19/06/2009

Jeudi 18 juin 2009

            La scigalomachie sera sans fin. Je ne puis y participer, trop occupé que je suis à mener d’autres assauts, moins sanglants, quoique toujours virils et souvent plus substantiellement enrichissants. Mais je suis surpris que Madame de Véhesse reproche à Juan Asensio son manque de professionnalisme lors de la préparation du numéro spécial de La Presse Littéraire consacré aux écrivains ‘‘infréquentables’’. Je me rappelle avoir été surpris à l’époque, moi aussi, d’apprendre qu’Asensio se retrouvait avec trop de textes pour le nombre total de pages prévues. J’avais donc écrit à Dominique Autié, pour lui demander s’il pensait que la faute en revenait à Juan Asensio. Dominique Autié m’avait répondu qu’Asensio s’était au contraire montré irréprochable. Or l’avis de Dominique Autié était pour moi parole d’évangile. Voici la lettre électronique que je lui avais envoyée : « Cher Dominique, vous avez reçu les dernières (mauvaises) nouvelles de Juan Asensio. Voilà que les textes pour le numéro des infréquentables sont trop nombreux et prennent trop de place, ce que j’ai un peu de mal à comprendre, puisque nous devions chacun nous limiter à un nombre bien précis de pages, justement pour entrer tous dans les 160 que doit compter le numéro. Je ne sais si de tels imprévus sont fréquents, mais ils sont d’autant plus fâcheux que je les imaginais très prévisibles et donc évitables. Mais peut-être que je me trompe. Vous qui êtes éditeur, vous devez savoir cela mieux que moi. A présent, c’est à chacun de dire s’il se sent prêt à se ‘‘sacrifier’’. J’aurais pourtant cru que c’était au rédacteur en chef que revenait cette tâche ingrate : être juste ou injuste, mais faire des choix. Je suis bien ennuyé et ne sais trop quoi répondre à Juan. Olivier Bruley. » Et voici la réponse que m’avait faite Dominique Autié : « Vous me saisissez par la manche… Vous savez mes habitudes de lève-tôt, ce qui implique de se coucher avec les poules (expression fâcheuse s’il en est, surtout si l’on tient à se reposer !) Que vous dire sans vous accabler d’un roman fleuve ? Je vais essayer de lister tout cela, en suivant le fil de vos questions : oui, techniquement, c’était parfaitement prévisible ; c’est même l’un des ‘‘devoirs’’ de base de l’éditeur que de le prévoir, de la façon la plus rigoureuse qui soit ; on apprend cela en BTS édition, c’est la tarte à la crème de l’exercice de base, cela se nomme le calibrage ; si on ne sait pas (ou ne veut pas) faire, il faut faire chauffeur routier ou biologiste au CNRS ; ce genre de déconvenue, quand elle est le fait de l’éditeur, si l’éditeur est un éditeur professionnel, est rarissime, pour ne pas dire extravagante ; (en revanche, qu’un auteur ou un directeur de volume chargé de rassembler les contributions de plusieurs auteurs apporte à l’éditeur un volume de texte du double, du triple, du quintuple du volume convenu est d’une grande banalité – mais ici, ce n’est pas le cas, semble-t-il : Juan a mené son affaire avec un rigorisme dont j’ai tous les moyens de mesurer la rareté, je vous assure ! (C’est moi qui souligne.) ; la formule que Juan propose, dans un premier temps (l’autodétermination, pour utiliser un vocabulaire gaullien), me semble adroite ; elle lui évite de faire frontalement le sale boulot, si tant est d’ailleurs qu’il soit si sale que cela… car… : par retour, dans les cinq minutes, je me suis porté candidat pour l’édition en ligne, à la condition stricte, tyrannique, expresse, que ce soit sur SON site et non sur celui de Joseph Vebret, pour qui je n’ai jamais éprouvé la moindre empathie (sa façon de prendre la pose de l’écrivain-éditeur est insupportable… n’est pas Gide qui veut ! Et il a proféré quelques énormités, sur Quignard notamment, qui le classent à mes yeux ; car (pour reprendre le fil), je suis pour ma part convaincu que mon texte sera dix fois plus diffusé (et sans doute lu) en étant publié dans La Zone que dans un magazine (avez-vous vu passer la bordée de critiques, souvent terribles, que Vebret a essuyée avec sa revue sur le cinéma ?) ; mon éditeur (editor) est Juan Asensio, qu’il soit aussi, pour le même texte, mon publisher lève, pour ma part, les réserves assez lourdes que je gardais pour moi concernant ‘‘l’éditeur’’, dont nous vérifions donc l’inexistence ou à peu près… Ai-je un peu contribué à éclairer vos questions fort légitimes, ou ai-je épaissi le doute et la perplexité ? C’est terrible comme le travail éditorial, qui est chose techniquement assez simple (l’art d’éditeur est un étrange composé de technique et d’art de vivre, mais pour la partie technique, je vous assure que ce n’est qu’une affaire de tête bien faite !), comme notre métier, donc, continue à bénéficier d’une exorbitante franchise qui n’est fondée que sur l’ignorance entretenue du lecteur (c’est une évidence) mais aussi des auteurs ! Quand je m’apprêtais à faire affaire avec un nouvel auteur, chez Privat, je commençais par prendre le temps de lui expliquer mon métier : ce que j’allais faire, ne pas faire, ce qu’il pourrait attendre voire exiger de moi, ce qu’il ne pourrait en aucun cas me reprocher de n’avoir pas fait. Autre chose : ne vous précipitez surtout pas pour répondre, si vous ne tranchez pas tout de suite. Vous pouvez simplement écrire demain à Juan que vous lui faites confiance, qu’il vous propose, lui, la solution à laquelle il songe pour vous. Ne doutez pas qu’il va y avoir de la foire d’empoigne, de la part de ceux, notamment, qui n’ont pas eu l’occasion de mesurer l’efficacité d’Internet et pour qui une publication traditionnelle reste synonyme de prestige (ce qui l’est à mes yeux, par principe mais aussi sous bénéfice d’inventaire). N’hésitez pas à me poser d’autres questions. Je vous remercie de la confiance que vous me témoignez en m’exposant vos interrogations. Que cette affaire ne vous pourrisse pas la nuit. Bien fidèlement à vous. Dominique Autié. » Si quelqu’un a donc manqué de professionnalisme, ce n’est apparemment pas Juan Asensio, du moins selon Dominique Autié, qui en avait beaucoup, lui, entre autres qualités. Je m’étais d’ailleurs empressé de suivre le conseil qu’il m’avait (tacitement) donné de me proposer pour être publié sur Internet plutôt que dans la revue. Car Dominique Autié était à mes yeux un exemple à suivre, qui me manque beaucoup aujourd’hui. Je pense sincèrement que ma vie aurait pris un autre tour, depuis un an, s’il n’était pas mort : parce que j’aurais eu honte de me montrer à Dominique Autié tel que je me montre dans ce journal, je me serais très probablement interdit de vivre certaines choses. J’aurais eu peur de le décevoir ou de me montrer indigne de l’amitié qu’il me témoignait.

