « C’est que ce journal, ai-je dit à Tityre, pour ma défense (molle défense, j’en conviens, mais il est vrai que celui-ci ne m’accusait de rien, ce qui m’a d’ailleurs un peu surpris, car je l’aurais cru plus contrarié du portrait peu reluisant qu’il a pu m’arriver de faire de lui), c’est que ce journal est un ‘‘défouloir’’ pour moi. » La vérité est que s’il est un sujet dont je n’ai pas la moindre envie de parler avec mes amis, c’est bien ce journal. Libre à eux de le lire, s’ils connaissent son existence, mais libre à moi de ne pas répondre à ce qu’ils ont à m’en dire. Cette attitude est d’ailleurs peu défendable, puisqu’elle revient finalement à ne pas vouloir assumer entièrement la responsabilité de ce que j’écris… En portant plainte contre moi, Monsieur Véto ne s’est pourtant pas privé de me rappeler cette responsabilité ! Tout récemment encore, mais sur mon autre blogue, des internautes, membres du site de pédés habituel, ont manœuvré pour me faire effacer un texte qu’ils considéraient comme raciste (selon une certaine Félicité-Coupable (dont je prends soin, pour ne pas la froisser (car il faut se méfier de ces bêtes-là) de changer le faux nom derrière lequel elle se cache) et incitant à la haine, selon un autre internaute, que nous appellerons prudemment Dorante. Le webmestre du site sur lequel je publie mon autre blogue, écoutant évidemment ces délateurs, s’est empressé d’exiger que j’efface le texte en question, de façon tout à fait arbitraire, puisque tout cela s’est passé sans qu’aucune forme légale soit respectée. La loi n° 2004-575 stipule, en effet, dans son article 6-I-5 : « La connaissance des faits litigieux est présumée acquise par les personnes désignées au 2 [en l’occurrence, le webmestre] lorsqu’il leur est notifié les éléments suivants : - la date de la notification ; - si le notifiant est une personne physique : ses nom, prénoms, profession, domicile, nationalité, date et lieu de naissance ; si le requérant est une personne morale : sa forme, sa dénomination, son siège social et l’organe qui la représente légalement ; - les nom et domicile du destinataire ou, s’il s’agit d’une personne morale, sa dénomination et son siège social ; - la description des faits litigieux et leur localisation précise ; - les motifs pour lesquels le contenu doit être retiré, comprenant la mention des dispositions légales et des justifications de faits ; - la copie de la correspondance adressée à l’auteur ou à l’éditeur des informations ou activités litigieuses demandant leur interruption, leur retrait ou leur modification, ou la justification de ce que l’auteur ou l’éditeur n’a pu être contacté. » Comme je n’ai pas été contacté par mes délateurs, je doute que le webmestre ait reçu copie de la correspondance qui aurait dû m’être adressée, dans laquelle etc. A strictement parler, le webmestre n’avait pas connaissance des faits litigieux. Il n’avait donc pas à exiger de moi le retrait du texte qu’il m’était reproché d’avoir écrit. D’un autre côté, puisque j’ai effacé ledit texte malgré le caractère pour le moins irrégulier de la demande qui m’en était faite, sans doute pourrait-on considérer que je me suis censuré de mon plein gré ! Enfin, non pas tout à fait de mon plein gré, car le message électronique du webmestre n’était pas sans me menacer des foudres de la loi, même si, paradoxalement et comme j’ai dit, il le faisait sans respecter aucune forme légale… J’ai demandé à mes délateurs de me dire très précisément ce qui, dans mon texte (je dis bien dans le texte et non pas dans leur esprit), était répréhensible. Soit ils en ont été incapables, soit ils ne l’ont pas voulu, tout simplement parce qu’ils n’y trouvaient réellement rien de répréhensible. C’est la raison pour laquelle j’estime qu’ils pourraient eux aussi « faire l’objet de poursuites », pour reprendre les mots qu’a utilisés le webmestre, mais au sujet de mon texte. La même loi, dans son article 6-I-4, prévoit en effet que « Le fait, pour toute personne, de présenter aux personnes mentionnées au 2 [toujours le webmestre ici] un contenu ou une activité comme étant illicite dans le but d’en obtenir le retrait ou d’en faire cesser la diffusion, alors qu’elle sait cette information inexacte, est puni d’une peine d’un an d’emprisonnement et de 15000 EUR d’amende ». Mais je suis bien trop pauvre, moi qui gagne moins de 600 EUR par mois, pour recourir aux services d’un avocat et faire valoir mes droits. J’envierais presque Juan Asensio, qui semble avoir les moyens, lui, de se