09/02/2009

Dimanche 8 février 2009

            Les yeux me brûlent. Il ne m’arrive que des malheurs, depuis quelque temps. Les enceintes dont je me servais pour écouter les mp3 de mon ordinateur portable semblent avoir rendu l’âme. Les nombreuses coupures d’électricité qui ont suivi la tempête ont complètement déréglé mon réfrigérateur, qui s’est transformé en congélateur. Je dois faire le contrôle technique de ma voiture avant la fin du mois, mais il faut d’abord que je change les plaquettes de frein et les miroirs des rétroviseurs. Parce que j’étais en retard pour le vernissage au Centre d’art contemporain, jeudi soir, dans ma précipitation, j’ai cassé le flacon de ce merveilleux parfum que m’avait offert ma sœur, qui m’allait si bien, mais qui est absolument au-dessus de mes moyens. Ma mère ne veut pas comprendre que je ne peux plus inviter à mon tour les membres de ma famille à dîner le dimanche soir, chez moi, parce que cela me revient trop cher. (C’est nouveau, depuis quelques mois : elle a décidé que nous devions nous inviter à tour de rôle.) Elle prétend que je ne suis pas obligé de faire un festin. Certes. Mais il ne restait, à la fin du mois de janvier, que 2,70 EUR sur celui de mes comptes en banque où sont versées mes rares entrées d’argent. Même la cuisine la plus simple coûterait plus de 2,70 EUR ! Mais elle ne comprend pas. D’ailleurs, elle n’a jamais rien compris. L’autre soir, il était prévu que je dîne chez elle, mais j’ai dû partir soudain, parce que j’avais envie de la tuer. Pas exactement de la tuer, mais de la battre si violemment qu’elle en serait sûrement morte. Depuis que je me suis lancé dans cette psychanalyse avec Tirésias, je me suis remis à éprouver de la haine pour ma mère. Ce ne peut pourtant pas être déjà un effet de l’analyse, qui vient à peine de commencer. Mais, pour l’instant, je ne puis m’empêcher de me rendre aux séances chez Tirésias en me disant (peut-être à tort) que, probablement, me soigner et guérir, c’est me soigner et guérir de ma mère. D’où mes accès de haine. Hier soir, au dîner chez Tityre, son amie Parthénie, dont je m’étais sans doute mal fait comprendre, m’a demandé depuis combien de temps ma mère était membre de l’association du Centre d’art contemporain. J’ai dû lui expliquer qu’Arthénice, la présidente de l’association, qui est une connaissance de ma mère depuis le lycée, ne cessait de me demander quand cette dernière finirait par se décider à devenir adhérente ; mais qu’elle ne le deviendrait sans doute jamais, parce qu’elle était une personne qui n’aimait pas la vie en société et que, n’étaient ses deux lesbiennes, elle ne fréquenterait sans doute personne. A quoi Parthénie a répondu que ma mère ne perdait pas grand-chose. Sans doute. Mais ce m’était pénible d’avoir à dire cela à Parthénie, parce que j’avais l’impression de me justifier, d’expliquer pourquoi, moi, j’étais comme je suis, c’est-à-dire comme ma mère. La grande phobique sociale de la famille, c’est elle. Elle nous a transmis ses névroses, à ma sœur et moi. Le pire est qu’elle s’en lave les mains. D’où mon fantasme de les lui voir tranchées. Il y avait la voix de la sagesse à la télévision, cet après-midi : le grand Robert Badinter, qui nous expliquait encore une fois que la peine de mort était une abomination, au cas où nous ne