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29/05/2009

Jeudi 28 mai 2009

            Je me demande si le texte qui suit la photo prise par Dominique Autié que Juan Asensio a publiée sur son blogue s’y trouvait déjà hier. Sur la page principale, il n’y a que la photo, suivie d’un lien menant au texte proprement dit. Mais je ne me rappelle pas avoir remarqué ce lien, hier après-midi, ce qui d’ailleurs ne signifie pas qu’il ne s’y trouvait pas. Peut-être le texte n’a-t-il été ajouté que dans un second temps, après que Juan Asensio eut donc remarqué que pas un, sauf lui, évidemment, n’avait eu de pensée pour Dominique Autié : pas un des blogueurs que ce dernier avait liés sur son blogue. Mais c’est faux. Il y a des semaines que je pensais à l’anniversaire de sa mort, que je me demandais bien comment évoquer. Je ne l’ai fait qu’en une phrase, certes lapidaire, mais qu’on ne peut donc pas me reprocher de ne pas avoir écrite. (Il est vrai qu’à strictement parler, je ne l’ai écrite, cette phrase, que le lendemain de la date anniversaire de la mort de Dominique Autié, mes journées, décalées, se prolongeant généralement jusque vers trois ou quatre heures du matin : c’est la nuit que je me mets à ce journal, après avoir vécu, ou tenté de vivre, ce qui me prend peut-être plus de temps qu’il faudrait mais à quoi je réussis chaque jour un peu mieux.) Au contraire, ce que je commence à me reprocher, moi, c’est justement de l’avoir écrite, cette phrase, tant elle me paraît déplacée, ainsi tournée, seule et froide, précédant la suite de ma prose habituelle et bavarde. Je ne voulais pas laisser passer cette date anniversaire sans écrire au moins un mot l’évoquant. Mais c’est évidemment un texte entier que j’aurais dû publier. En réalité, ce texte, j’ai commencé à l’écrire depuis longtemps. Oui, mais voilà… Pour tout dire, j’avais commencé à l’écrire avant la mort de Dominique Autié : il devait être consacré à mon Tireur d’épine et j’avais espéré le faire publier sur son blogue, comme une suite à mes Tu puer aeternus et Hic est locus patriae. Puis Dominique Autié est mort. J’ai continué à penser à ce texte, dont la nature a alors un peu changé dans mon esprit pour devenir un hommage au disparu. Mais je ne sais pourquoi je ne suis toujours pas parvenu à écrire vraiment ce texte. Peut-être est-ce parce que je l’ai commencé avant la mort de Dominique Autié, et dans le but de le faire publier par lui, chez lui, ce qui ne sera plus possible. Je l’avais conçu dans la perspective d’un plaisir partagé avec lui, comme pour les deux textes précédents. Mais après sa mort, l’idée de ce texte, même devenu un hommage à Dominique Autié, doit avoir pour moi quelque chose de déplacé. L’écrire, car je n’ai pas renoncé à le faire, ce sera un peu comme de me rendre à une fête où j’aurais prévu d’aller avec un être cher qui serait finalement dans l’incapacité de venir : dans ces cas-là, on ne peut s’empêcher de se sentir coupable de s’y rendre quand même, seul. C’est aussi faute de temps, je ne vais pas le cacher, que je n’ai pas encore écrit ce texte, et ce fait-là est loin de m’honorer, car j’aurais sans doute pu, j’aurais dû prendre le temps qu’il y fallait. Mais ce n’est probablement pas un hasard si Dominique Autié est mort au moment où je me suis mis à vivre. (J’avais l’intention, hier, de ‘‘m’arrêter de vivre’’, je veux dire l’intention d’arrêter le cours de ma vie pour une journée, le temps de cet anniversaire, pour me consacrer uniquement au souvenir de Dominique Autié. Mais l’appel de la vie, auquel je prends goût, a été le plus fort et mon désir d’aller au concert avec Osman, le soir, était trop grand. J’ai tout de même pris le temps d’écouter encore une fois l’enregistrement de la Présentation à Gargas de l’Homme-aux-liens et l’Ave Maria de Caccini, ce chant insoutenable, dit Dominique Autié de sa voix souveraine, dans le finale de son Récitatif à voix alternée, comme il l’appelle, dont nous sommes toujours, quatre siècles plus tard, les débiteurs et pour lequel Caccini aurait, autant que Bruno, mérité le bûcher.) Ce que je veux dire, par cette absence de hasard, c’est que la mort de Dominique Autié, et même l’annonce de sa maladie, qui m’ont beaucoup plus affecté que j’aurais cru, sont l’une des deux circonstances qui m’ont décidé à faire en sorte de vivre davantage. (Chaque jour m’apprend un peu plus que vivre, c’est perdre son temps.) Evidemment, pour l’instant, vivre davantage, pour moi, cela revient à faire des choses que, parfois, la morale réprouve. Je suis souvent tenté d’évoquer Dominique Autié, dans les pages de ce journal. Je me demande comment il me jugerait (mal sans doute (mais peut-être pas pour les raisons que je crois ni que mes lecteurs imaginent)). C’est pourquoi, la plupart du temps, je m’interdis de citer son nom : pour ne pas, en quelque sorte, salir sa mémoire de mes diverses élucubrations (n’entrons pas dans les détails, pour une fois). Pour le dire autrement, je crois que Dominique Autié était un homme d’une grande rigueur morale, et je ne suis pas tout à faire sûr que ce soit aussi mon cas… Je me fais souvent la réflexion, peut-être d’ailleurs à tort, que ma vie aurait pris un tout autre cours, si Dominique Autié était toujours de ce monde. Parce que je n’aurais pas aimé, par exemple, qu’il me voie me comporter comme j’ai fait avec le grotesque Monsieur Véto, c’est-à-dire si mal, il me faut bien le reconnaître, même si ma victime l’avait bien cherché, je ne me serais probablement jamais mis dans la situation de me faire convoquer par la police pour m’expliquer sur les injures à caractère homophobe (un comble, quand on connaît mes penchants !) dont je me suis rendu coupable ou sur cette prétendue apologie de la prostitution que j’aurais faite. Plus que le Dominique Autié blogueur, éditeur, écrivain, c’est le Dominique Autié lecteur de mon propre blogue qui me manque : il avait pris dans mon estime la place d’un père que je n’aurais pas voulu décevoir. Ses yeux me manquent, et la voix souveraine de sa Présentation à Gargas de l’Homme-aux-liens, dont voici les derniers mots, avant que ne commence l’Ave Maria de Caccini : « Jusque dans la solitude des écrans de nos ordinateurs, c’est à ce chant, parce qu’il cesse de se confondre à la rumeur, au bruit de fond que fait l’homme sur la planète, serait-ce pour prier, c’est à ces mains, parce qu’elles sont déjà singulières, que chacun de nous peut délier pour lui-même les liens qui le lient. Nous, hommes liés de 2006, aux yeux de cristaux liquides, éclairons, ce soir, la grande paroi des mains, d’un brandon de ciel embrasé au-dessus du bûcher de Bruno. Debout, face aux mains singulières de l’homme souverain. Pour saluer, qui sait encore, bénir, le geste de Gargas, l’Homme-aux-liens, l’halluciné de l’écran muet, se relève, se décourbe. Dans la nuit redoublée du temps, l’étincelle de sa voix allume l’immense brasier du Verbe. »

