11/10/2005

Décalage horaire

 

         Voici donc Décalage horaire, la double relation du voyage qu’Esteban et moi avons fait ensemble. On peut lire nos textes (qui s’insèrent dans ce blogue chacun à leur date, toujours suivant l’ordre chronologique inverse) sur cette page, une nouvelle catégorie ayant été créée pour l’occasion, ou en cliquant sur les liens que voici :

12.IX.05

13.IX.05

14.IX.05

15.IX.05

16.IX.05

17.IX.05

18.IX.05

19.IX.05

20.IX.05

21.IX.04

22.IX.05

23.IX.05

24.IX.05

25.IX.05

26.IX.05

27.IX.05

28.IX.05

29.IX.05

30.IX.05

01.X.05

            De son côté, Esteban, en plus du journal publié ici, continuera à noter dans son propre blogue d’autres souvenirs de notre voyage, à mesure qu’ils remonteront à la surface de sa mémoire de « vieillard cacochyme » (c’est lui qui le dit !). Je m’efforcerai de mettre régulièrement à jour, dans ce billet, les liens y renvoyant :

Le Neveu d’Esteban

Journal croisé

Les chariots de la colère…

Eros sans euros

La dernière page

 

 


 

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01/10/2005

Samedi 1er octobre 2005

        Dernier jour. Esteban repart demain matin. Nous nous sommes dit « au revoir » ou « adieu » ce soir. Au revoir ou adieu ? Je ne sais. Esteban n’est pas très clair sur ce point. Il parle souvent comme quelqu’un qui se saurait condamné, et qui ferait un dernier tour de piste, un dernier tour du monde, avant d’aller faire un tour dans l’autre. Il est si convaincant que je me suis surpris à lui poser plusieurs fois la question : s’il n’était pas atteint d’une maladie incurable. Mais non. Simplement, il me répond, comme toujours, qu’il n’a aucun problème avec son âge, bien sûr, mais qu’à cinquante ans, il est un homme fini. D’autres fois, pourtant, il me dit qu’il est sur le point d’entrer dans la vie active, à l’âge où la plupart songent à prendre leur retraite. Je n’y comprends rien.
        Cet après-midi, nous sommes allé faire, Esteban, Pélagie et moi, une promenade au bord de la mer (à Contis). Mais il pleuvait trop pour marcher sur la plage. Nous reprenons donc la voiture, pour aller jusqu’à Mimizan, dans l’espoir de trouver une crêperie ouverte. Là-bas, sur le parking, Esteban, qui ne verrait pas l’eau à la mer, n’a pas remarqué le surfeur en train de se déshabiller, devant le coffre de sa voiture. Si je n’avais pas attiré son attention, il aurait ouvert sa portière et probablement interrompu ce beau spectacle. Mais nous restons dans la voiture, le temps que le jeune homme termine de se changer, et pouvons contempler tout à loisir son joli postérieur (les surfeurs en ont souvent de bien beaux). Esteban (qui n’a pas voulu que je prenne de photo – mais pourquoi donc l’ai-je écouté ?) était d’accord avec moi, pour une fois, sur la beauté des fesses du garçon. Quand je pense qu’il m’a dit tous les jours que la jeunesse le laissait indifférent !


 

Le 1er-10- 2005

Mont-de-Marsan


 

        Mauvaise nuit. Je me retourne en tous sens sans parvenir à trouver le sommeil. J’écoute les canards répondre aux hiboux… Chaque fois que je devine la torpeur m’envahir, je pense que ce jour sera le dernier que je passerai avec Olivier, je sens une montée d’adrénaline et me réveille avec l’impression d’étouffer. Je maudis le jour où je l’ai rencontré sur le net !
        C’est journée de foire à Mont-de-Marsan et la ville est livrée aux marchands ambulants. Je passe la matinée à chercher vainement un bel objet sur lequel poser mon regard. Tout n’est que camelote et vulgarité !
        Vers quinze heures, je retrouve Olivier chez lui. Nous prenons la route de Mimizan, afin de passer nos derniers instants ensemble, au bord de la mer. Olivier en profitera pour promener Pélagie. La station balnéaire est déserte, elle ressemble à une ville fantôme… Tout est fermé. Une fine pluie se met à tomber. Nous faisons quelques pas sur la plage, puis, trempés, regagnons l’abri de la voiture.
        En mars, tout avait commencé par une promenade sur une plage des Landes balayée par un vent glacé, aujourd’hui tout se termine par une promenade sur une plage balayée par des trombes d’eau…
        En rentrant à Mont-de-Marsan, nous nous arrêtons dans une auberge pour partager un dernier dîner.