l’aurions pas compris, depuis le temps. Mais bien sûr qu’il y a des mères qui méritent la peine de mort ! Moi, je rêverais que le bourreau couche la mienne sur la bascule et la coupe en deux, encore vivante, blablabla, pour enfin ne plus jamais voir sa maudite tête de mère, sa tête de Méduse, de Clytemnestre de banlieue pavillonnaire. Je donnerais un dernier grand coup de pied dedans, comme dans le ballon que va chercher et me rapporte la chienne Pélagie, quand je joue avec elle. La tête volerait par-dessus la clôture et les chiens de la voisine se feraient une joie de la bouffer. Au lieu de quoi c’est moi qui devais faire la bouffe à ma mère, ce soir, pour moins de 2,70 EUR, donc ! Mais c’était la dernière fois. Enfin ! J’exagère. Tout n’est pas si noir. Sappho, sa chienne, a peut-être un cancer. On attend les résultats de la biopsie. Mais tout de même, c’est un peu dur de ne plus pouvoir me réchauffer à la rousseur de Camille, pour m’apaiser. Il y aura bientôt trois semaines que je ne l’ai pas vu. Polémon dit qu’il aide chez son père, où la tempête a fait beaucoup de dégâts. Il n’en partirait que pour se rendre à son travail. Mais c’est de Polémon que je le tiens. Camille n’a même pas pensé à me le dire lui-même, si seulement il se souvient que j’existe. Je tiens moins de place dans sa vie que les poulets qu’il va ramasser la nuit dans les fermes des Landes. J’ai dit qu’il avait hébergé Alcidor, l’amant de Flipote, pendant quelque temps. Ça ne le dérangeait pas de dormir dans le même lit que ce grand hétéro malpropre qui allait se coucher sans même se laver, encore tout couvert de fientes et de plumes. Lorsque c’était moi qui l’hébergeais, Camille préférait dormir dans le salon, sur le canapé, loin de moi, qui sens pourtant l’éclair au chocolat, aux dires de Tityre. Il aimait mieux baiser avec Ascylte, ce déjà vieil accroupi, avec Tityre, cette brute qui ne sent pas sa force, ou avec Polémon, qui est presque aussi gros que Damis et qui vient d’attraper la gale ! Mais moi ? Moi, je suis un garçon compliqué. « C’est un garçon compliqué », voilà ce qu’il avait dit à sa cousine, je crois, qui lui demandait, dans l’une de ses conversations sur MSN, dont j’ai pu lire la sauvegarde, pourquoi il n’était plus mon amant, alors que je l’hébergeais pourtant, au mois de septembre ou d’octobre 2008. Il semblait embarrassé, il ne savait trop quoi répondre. « Parce que c’est un garçon compliqué », avait-il finalement expliqué à sa cousine. Ça m’avait touché de trouver sous la plume de Camille cette expression qui veut tout et rien dire. Il me semble qu’en disant cela, il avait compris que ce n’était pas contre lui que j’étais comme j’étais. Il avait compris que mon intention n’était pas de le heurter, mais que je ne cessais de me heurter à moi, plus encore qu’à lui, sans le vouloir, sans pouvoir faire autrement. Camille est bête, mais il comprend les choses, parfois. Peut-être même a-t-il reconnu le gouffre dans lequel je m’efforce de ne pas tomber, aussi profond que le sien, par quoi nous nous ressemblons, lui et moi, je l’ai déjà dit. Mais contrairement à moi, Camille n’a pas le vertige. Il joue les funambules au-dessus de l’abîme. C’est en quoi nous sommes si différents. A lui la grâce, à moi la gravité. Pas étonnant qu’il m’ait fui. Je l’aurais fait tomber.