03:59 Publié dans 2009, Dominique Autié, Journal, Juan Asensio, Monsieur Véto, Osman | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note

28/05/2009

Mercredi 27 mai 2009

            Il y a un an que Dominique Autié est mort. Hier soir, rencontre de Dioclès et dîner avec lui. C’est un Internaute avec qui je chatte depuis longtemps. Il est revenu vivre un mois chez ses parents, à Mont-de-Marsan, en attendant de partir pour le Nouveau Monde, en juin. Nous avons profité de sa présence ici pour nous voir. Il était curieux du nom que je lui donnerais dans ce journal et se demandait d’ailleurs suivant quel système je nommais mes personnages. La vérité est que je n’ai pas vraiment de système. Souvent, mais non pas toujours, j’essaie de donner aux faux noms les mêmes initiales qu’aux vrais. Parfois, mais assez rarement, finalement, je joue sur les étymologies. D’autres fois encore, je ne fais que garder, s’il me plaît, le nom qui m’est venu à l’esprit, comme c’est par exemple le cas ce soir, pour Dioclès. En ce moment, je vais régulièrement chercher de nouvelles idées de noms dans le Dictionnaire des Précieuses. Ainsi, c’est pour sa passion du théâtre que j’ai donné le sien à Cléocrite, qui est celui que porte Corneille dans ce dictionnaire. Puisque j’en suis à parler des noms qui ont cours dans ce journal, je tiens à rassurer mes lecteurs, et plus particulièrement un, qui était membre du site de pédés habituel, mais qui s’est fait apparemment renvoyer par le Webmestre, pour une raison qui m’échappe : j’ai bien toujours l’intention de créer un index des noms, pour aider les paresseux dans leur lecture. Mais n’étant pas moi-même un bien grand courageux, je n’ai pas encore trouvé l’énergie nécessaire à la création d’un tel index. Patience, donc. Osman m’a accompagné ce soir à l’église de Saint-Médard où était donné un concert de musique ancienne (celle de la Renaissance est ma préférée). Pensée pour don Esteban pendant l’interprétation des cantiques du Livre Vermeil de Montserrat. J’ai enfin pris le temps de lire les lettres prêtées par Sophronie, que je lui avais écrites lorsque j’étais adolescent. Celle-ci m’avait dit, en me reparlant de ces lettres, qu’elle s’était régalée d’y retrouver complètement le garçon qu’elle avait connu au lycée. Quant à moi, je ne m’y retrouve pas du tout ! Je suis atterré par la lecture que je viens de faire et j’ai vraiment peine à croire que le garçon prétentieux et détestable, obsessionnel et prodigieusement bête, qui a écrit ces torchons, c’est moi. Je ne me rappelais pas que j’avais été si soucieux de mes études, si inquiet de ma réussite scolaire, ce qui ne fut plus du tout le cas par la suite, une fois le lycée terminé. J’avais oublié presque tout ce dont il est question dans ces lettres, qui sont donc un précieux document sur les débuts de ma névrose. Elles sont d’abord un petit roman, je veux dire : le roman de Julien, dont je parle beaucoup. J’y apprends par exemple que je l’avais fait naître un 23 mars (soit la veille de l’anniversaire de ma sœur Laura) ; que je le faisais mourir un 26 février et que je faisais remonter notre rencontre à un 24 août. Je parle également dans ces lettres d’une amie censée avoir occupé dans mon cœur autant de place que Sophronie ou Anja, qui faisait apparemment de la danse, et dont je ne garde absolument aucun souvenir. Par contre, je me suis souvenu, grâce à cette lecture, des scarifications que je me faisais aux poignets et qui m’étaient complètement sorties de la tête. Dans ces lettres, je parlais énormément de suicide : de celui de Julien, mais aussi du mien, dont je n’avais pas le courage. « Si je dois me suicider, écrivais-je par exemple, ce ne sera pas par les veines. » (Cela dit, à moins que ma mémoire ne m’abuse, il me semble ne jamais avoir réellement été tenté par le suicide. Je parlais du suicide, sans du tout l’envisager sérieusement : c’était encore du roman. Mais il y a pire encore : j’allais jusqu’à exhorter Sophronie à mettre fin à ses jours, à ‘‘partir’’, comme j’écrivais, non seulement elle, mais aussi son jeune amant de l’époque, qui est devenu depuis son mari et le père de ses enfants, dont un garçonnet de trois ans et demie à peine, mais d’une grâce et d’une intelligence incroyables. Dès cette époque, la pensée de mon propre sang, de mes veines et de mon pouls me tourmentait. Je rapporte ainsi cette anecdote, dont je me souviens très bien, maintenant que je l’ai relue : « Parfois, à mon cours de piano, quand mon professeur me tient le poignet pour me faire battre la mesure, je suis pris d’un rire nerveux et de bouffées de chaleur qui ne s’arrêtent plus. » Il m’était très pénible de me faire ausculter par le médecin, dont les palpations me faisaient perdre toute maîtrise de moi. Encore aujourd’hui, je déteste me faire prendre la tension : j’ai l’impression que mes artères vont éclater. Avais-je dit que Phédon, lorsqu’il m’avait embrassé dans les commodités de la discothèque, avait exercé une succion sur ma lèvre inférieure qui avait failli me faire évanouir ? C’était comme s’il m’avait pris la tension ! Comme s’il m’avait ouvert les veines ! C’était un vampire qui me suçait le sang. L’écrire me donne encore des suées. Assurément, il y aurait dans ces lettres de quoi nourrir plusieurs séances chez Tirésias ! (J’y ai par exemple trouvé une formulation, à propos de Julien, très proche de ce que j’ai pu dire plus récemment au sujet de Camille. J’avais en effet écrit à Sophronie que Julien était mon enfant, mais aussi mon père, et mon frère.)