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30/09/2005

Vendredi 30 septembre 2005

          Mont-de-Marsan. Me voici rentré. J’ai droit à un nouveau secteur pour mes distributions de prospectus. Désormais, je détiens le centre de Mont-de-Marsan (dont ma rue), beaucoup plus intéressant financièrement parlant, et moins étendu, donc moins fatigant à parcourir.
Esteban a trouvé un titre à notre journal croisé : Décalage horaire. J’avais d’abord voulu l’intituler In-comparable : allusion (rien de plus) à Renaud Camus, qui est parmi mes auteurs favoris. Seulement, par plaisanterie, (car j’ai cette sale habitude, qui déplaît fort à Dominique Autié, de gribouiller dans mes livres, que je n’irais certes pas revendre après les avoir lus, mais qui sait ce qu’en ferait ma famille, si je venais à mourir !) j’avais souligné dans mon exemplaire d’Incomparable, que j’avais prêté à Esteban pour qu’il le lise, deux ou trois passages sur l’âge, dont une citation de Houellebecq (« A cinquante-cinq ans passés, le vieux débris menait une existence paisible. ») qui, pensais-je, le ferait sourire, à cause d’une association de mots que j’avais faite moi aussi, un jour que je devais être en colère contre lui. Eh bien non ! Ça ne l’a pas fait rire du tout ! Esteban n’a plus voulu entendre parler de ce titre. Tout ce qu’il retenait du livre, c’est que Camus et Farid Tali n’avaient pas le même âge. Et Esteban ne voulait pas « tenir le rôle du vieux », dixit ! Mais Décalage horaire, ce n’est pas mal non plus, dans son genre. C’est peut-être même pire. Cela rappelle qu’Esteban et moi sommes aux antipodes, au propre comme au figuré. Quand il est midi chez moi, il est minuit chez lui, et le garçon que je trouve beau, il le trouve laid. Pas étonnant que nous ayons tant de mal à nous entendre, parfois.


 

Le 30-09-2005

Poitiers - Mont-de-Marsan

 

 

        Je dépose Olivier chez sa mère vers midi, puis je prends une chambre à l’hôtel Renaissance situé dans un agréable parc agrémenté d’une mare aux canards. Tiens, c’est ma première chambre avec terrasse depuis le départ. A l’heure du dîner, Olivier vient me chercher et nous mangeons dans un restaurant qui vient d’ouvrir à coté de chez lui.

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29/09/2005

Jeudi 29 septembre 2005

        Poitiers. Bientôt la fin du voyage. A la frontière entre la Belgique et la France, nous avons été contrôlés par des douaniers. Esteban, avec son nom à forte consonance germanique, mais installé en Polynésie française, à cause de son air d’aventurier, voire de trafiquant, devait leur paraître suspect.
        Sur l’aire d’autoroute du héron cendré, pendant qu’Esteban faisait sa sieste, il y avait une famille en train de pique-niquer : le père, la mère, deux frères et une sœur. L’un des frères était fort joli. L’autre était un infirme. Il n’avait ni jambes, ni bras. Je n’osais pas regarder le joli garçon, de peur de froisser son frère, qui aurait pu croire que je le dévisageais à cause de son infirmité. A la fin de ce pique-nique, le joli garçon a saisi son frère sous ses moignons de bras, et l’a porté jusque dans leur voiture. Ils avaient l’air heureux, tous.

 

Le 29-09-2005

Amsterdam - Poitiers (Futuroscope)


 

        Journée passée à conduire sur les autoroutes hollandaises, belges et françaises. Rien à dire si ce n’est qu’Olivier a fait un excellent choix de CD pour ce voyage. Je remarque que la France a du mal à se passer de ses contrôles aux frontières. Alors qu’ils sont inexistants entre l’Allemagne et la Hollande, puis entre la Hollande et le Belgique, nous sommes contrôlés par des douaniers belges à la frontière française matérialisée par d’impressionnantes chicanes placées au milieu de l’autoroute. Les gabelous fouillent longuement la Ford quand je leur apprends que nous venons d’Amsterdam. Je savais à quoi m’en tenir, puisque quelques instants plus tôt j’avais fait part à Olivier de ma certitude que nous serions contrôlés à la frontière française. Consolation : pendant qu’ils vérifient notre identité, je constate que les douaniers n’arrêtent que les véhicules conduits par de jeunes chauffeurs !
        A la tombée du jour, nous logeons au Novotel du Futuroscope de Poitiers, très pratique du fait de sa proximité avec l’autoroute. En effet, demain, Olivier doit être de retour à midi à Mont-de-Marsan pour collecter ses prospectus. Je resterai dans sa ville jusqu’au dimanche matin, puis ce sera le long voyage de retour en Polynésie.