défendre en ce moment contre des ennemis pourtant bien plus déterminés que les miens ! (La scigalomachie fait rage.) L’argent est toujours le nerf de la guerre, et c’est précisément parce que je n’en ai pas que des internautes sous pseudonymes, c’est-à-dire des corbeaux, de vulgaires auteurs de lettres anonymes (car je doute qu’ils aient donné au webmestre, comme l’exigerait pourtant la loi, leurs nom, prénoms, profession et domicile !), sont parvenus une fois à me museler, ce qui me semble être une grave atteinte, paraît-il fréquente sur Internet, à la liberté d’expression, conséquence immédiate de la liberté de penser, qui est, avec celui de vivre, l’un des plus grands droits de l’homme. Tout cela faute de moyens ! C’est vraiment rageant. Et c’est dire si cet imbécile d’Aribaze me met hors de moi lorsqu’il s’amuse à dire à tout le monde que je ne suis qu’un faignant qui vit des rentes de ses parents ! Quel con ! (Même s’il est vrai que je ne suis pas toujours très vaillant, la preuve…) Plus que jamais, ces temps-ci, je ressens la précarité de ce blogue, qui pourrait disparaître du jour au lendemain, sans laisser aucune trace. Peut-être faudrait-il que j’envisage d’être mon propre hébergeur, si c’est possible, ou d’acheter un ‘‘nom de domaine’’, comme je crois qu’on dit. Mais évidemment, tout cela doit coûter de l’argent, dont je suis fort dépourvu. A cause des misères qui m’ont été faites, j’en viendrais presque à souhaiter une liberté d’expression totale pour tous, sans aucune espèce de limitation, non pas parce que je suis indifférent aux souffrances réelles que peuvent causer à certaines personnes des affirmations choquantes (la négation de crimes contre l’humanité, par exemple, ou même, plus simplement, les injures), mais parce que le risque d’être aveuglé par ses propres opinions pour juger des opinions d’autrui est trop grand, parce qu’on ne peut pas juger des idées comme des faits. Mon argument en faveur d’une liberté d’expression totale serait à peu près le même que peuvent avancer ceux qui sont contre la peine de mort : s’il y a toujours un risque de condamner à mort un innocent, le risque me semble infiniment plus grand (parce qu’il est doublé d’une tentation évidente) de faire taire quelqu’un dont l’opinion heurte, choque ou inquiète, alors que c’est pourtant son droit d’avoir une telle opinion. C’est le propre de la pensée, surtout de la pensée en cours, que de ‘‘flirter’’ avec les idées dangereuses ou interdites. L’époque est tellement ennemie de la pensée que la seule expression de ‘‘flirter avec une idée’’ peut servir à faire condamner celui dont l’opinion déplaît. Pourtant, penser, ce n’est peut-être que cela : flirter, tourner autour, chercher, s’approcher, risquer d’être séduit… Je ne connais pas grand-chose à la loi, dont je trouve la matière peu attrayante, mais il me semble qu’au sujet des délits d’opinion, on marche sur la tête. Par exemple, mes délateurs ont prétendu que j’avais tenu des propos illicites (racistes ou incitant à la haine) et pouvant donc faire l’objet de poursuites. Mais justement, s’ils peuvent faire l’objet de poursuites, c’est donc bien que c’est à un juge de dire s’ils sont illicites ou s’ils ne le sont pas. Tant qu’un juge n’a pas rendu de jugement relatif à ces propos litigieux, leur auteur devrait donc être présumé innocent, c’est-à-dire les propos présumés licites… Comment donc peuvent-ils être censurés avant qu’il y ait eu jugement ? Et est-ce que les accusateurs (mes délateurs) n’ont pas à rendre des comptes pour ne pas avoir respecté la présomption d’innocence et pour avoir diffamé (tant qu’il n’a pas été reconnu coupable) celui qu’ils accusent ? Il me semble évident qu’une Félicité-Coupable, en me traitant de raciste, me diffame. Mais, si je veux être en accord avec moi-même, c’est-à-dire avec le principe d’une liberté d’expression totale et entière, cette même Félicité-Coupable ne devrait pas plus être inquiétée par la justice pour cette diffamation que moi pour mes prétendus propos racistes. Cela dit, le principe de liberté entière n’ayant pas cours en France, quelle conduite morale devrais-je adopter (si j’avais les moyens de toutes) ? Rester en accord avec le principe que ‘‘j’appelle de mes vœux’’ (malgré que j’en aie, faute de mieux, par ‘‘principe de précaution’’, comme on dit) et ne pas poursuivre ceux qui m’ont nui ? Ou me défendre, puisque le régime sous lequel on est ne protège pas des attaques ? Heureusement, la question ne se pose pas, puisque je suis pauvre.