02:27 Publié dans 2009, Alcidor, Arthénice, Ascylte, Camille, Damis, Flipote, Journal, Ma mère, Ma soeur, Parthénie, Pélagie, Polémon, Sappho, Tirésias, Tityre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : robert badinter

22/01/2009

Mercredi 21 janvier 2009

            Je me sens abattu. Tout est rentré dans l’ordre depuis la grande catastrophe causée par Ascylte, qui est à présent si méprisé, si malmené par Camille, que je le plaindrais presque si je n’avais pas tant de haine pour lui. Bien sûr, il m’amuse beaucoup d’écouter Camille se jouer d’Ascylte au téléphone en inventant mille et une obligations, toutes plus fausses les unes que les autres, pour dissuader ce dernier de venir à Mont-de-Marsan. (Camille semble craindre une confrontation qu’il ne cesse de remettre à plus tard. Peut-être est-ce parce qu’il a beaucoup à se reprocher et qu’il s’est encore plus mal comporté avec Ascylte que je le soupçonnais. Pourtant, il ne se donne même plus la peine de donner l’apparence de la vérité à ses mensonges. Ascylte doit bien s’en rendre compte, ce qui ne fait sans doute qu’accroître ses griefs et rendra plus pénible la confrontation dont lui semble très désireux, si j’en juge par l’insistance avec laquelle il demande à Camille de pouvoir le revoir. Je soupçonne aussi Camille de vouloir presser encore un peu plus cet agrume à la fraîcheur plus que douteuse d’Ascylte, qui est déjà tout pelé, comme dit Flipote, au cas où il y resterait du jus. Quand celui-ci lui a demandé combien lui avait coûté sa nouvelle voiture, Camille a répondu 2500 EUR au lieu des 300 qu’il a vraiment payés. Je me suis dit qu’il espérait qu’Ascylte, pour lui plaire et le garder, voudrait finalement lui offrir cette voiture à ce prix-là et l’ai donc bien sûr encouragé à en tirer le plus d’argent possible, tant qu’il le pouvait encore. Après tout, il faut bien faire payer aux traîtres, d’une manière ou d’une autre.) Oui, je ris méchamment des méchancetés de Camille. J’aime passer du temps avec lui, j’aime dîner chez lui, j’aime le confit de canard de son père, dont nous nous sommes nourris ce soir, j’aime lui faire la vaisselle, pendant qu’il passe le balai et que le néanderthalien Alcidor, qui est toujours presque nu et que j’aime aussi, parce qu’il est dans l’intimité de Camille, est parti digérer sous les couvertures, dans le lit, comme une bête repue. Mais je ne puis m’empêcher d’être un peu abattu à cette pensée déplaisante : ce n’est donc que ça, mon bonheur ? Etait-ce bien d’avoir perdu si peu que ma douleur était si grande ? Mais non, c’était ma colère, qui était grande, la colère d’avoir été trahi par l’autre. Tirésias, le psychanalyste dont mon médecin m’avait donné l’adresse et que je voyais aujourd’hui pour la première fois, m’a demandé si j’étais amoureux de Camille. Non, je ne peux pas me dire amoureux de lui. J’ai déjà été amoureux, par le passé. Ce n’était pas cela. Camille est une amourette. Mais je l’ai déjà écrit dans ce journal : cette amourette, c’est tout l’amour dont je me sens capable désormais. Cette amourette, Camille, c’est toute ma vie. Toute ma vie est à l’échelle de cette amourette. D’ailleurs, Tirésias a eu ces mots : il a dit que je menais une vie réduite. Il a raison. (Mais, mais, mais : Camille n’est pas qu’une amourette. Cela aussi, je l’ai déjà dit dans ce journal : je ne l’aime pas seulement comme un amoureux, mais aussi comme un jeune frère et peut-être même comme un fils. Je l’aime d’une infinité de façons. C’est pourquoi je l’aime énormément.)

01:55 Publié dans 2009, Alcidor, Ascylte, Camille, Flipote, Journal, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note