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28/09/2005

Mercredi 28 septembre 2005

        Visite du Rijksmuseum et du musée Van Gogh. Ce soir, nous avons trouvé une petite gargote chinoise, comme lors de mon premier séjour à Amsterdam, avec ma grand-mère. Dès qu’elle avait vu les canards laqués pendus dans la vitrine, elle avait été sûre que nous dînerions là « comme en Chine ». Et nous avions très bien dîné, en effet. Un canard laqué, du riz, du thé. Avec les doigts. Ce soir, c’était le même genre d’endroit, avec la même crasse graisseuse, mais des tables en plus grand nombre. Cependant, la clientèle était occidentale, alors que la première fois, si mes souvenirs sont bons, il n’y avait que des asiatiques : ma grand-mère s’était fait comprendre en cantonnais (qu’elle prétendait pourtant avoir oublié), à moins que ce ne fût en vietnamien.

La gare centrale.

Le Rijksmuseum.

Un autoportrait de Rembrandt pour moins de quatre-vingts euros.

Le musée Van Gogh.

 

Le 28-09-2005

Amsterdam


 

        Journée studieuse consacrée à la visite du Rijksmuseum, qui n’est qu’en partie ouvert au public, et à celle du musée Van Gogh. Un vrai plaisir ! Cela faisait des années que j’en rêvais ! La collection de toiles de Van Gogh est impressionnante. Je n’aurais jamais imaginé en voir autant réunies en un même lieu !
        L’après-midi, nous nous promenons en bateau sur le port et sur les canaux, puis nous allons nous encanailler dans Nieuw-Markt. Plus de vulgarité que de réelle débauche !
        Nous dînons dans un excellent restaurant chinois qu’Olivier a repéré ce matin. Il lui rappelle  un restaurant dans lequel il avait divinement mangé avec sa grand-mère il y a bien des années…

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27/09/2005

Mardi 27 septembre 2005

        Amsterdam. Même mauvaise impression que la première fois que je vins dans cette ville : ses rues ont quelque chose d’illisible pour moi. La démarcation entre chaussée et trottoir n’est pas assez nette. Ce flou est encore renforcé par les cyclistes, qui roulent indifféremment sur l’une ou l’autre. Souvent même, ils vont à contresens d’une rue à sens unique, au plus grand mépris de leur propre vie. Ils ne respectent pas les feux de signalisation (comme partout ailleurs, c’est vrai). Ils sont le fléau de cette ville. Le cycliste est une véritable abomination. Il se croit sympathique, inoffensif, dans son bon droit. Mais il tyrannise piétons et automobilistes. Combien de fois ai-je cru qu’un cycliste allait me rentrer dedans, qui me contournait au dernier moment, sans me prévenir qu’il allait le faire ? Quel plaisir ce serait, à ce moment précis, de faire en sorte d’éviter moi aussi le cycliste, du même côté qu’il aurait choisi pour me contourner, et de le faire se foutre par terre ! Je ne comprends pas qu’il n’en meure pas plus souvent, compte tenu de tous les dangers dans lesquels ces inconscients se mettent, avec tant de désinvolture. S’il y en avait plus, peut-être seraient-ils plus prudents, à la longue, et plus respectueux de leurs ennemis à quatre roues ou deux pattes.


 

Le 27-09-2005

Hambourg - Amsterdam


 

