26/05/2009
Lundi 25 mai 2009
J’ai sans doute trop tardé à rendre compte de ma quatorzième séance chez Tirésias, qui a eu lieu mardi dernier. Ce sera demain la quinzième, déjà. Ce n’est pas la première fois que je tarde à consigner dans ce journal ce qui se dit lors de mes séances sur le divan. Au début, si je remettais toujours au lendemain ce petit devoir que je me suis fixé de tenir à jour la chronique de mon analyse, c’est parce qu’il m’était pénible de faire une seconde fois ces sortes d’aveux qui touchent souvent à des choses qui me sont très personnelles. Il est parfois plus difficile de soutenir le propre regard qu’on a sur soi que celui qu’y porte autrui. J’ai souvent le même déplaisir (mais il y a dans ce déplaisir un plaisir ambigu) à écrire ces rapports sur mon analyse qu’à scruter dans le miroir l’apparition de nouvelles rides sur mon visage, au coin de mes yeux, encore si imperceptibles que je ne sais jamais si elles viennent tout juste de s’ajouter aux autres ou si elles étaient là depuis longtemps déjà. Je ressens, avant de me mettre à cet ordinateur pour faire la relation de la dernière séance chez mon analyste, la même angoisse, mais le mot est sans doute trop fort, disons la même inquiétude qu’avant de vérifier que n’ont pas poussé pendant la nuit d’autres de ces taches qui m’étaient venues juste après avoir failli baiser avec Phédon, qui est noir, et qui m’avait littéralement donné la nausée (je n’en reviens pas moi-même d’être ainsi fait (ou contrefait) qu’il me faille écrire de telles choses sur mes relations avec des Noirs !). C’est aussi ce genre d’inquiétude que j’ai avant de me peser et que je sais, pour avoir trop bu ou trop mangé dans la semaine, que le cadran de la balance indiquera un kilo de trop. Un kilo, sur un total de cinquante-six, ce n’est presque rien, bien sûr, et la silhouette ne s’en trouve pas changée du tout. Pourtant, ce petit rien, ce seul kilo devient obsédant, tellement qu’à lui seul, il semble peser plus lourd que les cinquante-cinq autres ! On n’est pas loin de ne plus songer qu’à ce kilo, qui est le signe écrit, la preuve qu’on a changé, qu’on a grossi, et que le risque est donc là, kilos après kilos, de devenir obèse. L’indication d’un simple kilo en trop fait prendre conscience de quelque chose qu’on ne voyait pas ni ne ressentait. Il n’y a donc pas de raison, après cette prise de conscience, de le voir davantage, ce kilo supplémentaire qui ne change rien à la silhouette. Et pourtant, on ne peut plus s’empêcher de le garder à l’esprit, il devient une gêne, petite mais constante. Ce dont je suis censé prendre conscience grâce aux libres associations que je fais au cours de mon analyse a de semblables conséquences. Je découvre des choses qui étaient invisibles, auxquelles j’ai du mal à croire moi-même et que je ne parviens pas à ressentir, à éprouver (même si je dois bien admettre que c’est à cause d’elles, précisément, que mes sentiments sont tels qu’ils sont). La découverte de ces choses ne me semble donc changer absolument rien en moi. Pour reprendre l’image de la pesée, ma silhouette est inchangée : mon caractère, mes qualités, mes défauts, ma pente, ont l’air d’être rigoureusement les mêmes. Et pourtant, Cyrille, l’ami de ma sœur, et certains lecteurs de ce blogue me disent qu’à leurs yeux, j’ai déjà changé, en deux ou trois mois d’analyse seulement. Et de fait, j’ai moi-même constaté en moi une espèce de meilleure humeur générale, mais sans parvenir à lier résolument cette amélioration à mon analyse. Je l’y lie parce que j’ai commencé cette analyse précisément dans le but d’aller mieux, mais, à strictement parler, je n’arrive pas à faire le lien, justement. Je ne vois pas plus de rapport entre mon amélioration et mon analyse que, par exemple, entre les marées et la lune. L’influence de mon analyse sur mon humeur m’est aussi imperceptible que l’attraction de la lune sur les océans. Je sais qu’elles existent, mais il m’est impossible de les éprouver. C’est comme si la prise de conscience, qui me semble d’ailleurs souvent toute relative, avait pour conséquence des changements inconscients à leur tour ! Il se passe quelque chose qui échappe à mon contrôle, alors même que c’est pour garder ou reprendre le