17/01/2009

Samedi 17 janvier 2009

            Mon amie Myriam, qui lit ce blogue, m’écrivait tout à l’heure qu’elle n’aimait pas me voir évoluer dans un milieu aussi malsain que celui dont je parle depuis quelque temps dans ces pages. Pierre Driout lui-même faisait tout récemment ce commentaire : « J’abdique, écrivait-il, je suis comme un roi découronné devant l’art avec lequel Olivier nous retire tout espoir de nous élever en sa compagnie. O vous qui entrez dans son blog, quittez fierté, joie et espérance. Ici l’âme est désolée devant les sombres avenues de l’engeance humaine ! Rendez les armes, il n’y a que piperies sur Terre… Il nous reste à visiter le royaume des morts pour y retrouver nos frères défunts. » C’est que, suivant ma pente, je parle plus volontiers du mauvais que du bon. Mais tout n’est pas si mauvais dans ce qui m’arrive. Il y a aussi de bonnes choses, dont je pourrais aussi bien parler. C’est d’ailleurs à cause d’elles que je continue de fréquenter mon Camille. Que peut-il y avoir de meilleur au monde, par exemple, que de lui faire, comme hier soir, un massage avec le lait pour le corps à 100 EUR d’Ascylte qui est à la noix de coco et qu’il a fait venir de là-bas, comme dit Camille ? « De là-bas ? Comment ça ? D’où donc, exactement ? – Ah ça ! Je ne sais pas. De là-bas quoi… Il l’a commandé sur Internet. – Ah d’accord… » Quand tout le lait à pénétré dans la peau si pâle de Camille, il se met à rouler sous mes mains comme de petits lambeaux noirs d’une crasse dont tant de blancheur ne laissait pas soupçonner la présence. « Mais depuis quand ne t’es-tu pas lavé ? » Camille aime aussi se faire percer les boutons ‘‘quand ils sont murs’’, dit-il, et se faire enlever les points noirs qu’il a dans le dos. Parfois, après le pus, c’est du sang qui perle sous la pression de mes doigts. Polémon m’avait déjà parlé du plaisir que prenait Camille à se faire ainsi charcuter le dos. Il prétendait, avec un peu de dégoût dans la voix, que c’était à cause de sa mauvaise hygiène que Camille avait tant de comédons. C’est qu’il ne savait pas, « Muse, que cette crasse était tout le génie », « que c’était tout mon sacre » ! Il y a du bon dans Camille. Il est venu m’aider, cet après-midi, à scier de vieilles planches qu’il y avait chez ma mère et qui pourront servir de bois de chauffe. Il a commencé par me montrer comment on se servait d’une scie. « Regarde, m’expliquait-il, il faut laisser travailler la scie dans toute sa longueur et le bois se coupe presque tout seul. » Mais comme il sait que je suis un grand mou et que je n’ai pas oublié ce qu’il m’avait dit sur la force et les nerfs, lors de mon déménagement, c’est lui qui a fait presque tout le travail. Moi j’aidais à tenir en place la planche qu’il était en train de scier. Penchées l’une et l’autre sur elle, nos têtes se frôlaient sans cesse et quand, après un effort trop intense, son corps se relâchait un peu, Camille appuyait son front au mien, pour se reposer quelques secondes. (Le front, c’est un peu le genou de la tête, quand on est plus intime.) J’aime que Camille me téléphone, comme ce soir, alors qu’on était encore ensemble, deux heures plus tôt, à la recherche d’une voiture d’occasion dont il veut faire l’acquisition, pour me dire sa joie d’en avoir enfin trouvé une, grâce à l’un de ses amis, qui lui vend la sienne pour 300 EUR. « Je n’aurai même pas besoin de faire un emprunt. Elle a juste le contrôle technique à passer et si des réparations sont ordonnées, leur coût sera déduit des 300 EUR. » J’aime qu’il me dise que sa nouvelle voiture affiche 500000 km au compteur. Ça me paraît énorme, mais je ne connais rien aux voitures. Je ne suis pas bien sûr qu’il ait fait une bonne affaire. A moins qu’il n’ait mal lu le nombre en question. J’aime aussi cela, d’ailleurs : que Camille ne sache pas lire les grands nombres ! Pour lui, 15000, 50000, 150000 ou 500000, sont des nombres illisibles et qui se confondent dans son esprit. Je trouve cela charmant. J’aime encore les regards exaspérés qu’il me lance dans le dos d’Alcidor (l’amant de Flipote), qu’il héberge en ce moment et qui lui dévore tout ce qu’il y a de comestible dans ses placards. Je l’aime aussi pour les énormités qu’il peut dire : « Je croyais, m’avoua-t-il par exemple, cet après-midi, qu’Ascylte était un grand bourgeois » ! Ce sont exactement les mots qu’il  a prononcés ! (Je ne pense pas que Camille sache vraiment ce qu’ils signifient, parce que j’ai toujours dit qu’Ascylte avait l’air de ses origines, malgré les grands qu’il veut se donner : il a beau se parfumer, il empeste le caniveau !) « J’ai cru que c’était un grand bourgeois, disait-il donc, et puis j’ai vite compris, à force de le voir manger… » Et Camille d’imiter ce cochon d’Ascylte en train de mastiquer, avec force bruit, la bouche ouverte. « Et tu as vu comme il boit ? Le bruit qu’il fait aussi ? » S’il l’avait vu ! Ah ! S’il l’avait entendu ! J’aime rire avec Camille pour des bêtises et Ascylte nous fait beaucoup rire en ce moment. Il est devenu un véritable Aschenbach ! Il s’est fait couper les cheveux beaucoup plus courts et y met du gel, désormais ! Il avait confié à Camille vouloir se faire faire un piercing ou un tatouage. « Oh ! Oui, un tatouage ! Tu ne devrais pas le quitter tout de suite. Pousse-le d’abord à se faire tatouer quelque chose comme ‘‘Camille pour toujours’’ et ne le quitte qu’ensuite ! » C’est très bête, mais ça nous fait beaucoup rire.