        Nous passons sans transition d’Allemagne en Hollande, sans oublier de lever le pied de l’accélérateur… Ce qui est admis en un lieu, me conduirait sans doute en prison en un autre…
        A Amsterdam, notre hôtel, le Golden Tulip,  est situé dans les faubourgs ouest de la ville. A mon grand regret, je n’ai pu trouver de chambres disponibles dans le centre, sur le net hier soir. A part ce problème d’éloignement, c’est un hôtel moderne aux chambres spacieuses. Le soir même, peu soucieux de nous perdre en voiture dans le dédale de rues parcourues de trams brinquebalants et de cyclistes fous, nous prenons un taxi et allons manger indonésien, la nourriture de prédilection des autochtones. J’adore Amsterdam, perdue au bout de ses canaux. L’eau est partout. Olivier semble regretter l’ordre prussien et peste contre la circulation anarchique. Moi, je me sens revivre. Après toute cette blondeur germanique, j’apprécie le melting pot batave…
        Ce soir entre le nasi goreng et un verre d’Arak qu’Olivier m’arrache des mains, je fais allusion au fait que, peut-être, il serait préférable que nous ne nous revoyions pas après ce voyage. Pourquoi ? Parce que j’aimerais qu’Olivier conserve de moi une certaine image, celle d’un homme encore relativement jeune… Il m’insulte, il veut me revoir, faire d’autres voyages avec moi. Il s’en fiche de mon physique (il est vrai que je suis déjà relégué au rang de vieux débris depuis longtemps), pour lui j’ai un rôle bien précis à assumer, pas trop souvent, disons une fois par an : lui faire découvrir le monde. C’est si vrai, qu’il  y a quelques mois, après notre premier voyage, je lui avais demandé si cela l’intéresserait que je loue une maison en bord de mer dans les Landes ou ailleurs. Il m’avait répondu par la négative. Ma compagnie seule ne suffisait pas. J’apprécie sa franchise.

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26/09/2005

Lundi 26 septembre 2005

        Je suis retourné dans le quartier de Poppenbüttel, sur les lieux où je vivais quand je venais à Hambourg, dans mon adolescence, tous les ans. J’ai revu la Stadtbahnstraße, où se trouvait la maison des R***, chez qui j’habitais, et dans laquelle je fis la connaissance d’Anja. Je sais que Kay au moins vit toujours là, mais je n’ai pas osé sonner : j’aurais d’abord dû écrire. Une autre fois. J’ai revu la station où j’attendais le bus pour me rendre au lycée, où j’attendais le métro pour aller dans le centre de la ville. J’ai refait le trajet en bus, de la station au lycée. J’ai revu le lycée Karl von Ossietzky, dans lequel je fis la connaissance des meilleurs amis de mon adolescence (et où j’entendis pour la toute première fois L’Opéra de quat’ sous, joué par la troupe de l’école). C’est à ces amis que je dédiais mes premiers vers (des poèmes acrostiches, construits sur leurs prénoms, généralement), une fois que je me fus mis à en faire, (c’était sur l’île de Ré, j’ai dû l’écrire quelque part dans ce journal). Je suis retourné à l’Alstertal Einkaufszentrum, où nous nous retrouvions entre élèves français (et nos Allemands préférés), tous les après-midi. Depuis le baccalauréat, je n’ai revu aucune des personnes connues alors. Mais aucun de tous les lieux où nous nous fréquentions n’a changé. J’ai été surpris de pouvoir me rendre si facilement d’un point à l’autre, après douze ans, comme si je n’avais quitté l’endroit que l’année dernière. La mémoire des lieux, des trajets, des itinéraires, était encore en moi. Seulement, il fallait que je revienne pour la retrouver.

 

Le 26-09-2005

Hambourg


 

        Aujourd’hui nous partons à la poursuite de l’adolescence d’Olivier, quand avec ses camarades de lycée, il prenait le train, traversait l’Europe et allait passer ses vacances de Pâques dans une famille à Hambourg. Là, il partageait une chambre avec le fils de la maison et se rendait tous les matins à l’école.
        Nous prenons le métro en direction de Poppenbüttel. Là, dans un quartier calme, immergé dans une végétation luxuriante, un autre monde, nous marchons jusqu’à la maison dans laquelle Olivier passait ses vacances. Il reconnaît l’endroit, en parle avec émotion. Evidemment, il n’a prévenu personne et refuse de presser le bouton de la sonnette. Peut-être a-t-il raison. Quinze ans, c’est beaucoup ! Ne m’a-t-il pas dit hier soir, que nous devrions nous revoir très vite ou renoncer à jamais de le faire… ?
        Nous prenons ensuite un bus qui nous conduit devant le Gymnasium dont il suivait les cours. La journée se passe ainsi, à essayer de recoller les morceaux d’un passé qui me semble si récent et qui lui parait déjà si lointain…
        Je ne verrai donc rien de Hambourg, ni son port, ni Sankt Pauli, mais cette ville me fait si mauvaise impression que je n’en ressens aucun regret.
         Je propose à Olivier de modifier notre itinéraire de retour (exit Cologne et Nancy) et de passer les deux journées suivantes à Amsterdam.
        Nous passons notre dernière soirée hambourgeoise dans un restaurant bondé. Il y fait une chaleur épouvantable. Olivier me fait un malaise. Il faut quitter les lieux en catastrophe.