02:49 Publié dans 2009, Aribaze, Cléomédon, Clinias, Dorante, Félicité-Coupable, Journal, Juan Asensio, Monsieur Véto, Tityre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
19/06/2009
Jeudi 18 juin 2009
La scigalomachie sera sans fin. Je ne puis y participer, trop occupé que je suis à mener d’autres assauts, moins sanglants, quoique toujours virils et souvent plus substantiellement enrichissants. Mais je suis surpris que Madame de Véhesse reproche à Juan Asensio son manque de professionnalisme lors de la préparation du numéro spécial de La Presse Littéraire consacré aux écrivains ‘‘infréquentables’’. Je me rappelle avoir été surpris à l’époque, moi aussi, d’apprendre qu’Asensio se retrouvait avec trop de textes pour le nombre total de pages prévues. J’avais donc écrit à Dominique Autié, pour lui demander s’il pensait que la faute en revenait à Juan Asensio. Dominique Autié m’avait répondu qu’Asensio s’était au contraire montré irréprochable. Or l’avis de Dominique Autié était pour moi parole d’évangile. Voici la lettre électronique que je lui avais envoyée : « Cher Dominique, vous avez reçu les dernières (mauvaises) nouvelles de Juan Asensio. Voilà que les textes pour le numéro des infréquentables sont trop nombreux et prennent trop de place, ce que j’ai un peu de mal à comprendre, puisque nous devions chacun nous limiter à un nombre bien précis de pages, justement pour entrer tous dans les 160 que doit compter le numéro. Je ne sais si de tels imprévus sont fréquents, mais ils sont d’autant plus fâcheux que je les imaginais très prévisibles et donc évitables. Mais peut-être que je me trompe. Vous qui êtes éditeur, vous devez savoir cela mieux que moi. A présent, c’est à chacun de dire s’il se sent prêt à se ‘‘sacrifier’’. J’aurais pourtant cru que c’était au rédacteur en chef que revenait cette tâche ingrate : être juste ou injuste, mais faire des choix. Je suis bien ennuyé et ne sais trop quoi répondre à Juan. Olivier Bruley. » Et voici la réponse que m’avait faite Dominique Autié : « Vous me saisissez par la manche… Vous savez mes habitudes de lève-tôt, ce qui implique de se coucher avec les poules (expression fâcheuse s’il en est, surtout si l’on tient à se reposer !) Que vous dire sans vous accabler d’un roman fleuve ? Je vais essayer de lister tout cela, en suivant le fil de vos questions : oui, techniquement, c’était parfaitement prévisible ; c’est même l’un des ‘‘devoirs’’ de base de l’éditeur que de le prévoir, de la façon la plus rigoureuse qui soit ; on apprend cela en BTS édition, c’est la tarte à la crème de l’exercice de base, cela se nomme le calibrage ; si on ne sait pas (ou ne veut pas) faire, il faut faire chauffeur routier ou biologiste au CNRS ; ce genre de déconvenue, quand elle est le fait de l’éditeur, si l’éditeur est un éditeur professionnel, est rarissime, pour ne pas dire extravagante ; (en revanche, qu’un auteur ou un directeur de volume chargé de rassembler les contributions de plusieurs auteurs apporte à l’éditeur un volume de texte du double, du triple, du quintuple du volume convenu est d’une grande banalité – mais ici, ce n’est pas le cas, semble-t-il : Juan a mené son affaire avec un rigorisme dont j’ai tous les moyens de mesurer la rareté, je vous assure ! (C’est moi qui souligne.) ; la formule que Juan propose, dans un premier temps (l’autodétermination, pour utiliser un vocabulaire gaullien), me semble adroite ; elle lui évite