14/06/2005
LA GAYPRIDE - Satire
Puisque encore une fois tout un peuple empafé
Se répand dans la rue, à geindre et s’esclaffer ;
Puisque le bâtiment de nouveau batifole
En bandant en dessous de roses banderoles,
Le minet à son bras, bite à l’air, plume au cul,
Rêvant à chaque instant de le faire cocu,
Et l’œil se baladant sur ce qui gesticule,
Là-bas, un peu plus loin, dans l’espoir qu’on l’encule ;
Puisque le travelo (avec ses bas filés),
Sa mère et ses enfants s’en vont tous défiler,
En criant vers les cieux, sans aucune vergogne,
Qu’en leurs roses et choux ponde aussi la cigogne ;
Puisque, surtout, ces gens prétendent en mon nom
Crier tous leurs slogans de savantes guenons ;
Je vous donne à relire une ancienne satire
Que d’un de mes tiroirs à l’instant je retire.
Je vous y rapportais une conversation
Que m’avait faite un jour une courte passion.
Par amitié pour elle, on la laisse anonyme.
Je suis loin d’espérer des bravos unanimes :
Untel, mon grand ami, me dit, comme à chaque an :
« Olivier, ma chérie, il faut choisir ton camp !
Il est de ton devoir d’aller à la gayprade,
De te faire enfin voir à la fière parade.
– Comment pourrais-je, allons ? Je ne sais pas danser !
– Nul besoin de savoir : il n’y faut qu’avancer,
Pour qu’avance le monde et notre propre cause.
– Propre, dis-tu ? Pourtant, ça ne sent pas la rose.
Un jour (c’était la nuit), je m’en fus en un lieu,
Un de ceux qu’aiment tant ceux de notre milieu…
Il y faisait si noir que l’on n’y voyait goutte.
Mais on sentait partout des parfums qui dégoûtent,
Alliage moite et chaud de corporelle humeur,
De vice et de secret, d’haleines de fumeur…
Le sol était collant d’un mélange de foutres,
Et des mal élevés me faisaient voir leurs poutres !
Peut-on bien être fier de vivre en cancrelat ?
– Mais je ne parlais pas de cette chose-là.
Cet endroit que tu dis, c’est notre antique geôle,
Où d’à peine un regard, un clin d’œil, on s’enjôle…
C’est la nuit, c’est la honte où l’on était réduit.
Mais les temps ont changé. Notre peuple aujourd’hui
Veut être libéré de sa longue infortune.
– Il quitte le cachot pour la cage commune,
Il sort, après longtemps, de clandestinité,
Et s’enferme aussitôt dans la conformité
D’une fade existence et d’un monde homogène !
La prison qu’on choisit a les pires des chaînes :
On en est le gardien ! – C’est une prison d’or !
– Où l’on prend le métro, où l’on travaille et dort.
– Où l’on sera modèle, où l’on fera l’exemple :
Déjà, nos cheveux courts sur l’oreille et la temple…
– Me font passer pour bête avec mes cheveux longs !
Et quiconque n’a pas le corps d’un Apollon
A serrer fièrement dans de coûteuses frusques,
N’est plus qu’un importun dont la présence offusque !
– Mais tu ne connais donc que des gays malappris ?
D’autres qu’eux t’apprendraient l’ouverture d’esprit,
L’absence de tabou, l’espoir, la tolérance,
Le bonheur de jouir, surtout l’indifférence :
Tout ce que peut offrir notre communauté,
Et que découvre en nous l’entière société.
Il est donc bien normal qu’on exige, en échange,
De ne plus être pris pour des êtres étranges,
Et que nos nouveaux us aux vieux soient mélangés.
– A tous ces beaux projets, je me sens étranger.
Je ne veux, comme vous, briller puis disparaître,
Filer comme une étoile à travers la fenêtre
Pendant que je suis jeune, et puis derrière un mur
Vivre communément tout un morne âge mûr.
Je ne me sens chez moi ni dans votre village,
Ni dans tout le pays, aux plus sobres usages.
– Ne dis donc pas cela ! Tu es toi-même gay ?
– Oh ! Je ne passe pas pour quelqu’un de bien gai !
– Tu aimes les garçons ? – Seulement ceux que j’aime.
J’en déteste bien plus ! Tout caillou n’est pas gemme.
– Tu fus, dans ta jeunesse, arrosé de gros mots,
Comme tant, chaque jour, de nos frères homos ?
– Je ne me sens pas frère à cause d’une insulte.
Dans vos bouges fumeux, où règne le tumulte,
Je me vois plus souvent insulter du regard
Que tous ces jeunes coqs me jettent sans égards.