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25/09/2005

Dimanche 25 septembre 2005

        Hambourg. Pendant le trajet entre Münster et Hambourg, sorte de dispute avec Esteban. Il m’a demandé si je voulais qu’il reste attendre à Mont-de-Marsan le départ de son avion, dimanche prochain (nous serons de retour vendredi). J’ai bien peur de ne pas avoir donné la bonne réponse. Conséquence : petite crise de nerf : je le trouverais trop vieux, aurais honte de lui, pourrais faire des efforts, et prendre en considération qu’après ce voyage, jamais plus, peut-être, nous ne… Nous ne quoi, déjà ? Mais je ne me laisse pas impressionner par les toujours et les jamais : cela reviendrait à lui céder du terrain. Après, ce serait les souvent, puis les parfois, et finalement, je n’aurais plus une minute à moi. A cela s’ajoute le fait qu’il aurait préféré aller à Amsterdam plutôt qu’à Hambourg. Il évoque d’abord la possibilité d’arrêter dès aujourd’hui notre voyage et de rentrer. Il me laisserait à Bordeaux (avec toutes mes valises, le goujat ! Mais je ne dis rien, je ne voudrais pas le laisser croire qu’il peut mener si facilement la danse : je fais comme si tout cela m’était totalement indifférent, ce qui n’est d’ailleurs pas loin d’être vrai, de toute façon : à quoi bon continuer ce voyage, si c’est pour subir les angoisses existentielles d’un tout frais quinquagénaire, qui n’a certes aucun problème avec son âge, mais qui le dit tout de même à longueur de journée ! Dès qu’il croit que quelque chose en lui me dérange, il rapporte cela à son âge, jamais à ses manières, par exemple, ou à sa gestuelle, qui me sont pourtant bien plus insupportables.). Lui, de son côté, retournerait attendre son avion à Paris.
        Puis Esteban me demande si je serais d’accord pour aller, après Hambourg, à Amsterdam au lieu de Cologne et Nancy. Je lui dis ce que Polly Peachum à Macheath : « Wo du hingehst, da will ich auch hingehen ». Au moins, cela lui rend son sourire.
        Je suis surpris par le nombre de clochards qu’on trouve dans les rues de Hambourg, en plein centre de la ville, entre les vitrines des magasins de luxe. Il me semble qu’il n’y en avait pas autant, autrefois. Ces pauvres gens sont déjà des fantômes. Ils hantent nos villes, qu’ils ne peuvent pas quitter, et personne ne les voit. Il y a les clochards endormis, qui sont peut-être morts sous leurs monceaux de hardes. Il y a ceux à genoux, la main tendue, comme pétrifiés, les yeux ouverts sur un monde qu’ils ne voient pas, un monde dont la foule des passants et le tumulte des voitures ne sont plus, un monde sourd et déserté. Certains ont des regards de déportés. Nous avons également croisé une petite dame très comme il faut, qui nous a demandé si nous n’avions pas pour elle eine kleine Spende. Esteban la lui a donnée. Il y a aussi ceux qui sont encore de notre monde, et qui, voyant que nous affectons de ne pas les voir, nous interpellent et se moquent de nous. Pour rien au monde, je ne donnerais à ceux-là, si effrayants, peut-être même violents. Mais je n’ai pas bonne conscience, et au fond, je sais bien qu’ils ont raison d’être violents. D’ailleurs, ce n’est pas tant eux que nous, les violents. Eux réagissent avec une violence égale à la violence de notre inaction, de notre indifférence. Mais que faire ? Donner trois sous ? Mais si l’on doit donner trois sous à tous les clochards qu’on croise, il ne faut pas se promener dans les rues de Hambourg, ou alors, on se trouvera vite soi-même dans la nécessité de faire la manche.