03:52 Publié dans 2009, Anja, Camille, Cléocrite, Dioclès, Dominique Autié, Don Esteban, Journal, Julien, Osman, Phédon, Sophronie, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

14/03/2009

Samedi 14 mars 2009

            Lors de cette cinquième séance, j’ai également raconté à Tirésias le rêve que j’ai fait dans la nuit du 19 au 20 février. Dans ce rêve, je participe à l’émission de radio de Finkielkraut sur, France Culture, avec Ségolène Royal et Alina Reyes. Alina Reyes est venue avec trois exemplaires ‘‘faits maison’’ de son dernier livre. Elle veut les offrir à Ségolène Royal, à Finkielkraut et à moi. Mais elle me dit que, selon mon désir, mon livre fait maison est différent. C’est en rapport avec la dédicace : elle me dit que, au lieu de m’y appeler par mon nom, elle m’appelle par mon pronom. Je n’ai jamais désiré cela. Soudain, Alina Reyes reconnaît son erreur : elle m’a sûrement confondu avec quelqu’un d’autre… J’avais d’abord cru que, dans ce rêve, Royal et Reyes représentaient mon père. Dans la journée ayant précédé ce rêve, j’étais en effet tombé par hasard, en recherchant un passage de La Boucle d’un songe, sur une page d’Histoire et Géographie de l’île de nos rêves, un autre livre que je n’ai fait que commencer à écrire. C’était une page consacrée au personnage de Basile, tyran politique en grande partie copié sur mon père, ce tyran domestique. J’avais donc pensé, en notant ce rêve, le lendemain, que Royal et Reyes, c’étaient Basile, c’est-à-dire mon père. Mais le sens du rêve me semble bien plus clair si Alina Reyes représente ma mère, ce qui doit donc être le cas (et d’ailleurs, Freud dit bien que les reines sont des symboles de la mère). Mon père, dans ce rêve, ce serait plutôt Finkielkraut, l’animateur de l’émission, qui s’intitule Répliques. (Un peu comme Renaud Camus, Alain Finkielkraut est pour moi une espèce d’autorité.) Or il se trouve que dans mon rêve, l’animateur de Répliques ne dit pas un mot, il garde un silence absolu. C’est Alina Reyes qui parle. Et pour me dire quoi ? Qu’elle n’a pas écrit mon nom dans sa dédicace, mais mon pronom, comme si elle refusait de me donner le nom que je tiens de mon père, à quoi Finkielkraut, le père, ne réplique rien. Ensuite, Alina Reyes reconnaît son erreur. Elle m’a sûrement confondu avec quelqu’un d’autre. Son erreur, c’est donc de ne pas m’avoir reconnu. Mais en l’occurrence, ne pas être reconnu, pour moi, c’est ne pas être reconnu par mon père, puisqu’il ne réplique rien. Or il se trouve que ma mère, malgré son divorce, a gardé comme nom d’usage celui de mon père. Et si ce rêve signifiait que je tenais ma mère pour une usurpatrice, qui aurait volé le nom de mon père, lequel ne m’aurait jamais reconnu ? Ma mère a d’ailleurs toujours eu avec moi la sévérité, la dureté d’un père, et mon père m’a toujours préféré mes sœurs. C’est à Julie qu’il offrait les livres que j’aurais aimé recevoir et ma pauvre sœur se voyait condamnée à des lectures qui ne l’intéressaient pas. Il ne la reconnaissait pas plus elle que moi, puisqu’il croyait que les centres d’intérêt de l’un étaient ceux de l’autre. Le présent que veut me faire Alina Reyes, dans ce rêve, mais qui est gâté par son refus de me nommer dans la dédicace, est un livre que je dis ‘‘fait maison’’. Dans mon rêve, ce ‘‘fait maison’’ signifie que le livre est fabriqué à l’ancienne, qu’il est cousu. Il renvoie donc directement, comme d’ailleurs Alina Reyes elle-même, à quelqu’un qui a été pour moi une autre figure paternelle, c’est à savoir : Dominique Autié. Mais « livre fait maison » pourrait avoir un autre sens. Il pourrait représenter l’héritage qui, transmis de génération en génération, fait la lignée, la maison. Je dois avouer que j’ai parfois désiré la mort de mon père, pour hériter de sa bibliothèque, et je me suis souvent dit que j’aimerais avoir une bibliothèque comme celle de Dominique Autié. Mais Alina Reyes, c’est-à-dire ma mère, s’interpose entre mon héritage (et donc mon père) et moi. C’est elle qui me le transmet, mais sans le nom, comme si elle voulait faire de moi un déraciné au sein même de la bibliothèque, qui est la véritable demeure, comme j’écrivais dans l’Hic est locus patriae que Dominique Autié avait bien voulu publier dans son blogue. Mon père s’est toujours senti déraciné, à cause de son père qui, lui ayant interdit de la parler dès son arrivée en France, lui a fait oublier sa langue maternelle, qui était le cantonais, la langue de ma grand-mère. Je ne sais si j’interprète bien ce rêve, mais j’aurais tendance à croire qu’il signifie que je pense qu’à cause de ma mère, qui est une usurpatrice (une Clytemnestre, comme je dis parfois), il m’est devenu impossible de trouver ma place.

21:56 Publié dans 2009, Dominique Autié, Histoire et Géographie de l'île de nos rêves, Journal, La Boucle d'un songe, Ma grand-mère paternelle, Ma mère, Ma soeur, Mon grand-père paternel, Mon père, Rêves, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note