– Mais ne rêves-tu pas qu’un oiseau de ton âge,
Un garçon comme moi, te demande en mariage ?
– Tu le fais chaque jour ; chaque fois je dis non.
– Quoi ? Tu n’aimerais pas t’alléger de ton nom,
Pour celui, plus gracieux, d’un autre que toi-même,
Par exemple, de moi, qui te sers et qui t’aime ?
– Allons ! Tu le sais bien, je te l’ai dit hier !
– N’as-tu pas honte, enfin, de n’être pas plus fier
De cette tendre amour qu’en mon cœur tu fais naître ?
Ne veux-tu pas du droit de faire reconnaître
A tout le monde entier la sublime douceur
De vivre entre les bras d’une belle âme sœur ?
– Je trouve bien plus douce une amour anonyme.
Je ne dis ma passion qu’à l’objet ou la rime.
Les noms des amoureux ne sont qu’aux deux amants.
Ceux qui s’aiment dans l’ombre aiment plus ardemment.
Mais regarde-moi donc ? On dirait que tu pleures…
– De la poudre à mon œil… Mais il est bientôt l’heure !
Hâtons-nous fièrement d’aller revendiquer
Le droit de nous marier, le droit, après niquer,
De porter un enfant dans notre propre ventre,
D’être bi, d’être trans, ou de balancer entre.
Mais dépêchons-nous bien, ou nous serons trop tard
Au rendez-vous fixé pour le commun départ.
– Je ne veux pas me rendre à cette marche fière !
– Et pour que moi non plus, qu’es-tu prêt à me faire ?
– Je puis m’offrir à toi si nous n’y allons pas.
Tu connais, je crois bien, tous mes secrets appas.
Car je sais que souvent, quand tu rentres bredouille,
Le sexe tout pendant, d’une de tes vadrouilles,
Et que tu viens chez moi chercher du réconfort ;
Quand j’ouvre une bouteille et que nous buvons fort,
Jusqu’à ce que la nuit devienne matinée,
Au point que je t’entends d’une voix avinée
Demander si tu peux demeurer sous mon toit,
‘‘Afin, précises-tu, de dormir avec toi
En tout bien, tout honneur, sans te toucher le membre’’ ;
Je le sais bien, te dis-je, une fois dans ma chambre,
Que tu lèves le drap couvrant ma nudité,
Me croyant endormi, et qu’un œil excité
Me caresse partout, rêvant d’être une bouche…
Si nous restons ici, je t’invite en ma couche
Et permets à tes mains ce que me font tes yeux !
Mais ton joli regard me semble moins joyeux…
Tu pleures à présent ! Que sont ces chaudes larmes
Qui coulent sur ta lèvre et m’emplissent d’alarmes ?
Je commence à voir clair… Quand tu me prends la main
Et demandes qu’ensemble on fasse un long chemin,
Tu ne te moques pas ? Ta demande est sincère ?
– Je t’aime d’un amour qui me tord les viscères !
Tout mon cœur est criblé des flèches de l’Archer.
– Et tu me le cachais en me faisant marcher !
– J’espérais te le taire en le disant pour rire…
– Allons ! Mon tendre ami, retrouve ton sourire.
L’amour avait encore une flèche au carquois :
Je ne me moquais pas en m’offrant tout à toi.
Sache enfin que pour toi mon amour est le même.
Viens me prendre en tes bras et montrer que tu m’aimes.
Mais promets-moi d’abord de ne plus me prier
De t’aimer en public en allant me marier !
Ensemble n’habitons qu’en nos corps et nos âmes ;
Laissons le commun toit aux maris et aux femmes.
Les ardentes amours ne souffrent de témoins.
L’on ne voit s’épouser que ceux qui s’aiment moins.
Afin qu’aussitôt né notre amour ne se meure,
Soyons chacun pour l’autre une vive demeure
Que ne fonde et n’élève aucun de ces serments
Par lesquels, au grand jour, on s’abuse et se ment.
C’est d’eau fraîche et d’air pur que l’amour se façonne.
Ne laissons regarder notre flamme à personne
Qu’au soleil qui voit tout et par qui tout reluit,
Et qu’à sa pâle sœur quand se couche icelui.
Plutôt que d’exhiber en la marche hypocrite
Notre nouvel amour qui ne veut pas des rites,
Acceptes-tu donc bien de demeurer chez moi,
Le temps de la parade, à m’offrir tes émois ? »
Que croyez-vous qu’il fit ? Il accepta le pacte.