        Une fois, c’était à Bordeaux, j’attendais le bus. Il y avait un clochard, répugnant de saleté, à moitié fou, qui habitait sous l’abri. Il me demanda une cigarette. Je la lui donnai. Poliment (et bêtement), je lui demandai s’il avait du feu. Il répondit méchamment, en désignant sa ‘‘maison’’ et le sac où se trouvait tout ce qu’il possédait, que non, il n’avait pas de feu. Je lui tendis donc mon briquet. Mais à cause du vent et de la déchéance physique, il ne réussit pas à allumer sa cigarette. Ses gestes ressemblaient à un combat désespéré, une injustice de plus. Je lui repris le briquet, lui demandai de me donner la cigarette, souillée par son horrible bouche, l’allumai moi-même, avec ma bouche, et la lui rendis. Après qu’il eut aspiré la première bouffée, son visage sembla s’illuminer. Il me regarda comme peut-être jamais quelqu’un ne fit avant lui (ni après) : on eût dit qu’il se rendait compte que quelque chose d’extraordinaire s’était passé. Il n’en revenait pas que j’eusse pu allumer une cigarette touchée par lui. Avec un regard aussi stupéfait que si je l’avais ressuscité, il me remercia comme si j’avais été un véritable saint, une apparition, un miracle. J’en eus honte, après coup, parce que je savais que tout le monde, autour de nous, nous avait regardé et pouvait se dire que j’avais fait cela pour me faire voir, me faire valoir (j’étais atrocement ‘‘phobique social’’, à l’époque, et me sentais accablé, écrasé par tous les regards imaginables, même ceux qu’on ne me lançait pas). Mais j’avais agi presque sans m’en rendre compte. J’aurais pu jeter la cigarette souillée et en prendre une nouvelle. Mais non. Tout cela s’était passé très vite et très naturellement, comme avec un ami de toujours. Ce n’est que lorsque le visage du clochard s’éclaira que je pris conscience de ce que j’avais fait, qui n’était certes pas grand-chose, mais peut-être un peu plus, tout de même, qu’une simple aumône. J’ai bien changé depuis, et je serais sans doute incapable, aujourd’hui, de refaire la même chose. Pourtant, ce doit être la seule vraie bonne action que je fis de ma vie. Pendant quelques secondes, j’avais aperçu le fantôme, je lui avais confirmé qu’il existait, je lui avais rendu la vue parce que je l’avais regardé. Il doit être mort maintenant.
        A Bordeaux encore, il y avait un clochard qui s’appelait Max. Il était connu des étudiants, parce qu’il allait souvent dans un troquet qui s’appelait Chez Antoine et qui était très fréquenté par eux, à cause du prix modique des consommations, et peut-être aussi parce qu’aller boire dans un tel endroit donnait un genre qui plaisait à la jeunesse (le genre désargenté). Myriam et moi, apparemment, étions victime de cette mode, qui aimions surtout picoler pour pas cher. Toujours est-il que Max, qui n’était pas fou, allait souvent chez Antoine, où il savait que cette jeunesse prétendument désargentée lui offrirait des coups à boire pendant toute la soirée. Je n’aimais pas ce Max. Son odeur était atroce (une fois, il avait même fait sous lui). Et je détestais le voir, pour mériter ses ballons de rouge, danser devant nous, grotesquement (un peu comme mon professeur de philosophie, en hypokhâgne, qui était porté sur la bouteille et qui termina clochard, lui aussi). Il avait une chanson fétiche (Il est libre, Max) qu’il nous demandait de faire passer sur le juke-box. On apprit un jour qu’il était mort dans une rixe entre clochards. Je me demande si Chez Antoine fut aussi fréquenté après cela. Max n’avait pas l’air d’un fantôme, lui. Au contraire, il semblait tout heureux de vivre, quand nous le rencontrions dans ce bistrot.
        Mais c’est peut-être bien un fantôme que je rencontrai en Allemagne, adolescent, dans une gare (celle de Hambourg ou de Berlin ? J’ai oublié). Un clochard, là encore, avec des griffes jaunes et toutes recourbées. Tout à coup, il fut devant moi, et me dit, en français, sans aucun accent, mais sur un ton plein de reproches, qu’il avait connu ma mère et qu’il savait son nom, nom qu’il me donna, véhémentement, comme s’il s’était agi de la preuve irréfutable de quelque très grande culpabilité, avant de disparaître dans la foule, en me laissant sans voix. Peut-être était-ce un mauvais tour qu’avaient voulu me jouer mes camarades, amusés de rencontrer en Allemagne un clochard français. Mais j’avais si peu cru à ce qui venait de se passer que je m’étais bien gardé d’en parler à personne. Pourtant, il doit y avoir une explication rationnelle à ce souvenir inexplicable. Je ne crois pas aux fantômes.

Le Rathaus.

Les portes fermées du Rathaus.

