29/06/2005
Doublet de mon journal - mardi 28 juin 2005
« Tu es vraiment l’être le plus méchant que j’ai rencontré. En permanence, tu fais montre de la pire des méchancetés : la méchanceté gratuite ! Celle qui n’est pas provoquée par la colère. Tu es incontestablement intelligent et tu as du charme. Mais tes yeux… Tes yeux trahissent ta méchanceté. Je l’ai senti à la première seconde. Un regard froid, qui jauge, juge, soupèse. Je pense que nous avons au moins un point commun : nous finirons tous les deux nos vies dans la solitude la plus absolue ! » Ce n’est pas toujours agréable de s’entendre dire ses quatre vérités. Je n’ai jamais douté que tout cela se terminerait dans la solitude. Seulement, il y a longtemps déjà que la solitude s’est installée. J’ai dépassé le début de la fin depuis belle lurette. C’est une fin qui n’en finit pas de durer, voilà tout. Une fin qui prend toute la vie. Aux yeux de ma chienne Pélagie, je ne suis pas si mauvais que cela, je le vois bien. Ma solitude est telle que les yeux de cette bête sont le miroir de mon âme. C’est une solitude fidèle et douce, pleine de grâce et de candeur. Mais il n’y a rien à faire, les gens n’aiment pas les caniches.
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24/06/2005
Doublet de mon journal - 24 juin 2005
Puis tout une série de définitions de la petite bourgeoisie actuelle. Dont celle-ci : « La petite bourgeoisie, c’est l’ensemble des assujettis à la Sécurité sociale ». Pendant plusieurs années, et jusqu’à tout récemment (deux ou trois mois), je n’étais plus assujetti à ladite Sécurité sociale. Lorsqu’il arrivait que j’en parle, on me regardait généralement avec une sorte d’animosité mêlée d’incompréhension, et même d’un peu d’angoisse, il me semble. J’étais une réelle anomalie. La dictature se faisait tout à coup bel et bien sentir. On s’empressait ensuite de me convaincre, généralement avec beaucoup de véhémence, que j’étais coupable d’une bien grande négligence, pour ne pas dire de folie. Mon Dieu ! Et si je tombais malade ? Mais j’étais en excellente santé. Et s’il m’arrivait d’attraper la grippe, je payais tout bonnement de ma poche (qui était généralement (et généreusement) remplie par mes parents, il est vrai). C’est quand on attrape le sida ou le cancer que la Sécurité sociale devient indispensable, parce qu’on doit se soigner constamment, et que les soins coûtent une fortune. Lorsque je suis allé, dernièrement, « régulariser » ma situation, la dame du guichet, au contraire, était bêtement admirative (il y avait tout de même, je crois, un peu de provocation dans sa réaction). « Ah ! Si tout le monde faisait comme vous, il n’y aurait plus de trou de la Sécu ! » Est-ce bien raisonnable de se faire rembourser les petits soins, s’ils sont dans ses moyens ? Toujours est-il que depuis quelques mois, je suis officiellement entré dans le rang petit-bourgeois.
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Doublet de mon journal - jeudi 23 juin 2005
Renaud Camus donne donc le nom de dictature de la petite bourgeoisie au régime, non pas politique, mais social et culturel dans lequel nous vivons tous. Nous sommes tous des petits-bourgeois, même lui, et moi le premier. Et nous sommes tous dictateurs. C’est d’ailleurs, selon Camus, l’une des raisons pour lesquelles nous n’avons généralement pas le sentiment de vivre dans une dictature. « Ma ‘‘thèse’’, dit-il, si je peux m’exprimer ainsi, est que la petite bourgeoisie n’est pas seulement dominante, mais qu’elle est dictatoriale, pour les raisons que nous avons vues plus haut : il ne lui reste plus de classes à dominer, elle les a toutes avalées, absorbées, digérées. A l’égard des individus, elles est passivement dictatoriale, si vous voulez : il n’y a rien en dehors d’elle, on ne peut pas lui échapper, aucun extérieur ne lui est concevable, ni conçu par elle, ni par ses victimes, qui sont elles-mêmes, forcément, des petits-bourgeois, lesquels ne peuvent critiquer la petite bourgeoisie qu’en termes petits-bourgeois, dans la langue petite-bourgeoise, la seule que la petite bourgeoisie leur ait apprise. » Que je me suis senti visé par cette phrase ! Cela ne se remarque peut-être pas énormément en me lisant, mais la plupart du temps, je parle fort mal. D’une façon très négligée, comme à peu près tout le monde, c’est-à-dire comme un petit-bourgeois sans culture. « La culture générale, nous dit encore Renaud Camus, se traduit d’abord, essentiellement, par un usage de la langue, un usage distancé de la langue », usage que je suis bien loin d’avoir, évidemment. Mais la satire en alexandrins serait un bon moyen, je pense, disons, un moyen à ma portée, de critiquer de temps en temps le régime petit-bourgeois, sinon en me libérant de la langue petite-bourgeoise, du moins en la soumettant à un rythme plus aristocratique, l’alexandrin étant, après tout, le mètre de la tragédie. Alors que souvent, comme bien des gens, je néglige de faire, lorsque je parle, la plupart des liaisons (travers que Renaud Camus aime à parodier) ; lorsque je lis des alexandrins, au contraire, je les respecte évidemment toutes, sans quoi je ne lirais pas, mais massacrerais ces alexandrins, comme font mes élèves ! Aussi bien, ce goût que j’ai d’écrire des alexandrins est encore un ridicule petit-bourgeois, comme celui, entre bien d’autres, que signale Camus, de ces gens qui voudraient avoir une piscine semblable au bassin de la villa d’Hadrien…
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23/06/2005
Doublet de mon journal - mercredi 22 juin 2005
Je pensais passer une petite soirée sympathique, chez Emilie et son amoureuse, avec ma sœur et Emmanuel, son grand ami, son confident, pour ainsi dire, et petit ami de notre cher Matio, absent aujourd’hui. Mais il n’en fut rien. Tout avait pourtant agréablement commencé et se déroulait fort bien. Jusqu’à ce qu’Emmanuel me rapporte les événements d’hier soir. Julie a revu cette pochette-(mauvaise) surprise de Hieronymus, et a tenté une réconciliation avec lui. Réconciliation apparemment en bonne voie. Mais Emmanuel trouve cela scandaleux, et me dit, les yeux dans les yeux, que je n’y suis pas pour rien ! C’est à moi, selon lui, de guider ma sœur, et de lui faire entendre qu’il n’est pas bon qu’elle se réconcilie avec la personne qui lui a transmis sciemment le virus du sida. Je réponds que ma mère et ma sœur m’ont fait comprendre que je ne devais plus me mêler de cette affaire. Que c’était à cause de moi si la réconciliation désirée par ma sœur était si difficile. Que depuis, je me contente de flétrir Hieronymus silencieusement, dans mon journal, en allant même jusqu’à cacher son nom derrière sa traduction latine ! Mais Emmanuel de continuer en affirmant que j’étais, au contraire, la seule personne à avoir réagi sainement (c’est-à-dire assez violemment, tout de même), et que cette réconciliation était tout bonnement impensable, ignoble, obscène. Pour parler clairement, ce devrait être une éternelle vendetta entre la famille de Hieronymus et la mienne si, du moins, nous n’étions pas arrivés, semble-t-il, à la fin de notre race, ma sœur étant sidéenne, et moi pédéraste. Et il fallait qu’Emmanuel me parle de cela juste quand le lis l’entretien de Renaud Camus sur la dictature de la petite bourgeoisie, dans lequel il est question, entre autres choses, de l’honneur, de l’honneur qui a disparu de notre société. Si j’avais de l’honneur, je m’empresserais évidemment de faire boire à la terre le sang de cette sale engeance de Hieronymus ! Mais ma sœur ne le veut pas, je le vois bien. Je crois qu’elle se sent davantage la sœur de Hieronymus que de moi depuis qu’un même sang coule dans leurs veines. Comme si ce sang souillé les unissait plus que le sang de la race. Que faire ?