22:13 Publié dans 2008, Alcidor, Ascylte, Camille, Flipote, Journal, Myriam, Pierre Driout | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note

15/01/2009

Mercredi 14 janvier 2009

            Il n’y en a pas un pour rattraper l’autre ! (Et je dois bien m’inclure, si je veux être honnête, dans ce lot de coquins et de crapules, même si j’en suis le plus candide, comme je disais récemment.) Je ne sais par où commencer. Je ne sais même pas s’il y a un quelconque intérêt à rapporter tout cela et risque fort d’en oublier beaucoup. Polémon me disait l’autre jour qu’il avait eu la visite d’un certain Philostrate, qui vit à Aire, comme lui. « Un Philostrate de vingt et un ans et qui vit à Aire, me suis-je dit, ce pourrait bien être celui avec qui je chatte depuis peu, et qui est d’Aire également. » Je me suis donc empressé d’aller demander à ce Philostrate s’il était bien celui dont m’avait parlé Polémon. C’était bien lui ! « Mais est-il vrai que vous êtes tombés passionnément amoureux l’un de l’autre et que vous avez échangé de fougueux baisers, comme Polémon le prétend ? – Quoi ? Il a dit ça ? Mais pas du tout. Nous ne nous sommes jamais embrassés et je lui ai d’ailleurs fait cette visite en toute amitié. » Quand j’ai demandé à Polémon pourquoi il m’avait fait ce mensonge, il m’a répondu que c’était pour ne pas me dire qu’il s’était remis avec Camille ! « Tu comprends, je me doutais que tu le prendrais mal. Mais c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour qu’il quitte Ascylte. » Comme si Camille avait besoin de personne pour quitter tout le monde ! Je préfère infiniment savoir Camille entre les bras de Polémon qu’entre ceux d’Ascylte. Mais il m’est pénible d’être pris pour un idiot par tous ces garçons. Polémon m’avait juré qu’il ne se remettrait plus jamais avec Camille, parce qu’il avait trop souffert à cause de lui. Bien sûr, je ne l’avais pas cru et le lui avais d’ailleurs fait remarquer : « Te remettre avec lui, peut-être pas, mais y remettre un petit coup pour tuer le temps, je suis sûr que tu le feras à la première occasion », ce dont il était convenu. Pourquoi donc m’avoir juré qu’il ne voulait pas se remettre avec lui, s’il ne le pensait pas ? Sans doute était-ce pour me mettre moi-même dans son lit, mais enfin, je n’avais pas besoin de ces sortes de promesses pour y entrer ! Lorsqu’il me disait que Camille avait quitté Ascylte et qu’il était déjà avec quelqu’un d’autre, c’était de lui-même que parlait Polémon. Et lorsque, je ne sais plus quel jour de la semaine dernière, Camille m’a dit qu’il ne pouvait pas venir me voir à telle heure, comme prévu, ce n’était pas parce qu’il avait été appelé pour son travail, mais parce qu’il était en sa compagnie. Le plus triste ou le plus amusant est que Polémon ne se rend pas compte que Camille n’est pas plus avec lui qu’il a jamais été avec Ascylte ou moi-même. Il n’est avec personne, ou avec tout le monde, si l’on préfère. Surtout, il ne cesse de mentir et s’emmêle dans ses mensonges. Par exemple, il m’avait dit que le nouvel amant de Flipote, la fille-mère, s’appelait Hermogène. En réalité, il s’appelle Alcidor. « Mais je croyais que l’amant de Flipote s’appelait Hermogène ! – Mais non, voyons, c’est Alcidor, son nom ! », m’a répondu Camille au téléphone, tout à l’heure, avec un aplomb incroyable, comme je l’appelais pour lui demander si je pouvais le retrouver chez lui. « Attends-moi à l’appartement, Alcidor t’ouvrira la porte, j’arrive le plus vite possible. » J’ai profité de ce que