 

Le 25-09-2005

Munster - Hambourg


 

        Sur l’autoroute de Hambourg, fort de ma cote de popularité en hausse, je demande à Olivier si cela ne le dérange pas que je passe les deux derniers jours de mon séjour européen à Mont-de-Marsan. Je sais que c’est son fief et qu’il n’aime pas s’y montrer avec moi. Il me répond d’un ton désagréable qu’il a ses habitudes dans sa ville, que je n’en fais pas partie et qu’en conséquence, il souhaiterait me voir passer mon chemin au plus vite. Je savais bien que l’état de grâce ne pouvait durer ! Puisque c’est comme cela qu’il voit les choses, je m’arrêterai à Bordeaux et le mettrai dans le train pour Mont-de-Marsan. Je ricane en l’imaginant traîner ses innombrables sacs qui semblent se multiplier au fil des jours ! Je sais, il sait, que je n’en ferai rien…
        Hambourg est la ville la plus déprimante qu’il m’ait été donnée de voir. Après notre installation au Reichshof situé à côté de la gare, nous profitons des dernières lueurs du jour pour nous promener au centre. La mairie, sur laquelle une banderole largement déployée annonce une journée de portes ouvertes, est fermée à double tour ! Dommage, il parait que c’est le seul bâtiment intéressant de la ville… Pour le reste, l’opulence des devantures de magasins cache mal la misère qui s’entasse sous chaque porche où tous les miséreux d’Europe semblent s’être donnés rendez-vous. Avec la nuit, les rues semblent se vider comme par magie de leur population diurne qui est remplacée par une faune interlope à la mine patibulaire. L’impression d’être à Panama City… Ça pue la misère… Une fille achève de faire un mauvais « trip » sur le trottoir… Ma chambre au Reichshof  ne donne précisément sur rien, pas même sur un mur, mais sur une espèce de grosse canalisation en ciment dans laquelle montent de sourds grondements. Envie de quitter cet endroit au plus vite.
        Le soir, nous dînons à l’hôtel, tant l’idée de ressortir dans la rue nous semble désagréable.

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24/09/2005

Samedi 24 septembre 2005

        Münster. Opéra de quat’ sous. C’était la toute première fois qu’Esteban assistait à un spectacle (il est déjà allé au cirque, plusieurs fois même, mais il n’y a guère que lui et les roitelets de Monaco pour aimer cela). Quel plaisir d’entendre de nouveau toutes ces rengaines qui m’avaient tellement plu, dès la première fois ! Malheureusement, la Salomon song, qui est ma chanson préférée, était amputée de deux couplets : celui de César et celui de Cléopâtre. Le théâtre de Münster est curieusement fait : on le croirait fabriqué avec les matériaux les moins nobles qui soient : de l’osier recouvre les rambardes des corbeilles ; le plafond est orné d’espèces de loupiottes ; l’armature des fauteuils est une vilaine ferraille ; du linoléum recouvre le sol. C’est un théâtre de quatre sous, lui aussi.
        Hier, recherche de la tombe d’Anja. Il n’y a pas de cimetière à Dummerstorf, mais à Kavelstorf. Nous n’avons pas trouvé la tombe. J’aurais dû prendre contact avec la famille d’Anja, ou avec la famille R***, pour savoir où, exactement, elle est enterrée. Du coup, je devrai revenir au moins une fois encore en Allemagne. C’était étrangement apaisant de marcher entre les tombes (celles des cimetières de Kavelstorf et de Petschow) en lisant les noms de tous ces morts. Au fond, je suis heureux de ne pas avoir trouvé, de devoir revenir et chercher encore. J’ai marché dans la rue ou a grandi Anja. J’ai vu sa maison, avec la plaque de vétérinaire de son père. Nous avons déjeuné dans un Imbiß, Esteban et moi. Une femme antipathique nous a servis. Je me suis dit que, peut-être, Anja aussi avait déjeuné là.
        Hier soir, nous sommes entrés dans un restaurant, et, pendant un court instant, comme dans les westerns, plus personne ne bougeait. Deux petits pédés (jolis comme tout), les serveurs, qui avaient instantanément compris que nous étions du même bord tous les quatre, étaient en train de nous jauger (et réciproquement), de nous renifler mentalement, comme des chiens dans la rue. Le grand mince, ensuite, pendant qu’il passait et repassait, m’a lancé plusieurs regards fort intéressants. Il savait mettre en appétit, celui-là ! Evidemment, Esteban n’était pas content.