16/02/2009

Dimanche 15 février 2009

            Renaud Camus évoque une fois Dominique Autié dans Le Royaume de Sobrarbe, dernier tome de son journal intime, le 3 février, page 79, à propos des éditions Privat, dirigées par ce dernier dans les années quatre-vingt-dix. Quelques jours plus tôt, il notait que Virginia Woolf « n’écrivait pas dans les livres, elle, et qu’elle se moquait des gens qui le faisaient, même ». Dominique Autié ne se moquait pas seulement de ces gens, mais il les détestait. « Dupont-Durant n’étant pas Voltaire, écrivait-il dans la chronique qu’il consacra, dans L’ordinaire et le propre des livres, à ces déprédateurs, comme il n’était pas loin de les appeler (‘‘Sans hésiter, disait-il, je range dans la catégorie des déprédations – et non dans celle, prisée des bibliophiles, des dédicaces et envois – l’ex-dono, cette odieuse appropriation de l’objet par qui offre un livre à un tiers et se hausse au rang de donateur en y apposant sa griffe (et, la plupart du temps, le motif du cadeau)’’), Dupont-Durand n’étant pas Voltaire, écrivait-il donc, il est peu probable que je confonde ses coups de crayon ou ses crottes de bic avec des marginalia. » On pourrait objecter à Virginia Woolf, qui ne l’avait certes pas lu, que Renaud Camus, qui annote ses livres, n’est pas les gens. Son journal est là pour en témoigner, dans lequel il écrit presque à chaque page combien la fréquentation des gens lui cause de souffrance. Renaud Camus est sans doute un misanthrope, comme il en fait lui-même l’hypothèse. Plus généralement : c’est des écrivains qu’on ne peut pas dire qu’ils sont des gens. Par contre, je ne comprends absolument pas que Camus puisse trouver à son goût les livres tels qu’ils sont fabriqués par Fayard, c’est-à-dire brochés sans couture, comme c’est d’ailleurs désormais le cas chez la plupart des éditeurs. Lui qui est un grand pourfendeur de la camelote, ne voit-il donc pas que de tels livres en sont aussi ? Ne voit-il pas que ce ne sont tout bonnement pas des livres ? « Pas de fil ? Ce n’est pas un livre », disait encore Dominique Autié, dans une autre chronique de L’ordinaire et le propre des livres. J’avais d’ailleurs laissé ce commentaire à la suite du texte d’Autié consacré aux livres cousus : « Je ne dois pas être encore arrivé à la moitié du livre que je lis en ce moment, et déjà, des paquets entiers de pages se sont décollés et sont devenus des feuilles volantes qui, à tout moment, risquent de ‘‘tomber’’ hors du livre, si je ne le tiens pas assez fermement entre mes mains, ce qui me donne parfois des crampes. C’est très désagréable. On croirait presque que ces livres sont conçus pour n’être lus qu’une fois, et encore, pour certains, jusqu’à la moitié seulement ! » Eh bien ! Ce livre que je lisais alors, je crois bien que c’était Outrepas, c’est-à-dire l’un de ces volumes Fayard que Camus trouve qu’ils lui tiennent si bien en main (je ne me souviens plus de l’expression exacte de l’auteur). Il est probable que nous n’ayons pas les mêmes mains, lui et moi ! Mais lui qui doit, pour travailler à ses églogues, laisser ouverts, pendant des jours et des jours, des dizaines de livres sur son bureau, il devrait être le mieux placé pour comprendre que l’écrivain de demain, son disciple, qui voudrait écrire à son tour des églogues et aurait, pour ce faire, besoin de consulter à tout moment Outrepas ou Le Royaume de Sobrarbe, ne le pourrait tout bonnement pas, à cause de la fragilité des livres, qui ne se prêtent pas à pareille consultation. La fabrication de livres sans couture contribuera sans nul doute à l’appauvrissement de la littérature. Les battements de mon cœur se sont accélérés quand j’ai lu ces quelques phrases, qui me parurent confirmer une certaine communauté de vues, de sentiments et même de sensations, entre Camus et moi, sur les bibliothèques, ou plutôt sur la bibliothèque, page 366 : « Mais c’est parfois dans cette bibliothèque, aussi, à tout cet étage, par de beaux crépuscules d’été comme celui-ci, quand la lumière semble arrêtée et se présenter par toutes les fenêtres avec une intensité égale, étale, passionnément dépassionnée. La vie est là, simple et tranquille sans doute, mais noble aussi, amicale avec indifférence, majestueuse, transparente, mortelle. Hic est locus patriae : cette absence. » Hic est locus patriae, c’était le titre que j’avais donné au texte consacré aux bibliothèques que Dominique Autié avait bien voulu publier dans L’ordinaire et le propre des livres. Mais la lecture du journal de Renaud Camus m’est devenue une épreuve. A chaque fois que je tombe sur une page où il est question du manque de savoir vivre de ses correspondants, de la mauvaise tenue des lettres, surtout des lettres électroniques, je ne puis m’empêcher de repenser à celle que je lui avais envoyée pour lui signaler la parution dans le blogue de Dominique Autié de mon texte sur les bibliothèques. J’avais tourné ma prose d’une telle façon, j’avais été si abrupt, si dépourvu de transition, de préambule (j’avais commencé ex abrupto, si ma mémoire est bonne), je m’étais montré si concis, si bref, si pressé d’en finir, que j’avais dû laisser une fort mauvaise impression. Pour tout dire, j’avais commencé en disant je et conclu par un cordialement du meilleur effet ! C’est d’autant plus absurde que j’avais déjà beaucoup lu Renaud Camus, à cette époque, et savais donc à peu près comment il ne fallait pas m’y prendre pour lui écrire… Mais je l’ai sans doute déjà dit dans ce journal, il y a parfois quelqu’un d’autre en moi, qui agit et parle à ma place. C’est le même qui m’avait poussé à dire à Camille, quand il habitait chez moi, que je voulais qu’il parte, alors que je voulais qu’il reste. Page 133 : « Je connais beaucoup de gens qui n’aiment pas passer la nuit avec leurs amants. » J’en suis ! Plus précisément, j’aimerais passer la nuit avec mes amants, mais je ne le peux pas. C’est d’ailleurs l’un des changements que j’attends de l’analyse que j’ai commencée avec Tirésias. J’espère pouvoir dormir un jour avec les garçons qui entrent dans mon lit. Je croyais que je le pouvais déjà, depuis Camille, dont j’avais très bien supporté la présence dans mon lit toute la nuit. Mais ce n’était que parce que c’était Camille, c’est-à-dire un garçon dans lequel je retrouvais inconsciemment des traits ayant appartenu à des personnages-clés de mon passé : à Julien, comme je l’ai déjà dit mardi dernier, et à un autre, une autre, dont je n’ai pris conscience qu’avant-hier, et dont je parlerai plus tard, après en avoir rendu compte à Tirésias. J’ai voulu renouveler l’expérience du sommeil à deux, il y a quelques jours, avec un adorable Nicéphore, mais ce fut très pénible. Je ne me suis pas endormi avant plusieurs heures. Par contre, le réveil a été très agréable. Nicéphore était venu se blottir au creux de moi, comme fait d’habitude la chienne Pélagie. J’ai fait cette confidence amusée, tout à l’heure, à Osman, qui m’avait invité à venir regarder la télévision chez lui, sur son canapé, contre lui, sous sa couverture : au fond, j’ai commencé mon analyse pour ne plus avoir froid dans mon lit les nuits d’hiver.

03:57 Publié dans 2009, Camille, Dominique Autié, Journal, Julien, Nicéphore, Osman, Pélagie, Renaud Camus, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : renaud camus, dominique autié, le royaume de sobrarbe, virginia woolf