de faire frontalement le sale boulot, si tant est d’ailleurs qu’il soit si sale que cela… car… : par retour, dans les cinq minutes, je me suis porté candidat pour l’édition en ligne, à la condition stricte, tyrannique, expresse, que ce soit sur SON site et non sur celui de Joseph Vebret, pour qui je n’ai jamais éprouvé la moindre empathie (sa façon de prendre la pose de l’écrivain-éditeur est insupportable… n’est pas Gide qui veut ! Et il a proféré quelques énormités, sur Quignard notamment, qui le classent à mes yeux ; car (pour reprendre le fil), je suis pour ma part convaincu que mon texte sera dix fois plus diffusé (et sans doute lu) en étant publié dans La Zone que dans un magazine (avez-vous vu passer la bordée de critiques, souvent terribles, que Vebret a essuyée avec sa revue sur le cinéma ?) ; mon éditeur (editor) est Juan Asensio, qu’il soit aussi, pour le même texte, mon publisher lève, pour ma part, les réserves assez lourdes que je gardais pour moi concernant ‘‘l’éditeur’’, dont nous vérifions donc l’inexistence ou à peu près… Ai-je un peu contribué à éclairer vos questions fort légitimes, ou ai-je épaissi le doute et la perplexité ? C’est terrible comme le travail éditorial, qui est chose techniquement assez simple (l’art d’éditeur est un étrange composé de technique et d’art de vivre, mais pour la partie technique, je vous assure que ce n’est qu’une affaire de tête bien faite !), comme notre métier, donc, continue à bénéficier d’une exorbitante franchise qui n’est fondée que sur l’ignorance entretenue du lecteur (c’est une évidence) mais aussi des auteurs ! Quand je m’apprêtais à faire affaire avec un nouvel auteur, chez Privat, je commençais par prendre le temps de lui expliquer mon métier : ce que j’allais faire, ne pas faire, ce qu’il pourrait attendre voire exiger de moi, ce qu’il ne pourrait en aucun cas me reprocher de n’avoir pas fait. Autre chose : ne vous précipitez surtout pas pour répondre, si vous ne tranchez pas tout de suite. Vous pouvez simplement écrire demain à Juan que vous lui faites confiance, qu’il vous propose, lui, la solution à laquelle il songe pour vous. Ne doutez pas qu’il va y avoir de la foire d’empoigne, de la part de ceux, notamment, qui n’ont pas eu l’occasion de mesurer l’efficacité d’Internet et pour qui une publication traditionnelle reste synonyme de prestige (ce qui l’est à mes yeux, par principe mais aussi sous bénéfice d’inventaire). N’hésitez pas à me poser d’autres questions. Je vous remercie de la confiance que vous me témoignez en m’exposant vos interrogations. Que cette affaire ne vous pourrisse pas la nuit. Bien fidèlement à vous. Dominique Autié. » Si quelqu’un a donc manqué de professionnalisme, ce n’est apparemment pas Juan Asensio, du moins selon Dominique Autié, qui en avait beaucoup, lui, entre autres qualités. Je m’étais d’ailleurs empressé de suivre le conseil qu’il m’avait (tacitement) donné de me proposer pour être publié sur Internet plutôt que dans la revue. Car Dominique Autié était à mes yeux un exemple à suivre, qui me manque beaucoup aujourd’hui. Je pense sincèrement que ma vie aurait pris un autre tour, depuis un an, s’il n’était pas mort : parce que j’aurais eu honte de me montrer à Dominique Autié tel que je me montre dans ce journal, je me serais très probablement interdit de vivre certaines choses. J’aurais eu peur de le décevoir ou de me montrer indigne de l’amitié qu’il me témoignait.