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21/06/2005
Doublet de mon journal - mardi 21 juin 2005
Comme chaque année, il n’y avait personne pour vivre avec moi le jour le plus long. D’ailleurs, y aura-t-il jamais quelqu’un pour vivre avec moi ne serait-ce que le jour le plus court ? Et avec qui je serais heureux de le passer ? Je ne crois pas. Je ne suis d’ailleurs pas bien sûr de le souhaiter.
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20/06/2005
Doublet de mon journal - lundi 20 juin 2005
Hier, je marchais au bord de la piscine. Soudain, je sens comme une épine qui s’enfonce dans la plante de mon pied droit. Une écharde, sans doute. Je regarde, et trouve un tout petit dard, avec au bout, un minuscule agrégat de tripes. Je reviens sur mes pas. L’abeille était là, par terre, en train de mourir, mi-écrasée, mi-éviscérée.
On me livrait aujourd’hui les livres que je disais l’autre jour. Finalement, ç’a marché.
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16/06/2005
Doublet de mon journal - mercredi 15 juin 2005
All-zebest, dans son blogue, nous propose un questionnaire. Je n’avais pas participé à l’enquête de Tibolano (« Pourquoi lisez-vous »), essentiellement parce que je me sentais bien incapable de répondre à une telle question. (Pour être tout à fait honnête, je ne sais absolument pas pourquoi je lis. Pas plus que je ne sais pourquoi je marche, si ce n’est parce que je sais le faire, pour l’avoir appris dans mon enfance, comme tout le monde. Souvent, on marche sans raison, sans même savoir où l’on va. (Enfin, pas moi, parce que je suis toujours des itinéraires très précis, qui ne me mènent jamais bien loin, de toute façon.) J’imagine que pour la lecture, c’est un peu la même chose. C’est après avoir lu un livre qu’on connaît vraiment les bonnes raisons qu’on avait de le lire.) Cette fois-ci, les questions sont nettement moins vertigineuses. Et y répondre me donne l’occasion d’écrire trois mots dans ce journal.
1/ Combien de livres lisez-vous par an ? Je n’en ai pas la moindre idée. Et d’ailleurs, doit-on prendre en compte les livres dont, pour une raison quelconque, on n’a pas terminé la lecture ? Lecture qu’on reprendra peut-être dans quelques années. Et les livres qu’on lit plusieurs fois dans la même année, faut-il aussi les compter ?
2/ Quel est le dernier livre que vous ayez acheté ? Le dernier livre que j’ai acquis, ce n’est pas moi qui l’ai payé, mais mon bon ami S***. Un soir, nous conversions électroniquement, préparant notre prochain voyage en Allemagne (nous parlions d’ailleurs essentiellement d’itinéraires). Je lui ai demandé de rechercher (puisqu’on trouve tout, grâce à l’Internet) dans quelle librairie je pourrais trouver le Lexicon recentis latinitatis, un dictionnaire absolument indispensable si l’on veut savoir comment dire cigarette en latin (fistula nicotiana), mais qui n’est publié qu’en Italie et en Allemagne, (un travail de Karl Egger, mené sous l’égide de la fondation Latinitas). Deux jours plus tard : que livrait-on chez moi ? Ledit livre : Neues latein Lexicon, Lexicon recentis latinitatis, Über 15.000 Stichwörter der heutigen Alltagssprache in lateinischer Übersetzung, Von Astronaut NAUTA SIDERALIS, bis Zabaione MERUM OVO INFUSUM.
Mais je peux sans doute dire quels sont les deux prochains livres que j’achèterai. J’en parlais récemment dans ce journal, dans l’espoir que S*** me les offre, d’ailleurs. Mais bon, ça ne peut pas marcher à tous les coups ! Ce devrait donc être (si j’en ai les moyens) le dernier volume du journal de Renaud Camus (Outrepas, Fayard, 2005) et, du même, La dictature de la petite bourgeoisie (Privat, 2005).
3/ Quel est le dernier livre que vous ayez lu ? Les Racines du mal, Dantec.
4/ Listez cinq livres qui comptent pour vous. Catulle. Mémoires d’Hadrien. Les Enfants terribles. Mort à Venise. La ville dont le prince est un enfant. Et beaucoup d’autres encore (j’ai des goûts de pédé, mais pas seulement).
5/ A qui allez-vous passer le relais ? Je passe le relais à S***. Cela me permettra de vérifier s’il lit toujours ce journal. Si je constate qu’il le lit encore et que personne ne vient livrer chez moi les deux livres évoqués plus haut, j’aurai enfin la preuve qu’il ne m’aime pas autant qu’il le prétend.
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11/06/2005
Doublet de mon journal - vendredi 10 juin 2005
Récemment, je lisais chez Raphaël Juldé que le dernier volume du journal de Renaud Camus (Outrepas, Fayard, 2005) venait de paraître. Ce matin, dans son blogue, Juan Asensio publiait un article sur un autre livre du même Camus : La dictature de la petite bourgeoisie (Privat, 2005). Et ainsi de suite, tous les jours. Je crois que je suis bien d’accord avec Dominique Autié, lorsqu’il écrit « que le livre d’aujourd’hui est, le plus souvent, d’un prix exorbitant pour une qualité médiocre ». Quelle que soit sa qualité, son prix est toujours exorbitant pour quelqu’un comme moi, dont la bourse n’est pleine que de toiles d’araignées. De lecture en lecture, ma frustration et mon désespoir grandissent un peu plus. Un seul livre mène à cent autres, à tel point qu’une bibliothèque est souvent un véritable trésor, je veux dire : au sens propre !