j’étais seul avec ce pauvre garçon, qui m’a accueilli presque nu, pour lui demander quel était son véritable nom : Alcidor, a-t-il reconnu, tout penaud, car Camille fait participer son entourage à tous ses mensonges. Encore cet après-midi, quand il fut enfin revenu dans son appartement, celui-ci s’est amusé à téléphoner à Ascylte, pour lui demander s’il avait des nouvelles de moi. Il voulait lui faire croire que lui n’en avait plus depuis longtemps. Flipote (qui nous avait rejoints tous les trois), Alcidor et moi, nous ne devions faire aucun bruit, parce que Camille, qui avait mis le haut-parleur de son téléphone, voulait faire croire au traitre qu’il était seul chez lui, pour mieux le faire parler. « Non, disait Ascylte, je n’ai pas de nouvelles de ce naze, etc. » Voilà comment Ascylte parle de moi ! (Alcidor et Flipote ne faisaient pas grand bruit, en effet : ils étaient en train de baiser aussi discrètement que possible dans le lit de Camille, non sans en avoir d’abord demandé la permission à Camille. « Moi, ça ne me dérange pas, avait-il répondu, c’est Olivier qui pourrait en être incommodé. – Ah mais pas du tout, faites donc comme chez vous ! » Que dire d’autre ? Ces créatures sont si bestiales ! Il fallait d’ailleurs voir la saleté de l’appartement de Camille. Je la lui ai fait remarquer et, comme si mon opinion avait pour lui quelque importance, il s’est mis à faire du rangement et à passer le balais, tandis que les deux parasites, qui sont sans doute ceux qui ont réellement sali l’endroit (car je n’ai pas souvenir que Camille était si salissant que cela lorsqu’il habitait chez moi) commençaient à se tripoter sous les couvertures.) Pendant une pause de leur conversation (car Ascylte, qui conduisait sa voiture, a dû poser son téléphone le temps de faire une manœuvre), Camille s’est moqué de lui devant nous : « Qu’il est bête, disait-il, il croit qu’on est encore ensemble… ». Camille voulait aussi savoir si, en son absence, l’abstinence n’était pas trop pénible à cet obsédé sexuel d’Ascylte, qui se croyait donc, ou plutôt affectait de se croire encore avec Camille. « Crois-tu vraiment qu’Ascylte ne va pas baiser à droite et à gauche en ton absence ? », ai-je ensuite demandé à Camille. « Oh ! Il ne m’a sûrement pas déjà remplacé, puisque j’ai toujours le double des clés de son appartement. S’il avait quelqu’un d’autre, il aurait voulu les reprendre. – Non, sans doute ne t’a-t-il pas encore remplacé, mais crois-moi, je le connais bien, et je suis sûr qu’il a déjà plus souvent baisé avec d’autres garçons qu’avec toi-même, depuis que vous vous êtes rencontrés ! » Je lui ai aussi rapporté ce qu’Ascylte raconte aux amis que nous avons en commun lui et moi. Christophe, le sidéen psychotique, m’a rapporté qu’Ascylte disait à qui voulait l’entendre que Camille lui avait volé 2000 EUR, ainsi qu’une espèce de lecteur MP3, ou quelque chose de ce genre. « Moi ? J’aurais volé 2000 EUR à Ascylte ? Et comment ça ? – Tu as dit toi-même, l’autre jour, que ce crétin t’avait donné le code de sa carte bancaire. – Oui, mais il l’a toujours avec lui… – Ce ne doit pas être bien difficile de la lui prendre sans qu’il s’en aperçoive. Mais tu sais, Camille, tu peux bien l’avoir volé, moi je m’en fiche complètement. Au contraire, je trouve qu’il l’a bien mérité. Et puis ça te ressemble bien, de voler les gens. Polémon m’avait déjà dit que tu étais un voleur et que tu avais volé ton propre père ! – Oui, mais c’était il y a longtemps ! Je ne sais pas ce que c’est que ces 2000 