01:11 Publié dans 2009, Dominique Autié, Journal, Juan Asensio | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : dominique autié, juan asensio, valérie scigala, joseph vebret
29/05/2009
Jeudi 28 mai 2009
Je me demande si le texte qui suit la photo prise par Dominique Autié que Juan Asensio a publiée sur son blogue s’y trouvait déjà hier. Sur la page principale, il n’y a que la photo, suivie d’un lien menant au texte proprement dit. Mais je ne me rappelle pas avoir remarqué ce lien, hier après-midi, ce qui d’ailleurs ne signifie pas qu’il ne s’y trouvait pas. Peut-être le texte n’a-t-il été ajouté que dans un second temps, après que Juan Asensio eut donc remarqué que pas un, sauf lui, évidemment, n’avait eu de pensée pour Dominique Autié : pas un des blogueurs que ce dernier avait liés sur son blogue. Mais c’est faux. Il y a des semaines que je pensais à l’anniversaire de sa mort, que je me demandais bien comment évoquer. Je ne l’ai fait qu’en une phrase, certes lapidaire, mais qu’on ne peut donc pas me reprocher de ne pas avoir écrite. (Il est vrai qu’à strictement parler, je ne l’ai écrite, cette phrase, que le lendemain de la date anniversaire de la mort de Dominique Autié, mes journées, décalées, se prolongeant généralement jusque vers trois ou quatre heures du matin : c’est la nuit que je me mets à ce journal, après avoir vécu, ou tenté de vivre, ce qui me prend peut-être plus de temps qu’il faudrait mais à quoi je réussis chaque jour un peu mieux.) Au contraire, ce que je commence à me reprocher, moi, c’est justement de l’avoir écrite, cette phrase, tant elle me paraît déplacée, ainsi tournée, seule et froide, précédant la suite de ma prose habituelle et bavarde. Je ne voulais pas laisser passer cette date anniversaire sans écrire au moins un mot l’évoquant. Mais c’est évidemment un texte entier que j’aurais dû publier. En réalité, ce texte, j’ai commencé à l’écrire depuis longtemps. Oui, mais voilà… Pour tout dire, j’avais commencé à l’écrire avant la mort de Dominique Autié : il devait être consacré à mon Tireur d’épine et j’avais espéré le faire publier sur son blogue, comme une suite à mes Tu puer aeternus et Hic est locus patriae. Puis Dominique Autié est mort. J’ai continué à penser à ce texte, dont la nature a alors un peu changé dans mon esprit pour devenir un hommage au disparu. Mais je ne sais pourquoi je ne suis toujours pas parvenu à écrire vraiment ce texte. Peut-être est-ce parce que je l’ai commencé avant la mort de Dominique Autié, et dans le but de le faire publier par lui, chez lui, ce qui ne sera plus possible. Je l’avais conçu dans la perspective d’un plaisir partagé avec lui, comme pour les deux textes précédents. Mais après sa mort, l’idée de ce texte, même devenu un hommage à Dominique Autié, doit avoir pour moi quelque chose de déplacé. L’écrire, car je n’ai pas renoncé à le faire, ce sera un peu comme de me rendre à une fête où j’aurais prévu d’aller avec un être cher qui serait finalement dans l’incapacité de venir : dans ces cas-là, on ne peut s’empêcher de se sentir coupable de s’y rendre quand même, seul. C’est aussi faute de temps, je ne vais pas le cacher, que je n’ai pas encore écrit ce texte, et ce fait-là est loin de m’honorer, car j’aurais sans doute pu, j’aurais dû prendre le temps qu’il y fallait. Mais ce n’est probablement pas un hasard si Dominique Autié est mort au moment où je me suis mis à vivre. (J’avais l’intention, hier, de ‘‘m’arrêter de vivre’’, je veux dire l’intention d’arrêter le cours de ma vie pour une journée, le temps de cet anniversaire, pour me consacrer