Cet après-midi, au bord de la piscine, Pélagie et moi avons observé un lézard, qui se traînait péniblement sur ses deux pattes avant. Tout l’arrière était paralysé. Un chat sans doute avait mordu le reptile, dont la moitié des tripes sortaient par le côté. Elles étaient séchées et rabougries par le soleil. C’était une impression étrange : l’animal vivait encore, mais ses boyaux ressemblaient déjà à de la viande avariée. Cela m’a rendu triste. Je crois que j’avais de la pitié pour cette sale bête. Pendant ce temps, Pélagie reniflait gaîment ce nouveau jouet, qui est mort un peu plus loin.
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10/06/2005
Doublet de mon journal - jeudi 9 juin 2005
Mont-de-Marsan est une petite ville, où les choses finissent toujours par être sues, si ce n’est par tous, du moins par quelques-uns. Une amie de Julie vient d’avoir une conversation avec la toute nouvelle amoureuse de cette seringue usagée de Hieronymus Z***. Cette écervelée prétend d’elle-même qu’étant blonde, elle est trop idiote pour comprendre certaines choses, par exemple pourquoi Hieronymus ne veut plus avoir de relations sérieuses avec des filles depuis que ma sœur l’a quitté (cela en dit d’ailleurs assez long sur ce qu’il pensait de l’espèce de tarée qu’il traînait derrière lui avant l’actuelle !). Eh bien moi, je crois savoir. Quand cela devient du sérieux, ces demoiselles ne veulent plus que celui qui les monte s’enveloppe de plastique. Mais comme ce grand courageux de Hieronymus n’a jamais été capable de prononcer le mot de sida (qui lui coule pourtant dans les veines depuis qu’il est tout jeune) et qu’il ne peut tout de même pas le donner à toutes les filles de la ville, comme il fit à ma sœur, il préfère sans doute aller butiner une autre fleur avant d’avoir à révéler qu’à son contact, la sève de la plus fraîche fleurette retournerait abreuver les vers qui grouillent dans la terre.
Je m’aperçois que l’adresse électronique que je donnais hier à d’éventuels lecteurs désireux de se plaindre ne fonctionne plus. On peut m’écrire ici.
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09/06/2005
Doublet de mon journal - mercredi 8 juin 2005
J’ai décidé de mettre un peu d’ordre dans mes différentes pages Internet, trop nombreuses. Pour commencer, je fais le vide dans la partie jardin de mon site personnel. Il y avait trop de choses. Ce n’était plus un jardin, mais une friche. J’y replanterai peut-être plus tard, soit les mêmes fleurs, soit d’autres. En attendant, j’ai toujours mon blogue de pédé pour donner à lire mes minables petites rimes. Ensuite, ce journal est publié sur trop de pages à la fois. Je vais donc bientôt (à partir de juillet, je pense) cesser de l’éditer sur mon site personnel et 20six, et le poursuivre sur Hautetfort uniquement. Quant aux archives, je ne sais pas encore si je les laisserai à leur place ou si je les transfèrerai peu à peu dans le blogue Hautetfort. Si d’éventuels lecteurs ont des suggestions ou des raisons de se plaindre, qu’ils me les fassent savoir par le moyen qu’ils jugeront le plus approprié (commentaires, courriels).
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03/06/2005
Doublet de mon journal - jeudi 2 juin 2005
Un homme devait exterminer aujourd’hui tous les cafards dont mon immeuble est infesté depuis quelque temps. Il avait tout à fait l’air d’un cafard lui-même, d’un gros cancrelat flottant le ventre en l’air dans une tasse de café. Il serait, à mon avis, bien plus efficace de gazer directement mes voisins, dont les mœurs, en effet plus que bizarres (comme le faisait hier remarquer S*** dans son blogue), ne sont sans doute pas étrangères à la prolifération de ces abjectes bestioles. Certains ont pour habitude d’entreposer pendant plusieurs jours leurs ordures dans l’entrée du bâtiment, au lieu de les descendre directement dans la rue. Les cafards, évidemment, pullulent autour. A propos de ces poubelles, je rentrais hier soir de chez ma mère. Arrivé devant la porte vitrée de mon immeuble, j’aperçois un homme qui, tout à coup, se penche et ramasse les poubelles du hall pour les descendre dans la rue. Il passe devant moi, continue son chemin. J’enrage ! J’exulte ! Ça y est, pensé-je, je tiens le coupable ! « Oh ! Monsieur ! Dites-moi ! C’est vous qui entreposez vos poubelles dans le hall de l’immeuble ? » Alors le type se retourne vers moi, l’air franchement coupable, et me répond que « non, monsieur, oh vraiment, quelle honte ! Vous avez vu ça ? Et on a beau mettre des affichettes pour informer les gens, ils les arrachent. – Je sais, c’est moi qui les colle, les affichettes. Mais faut pas descendre les poubelles des autres, comme ça. On pourrait croire que vous êtes le coupable… – Oui, mais faut bien que quelqu’un le fasse, de toute façon, etc., etc. » J’ai comme l’impression que ce type s’est bien foutu de ma gueule. Il avait indubitablement une tête de coupable (tête qui ne me revient pas du tout, d’ailleurs). Seulement, de quoi se sentait-il coupable ? D’être pris en flagrant délit d’incivilité, ou d’excès de civilité ? Quelle connerie, tout de même, de s’occuper des ordures d’un autre ! C’est aussi bête que d’aller nettoyer bénévolement les plages de Normandie, ou de ramasser dans la rue les déjections d’un chien qui n’est pas à soi ! Et puis il existe tout une race d’hommes qui se croient toujours fautifs, non parce qu’ils le sont réellement, mais parce qu’ils se sentent regardés de haut, se sachant naturellement inférieurs. Et ce voisin-là, je le voyais bien, ne se sentait pas mon égal, peut-être bien à juste titre, d’ailleurs. S’il est innocent, je regrette tout de même un peu de m’être amusé, pendant un temps, à découper discrètement lesdites poubelles avec un cutter, pour en faire se répandre le contenu sur le coupable, au moment où il se déciderait enfin à les descendre dans la rue. Mais il l’aura cherché, après tout. Et puis, ils doivent bien aimer un peu ça, tous ces bénévoles nettoyeurs de plages polluées, se rouler dans la fange !