contrôle de ma vie que j’ai décidé de faire cette psychanalyse ! Les relations dans ce journal de mes séances chez Tirésias sont comme le kilo de trop qui s’affiche sur le cadran de la balance. Il y a une part de moi qui me dit qu’il serait bien plus simple de ne pas me peser. Sans pesée, je n’aurais pas connaissance de ce kilo supplémentaire, qui n’existe pas vraiment, puisqu’il ne change rien à la vision que j’ai de ma silhouette, mais qui est pourtant d’un poids infiniment supérieur aux cinquante-cinq autres kilos, puisqu’il est le signe inquiétant que je change sans le voir, sans l’éprouver, et presque sans le savoir, n’était l’indication de la balance. Savoir, ou avoir conscience, c’est ici bien différent d’avoir le sentiment, ou d’avoir l’impression, la sensation. La balance m’indique que je change malgré moi, ou plutôt, sans moi, en mon absence ! Sentiment fort désagréable qui m’a donc fait souvent, disais-je, remettre au dernier moment la rédaction du compte rendu des séances chez Tirésias. Mais depuis quelques semaines, il me semble qu’il y a une autre raison à ces ajournements. Lors des deux ou trois dernières séances, j’ai l’impression de n’avoir dit que des choses dépourvues du moindre intérêt, même pour moi ! C’est plutôt parce que je trouve désormais la relation de ces séances d’un grand ennui que je répugne tant à la faire ! Que j’en sois pour l’instant à trouver tout cela sans intérêt ne signifie pas que Tirésias ne parvienne pas à me faire dire, comme lors de cette quatorzième séance, des choses qui me sont très pénibles. Mais preuve qu’il ne se passe décidément rien de nouveau, en ce moment, dans cette analyse : ces choses si pénibles, cette fois, il ne me les a pas fait dire, à strictement parler, mais répéter. Je les lui avais déjà dites lors de la énième séance ! Mais, je m’en avise à présent : non, c’est lui, cette fois, qui a formulé les choses à ma place, plutôt que vraiment moi : je me suis contenté d’acquiescer, furieux d’avoir à revenir sur des choses que j’avais dites dès le début de cette analyse, précisément pour ne plus avoir à les dire. Tout cela (je n’en dirai pas plus) est pour moi tellement indicible qu’il y a des mots que je ne peux absolument pas prononcer, même pour dire des choses tout autres ! Je me demande d’ailleurs si je les avais vraiment prononcés devant Tirésias, ces mots, je ne sais plus lors de quelle séance, l’une des premières, comme j’ai dit. Sans doute m’étais-je perdu dans d’interminables circonvolutions et c’est plus vraisemblablement Tirésias qui avait reformulé tout cela en une phrase, probablement assez courte, d’ailleurs. Ce sentiment que j’ai de m’ennuyer lors de ces dernières séances est peut-être la conséquence d’un sursaut du refoulement. J’imagine que c’est pour combattre ce refoulement que Tirésias m’a forcé à revenir sur des choses dont je ne veux pas parler. J’avais d’ailleurs prévu, pour cette séance, de parler de tout autre chose, de choses sans grand intérêt, donc. Voici ce que j’ai eu le temps de dire d’inintéressant, tout de même, avant que la séance n’échappe complètement à mon contrôle : Sophronie, une amie du lycée, a retrouvé ma trace, grâce à un site d’anciens élèves, sur Internet. Elle m’a dit, dans son courriel, qu’elle avait voulu reprendre contact avec moi après avoir retrouvé dans sa chambre de jeune fille les nombreuses lettres que je lui avais écrites. Il y a des pans entiers de ma vie que j’ai totalement oubliés. Je ne me souvenais plus du toute de cette correspondance. Ce n’est pas seulement le contenu de cette correspondance, que j’avais oublié, mais l’existence même d’une correspondance échangée avec elle. Depuis cette quatorzième séance, j’ai revu Sophronie, qui m’a prêté ces lettres, que je n’ai d’ailleurs pas encore pris le temps de lire (encore un ajournement qui, probablement, n’est pas sans rapport avec le refoulement), mais dont j’ai bien reconnu le papier ! La meilleure amie de Sophronie n’est autre qu’Hermione, l’une de mes petites amoureuses de l’école primaire, celle qui, sans doute, succéda immédiatement à « Florence, ma seconde ». Je me rappelais que nous avions été camarades de classe, Hermione et moi, mais j’avais complètement oublié que nous avions également pris