28/11/2008

Vendredi 28 novembre 2008

            Pauvre de moi, Encolpe plus à plaindre, dont les amis ne le sont pas vraiment ! J’avais dit que Damis, lors de la disparition de Camille, m’avait demandé de lui donner le numéro de téléphone de ce dernier, pour l’appeler et arranger les choses entre nous. Et comme je lui avais répondu que s’il voulait son numéro, c’était surtout pour tenter de le séduire, Damis m’avait dit que c’était probablement à cause de tant de suspicion de ma part que Camille avait préféré s’éloigner de moi. Mais Camille, dont je suis de nouveau très proche, m’a fait lire avant-hier les SMS que Damis lui avait envoyés. S’il est vrai que celui-ci a défendu ma cause dans deux d’entre eux, tous les autres sont consacrés à sa propre cause, comme je l’avais craint. Damis invite plusieurs fois Camille à venir le rejoindre dans la boulangerie, les nuits où il s’y trouve seul, et presque tous les jours, il lui pose cette question, si élégamment tournée : « Quand c’est qu’on baise ensemble ? ».  Il est vrai qu’il me la pose aussi très fréquemment, ainsi qu’à Tityre. Quand j’ai dit à ce fourbe de Damis que je savais tout (« je sais tout » est une de mes phrases favorites), loin de se démonter, il a répondu qu’il n’avait fait que me rendre la monnaie de ma pièce ! Car il ne m’a toujours pas pardonné d’avoir couché avec le bel Alcide, alors même qu’il me l’avait interdit, à l’époque où nous étions en de meilleurs termes. « Mais moi, je n’ai pas fait mon coup en douce ! Je t’avais prévenu que je coucherais avec lui si l’opportunité se présentait à moi et je t’ai annoncé l’avoir fait dès le lendemain ! Toi, tu as trahi ma confiance et tu m’as menti. Tu es aussi faux-cul que tu l’as gros ! », ce qu’il a évidemment très mal pris, comme à chaque fois que je fais allusion à son poids. Pensant me rassurer, Camille, qui a juré qu’il n’avait pas cédé aux avances de Damis, m’a fait cet aveu, qui m’a fort surpris et légèrement contrarié, qu’il ne s’était laissé tenter qu’une fois par un autre que moi, depuis que nous nous connaissons, et que c’était par Tityre ! Quelques jours après que nous étions allés dîner chez lui, Camille l’avait en effet croisé dans la rue. Tityre l’avait invité à passer chez lui, dans la soirée, durant laquelle il l’avait sucé. « Ah bon ? Il t’a sucé ? Mais jusqu’au point de te faire jouir ? – Non, pas jusque là. – Ah bon ! Ça va alors, ce n’est pas si grave que ça. » J’ai dit que la disparition de Camille m’avait servi de leçon et que je tâchais désormais de lui cacher mes contrariétés. Mais ce qui me contrariait, ce n’était pas tant l’infidélité de Camille, qui n’en était d’ailleurs pas vraiment une, que la fausseté de Tityre, à qui je m’étais beaucoup confié, lors de ma peine de cœur, et qui n’avait rien laissé paraître de sa fourberie. Il y a des personnages de ce journal dont je voudrais changer les noms. La question que je me pose est si je dois me contenter de le faire à partir d’aujourd’hui (ou plus vraisemblablement de demain !) ou s’il faut aussi les changer dans tout le texte déjà écrit de ce journal, que je projette de relire entièrement depuis longtemps déjà, dans le but d’y apporter les innombrables corrections qui, probablement, s’imposent. Inutile de préciser que pour l’instant, j’ai toujours remis au lendemain ce travail fastidieux. Des noms comme celui de Fred, qui est l’ancien amoureux de ma sœur, se marient vraiment très mal avec ceux de Damis ou de Tityre, ou même avec ceux de ma sœur Julie ou de son actuel amoureux Cyrille, qui sont on ne peut plus grec ou romain. Une autre question que je me pose : faut-il changer tous les noms, qui ne sont souvent que des prénoms ? Je veux dire par là que je me demande si je dois suivre un même principe dans ce journal et donner des pseudonymes à tous mes personnages, ce qui n’a pas toujours été le cas jusqu’alors, puisque mon amie Laurence, par exemple, porte ici son véritable nom. Le problème est que le prénom de Laurence a fait l’objet d’un sonnet, qui est également publié dans ce blogue. Comment maintenir la cohérence ? Il est vrai que je pourrais toujours conserver le prénom de Laurence, exceptionnellement, qui sonne après tout parfaitement romain. (Après une rapide vérification, je ne retrouve plus le sonnet sur le nom de Laurence. Je ne l’avais peut-être pas publié, finalement.) Une chose est sûre : je vais rebaptiser dès aujourd’hui mon ami (si c’est bien le mot) Laurent, le Ψ de Bordeaux, dont je n’ai jamais pensé beaucoup de bien. Dominique Autié, qui l’avait vu lors de notre unique rencontre chez lui, à Toulouse, avait d’abord cru que l’incroyable silence dont Laurent avait fait preuve était la signe d’une grande qualité d’écoute de sa part. J’avais dû le détromper dans une lettre que je recopie ici. Tout Laurent y tient : « Cher Dominique, vous me demandiez si mon petit séjour à Toulouse m’avait été agréable. Il ne l’a été que parce que nous nous sommes finalement rencontrés. Le reste fut assez pénible, dans l’ensemble, et justement parce que je n’étais pas très bien accompagné. Peut-être vous étonnerai-je, si je vous dis que je ne connais pas Laurent beaucoup plus que vous ! Mais les efforts que je fais pour le connaître davantage me le font découvrir toujours un peu moins aimable. Si j’étais d’abord un peu gêné de me montrer à vous si mal accompagné, ce n’était pas tant par crainte de vous infliger la présence de quelqu’un que j’estime chaque jour un peu moins, que par honte de vous faire voir ce que je m’inflige à moi-même en le fréquentant et qui aurait pu vous faire, vous, m’estimer moins. Mais vous m’avez un peu rassuré en me confiant que vous aviez été beaucoup plus mal accompagné que moi par le passé ! Et puis, d’une certaine façon, on pourrait aussi penser que ma persévérance à fréquenter toujours un Laurent est tout à mon honneur. En quelque sorte, l’espoir que je nourris encore, en dépit du bon sens, de découvrir en lui quelque chose qui mérite de l’être, révèlerait en moi une certaine forme de bonté : c’est le seul ‘‘humanisme’’ (au sens moderne) qui soit à ma portée ! Hélas, je suis de plus en plus convaincu qu’il n’y a absolument rien sous le silence de ce garçon, pas même la conscience de sa bêtise, qui pourrait expliquer qu’il se taise, mais il est vrai que ce serait une preuve, un début d’intelligence ! Le plus triste est sans doute que Laurent n’est pas même sauvé par une beauté dont il est, à mon goût, totalement dépourvu (car je puis pardonner beaucoup de choses à la beauté, même lorsqu’elle est l’enveloppe d’une pure inanité !). N’allez pas vous imaginer que j’accuse sans preuve ! Figurez-vous par exemple que pour cette petite escapade, Laurent n’avait pas apporté le moindre livre avec lui. Pendant tout le voyage de retour, qui a duré plus longtemps que prévu, il n’a pas cessé de suivre notre déplacement sur l’écran de son GPS : c’était toute sa lecture ! Comme je lui demandais un peu durement pourquoi il n’avait pas apporté de livre avec lui, il m’a répondu que c’était parce qu’il avait imaginé que je lui ferais la conversation ! Mensonge, évidemment, qui montre cependant qu’il a son intelligence à lui : en une phrase, il avait réussi à transformer son accusateur en accusé ! Mais la conversation avec lui est impossible ! Un seul exemple : Laurent m’a demandé, voyant que je lisais votre Galère espagnole, ‘‘quel style vous aviez’’ (« Quel style il a ? »). Pour lui, il y a tant de styles, aussi rigoureusement classés que les maladies de l’esprit qui sont sa seule passion. ‘‘Quels sont les symptômes ?’’, c’était à peu près la question qu’il me posait, pour se faire une idée de la maladie, pardon, du livre que vous aviez écrit ! Que voulez-vous répondre à cela ? Mais j’aurais mieux fait de commencer par vous dire que Laurent est psychologue et expert judiciaire : vous savez certainement quels dégâts peuvent faire ces deux là. Tout est dit ! La responsabilité qu’ils ont dans la dissolution de l’homme est terrible. Ils ne sont apparemment pas près d’en rendre compte. Ce n’est pas à nous de leur trouver des circonstances atténuantes. Mais assez parlé de Laurent ! J’ai beaucoup aimé votre maison. Le figuier et l’aile à aménager qu’il dissimule, la terrasse où nous fûmes sont un enchantement. J’espère que nous pourrons vivre ensemble d’autres heures conniventes. L’idée d’un dîner pour mon prochain passage par Toulouse me plaît beaucoup. Je n’ai pas pensé à vous demander où était votre compagne, pendant que nous nous trouvions chez vous. J’espère que ce n’est pas nous qui l’avons fait fuir ! » Il n’y eut jamais de dîner. Laurent portera mieux désormais le nom d’Ascylte. Il dînait chez moi hier soir. Nous en étions à l’apéritif quand Camille m’a envoyé ce SMS : « rappelle-moi vite, c’est urgent. » L’urgence était qu’il voulait m’inviter à dîner. « Je ne peux pas venir, Camille, je reçois mon ami Ascylte chez moi, ce soir. Mais tu peux te joindre à nous, si tu veux. » Nous dînâmes donc tous les trois ensemble, parlâmes beaucoup et, fait qui a son importance, Ascylte participa à la conversation bien plus qu’il n’avait fait chez Dominique Autié. J’ai vite compris, en le regardant mener cette conversation, à quoi il voulait en venir exactement. Et en effet, tout à coup, je vis qu’il avait glissé sa main sous le t-shirt de Camille et qu’il était en train de lui caresser le dos. Et ce giton de Camille le laissait faire… Il se retrouva rapidement entre nous deux sur le canapé, le pantalon sur les pieds, la bite dans la main d’Ascylte et les couilles dans la mienne, tandis que, de ma main restée libre, je filmais tant bien que mal cette petite scène improvisée. Je n’ai plus du tout trouvé cela amusant quand je me suis aperçu, agenouillé entre les cuisses de notre frère (comme dirait Pétrone), dont je suçais la bite, que ce porc d’Ascylte (ce parvenu à chemise rose qui veut toujours boire du martini blanc avec une rondelle de citron, mais qui l’aspire entre ses lèvres aussi bruyamment qu’un paysan qui laperait sa soupe) était en train de lui suçoter les lèvres. Je me suis relevé pour annoncer que la fête était terminée et qu’ils pouvaient aller se finir chez Camille s’ils le voulaient. Tout cela dit avec le sourire, bien sûr, puisque la disparition de Camille m’a bien servi de leçon. Moi qui n’ai plus rien fait ‘‘jusqu’au bout’’ avec Camille depuis notre première fois, je ne voulais pas l’amener à une sorte de seconde première fois en présence de qui que ce soit, et surtout pas de ce chien galeux d’Ascylte. Car malgré les apparences, je suis un grand romantique ! Je ne comprends pas très bien comment Ascylte s’est cru autorisé à tripoter mon Camille. Peut-être me croit-il un adepte des ‘‘plans à trois’’ depuis notre partie avec ce pauvre Christophe, qui est seul, en ce moment, dans une chambre d’hôpital, à Bordeaux, en train de crever de son Sida, d’un cancer et de je ne sais quoi d’autre. Il n’a pas vingt-cinq ans. Comble du malheur : Ascylte est le seul à lui rendre encore visite. Je dois dire que je n’ai pas très bonne conscience de ne plus lui avoir donné de nouvelles. Mais c’est lui qui n’en voulait plus. Avant qu’Ascylte n’ait réussi à parvenir à ses fins, nous avions beaucoup parlé avec lui, qui n’est pas seulement psychologue et expert judiciaire, comme j’avais dit à Dominique Autié, mais aussi sexologue (et, on l’avait compris, obsédé sexuel), nous avions beaucoup parlé, disais-je, des relations sexuelles entre nous, Camille et moi, et surtout, de la difficulté que nous avions à nous faire comprendre à quel moment nous avions envie de coucher ensemble. Nous sommes tombés d’accord pour dire que la faute, si le mot n’est pas trop mal choisi, en revenait beaucoup à Camille qui, bien qu’il soit capable de se laisser tripoter sur mon canapé par un Ascylte, à d’étranges pudeurs, qui l’empêchent de dire toujours bien clairement son désir. Camille m’a confirmé ce que m’avait dit Tityre, c’est à savoir qu’il avait eu très souvent l’envie de faire l’amour avec moi quand il habitait ici mais qu’il n’avait pas su me le montrer. De mon côté, il y a beaucoup de signes que je n’osais pas reconnaître, par peur de le brusquer, depuis qu’il m’a dit ‘‘qu’il avait besoin de temps’’ avant de s’engager tout à fait. Camille a promis d’être plus explicite à l’avenir. Désormais, m’a-t-il dit, quand il aurait envie de plaisir, plutôt que de risquer de se laisser tenter par la bouche d’un Tityre, il me téléphonerait pour que nous nous retrouvions soit chez lui soit chez moi et que nous le prenions ensemble. Camille a dit encore qu’il n’était pas loin de m’aimer, ce qui veut dire qu’il ne m’aime pas, mais la ‘‘proximité’’ de son amour me convient déjà très bien ! C’est après cette conversation qu’Ascylte a voulu faire payer sa consultation en nature. Je dois dire que je ne savais pas qu’on pouvait passer par tant de doutes à cause d’un garçon dont on n’est pas follement amoureux.