Cet après-midi, en ville, j’aperçois la mère de ce pustuleux sac d’os de Hieronymus. Elle est facile à reconnaître, dans la foule, sur le trottoir : c’est celle qui a l’air de tapiner. Pendant que les autres femmes font du lèche-vitrine, celle-ci suce en pensée leurs maris !
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01/06/2005
Doublet de mon journal - mercredi 1er juin 2005
S*** me confie qu’il serait bien ennuyé de ne pas me revoir avant sa mort ! Je lui rappelle qu’il reste moins de quatre mois avant nos retrouvailles et (sans faire allusion à son âge, moins avancé qu’il ne le ressent) qu’il devrait tout de même pouvoir tenir jusque-là. Eh bien non, ce n’est même pas assuré ! Parce que non seulement on trouve dans son île paradisiaque des chiens sauvages, des requins, des murènes et des physalies qui, à tout moment, peuvent vous emporter un membre où la vie, mais encore, des aiguillettes, poissons d’une cinquantaine de centimètres de long, munis d’un long rostre coupant qui, lorsqu’ils sont poursuivis par un plus gros animal qu’eux, surgissent dangereusement hors de l’eau, pour s’échapper. Si l’on se trouve sur leur passage, comme S*** hier, on risque d’y passer ! Il paraît qu’une touriste américaine est morte ainsi, le cœur transpercé par ce poisson. Un pêcheur, également, a eu le cou traversé par une telle bête. Je suggère à S*** d’arrêter le canoë-kayak. Mais ce n’est pas possible, il en fait depuis quinze ans, il a besoin de sa promenade quotidienne sur la mer vineuse, qui doit d’ailleurs être bleu carte postale, dans ces barbares contrées.
Mon ordinateur portable se met à faire de drôles de bruits, pas des bruits électroniques, mais mécaniques, très inquiétants. S’il doit me lâcher, je n’aurai pas les moyens d’en racheter avant longtemps, je pense.
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31/05/2005
Doublet de mon journal - lundi 30 mai 2005
Ce soir : cinéma. Suis allé voir Last days. Quelques considérations désordonnées et peut-être bien contradictoires : Elephant proposait une mythologie de l’adolescence. Last days nous montre la jeunesse enlisée dans sa boue. Tout ce qu’il y avait de grâce et de légèreté dans les personnages de Elephant est devenu gravité, saleté, mollesse, crasse, lourdeur. Il faut que Blake soit mort pour qu’on le voie enfin s’alléger, grimper aux barreaux de la fenêtre et partir, j’imagine, dans le ciel. Le John de Elephant, en allant à la rencontre des différents personnages, qu’il reliait les uns aux autres, était en quelque sorte la lumineuse trame du film. Blake, son négatif (son nom évoque d’ailleurs le noir), ne se déplace qu’en apparence. Bien que marchant beaucoup, il est toujours manifestement muré à l’intérieur de lui. Ce sont les autres personnages qui viennent à sa rencontre. Non pour son salut, mais uniquement par intérêt. Ils tournent autour de lui comme des mouches attirées par un gros bonheur tombé par terre. Comme John derrière la vitre de la cantine, Blake est là sans être là. On le voit se déplacer dans le même manoir que le reste des personnages, mais il évolue dans une autre dimension. Peut-être est-il déjà mort, devenu pur esprit, marmonnant incessamment, se parlant à lui-même, parfaitement étranger à son corps tellement lourd, et qu’il peut blesser sans souffrir, comme s’il avait cessé de l’habiter. Puisque son corps n’est plus sa maison, mais une prison, il veut s’enfuir. Il est normal que les morts cherchent à mourir, comme les vivants cherchent à vivre. Avec ses cheveux sales, Blake m’évoque un ange dont les ailes seraient prises dans une nappe de pétrole. C’est un John déchu, cherchant à se renvoler.
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30/05/2005
Doublet de mon journal - dimanche 29 mai 2005
Dans un reportage de la chaîne Alegria, un banderillero explique que ce qui le fascinait, dès l’enfance, ce n’était pas le toro, comme on entend dire ordinairement, mais le torero, cet homme, dit-il, accueilli dans la ville comme un dieu vivant, puis qui disparaît, qu’on ne revoit plus, comme s’il était mort, jusqu’à l’année suivante. Cela m’évoque les dieux antiques de la végétation.
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26/05/2005
Doublet de mon journal - jeudi 26 mars 2005
Heures vides au bord (ou dans) la piscine. Griffonne dans mon cahier quelques vers d’une élégie que je terminerai peut-être.
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25/05/2005
Doublet de mon journal - mardi 24 mai 2005
Hier soir, apéritif chez Emmanuelle. Je crois bien l’avoir fort vexée en lui disant que je trouvais sa fille un peu grassouillette. Elle a réagi comme si je lui avais dit que je la trouvais grosse, ce qui n’est pas du tout le cas. Je rencontrais pour la première fois le nouvel actuel amoureux de ma sœur, qui nous a reçu chez lui simplement vêtu d’une serviette autour de la taille. Il est très beau, quoiqu’un peu bedonnant. Trop de bière. Mais des yeux magnifiques. Rien d’autre.
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19/05/2005
Doublet de mon journal - mercredi 18 mai 2005
« Mais qui sait, peut-être accepteraient-ils [les homosexuels] plus volontiers de se marier avec des femmes, si celles-ci savaient rester à leur place de femme, c’est-à-dire avec d’autres femmes. » Je me demande si cette phrase n’est pas la plus idiote de toutes celles que j’ai pu écrire dans ce journal depuis qu’il est publié. Je me demande également si ma mère ne fréquente pas trop de lesbiennes, dont elle semble avoir pris certains réflexes. Cet après-midi, nous étions en voiture, dans un embouteillage. A un stop, sur ma droite, une autre voiture, désespérant d’avoir une occasion de tourner et poursuivre sa route dans la même direction que nous. La jolie conductrice essaie de m’attendrir avec de grands sourires. Et tout à coup, ma mère me dit : « Laisse-la passer, celle-là, elle est mignonne. »
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18/05/2005
Doublet de mon journal - mardi 17 mars 2005
C’était la journée contre l’homophobie, journée mondiale, même, je crois. Il fallait bien que j’en parle un peu, étant doublement concerné, pour être homosexuel une ou deux fois par an, et homophobe le reste du temps, enfin, soyons honnête, surtout quand j’ai sous les yeux un texte à la syntaxe aussi douteuse que, par exemple, dans l’article (et les commentaires souverainement cons qui suivent) qu’on peut lire en ce moment sur la page d’accueil du site de pédés où j’ai mon autre blogue. D’un autre côté, il suffit que j’entende une remarque ne serait-ce qu’un peu réservée sur la lutte contre l’homophobie (comme il ne manquera sans doute pas de s’en faire sur Hautetfort, où les gens affectent de penser librement), pour que je me sente soudain un anti-homophobe primaire. C’est que je ne suis pas quelqu’un qui pense, moi. Je suis bien trop paresseux pour cela. Je ne sais que réagir, quand du moins j’en ai la force. Car contrairement à ceux qui prétendent parler haut et fort, je ne suis pas du tout un homme libre, mais entièrement soumis à mes épouvantables humeurs, qui sont très changeantes.