des cours de piano ensemble. Sophronie m’a dit qu’Hermione se souvenait de moi comme d’un enfant qui inventait des contes de fées à faire pâlir de jalousie les Perrault et autres Andersen ! Lorsque j’étais en terminale, un certain Cléocrite, qui avait la passion du théâtre, était tombé amoureux de moi. Il m’avait écrit une lettre, lui aussi, dans laquelle il me déclarait sa flamme, mais comme il ne connaissait pas mon adresse, il avait demandé à la conseillère principale d’éducation de me la transmettre ! J’ai perdu cette lettre, comme d’ailleurs celles de Sophronie. Le pauvre Cléocrite ne pouvait pas tenter de m’aborder à plus mauvais moment ! L’année de terminale fut pour moi l’une des pires de ma vie, durant laquelle ma phobie sociale a atteint l’un de ses paroxysmes. Je n’ai donc jamais répondu à Cléocrite, mais ai beaucoup souffert d’avoir à passer tous les jours, pour me rendre aux cours de philosophie, non seulement devant lui, mais encore devant tous ses camarades de classes, à qui il ne faisait pas mystère de son homosexualité ni des vues qu’il avait sur moi. Je ne pouvais m’empêcher de penser que tout ce petit monde me dévisageait pendant toute ma traversée du couloir, fort long, qu’il me fallait emprunter pour me rendre en classe de philosophie qui, bien sûr, se trouvait tout au bout. Ce n’est pas parce que j’avais honte d’être homosexuel, comme me l’a demandé Tirésias, que j’avais peur d’aborder Cléocrite ou de me laisser aborder par lui (pas consciemment du moins ; quant à savoir ce qui se passait alors dans mon inconscient ! Mystère !) ; c’est parce que je ne supportais pas d’être regardé et que, bien sûr, un abordage n’aurait pas manqué de jeter sur moi tous les yeux, ne serait-ce que ceux des camarades de Cléocrite, dont il me semblait déjà surprendre constamment des regards réprobateurs (à eux inspirés, selon mon délire du moment, soit par ma pédérastie manifeste (car je n’étais pas bien viril à l’époque, ce qui suffit généralement à faire un pédé, au moins de réputation), soit par mon indifférence, qui causait beaucoup de peine au garçon qui s’était épris de moi, et qui était fort aimé dans sa classe). C’était déjà bien assez pénible, pour moi, de devoir subir les regards implorants de Cléocrite, qui semblait vouloir me dire en pensée : « Regarde-moi, Olivier ! Je suis le garçon qui t’a écrit cette lettre d’amour ! Tu me dois bien donner cet amour en retour, puisque tu es manifestement pédé, toi aussi ! ». Et la pensée m’était insupportable de la vraisemblable nouveauté des regards qu’en cas d’abordage, tous les autres auraient portés sur moi et que j’imaginais devoir se dire : « Ah ! Quand même ! Il se décide enfin à répondre à notre Cléocrite, ce petit pédé qui regarde tout le monde de haut ! » Car à cette époque, je n’avais pas le courage ni la force de regarder les gens dans les yeux : aussi les regardais-je généralement au-dessus de la tête, s’ils venaient me parler, faiblesse qu’on prenait généralement pour de la superbe, ce qui, d’ailleurs n’a jamais vraiment changé depuis lors ! J’étais complètement aliéné ! J’étais l’esclave du regard insensé que je portais sur les regards qu’il arrivait inévitablement qu’on portât sur moi ! Je vivais un cauchemar éveillé. J’étais en enfer et, donc, assez peu disposé à l’amour. C’est pourtant sans doute ce qui aurait pu me sauver. Quand je repense à Cléocrite, je ne puis m’empêcher de croire que tout aurait été différent, si je l’avais laissé entrer dans ma vie et m’aimer. J’aurais trouvé en lui un soutien dans cette épreuve qu’étaient pour moi tous ces regards insoutenables, ces averses d’yeux dont je me sentais littéralement lapidé ; car, paradoxalement, c’est d’un regard qu’on a besoin, dans ces sortes de phobies, pour se protéger des regards. Grâce à l’aide de Cléocrite, j’aurais sans doute abordé différemment la vie ; j’aurais probablement vécu autrement : j’aurais vécu, tout simplement, ce qui, pour l’instant, n’a jamais été vraiment le cas. Parfois je cherche la trace de Cléocrite en tapant son nom dans Google. C’est ainsi que j’ai appris qu’il était devenu comédien et metteur en scène. Sans doute est-il heureux, ce qui, peut-être, n’aurait pas été possible, s’il était tombé dans ma vie. C’est