Sitôt dit, sitôt fait, nous passâmes à l’acte !
Après quoi mon ami, m’ayant beaucoup aimé,
Se retrouva bientôt beaucoup moins affamé :
S’étant bien contenté, il n’eut plus tant l’envie
De passer avec moi le reste de sa vie…
Mais vous verrez qu’un jour, ce sera mon devoir
D’épouser ce garçon, et puis de concevoir !
22:05 Publié dans Doublets de mon autre blogue | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note
13/12/2004
Pouvez-vous me dire pourquoi...
Pouvez-vous me dire pourquoi celui qui contemple son nombril passe généralement pour ne s’intéresser qu’à lui ? L’ombilic n’est-il pas justement le vestige d’un lien très étroit ?
03:57 Publié dans Doublets de mon autre blogue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
02/12/2004
Citation
« Si la forme c’est l’autre, selon moi, c’est en cela qu’elle est une présence de tous les instants avec laquelle nous ne saurions coïncider, car elle exige de nous, en permanence, d’être moins et d’être plus, d’être moins afin d’être plus. Elle est classiquement au principe de toute éducation, qui tend, ou qui tendait, à se confondre avec l’incitation faite à l’enfant de se dessaisir, au moins à de certaines heures, en de certains lieux, et notoirement bien sûr à l’école et pendant la classe, de certaines parties de lui-même – la casquette ou le cri, le voile islamique ou la pure expression de soi-même, la parole souvent et les armes toujours –, d’y renoncer au moins provisoirement en échange d’instruments qui le rendraient lui-même davantage, un lui-même plus précieux, et peut-être, par un paradoxe essentiel, plus authentique. »
Renaud Camus, Syntaxe ou l’autre dans la langue, P.O.L., pages 30-31.
C’est mieux dire ce que j’avais maladroitement tenté de faire dans un ancien billet, dont je recopie ici le passage :
Ce n’est pas manquer de tolérance que d’être partisan d’une laïcité rigoureuse. Il n’est pas question d’interdire le port du voile, le port de croix ou d’étoiles, comme le prétendent certains. Mais uniquement de faire une pause. Il est question d’exiger que tous les enfants de France apprennent à mettre leur religion, leur foi entre parenthèses le temps de l’école (l’école publique, évidemment). Il ne me semble pas que ce soit trop demander. Cela revient à attendre des élèves qu’ils aient une conscience, tout simplement, c’est-à-dire qu’ils soient capables de se dédoubler, de cesser un instant d’être chrétiens, par exemple, pour se regarder eux-mêmes ou d’autres avec des yeux de non chrétiens, c’est-à-dire avec un regard neutre et neuf, tout en gardant à l’esprit qu’ils ne cessent pas réellement d’être chrétiens. Si l’on ne veut pas apprendre à nos enfants ce dédoublement, quitte à le leur imposer, (il est d’ailleurs évident qu’un tel dédoublement, qui est après tout celui de la réflexion, s’impose à l’école), je ne vois pas comment la démocratie pourra se prolonger encore longtemps dans le pays : le peuple étant rarement d’accord avec soi, il est essentiel, pour qu’il puisse continuer d’exercer le pouvoir (du moins continuer de le remettre à ses représentants), que le futur citoyen soit capable d’admettre qu’on puisse être un autre que lui, mais aussi qu’il lui faille parfois se résoudre à être soi-même un autre ( ce que firent d’ailleurs tous ces gens de gauche qui votèrent pour Chirac, pensant sauver la République, qu’ils croyaient en grave danger, alors que le risque avait été largement surestimé, mais là encore, ce n’est pas le sujet).
18:20 Publié dans Doublets de mon autre blogue | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
14/11/2004
Doublet de mon journal - dimanche 7 novembre 2004
Presque d’une traite m’est venu ce sonnet de
HIERONYMUS
C’est un vivant cadavre assoiffé de Vénus,
Versant impunément aux vierges assagies
Le danger quotidien de ses hémorragies,
Si dans la fleur éclose il trempe son phallus.
Fallait-il que l’enfant s’offre au Hieronymus,
Dont je séchais, enfant, les tristesses vagies ?
Gisant, dressé vers moi, pour sa nécrophagie,
Je voudrais, à ce veau, lui bouffer le thymus !
Mais toujours cette bête a les yeux d’une vache !
Et malgré ses secrets, malgré ses sales us,
Il passe pour plus pur que le petit Jésus.
Son maudit sacré nom, jamais rien ne l’entache,
Même quand il lui prend d’empoisonner nos sangs !
Quoi qu’il fasse, il demeure un coupable innocent !