Je comprends de moins en moins cette différence que l’on fait entre les homosexuels et les hétérosexuels. Les deux font à peu près la même chose, c’est à savoir : tremper leurs queues dans des trous. Et souvent dans les mêmes types de trous : ceux par où l’on parle, par exemple. Et même, quel hétéro (normalement constitué) n’a jamais eu la tentation d’enculer sa femelle ? De leur côté, les femmes ont sûrement à peu près les mêmes goûts en matière de plaisir, qu’elles soient homosexuelles ou hétérosexuelles. Finalement, la grande différence reste celle qu’il y a entre les hommes et les femmes.
Certains voient dans les revendications (parfois inattendues, il est vrai) des homosexuels, un danger pour les fondements de la société. Des hommes homosexuels voudraient se marier entre eux, par exemple. Mais qui sait, peut-être accepteraient-ils plus volontiers de se marier avec des femmes, si celles-ci savaient rester à leur place de femme, c’est-à-dire avec d’autres femmes. A mon avis, la libéralisation des mœurs s’est trompée de voie en permettant aux deux sexes de se mêler autant. Il me semble beaucoup plus conforme à la nature de chacun de passer le plus clair de son temps avec des représentants de son propre sexe. Se retrouver avec sa femme, d’accord, mais dans la maison seulement, et aux heures prévues à cet effet (pour la procréation ou le plaisir, si plaisir il y a). Et laisser les femmes faire leurs petites affaires entre elles le reste du temps : être lesbiennes, si ça leur chante ; ou voir d’autres hommes, si c’est ce qu’elles préfèrent. Même chose pour les hommes de leur côté. Seulement, celles-ci veulent devenir pompiers, pendant que ceux-là donneraient (volontiers d’ailleurs) le biberon ! Hommes et femmes s’affairent, non pas à inverser les rôles, mais à tenir l’un et l’autre indifféremment. Seulement, s’il ne doit plus y avoir de différence entre un homme et une femme, pourquoi deux hommes ou deux femmes ne se marieraient-ils pas entre eux, après tout ?
Une société idéale, à mes yeux, tiendrait pour assurée la différence fondamentale entre les deux sexes, qu’elle n’inciterait à vivre ensemble qu’autour du foyer, par le mariage, à l’intérieur de la maison, qu’il serait interdit de céder, parce que je n’ai jamais été si triste que lorsque ma mère a vendu la maison de ma défunte grand-mère (à la famille de cette fin de sale race de Hiéronymus, qui plus est !). A chaque maison seraient attachés un homme et une femme. En échange, chacun serait libre de faire ce qu’il voudrait hors de ladite maison (et donc aussi libre d’en sortir l’un que l’autre). A la naissance des enfants, la maison deviendrait propriété de ces derniers. En cas de divorce, les deux parents quitteraient la maison. Ou plutôt non, ils y resteraient attachés, avec la liberté d’acquérir chacun un autre logement. La garde des enfants serait aux deux parents, qui choisiraient soit de continuer de vivre tous les deux en même temps dans la maison (et avec la même liberté à l’extérieur de la maison que du temps de leur mariage), soit chacun à tour de rôle. Les enfants, eux, ne changeraient pas de domicile. Dans une telle société, hommes et femmes se marieraient entre eux quelles que seraient par ailleurs leurs préférences sexuelles. La famille serait renforcée et, dans le même temps, l’épanouissement personnel de chacun respecté. Evidemment cela n’est qu’une utopie.
En attendant, il n’est que très hypothétiquement permis de baiser comme on veut, il y a encore bon nombre d’homophobes et, sans être pour cela des homophobes, pas mal aussi de personnes pour qui une journée mondiale contre l’homophobie est tout de même fort horripilante. Que ces derniers se rassurent. Cette journée-là n’est pas pire que la fête des mères ou du sida : il faut la passer, après quoi, on est tranquille pour le reste de l’année. A propos de sida, j’apprends que ce pesteux de Hiéronymus a viré sa pute de chez lui, sans lui avoir entre-temps refilé sa maladie (apparemment, c’est un cadeau qu’il n’a fait qu’à son très grand amour, le tout premier). Il s’est installé avec un copain à lui. Il n’y a que de cette façon qu’il peut être heureux : assis sur un canapé, avec un bon copain à côté, en train de jouer à des jeux vidéos, en sifflant des bières et fumant des pétards.
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16/05/2005
Doublet de mon journal - lundi 16 mai 2005
Magie de l’Internet. Je disais récemment à S*** que je comptais profiter de notre prochain voyage en Allemagne pour acheter un livre qui n’est pas édité en France. Quelques jours plus tard, on sonne à ma porte : c’était ledit livre, que S*** avait commandé depuis sa lointaine île, et qu’on venait livrer chez moi. Je ne pus me départir d’un large sourire, tout le reste de la journée. Nous parlons régulièrement, lui et moi, de ce voyage que nous continuons d’organiser. Ainsi, peut-être allons-nous inverser l’itinéraire initialement prévu, pour pouvoir assister à une représentation de L’Opéra de quat’sous, qui se donnera dans la ville de Münster, mais à partir du 24 septembre 2005, c’est-à-dire en plein milieu de notre périple. Nous ne pourrons donc pas aller dans le sens Hambourg-Rostock-Berlin, etc., si du moins nous ne voulons pas faire marche arrière en cours de route, pour revenir vers Münster. Je tiens absolument à assister à ce spectacle. Dès qu’il a été question d’un voyage en Allemagne, j’ai pensé à ces deux choses : d’abord me rendre sur la tombe d’Anja, puis voir une représentation de L’Opéra de quat’sous, que les élèves du lycée Karl von Ossietzky travaillaient, la toute première année où je me rendis à Hambourg, et qui est un très beau souvenir. (Quel merveilleux lycée c’était, avec son petit théâtre et ses deux ou trois pianos à queue pour les leçons de musique.) Une bien grande chance qu’il doive se donner une représentation de cette œuvre pendant que nous serons en Allemagne ! C’est en parlant de cela que j’apprends que S***, qui aime se vanter d’avoir visité plus de cent pays, n’a jamais mis les pieds dans un théâtre ! Il a de ces sortes de lacunes. C’est d’ailleurs pour cette raison que je ne parvenais pas à me départir de mon petit sourire, quand je devais l’écouter pontifier (le mot lui plaît, je crois), pendant nos repas. Bien sûr, il faut toujours regarder avec le plus grand respect ceux qui ont vu plus de choses que soi, sauf s’ils en sont suffisants. Et de suffisance, S*** n’en manque pas, même s’il ne voudrait pas le reconnaître. Cela fait peut-être bien partie de son charme étrange, d’ailleurs : S*** est un grand aventurier dégingandé, marin d’eau gazeuse, pontifiant, suffisant, et soumis par un seul de mes regards. Il prétend connaître le monde et les hommes qui le peuplent. Mais qui les connaît mieux ? Celui qui les visite, dispersés dans l’espace ? Ou celui qui les regarde, concentrés sur la scène ?