quand j’ai dit que l’année de terminale avait été pour moi l’une des pires de ma vie que Tirésias a pris le contrôle de la séance pour me faire parler de ce que je ne peux pas dire. « Pourquoi ? », m’a-t-il demandé, et de fil en aiguille… J’avais tout de même eu le temps de lui dire qu’il m’était également resté de cette terrible époque de paralysie un grand respect, une grande crainte de l’autorité. Quand j’étais enfant, ma mère, cette usurpatrice de l’autorité de mon père, me façonnait de ses paroles de femme, comme le Verbe qu’il y avait au commencement, comme Dieu créant le monde en le disant. Il avait fallu, par exemple, lorsque j’avais une dizaine d’années et qu’elle venait de me faire changer de coiffure, qu’elle me dise qu’elle préférait que les cheveux sur mes tempes tiennent derrière mes oreilles, pour que je fusse pris d’une espèce de TOC, qui me faisait passer constamment mes mains dans les cheveux, pour les passer derrière les oreilles, comme le voulait ma mère. C’est probablement à cause de ce geste éminemment viril que les autres enfants de l’école se sont mis à me traiter de tapette ! Merci maman ! Tirésias m’a dit que j’étais donc, encore aujourd’hui, complètement à la merci de la volonté d’autrui, comme, par exemple, lors de mon récent enlèvement des Sabines pendant Phédon ! Il m’a dit la même chose qu’Ascylte à propos de Camille : « Vous ne savez pas dire non ! ». Cette vérité surprendra mes lecteurs qui, à force de lire ce journal, où je suis le seul maître, doivent me prêter beaucoup de volonté. Et pourtant, il n’y a pas si longtemps encore, lorsque je recherchais des plans et que je tombais sur quelqu’un qui n’était pas à mon goût, que je trouvais trop vieux, trop gros, trop sale, que sais-je encore, je n’osais pas le renvoyer ou m’en aller sans avoir baisé avec lui : j’avais peur de me comporter mal en coupant court, de ne pas faire ce qu’il fallait ! En réalité, j’étais complètement soumis à la volonté d’autrui. Par exemple, lorsque j’étais encore étudiant à Bordeaux, j’ai baisé une fois avec un garçon qui était beau, mais qui vivait manifestement dans la rue et puait comme clochard. J’avais l’estomac tellement retourné que j’ai failli lui vomir dessus. Et je m’étouffais à moitié, parce que l’odeur de ses pieds était tellement épouvantable que je devais m’interdire de respirer par le nez pendant que je lui suçais la queue ! J’aurais pu lui demander d’aller se doucher, m’objectera-t-on… Mais non ! Je ne le pouvais pas, parce que ç’aurait été manquer de savoir vivre ! J’ai écrit que j’étais complètement soumis à la volonté d’autrui. Mais ce n’est pas tout à fait cela. Il serait plus juste de dire qu’il y a des volontés auxquelles je me soumets entièrement. Car c’est sans doute à l’époque où je me forçais à baiser avec ce puant SDF que je faisais, de la Poupotte, ou la Glotte, comme je l’avais appelée, ma tête de Turc, tout à fait volontairement, et précisément parce que je la trouvais malodorante et sale. C’est elle, l’héroïne du « grossier méchant conte » que j’avais imaginé pour l’anniversaire de mon amie Laurence. J’inventais souvent des phrases dont la Poupotte était le sujet et qui faisaient beaucoup rire Myriam et Laurence, qui en inventaient d’ailleurs elles aussi : « Glotte en bas-résilles : rôti prêt à cuir ! », « Savez-vous pourquoi Glotte à les yeux qui brillent ? Parce qu’elle est si grosse que son godemiché, c’est le Phare des Baleines ! », « Quand la Glotte a ses règles, ce n’est pas des tampons qu’il lui faut acheter, mais des rouleaux de Sopalin ! ». Car je disais les noms des marques, dans mes beaux discours d’alors. C’est dire si j’étais tombé bas. Finalement, l’ordurière inspiration qui me faisait m’en prendre à la Glotte n’était pas bien différente de celle qui m’a fait imaginer les injures adressées à Monsieur Véto. Peut-être cette veine-là de mon inspiration est-elle un symptôme, elle aussi. Sans doute d’ailleurs ne faut-il pas être un bien fin psychologue pour comprendre que, probablement, la facilité avec laquelle j’injurie les Glotte et les Messieurs Véto et celle avec laquelle je subis l’injure de certains hommes sont les deux extrémités d’un même nœud que je suis apparemment encore bien loin d’avoir défait.