03:50 Publié dans Doublets de mon autre blogue, Rimes et vers, Sonnets | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
16/08/2004
Si Phinéas, le profanateur de cimetière...
Evidemment, je comprends qu'on s'émeuve tellement de la destruction d'un cimetière. Les cimetières sont de tels symboles ! Ces lieux sont peut-être plus respectés encore que tous les temples, puisque même ceux qui ne croient en rien, comme dans ma famille, doivent enterrer leurs morts. Les cimetières sont les seuls lieux qui relient vraiment les hommes, finalement : ce sont des lieux où la pourriture l'emporte sur la religion, même s'ils sont séparés précisément pour des raisons religieuses. Pour ma part, je crois que ce sont nos corps qui sont des tombes et que la mort, en quelque sorte, nous en délivre (enfin, sauf quand je pense le contraire, parce que je ne suis pas toujours d'accord avec moi). Mais là, je m'éloigne de mon sujet, qui était polémique (quoique avec douceur) et non philosophique. Tout cela pour dire que moi, puisque c'est nos corps que je regarde comme des tombes, forcément, c'est quand on s'en prend physiquement à des personnes que je m'émeus le plus, c'est-à-dire pas beaucoup, de toute façon, parce qu'il n'y a pas grand chose qui m'émeuve vraiment, à part ma chienne Pélagie. Mais certains articles de presse sont si mal rédigés qu'on pourrait presque croire, à les lire, que Phinéas encourt la réclusion à perpétuité pour le saccage des tombes plutôt que pour la tentative d'assassinat... Moi, je trouve ça un peu limite, pour parler comme un jeune.
23:44 Publié dans Doublets de mon autre blogue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
23/07/2004
J'étais bêtement avachi...
C'est une brave dame qui parle, la veuve d'un commissaire assassiné par ledit Roberto. La veuve explique à quel point elle est choquée qu'on ait écrit des fictions (tel est son mot) inspirées de la vie de Succo, dont la pièce de Koltès. Elle dit à peu près : « Roberto Succo, c'est pas une fiction. Il a vraiment existé. Il a vraiment tué. » Que peut-on répondre à cette dame ? D'ailleurs, peut-on répondre à une victime ? Une victime, c'est toujours dans son bon droit, de nos jours. Alors on peut pas lui répondre ; juste, on acquiesce.
Tout de même, on pourrait lui dire, à cette femme qui, sans doute, serait restée parfaitement anonyme, si par bonheur, son mari n'avait pas été tué, on pourrait lui répondre que les Perses aussi, ils on vraiment existé ; que Néron aussi, il a vraiment tué. Et que tous les damnés de l'enfer également, ils ont vécu avant d'être morts. Heureusement qu'Eschyle, Racine et Dante n'avaient pas la télé, sinon, des veuves leur auraient expliqué qu'ils auraient mieux fait de ne pas écrire leurs livres et leurs pièces, par respect pour les victimes et pour une plus stricte fidélité à la réalité. J'ai le plus grand mal à prendre cette dame choquée, la veuve, au sérieux. Selon moi, elle ferait mieux d'être choquée par la mort de son mari, point final.
Mais nous vivons dans l'ère des victimes. D'autres époques avaient le culte de la force et des héros. Pas nous. Chez nous, c'est à la victime que va tout le respect. Et victime, on peut le devenir assez simplement. Il suffit que son mari soit assassiné, et hop, on devient une victime à son tour, par alliance, en quelque sorte. Toute personne ayant une victime dans son entourage peut elle-même prétendre, si elle le souhaite, au statut de victime.
Que possède de plus précieux la victime ? Son histoire. Comment donc une victime pourrait-elle accepter qu'on mette en scène son histoire, qu'on la déforme, qu'on en change le sens, uniquement pour les besoins de l'art, pour des raisons supérieures et pour l'éternité ? La victime, elle s'en fout, elle, de l'éternité. Son fond de commerce, y fonctionne que dans le présent, dans l'immédiat. Se servir de l'histoire d'une victime en particulier pour en faire un drame universel, c'est un peu usurper la situation très confortable dans la société de ladite victime ! C'est aussi scandaleux, à ses yeux, que de se faire passer pour un héros quand on ne l'est pas. Mais rassurez-vous, si cette femme et ses enfants, victimes par alliance ou par héritage, finiront bien par mourir un jour, le Roberto Zucco de Koltès demeurera, lui. Et heureusement ! Si les hommes duraient plus longtemps que leurs oeuvres, ce serait la fin de la civilisation.
00:23 Publié dans Doublets de mon autre blogue | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note