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Doublet de mon journal - Dimanche 15 mai 2005
Je n’avais plus d’ordinateur chez moi pendant une semaine (problème technique). Je l’ai récupéré hier. Aussi ne pouvais-je pas écrire dans mon journal. De toutes façons, je n’avais rien à dire. Cet après-midi, pendant ma distribution de prospectus, une espèce de vieille peau m’interpelle qui, probablement, s’ennuyait à un tel point (n’ayant plus même, j’imagine, vu son grand âge, de mari pour occasionnellement la mal baiser) que, pour se divertir un peu, il ne lui restait plus qu’à s’en prendre à la jeunesse qui lui passait sous le nez, c’est-à-dire moi. Je la vois qui m’observe. Je m’approche de la boîte à lettre de la maison voisine. Je sens que la vieille va parler : « Pas de prospectus dans cette boîte ! Celle qui habite là, la pauvre, est en maison de retraite. C’est moi qui m’occupe de sa boîte. Et c’est désagréable d’avoir à ramasser tous ces prospectus. – Si vous ne voulez pas de prospectus dans votre boîte à lettre ou dans celle de votre voisine, écrivez-le dessus ! Je ne peux pas le deviner ! – Et puis c’est agaçant de devoir relever les prospectus le dimanche. Mais on doit le faire, parce que sinon, le lundi, quand le facteur passe… – Bon, ça ne se voit peut-être pas, là, mais je suis en train de travailler, et je n’ai pas le temps de faire la conversation aux vieilles peaux qui s’emmerdent le dimanche après-midi. Au revoir, Madame. – Au revoir, Monsieur. » Pour être tout à fait honnête, je ne l’ai pas envoyée se faire mettre dans ces termes, mais je n’en pensais pas moins. Evidemment, cette vieille conne était dans son bon droit. Mais c’était tellement évident, au ton de sa voix, qu’elle voulait seulement m’être désagréable. Ils sont plusieurs, comme elle, à guetter mon passage tous les dimanches. Ainsi, l’autre jour, un type presque fou furieux a surgi de derrière une porte et braillé : « Y en a ras le cul, des prospectus le dimanche ! – Ah ouais ? Et vous les préfèreriez quel jour ? » Mais je n’ai pas insisté, parce qu’il n’avait vraiment pas l’air commode. Les chiens sont plus aimables. Au moins, ils remuent la queue. Mais maintenant, je regrette un peu d’avoir répondu si sèchement à cette vieille dame. Après tout, quand j’aurai son âge, je serai sûrement comme elle, à ne plus savoir qu’inventer pour emmerder le monde. Il paraît d’ailleurs que je le suis déjà un peu, voire beaucoup, selon certains.
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05/05/2005
Doublet de mon journal - mercredi 4 mai 2005
Je ne termine qu’aujourd’hui ma longue distribution de couleurs criardes et salissantes dans les rues de Morcenx, pour le plus grand plaisir des chiens de toutes races, si j’en juge par leurs hurlements extatiques, dentus et baveux. Il y a à l’entrée de cette ville, encore au milieu des pins, un petit lotissement de maisons circulaires, dont les jardins ne sont pas peuplés que de chiens, mais aussi, tantôt d’oies fort bruyantes, tantôt de poules ou de chèvres. Un chien est attaché à une chaîne, elle-même reliée à un long filin traversant le jardin, pour permettre à l’animal de se déplacer. Et un peu partout, de jeunes mâles au regards intenses et peu commodes, beaux comme des gitans. Des mais ont poussé çà et là dans la ville. Un mai est un pin décoré de guirlandes, de couronnes de fleurs et parfois de drapeaux de la France, avec une pancarte portant l’inscription : « Honneur à Untel », qu’une troupe d’amis va planter la nuit, au mois de mai, dans le jardin d’une personne qui vient de vivre un événement important (baccalauréat, cinquantième anniversaire, etc.). En échange, ladite personne doit offrir un grand repas aux facétieux. Il faut tout de même faire partie d’un certain milieu, de ce milieu qui fournit généralement le gros des festayres, pour espérer découvrir un jour un mai devant chez soi. Jamais un tel arbre n’a poussé dans les jardins des membres de ma famille, peu nombreuse et peu joyeuse. J’aperçois encore ma Diane à trois pattes, et ce soir, en rentrant à Mont-de-Marsan, deux autres biches bondissant vers les pins.
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01/05/2005
Doublet de mon journal - dimanche 1er mai 2005
Piscine rouverte. Première baignade. La violente sensation de glace après la fournaise des rues de Morcenx achève de m’épuiser. Continuerai ma distribution de prospectus demain, et sans doute encore mardi, parce que je remplace quelqu’un de malade. Au lieu de mes 680 boîtes aux lettres habituelles, je dois en remplir 1680. Si j’y arrive.
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28/04/2005
Doublet de mon journal - mecredi 27 avril 2005
Je passe à l’hôtel du Sablar, voir Laurence et Myriam, qui étaient à Mont-de-Marsan pour quelques jours. La chatte psychotique de Laurence, en voyant Pélagie, se transforme en un prédateur hirsute et menaçant. Il faut l’enfermer. Bientôt déjà, me rappelle-t-on, ce sera l’anniversaire de Myriam. Celle-ci compte bien recevoir encore un poème en cadeau. Je suis bien ennuyé, n’ayant rien prévu… Je pourrais bien écrire un distique, mais après l’épître du joli bègue, la satire de la grosse Céline et de son pygmée, ou le sonnet de nos deux noms, ce serait un peu court. A ce rythme-là, l’année prochaine, je ne pondrais plus qu’un monostiche ! Et l’année suivante ? Que faire ? Prendre tout le temps nécessaire à l’arrangement de quelque nouveauté, et l’envoyer en retard, comme la dernière fois ? Ne rien faire du tout ? Qu’il doit être doux de n’avoir pas d’amis.