04:40 Publié dans 2009, Ascylte, Camille, Cléocrite, Cyrille, Florence P***, Hermione, Journal, La Glotte, Laurence, Ma mère, Ma soeur, Mon père, Monsieur Véto, Myriam, Phédon, Sophronie, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
03/04/2009
Jeudi 2 avril 2009
Huitième séance avec Tirésias aujourd’hui. Mais je me rends compte que je n’avais pas encore rapporté ce que j’avais dit lors de la septième séance. Je recopie donc ici ce que j’écrivais dans mon autre journal, celui de mon analyse, le jeudi 26 mars dernier : Suis revenu sur les deux traits physiques qui ont rendu Camille si attirant pour moi. Premièrement, sa rousseur, qui est un élément féminin, si vraiment c’est à Anja ou à Sandrine F*** qu’elle renvoie. Peut-être suis-je une espèce d’hétérosexuel refoulé. Je n’ai jamais eu de dégoût sexuel pour les filles, comme il paraît qu’il arrive à certains homosexuels. D’ailleurs, j’ai été l’amant d’Anne D*** pendant trois années. (Le prénom d’Anne était-il un vestige de celui d’Anja ?) Ce qui me sépare des filles, c’est plutôt la peur que j’ai de leur inspirer moi du dégoût, à cause de ma mère, qui m’a toujours fait ressentir personnellement celui qu’elle avait pour les hommes. J’ai raconté à Tirésias la soirée du samedi 28 février, avec Tityre et Lydie, durant laquelle je m’étais fait draguer par cette dernière, qui avait très ostensiblement envie que je la baise. Elle ne cessait de me passer la main dans les cheveux, comme aurait fait une mère, et c’est sans doute parce que cette mère, qui n’était certes pas la mienne, me faisait voir que, loin d’être dégoûtée, elle était au contraire très attirée par moi, que, pour une fois, je ne me suis pas senti trop mal parmi la foule au milieu de laquelle je ne puis, d’habitude, me défaire de l’espèce de raideur de tout mon corps, de tout mon être, qui me paralyse littéralement. Tirésias m’a demandé si j’avais ressenti de l’excitation sexuelle au moment où Lydie, qui avait voulu que je l’accompagne au petit coin, s’est mise à uriner devant moi. Non, ce n’a pas été le cas. Pendant l’enfance, j’étais attiré sexuellement (d’une sexualité d’enfant) par les filles dont je tombais déjà amoureux (Florence P***, par exemple, qui est évoquée dans la Ballade de mes petites amoureuses. Je m’aperçois, en relisant cette ballade, que la petite Virginie, « De toutes elles ma première/Aux tâches rousses infinies », avait donc déjà de la rousseur en elle). Mais j’étais également attiré par les garçons dès cette époque. En revanche, à partir de l’adolescence, je n’ai plus été attiré sexuellement par des filles dont je continuais pourtant à tomber amoureux (par exemple la belle Sabine au lycée, Valérie à la faculté) et d’ailleurs, je n’ai jamais été amoureux d’Anne D***, avec qui j’ai donc été capable de coucher pendant trois ans. Excepté pour cette dernière, que j’ai beaucoup méprisée, non pas intellectuellement, mais sentimentalement, et physiquement, j’avais pour ces filles une sorte d’amour courtois qui excluait toute relation charnelle. Il s’agissait pour moi de rendre comme un hommage à leur beauté, à leur pureté. Il n’était d’ailleurs pas rare que ces filles soient lesbiennes, comme l’était Valérie, et comme était réputée l’être Sandrine F***, dont il est vrai que je ne fus pas à proprement parler amoureux. Le fait qu’elles fussent lesbiennes