uniquement au souvenir de Dominique Autié. Mais l’appel de la vie, auquel je prends goût, a été le plus fort et mon désir d’aller au concert avec Osman, le soir, était trop grand. J’ai tout de même pris le temps d’écouter encore une fois l’enregistrement de la Présentation à Gargas de l’Homme-aux-liens et l’Ave Maria de Caccini, ce chant insoutenable, dit Dominique Autié de sa voix souveraine, dans le finale de son Récitatif à voix alternée, comme il l’appelle, dont nous sommes toujours, quatre siècles plus tard, les débiteurs et pour lequel Caccini aurait, autant que Bruno, mérité le bûcher.) Ce que je veux dire, par cette absence de hasard, c’est que la mort de Dominique Autié, et même l’annonce de sa maladie, qui m’ont beaucoup plus affecté que j’aurais cru, sont l’une des deux circonstances qui m’ont décidé à faire en sorte de vivre davantage. (Chaque jour m’apprend un peu plus que vivre, c’est perdre son temps.) Evidemment, pour l’instant, vivre davantage, pour moi, cela revient à faire des choses que, parfois, la morale réprouve. Je suis souvent tenté d’évoquer Dominique Autié, dans les pages de ce journal. Je me demande comment il me jugerait (mal sans doute (mais peut-être pas pour les raisons que je crois ni que mes lecteurs imaginent)). C’est pourquoi, la plupart du temps, je m’interdis de citer son nom : pour ne pas, en quelque sorte, salir sa mémoire de mes diverses élucubrations (n’entrons pas dans les détails, pour une fois). Pour le dire autrement, je crois que Dominique Autié était un homme d’une grande rigueur morale, et je ne suis pas tout à faire sûr que ce soit aussi mon cas… Je me fais souvent la réflexion, peut-être d’ailleurs à tort, que ma vie aurait pris un tout autre cours, si Dominique Autié était toujours de ce monde. Parce que je n’aurais pas aimé, par exemple, qu’il me voie me comporter comme j’ai fait avec le grotesque Monsieur Véto, c’est-à-dire si mal, il me faut bien le reconnaître, même si ma victime l’avait bien cherché, je ne me serais probablement jamais mis dans la situation de me faire convoquer par la police pour m’expliquer sur les injures à caractère homophobe (un comble, quand on connaît mes penchants !) dont je me suis rendu coupable ou sur cette prétendue apologie de la prostitution que j’aurais faite. Plus que le Dominique Autié blogueur, éditeur, écrivain, c’est le Dominique Autié lecteur de mon propre blogue qui me manque : il avait pris dans mon estime la place d’un père que je n’aurais pas voulu décevoir. Ses yeux me manquent, et la voix souveraine de sa Présentation à Gargas de l’Homme-aux-liens, dont voici les derniers mots, avant que ne commence l’Ave Maria de Caccini : « Jusque dans la solitude des écrans de nos ordinateurs, c’est à ce chant, parce qu’il cesse de se confondre à la rumeur, au bruit de fond que fait l’homme sur la planète, serait-ce pour prier, c’est à ces mains, parce qu’elles sont déjà singulières, que chacun de nous peut délier pour lui-même les liens qui le lient. Nous, hommes liés de 2006, aux yeux de cristaux liquides, éclairons, ce soir, la grande paroi des mains, d’un brandon de ciel embrasé au-dessus du bûcher de Bruno. Debout, face aux mains singulières de l’homme souverain. Pour saluer, qui sait encore, bénir, le geste de Gargas, l’Homme-aux-liens, l’halluciné de l’écran muet, se relève, se décourbe. Dans la nuit redoublée du temps, l’étincelle de sa voix allume l’immense brasier du Verbe. »
03:59 Publié dans 2009, Dominique Autié, Journal, Juan Asensio, Monsieur Véto, Osman | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note