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23/04/2005
Doublet de mon journal - vendredi 22 avril 2005
Dernières nouvelles d’Armando (sur MSN) : le voici désormais diplômé. Il projette, avec deux amies à lui, d’ouvrir un café dans un local appartenant à sa grand-mère. Il doit tout de même emprunter une grosse somme d’argent, pour acheter le matériel nécessaire. Si l’argent lui est accordé, et si par la suite, l’affaire prospère, Armando pourrait acheter son propre restaurant, ce qui est son réel objectif. J’admire les hommes tels que lui. Où donc trouvent-ils l’énergie nécessaire à la réalisation de tout ce qu’ils entreprennent ? Armando me confie quelque chose qu’il n’avait pas osé me dire jusque-là. Un matin, pendant son séjour chez moi, comme j’étais encore en train de dormir et qu’il voulait me prévenir qu’il sortait faire un tour avec Pélagie, il entreprit de me réveiller un instant : d’abord en chuchotant, mais sans résultat. Puis en me bousculant, mais sans plus de succès. J’étais si profondément endormi que j’avais l’air d’un mort, dixit Armandino. Il alla même jusqu’à me soulever les paupières, sans que cela me fît réagir davantage. Même le fou rire qui s’ensuivit n’entra pas dans mes oreilles ! C’était le jour, le moment de vivre, et j’étais mort. J’ai toujours pensé que j’étais un suicidé vivant. Je n’ai pas beaucoup changé depuis le séjour d’Armando, même si je me suis mis à dormir la nuit et vivre le jour. Disons plutôt que je ne vis pas le jour, mais que je le hante. Pourquoi Armando n’avait-il pas osé me rapporter cette anecdote ? Parce qu’il pressentait que je serais très contrarié d’avoir été surpris dans une telle position, proche du ridicule ? Je ne sais. J’ai oublié de lui poser la question. Armando me parle encore d’une surprise qui m’attendrait, par l’intermédiaire de sa sœur, qui doit passer quelques jours en Italie… Je n’en sais pas plus.
Depuis quelques jours, S*** a commencé de faire dans son blogue le récit de notre équipée de mars en Espagne. Après ma version des faits : la sienne. Inutile de dire qu’elle est très différente. J’invite mes lecteurs à lire ce récit en cours, dans lequel on me voit sous un autre jour. Ou plutôt, à travers un autre regard. Le regard de quelqu’un qui n’avait d’yeux que pour moi, ce qui explique sans doute (j’ose du moins l’espérer) que tant de déplaisants petits détails concernant ma fascinante personne aient été à ce point développés.
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21/04/2005
Doublet de mon journal - jeudi 21 avril 2005
Le ruisseau coule encor
Où quand parut le jour on retrouva son corps
S*** parle déjà de revenir en Europe au mois de septembre. Il projette un voyage en Allemagne et me soumet un itinéraire : Hambourg, Berlin, Prague, Munich, Genève. Ce serait pour moi l’occasion d’aller sur la tombe d’Anja, dans son petit village de Dummerstorf, près de Rostock. C’est une promesse que je m’étais faite quand j’avais seize ou dix-sept ans : me rendre au moins une fois sur la tombe de mon amie Anja, que j’eus à peine le temps de connaître. Nous nous rencontrions tout juste que, déjà, je devais rentrer en France. Nous échangeâmes une abondante correspondance, qui cessa du jour au lendemain. Je n’appris que l’année suivante, revenu en Allemagne, qu’on l’avait retrouvée dans un ruisseau, assassinée. J’ai toujours la lettre de sa mère (dans laquelle tout m’était expliqué), remise d’abord à la famille qui me recevait chaque année à Hambourg, puis à moi. Du temps a passé. Je ne sais même pas si l’assassin d’Anja a été retrouvé. J’ai fini par perdre de vue la famille Remer, dont j’étais l’hôte. Et je ne suis encore jamais allé à Dummerstorf, qu’Anja avait promis de me montrer elle-même. Je tente une petite recherche à partir d’un quelconque moteur, et je retrouve la trace du père d’Anja, vétérinaire exerçant toujours au même endroit. C’est l’adresse à laquelle j’envoyais mes lettres. Anja avait une sœur jumelle. Si je la voyais, je saurais quel serait aujourd’hui le visage de mon amie. Mais je n’oserais jamais faire une telle rencontre, après si longtemps.
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18/04/2005
Doublet de mon journal - dimanche 17 avril 2005
Cet après-midi, j’aperçois encore, dans un jardin de Morcenx, la biche que je disais l’autre jour. D’abord, je ne l’avais pas remarquée : bien qu’en plein milieu du jardin et quasi sous mes yeux, elle était dissimulée par sa parfaite immobilité. Et tout à coup, j’ai sursauté en m’apercevant que la verdure avait des yeux qui me fixaient : c’étaient les yeux de la biche. Un regard d’une intensité telle que je n’en ai jamais vue chez aucun homme. Paradoxalement, on aurait dit le regard courroucé de Diane chasseresse ! Ce n’est pas le bon gros toutou affalé sur l’herbe qui garde la propriété ; mais c’est cette biche. Aucun passant n’oserait entrer dans le jardin, de peur de lui déplaire. Quelle grâce ! Quelle beauté ! Et pourtant, je m’en suis rendu compte aujourd’hui, elle n’a que trois pattes.
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13/04/2005
Doublet de mon journal - mardi 12 avril 2005
J’avais oublié de parler de cet ivrogne échoué, samedi, dans l’entrée de mon immeuble et baignant dans sa pisse. Je lui demande de partir, mais il ne réagit pas. Je crie plus fort : il me répond en portugais, je crois. Coup de téléphone à la police. Dix minutes plus tard, exit le poivrot, manu militari ! Et ce soir, onze heures, mon décérébré de voisin vient frapper à ma porte. Il me demande si je n’ai pas un bout de viande à lui donner, parce qu’il n’a toujours pas fait ses courses depuis vendredi. Il m’assure qu’il me le rendra ! Que pouvais-je faire ? Je lui ai donné sa bidoche (un mot qui fera sourire S***, s’il peut encore sourire), en lui précisant bien, grand seigneur, qu’il ne serait pas nécessaire de me rembourser. Mais j’aurais dû l’envoyer paître. Maintenant, il va se croire autorisé à me casser régulièrement les oreilles avec sa grosse voix baveuse. Je referme la porte en me faisant cette remarque qu’il y a tout de même du bon dans l’eugénisme.