réglait ainsi le problème des relations sexuelles avec elles : il n’en était tout simplement pas question. Pour décrire à Tirésias la beauté foudroyante de Sandrine F***, j’ai d’abord comparé celle-ci à une biche, puis, aussitôt après, à Artémis. Le fait même que je parle de beauté foudroyante n’est sans doute pas anodin. Cette beauté de déesse qui tue les hommes, c’est probablement ce que ma mère m’a fait comprendre qu’il m’était interdit de souiller, à force de me faire ressentir le dégoût qu’elle avait des hommes et de moi. Il ne m’était permis que de rendre hommage à cette beauté, par des regards (contrairement au pauvre Actéon qui en meurt), par des mots (des poèmes, souvent) ou des cadeaux, des offrandes, comme à la blonde Sabine. Mais quant à honorer physiquement ces filles, je n’y pensais même pas. L’autre trait qui m’a séduit en Camille, c’est sa faiblesse physique, sa maladie. Je me suis récemment aperçu de ce fait, que j’ai rapporté à Tirésias : toutes les fois que, à la télévision, j’entends qu’il y a ou apprends qu’il y aura une émission ou un reportage consacré à un adolescent ou à un jeune homme malade ou physiquement affaibli, je cesse toute activité ou prévois de me libérer pour pouvoir regarder l’émission ou le reportage. Si c’est à une fille que le reportage est consacré : ça ne m’intéresse plus du tout. Pourquoi, me demande Tirésias, la faiblesse, la fragilité du garçon revêt-elle une telle importance à mes yeux ? « Je ne sais pas du tout. – Mais si, vous savez. » Je n’ai d’abord pas su le formuler aussi nettement qu’à présent : mais c’est sans doute encore à cause de ma mère, qui m’a tout bonnement transmis son dégoût des hommes. Un garçon qui est physiquement faible, fragile ou malade, c’est un garçon qui n’est pas vraiment viril, même s’il le reste dans sa manière de se tenir, de parler, de se déplacer, etc. Sa virilité devient acceptable, selon les critères de ma mère et qui sont devenus les miens : elle est tempérée par sa faiblesse. C’est sans doute aussi pourquoi j’ai plutôt le goût des garçons grands et maigres, grands, parce qu’ils paraissent encore plus maigres : c’est-à-dire fragiles et, donc, d’une virilité incomplète, inachevée. Peut-être même recherché-je, dans les garçons, une part de féminin qu’il me soit permis d’honorer cette fois physiquement. Les garçons tels que je les aime, ce seraient des filles avec lesquelles il me serait permis de coucher. Je trouve cette idée profondément dérangeante. Mon amour des garçons a toujours été pour moi d’une telle évidence que je n’ai jamais douté jusqu’alors que je les aimais pour ce qu’ils étaient, c’est-à-dire précisément des garçons, dont je trouve que le nom est l’un des mots les plus beau de la langue française, qui sert à désigner cette race si particulière, rare parce que, éphémère, elle semble en perpétuelle voie de disparition, cette espèce de troisième sexe qui n’est certes pas les hommes, mais qui n’est évidemment pas pour autant les femmes, ni les filles ! Et pourtant, c’est ce que semble indiquer mon analyse, au stade où j’en suis : les garçons seraient des filles qui ne me sont pas défendues.
00:40 Publié dans 2009, Anja, Anne D***, Camille, Florence P***, Journal, Lydie, Ma mère, Sabine, Sandrine F***, Tirésias, Tityre, Valérie, Virginie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note