22:51 Publié dans 2008, Alcide, Camille, Christophe, Cyrille, Damis, Dominique Autié, Fred, Laurence, Ma soeur, Tityre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note

01/11/2008

Vendredi 31 octobre 2008

            Il y a quelques jours que je suis tombé par hasard sur Tityre, que je n’avais pas revu depuis des années. Je n’avais pas encore l’âge de Camille à l’époque où nous nous fréquentions. Lors d’un petit dîner qu’il avait donné chez lui, Tityre avait essayé de me faire boire, dans le but de me mettre plus facilement dans son lit, m’avait expliqué Damète, l’un des convives, qui m’avait tiré du piège grossier tendu par notre hôte, mais pour mieux me faire tomber dans le sien. Tityre m’a invité à venir chez lui prendre l’apéritif avant-hier. J’y suis resté pour le dîner, puis nous avons téléphoné à Camille pour qu’il nous rejoigne au moment du café. Nous sommes rentrés lui et moi sur les sept heures du matin. Nous avons passé la nuit au coin du feu à boire du whisky (que Camille prétend être un des alcools qui lui sont permis, à moins que ce ne soit le seul auquel il ait droit, si tant est qu’il y ait vraiment droit, et dans de telles quantités, ce dont je doute fort). Tityre, qui a été ‘‘un peu artiste’’ en son temps, nous a montré ses perruques, ses robes et ses chapeaux. Nous avons écouté pendant des heures de ses disques vinyles. Il y a dans sa bibliothèque beaucoup de livres anciens, mais très abîmés. Je me suis redit à part moi la phrase qui sert à me faire honte quand je maltraite mes propres livres : « Si Dominique Autié avait vu ça ! » Ce n’est pas la bibliothèque d’un bibliophile : Tityre l’a simplement héritée de son grand-père : avec la maison. Il n’en a pas soigné les livres. (A propos de ce verbe soigner : Camille, qui est plein d’expressions que j’imagine être propres à la campagne dont il est, me demande toujours : « Veux-tu que je soigne aussi ta chienne ? ». C’est qu’il est alors en train de nourrir la sienne et veut savoir s’il me plairait qu’il en fasse autant pour la mienne. Soigner Violette et Pélagie, c’est remplir leurs gamelles. Je lui réponds souvent avec une autre de ses expressions : « De là étant, je ne peux pas le faire, la gamelle est vraiment trop loin », car je suis généralement assis sur le canapé, en train de le suivre des yeux.) A Tityre, qui me demandait qui je lisais, j’ai répondu en prononçant le nom de Renaud Camus. « Ah oui ! Tricks ! », a-t-il dit. Je me suis alors souvenu de ce qu’écrivait Camus sur Duras et la musique, dans Corée l’absente : « On y apprenait qu’elle écoutait et réécoutait le Requiem de Mozart, les symphonies de Beethoven et les Passions de Bach – bref qu’elle n’aimait pas la musique, ou peut-être plutôt que la musique tenait peu de place dans sa vie, ce dont on se doutait un peu. » L’on pourrait peut-être dire aussi de tous ces homosexuels qui ont lu Tricks qu’ils n’aiment pas Renaud Camus ou du moins que Renaud Camus tient peu de place dans leurs bibliothèques ! Cela dit, je m’avance peut-être un peu et ne sais pas vraiment de quoi je parle, car bien qu’il y ait beaucoup de Camus dans ma bibliothèque, je dois confesser que je n’ai pas lu Tricks. Comme nous cherchions à savoir si nous avions d’autres connaissances communes que celles de l’époque où nous nous fréquentions encore, lui et moi, Tityre a dit de Trimalcion que c’était « son petit protégé », ce qui a fait sourire Camille, qui connaît l’aversion que j’ai pour cet individu, qu’il s’est pourtant mis à fréquenter occasionnellement. Quand je pense qu’il habite dans la rue parallèle à la mienne… Il ne faudrait pas trois minutes à Camille pour se rendre chez lui ! Je suis sûr qu’il l’a déjà fait, même s’il ne veut pas l’admettre. Mais si ! Il l’a reconnu, puisqu’il m’a dit une fois qu’il n’avait pas trouvé l’appartement de Trimalcion aussi sale que je l’avais dit ! Nous sommes retournés chez Tityre hier soir, jusqu’à très tôt ce matin, comme la veille. Il y avait un autre invité, qui avait les mains baladeuses et voulait absolument voir la rousseur entre les jambes de Camille ! On m’a dit ensuite que je n’avais pas fait beaucoup d’efforts pour cacher ma contrariété et ma mauvaise humeur.

03:33 Publié dans 2008, Camille, Damète, Dominique Autié, Journal, Pélagie, Renaud Camus, Tityre, Trimalcion, Violette | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note

30/09/2008

Mardi 30 septembre 2008

            Enterrement, ce matin, de M. B***, un voisin de ma mère et surtout le père de Katia, une amie de jeunesse, l’amoureuse de Matio du temps qu’il ne pratiquait pas encore l’homosexualité. Aperçu la petite Céline D***, une autre amie de la même époque, qui est toujours aussi jolie. Il y avait une telle foule à cette cérémonie que nous n’avons pas pu tous entrer dans la salle du funérarium où étaient prononcés les différents éloges funèbres, qui ne parvenaient donc à nos oreilles que par bribes. C’étaient, déjà, les paroles des vivants qu’on n’entendait presque plus. Je ne m’attendais pas à être si surpris et ému de trouver à Katia, après tant d’années, une voix manifestement plus assurée, malgré les nombreux sanglots qui la faisaient trembler. C’était la voix d’une jeune femme. J’avais gardé le souvenir d’une grande enfant. Elle a conclu son discours par ce lieu commun qu’il ne faut jamais remettre au lendemain ce qu’on peut faire le jour-même. Ces paroles ont ravivé la douleur que j’ai de n’avoir pu donner à Camille le cadeau que je voulais lui faire le jour où je pensais pouvoir le retrouver à l’hôpital. J’avais demandé à Corydon quelle sorte de présent il pensait pouvoir faire plaisir à Camille. « Une peluche, m’avait-il répondu sans rire du tout, une peluche : c’est neutre, et ça fait toujours plaisir » ! Je m’étais vite rendu à cette évidence que Camille était en effet le genre de personne à se trouver heureuse de recevoir un tel cadeau. J’avais donc acheté un petit chien en peluche, noir comme Pélagie, au cou duquel j’avais noué du même ruban bleu que portait ma chienne le jour où Camille et moi nous étions vus pour la première fois, d’un bleu qui est devenu notre couleur, parce que c’était aussi celle que mon ami portait ce jour-là, et celle enfin, depuis toujours, de mes yeux pleins de son souvenir. La peluche est encore chez moi, dans les mains de personne. C’est une espèce de petit cadavre, un jardin d’Adonis d’un genre nouveau, inspiré par un amour qui n’est pas vraiment mort, mais qui ne renaîtra peut-être jamais. Camille me dit qu’il passe ses journées à dormir et se reposer, à cause de son mauvais cœur et de sa mélancolie. Je ne sais absolument pas quand nous pourrons nous revoir, lui et moi, sa maladie l’ayant apparemment fort affaibli et son père étant depuis le début contre notre liaison. C’est à la mort de Dominique Autié, je crois, que, par une espèce de sursaut vital, je m’étais mis à connaître plus de garçons, pour me distraire d’un chagrin plus grand que ce à quoi je m’étais attendu, pour vivre davantage, pour ne pas penser à la mort. Finalement, je la sens qui rôde autour de mon amour et je suis plus malheureux que je ne l’étais auparavant. Se peut-il que Camille se repose en vain, et que sa maladie, dont il n’est même pas fichu de me dire le nom, si elle en a, ou l’exacte gravité, s’il en est conscient, finisse par l’emporter malgré tout ? Un cancer a emporté M. B***, dont la fin fut, paraît-il, des plus pénibles. C’est le destin de l’homme de ne connaître jamais de repos, puisque l’épuisement le tue, puisque la maladie le laisse à bout de forces au seuil de la mort, qui ne peut être le dernier repos, puisqu’on ne sera plus là pour en jouir. Moi qui ne souffrais jusqu’alors de dormir avec personne, aujourd’hui je donnerais ma vie pour pouvoir reposer une nuit entière contre le grand corps pâle de mon petit Camille.

23:51 Publié dans 2008, Camille, Céline D***, Corydon, Dominique Autié, Journal, Katia B***, Matio, Pélagie | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note