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12/04/2005
Doublet de mon journal - lundi 11 avril 2005
Ordinateur réparé. Je tape mes dernières notes. Coup de téléphone de S***, tout piteux de sa méchanceté de l’autre jour. Il m’explique que c’est la tristesse qu’il éprouvait à devoir me quitter qui le rendait si bête et méchant. Je lui conseille, pour se réchauffer le cœur, de penser à de prochaines retrouvailles. Et puis, qui sait, il sera peut-être très déçu, la prochaine fois : s’il me trouve (comme il arrive parfois) trop différent du souvenir qu’il aura gardé de moi… Cela aussi, je le lui dis. Mais ça ne semble pas vraiment le réconforter.
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Doublet de mon journal - vendredi 8 avril 2005
Retour à Mont-de-Marsan. Dernier repas avec S*** qui, pour l’occasion, se fait tout à fait odieux. D’habitude, c’est moi qui tiens ce rôle ! Du coup, je ne trouvais pas mes répliques, je ne savais plus quoi dire. J’aurais dû le laisser bouffer seul !
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Doublet de mon journal - jeudi 7 avril 2005

Journée à La Rochelle. Aquarium. Du bleu plein les yeux : partout, il y avait de beaux poissons et de jolis garçons à regarder. S*** me parle encore des murènes, nombreuses dans son pays. Un sien ami a eu le talon arraché par une de ces sales bêtes. Surgissant de l’eau, elles vont jusqu’à grimper sur les rochers, attirées par le sang des poissons que le pêcheur est en train de vider. Non, jamais je n’irai sur son île : entre les requins, les murènes, les physalies, les autochtones et les chiens redevenus sauvages, je ne survivrais pas.

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Doublet de mon journal - mercredi 6 avril 2005
Frôlons la mort sur l’autoroute entre Bordeaux et La Rochelle : un camion se déporte soudain sur notre voie, pendant que nous le doublons. Au dernier moment (à une toute petite dizaine de centimètres de ma personne), le chauffard nous aperçoit et nous évite. J’avais beau crier à S*** que ce camion allait nous rentrer dedans, cet imbécile se contentait d’accélérer, dans l’espoir de dépasser le poids lourd avant la collision. Il n’a pas même donné un coup de klaxon, pour signaler notre présence. Il m’explique ensuite qu’il ne klaxonne jamais (encore un de ses principes à la con !) ; que d’ailleurs, il ne sait même pas où le klaxon se trouve, sur notre voiture (la même qu’en Espagne, qu’il a louée à son arrivée en Europe). Pourtant, ça peut sauver une vie, un coup de klaxon ! Je le lui dis. Mais il n’en démord pas : il n’y avait rien d’autre à faire, d’autant que nous étions dans notre bon droit. Ai-je bien entendu ? Je suis atterré ! Ce vieux débris se laisserait tuer, et moi avec lui, parce qu’il est dans son bon droit ! Mais qu’est-ce donc que je fais avec lui ? Nous ne sommes pas de la même génération, pas du même milieu, pas même du même monde : dans son île, on ne roule jamais à plus de vingt kilomètres à l’heure ! Les klaxons ne servent à rien. Heureusement, ma chambre d’hôtel, ce soir, est pleine de charme (Art-Déco), avec un grand balcon et la mer. Cela calme un peu ma colère.

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Doublet de mon journal - mardi 5 avril 2005
Déjeuner à Eugénie-les-bains, chez Guérard. Arrivons trop tard pour le grand restaurant. Mais le petit (cuisine du terroir) est tout de même très bon. S*** veut retourner sur l’île de Ré. Comme nous partons tard et qu’il n’aime pas conduire la nuit : étape à Bordeaux. Je téléphone à Laurence et Myriam, dans l’espoir de passer la soirée avec elles, mais, là encore, je m’y prends trop tard : nous ne nous rencontrons donc pas.
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Doublet de mon journal - lundi 4 avril 2005

S***, avant de rentrer dans sa Polynésie d’adoption, passe encore une fois par Mont-de-Marsan, des cadeaux plein les poches : un Satiricon coquinement illustré et, surtout, une édition de Catulle, Tibulle et Properce datée de 1558, à Venise. Presque cinq cents ans. Ce sera pour longtemps la plus belle pièce de ma minuscule collection de livres anciens. Cet objet me rapproche de Catulle, César et Cicéron de près d’un quart du temps qu’il y a entre eux et moi. Il est peut-être en meilleur état que certains vieux livres de poches lus et relus.

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Doublet de mon journal - dimanche 3 avril 2005
Menus problèmes avec mon ordinateur portable. En attendant qu’il soit réparé, je dois écrire sur papier, ce que je ne fais plus jamais, sauf pour mes vers, que je continue de fabriquer à la main, pendant longtemps sur des feuilles volantes, et depuis quelques mois dans de petits cahiers. Je taperai ces lignes plus tard (assez vite, j’espère). Passe la journée à Morcenx, à distribuer des prospectus. Croise une ancienne élève, sans d’abord la reconnaître. Dans un jardin, j’aperçois une biche, manifestement apprivoisée, puisque le chien de garde tout près d’elle ne l’effrayait pas. Sur le chemin du retour : pluie, arc-en-ciel.
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02/04/2005
Doublet de mon journal - samedi 2 avril 2005
Quelle ironie ! Le pape est mort en pleine fête du sida ! Ce fut un moribond, entendait-on depuis deux ou trois jours à la télévision, des plus conscients et sereins. La même télévision m’expliquait dernièrement que les cardinaux pouvaient élire comme pape un simple prêtre et même quelqu’un qui ne l’est pas (est-ce vraiment vrai ?). Certains voudraient d’un pape noir. Pourquoi ne pas élire, articulo mortis, quelque jeune catholique sidaïque africain. On pourrait aussi filmer son agonie, mais de plus près, et de face. Evidemment, ce moribond-là ne serait sans doute pas si conscient ni serein que son prédécesseur. Mais les gros plans de son cadavre à peine encore animé, avec le blanc des yeux bien au fond du visage, sur toutes les télévisions de France, seraient peut-être plus efficaces, dans la lutte contre le sida, que les joyeuses pleurnicheries de cette blonde décolorée de Line Renaud. Mais comment donc faisaient les papes pour mourir, quand la télévision n’existait pas ? Ils mouraient sûrement du premier coup, au premier arrêt du cœur, veux-je dire, pas au second. Ils mouraient sûrement seuls, comme tout le monde, comme sans doute aussi Jean-Paul II, d’ailleurs, puisqu’il paraît qu’on meurt toujours seul, même si toute la chrétienté est au courant de son agonie.
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31/03/2005
Doublet de mon journal - mardi 29 mars 2005
Il n’est pas toujours désagréable d’être dévisagé : surtout si c’est par un joli petit minois, comme ce soir, et qu’il est bien accompagné. Plus encore si on lui fait tourner les yeux, et qu’on surprend encore son reflet dans le miroir, qui nous fixe. Mais les miroirs ne parlent pas.
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