EUR. Peut-être que c’est le total de tout ce que je lui ai coûté, entre la bague, les bouquets, les vacances à la neige… » Camille ne voulait pas en démordre : il jurait n’avoir pas volé Ascylte. Je ne sais qui d’Ascylte ou de Camille dit la vérité. Et d’ailleurs, quelle importance ? Je sais bien, moi, qu’ils sont aussi perdus de vice l’un que l’autre, quoique différemment : l’un l’est comme en toute innocence, alors que le traître l’est par vice à proprement parler. Comme nous étions en train de parler de vol, et que Camille avait encore avec lui les clés de l’appartement de l’autre, il s’est mis à s’imaginer dépouillant vraiment ce pigeon d’Ascylte ! Je ne saurais dire s’il plaisantait ou s’il n’était pas un peu sérieux. Je crois surtout qu’il n’a aucun bon sens ni aucune morale. « Tu m’aiderais, Alcidor ! Il n’y aurait pas d’effraction, puisque j’ai les clés. Et puis le gardien de l’immeuble me connaît. – Mais justement, réfléchis, si le gardien te connaît et qu’il te voit, Ascylte saura que tu es le voleur ! Ne crois pas qu’il est aussi bête qu’il en a l’air. Tu sais qu’il serait prêt à tout pour se défendre. Méfie-toi de lui. Tu as bien vu qu’il a menacé de recourir aux pires mensonges pour se défendre de moi, quand j’ai menacé de le dénoncer à la justice, pour avoir violé le secret de l’instruction. – Oui, je sais, mais c’est parce qu’il avait peur. Tu lui as fait très peur, tu sais. » La pensée de la peur d’Ascylte m’est d’un très grand réconfort. Du coup, je n’ai pas résisté au plaisir de la raviver en lui envoyant des vœux pour la nouvelle année : « Mon cher Ascylte, / Ce n’est pas parce que tu essaies de te faire oublier de moi (comme en me bloquant sur MSN, par exemple), que je vais effectivement oublier de te souhaiter une bonne et heureuse année 2009. Je souhaite sincèrement que cette année ne soit pas la dernière à te voir exercer ce métier que tu aimes tant. J’espère de tout cœur que tu pourras encore trahir le secret de l’instruction aussi longtemps que tu le voudras et que des juges continueront à te donner de nombreuses missions d’expertise partout en France, pour que tu puisses encore te faire accompagner de ces jolis garçons que tu séduis à coups de voyages, de dîners et de chambres d’hôtel (sais-tu que tu es connu pour cela, dans le petit milieu de la justice ?). Puisse tout cela ne pas se terminer en 2009 ! / Ton ami, comme tu osais m’appeler encore tout récemment, / ‘‘ce naze’’, comme tu dis à notre jeune ami commun, / Olivier. » Je sais que le traitre m’a ‘‘bloqué’’ sur MSN, parce que, en me connectant sur le compte de Camille, dont je connais le code et où je vais régulièrement vérifier qui lui a écrit et qui se trouve parmi ses contacts, j’ai pu constater qu’Ascylte paraissait connecté quand, au même moment, mon propre compte m’indiquait qu’il était déconnecté. Preuve que je n’inventais rien, lorsque je parlais de la laideur d’Ascylte, l’autre jour : Camille a dit tout à l’heure qu’il avait l’air plus vieux que son père, qui n’a pourtant pas loin de vingt ans de plus ! « Il est tout ridé, tout chiffonné, tout pelé ! – C’est bien vrai qu’il est tout pelé », a confirmé Flipote. Je crois bien que je suis tombé sur un nid. J’ai passé presque ma vie entière à vaguer sur des chemins solitaires et suis finalement tombé sur un nid de guêpes. Ils sont tous aussi mauvais les uns que les autres.

00:41 Publié dans 2009, Alcidor, Ascylte, Camille, Flipote, Journal, Philostrate, Polémon | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note