 

Le 24-09-2005

Lubeck - Munster


 

        Aujourd’hui est un jour spécial : nous devons assister, ce soir, à une représentation de L’Opéra de quatre sous au Stadt Theater de Munster. Pendant tout le trajet qui sépare Lubeck de Munster, tout en essayant de me concentrer sur l’intense trafic qui congestionne les autoroutes allemandes, je joue au sale gosse qui traîne les pieds. Je sais qu’Olivier tient beaucoup à cette sortie. Il a même exigé que je me munisse d’une veste et de chaussures pointues pour aller au théâtre ! Lui-même transporte un incroyable arsenal de vêtements d’apparat protégés par de mystérieuses housses noires. Alors, je me révolte. Ne pourrais-je l’accompagner et revenir le chercher au théâtre à la fin de la représentation ? Parce que moi, m’habiller en pingouin… et puis toute cette foule… et puis je n’ai jamais mis les pieds dans un théâtre de ma vie ! Dans le fond, je sais bien que j’irai, mais je prends un certain plaisir à jouer avec l’idée que je n’irai pas. Il n’arrive pas si souvent qu’Olivier me fasse sentir que ma compagnie lui serait agréable !
        Dès que nous arrivons à Munster, nous faisons un premier repérage pour trouver le théâtre, puis nous nous rendons à l’hôtel Movenpick. A peine installés dans nos chambres, Olivier exige que je lui montre les vêtements que je compte porter.
        Mon vieux blazer semble faire un certain effet…
        Nous sommes devant la Kasse du théâtre une heure avant le lever de rideau. Les billets réservés depuis la Polynésie ont bien été mis de côté pour nous. L’employée me demande si Olivier n’est pas un Schüler afin de lui octroyer une réduction. C’est vrai que dans son costume noir il est encore plus beau que d’habitude et fait très jeune qui essaie de se vieillir…
        Le pauvre est tout énervé. Il a tellement peur que la pièce ne me plaise pas. A la cafétéria où nous prenons un verre, je vois que son attention est attirée par un jeune homme d’une grande beauté. Il me demande, c’est moi ou ce garçon n’a pas l’air très viril ? Je lui réponds qu’en effet il est très « gracieux » et ajoute qu’il existe même une troublante ressemblance avec lui. Il semble flatté. Je suggère que le jeune homme prenne ma place, pour ce soir au moins… Olivier me jette un regard courroucé et me lance avec un sérieux déconcertant que ce soir, il est si bien accompagné qu’il ne voudrait voir personne d’autre à ses côtés. Je crois bien que c’est la première fois qu’il me fait un tel compliment, la dernière sûrement aussi !
        La première de la pièce est un triomphe. Je suis enchanté…
        Mon Dieu que le temps passe vite…

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23/09/2005

Vendredi 23 septembre 2005

 

Le 23-09-2005

Rostock - Dummerstorf - Lubeck


 

        Journée étrange que nous passons à rechercher la tombe d’une jeune fille qu’Olivier a connue il y a une quinzaine d’années, Anja. Sa famille est originaire d’un village proche de Rostock, Dummerstorf, aussi Olivier a-t-il pensé que c’est là qu’elle avait dû être enterrée après son décès prématuré. Il me confie que, pour lui, cette recherche est le point d’orgue de notre voyage. Oui, mais voilà : Olivier n’a pas osé écrire ou téléphoner aux parents d’Anja et il n’y a pas de cimetière à Dummerstorf. C’est ce que m’apprend une dame qui a du mal a cacher son exaspération quand je lui demande (c’est toujours moi qui dois demander bien qu’Olivier se débrouille très bien en allemand), können Sie mir sagen, wo der Friedhof liegt ? D’une voix de tête, elle me répond, aber es gibt doch kein Friedhof im Dummerstorf, comme si l’idée que l’on pût mourir dans son si joli petit village lui était insupportable. Nous prenons congé, sans insister, avec l’impression d’avoir commis un impair impardonnable ! Nous nous arrêtons pour déjeuner dans un schnell Imbiss. Là, j’apprends qu’on peut encore se restaurer en Europe pour un euro et que les morts ‘‘dummerstorfiens’’ ont le bon goût d’aller se faire enterrer ailleurs, à Kavelstorf, situé à quelques kilomètres sous le vent de Dummerstorf.
        Nous passons l’après-midi à scruter, une à une, toutes les tombes dans ce joli cimetière où les morts reposent en toute simplicité, sans grilles ni monuments funéraires, à l’ombre des grands ormes. Dans une ultime et dérisoire tentative de rattacher les morts au monde des vivants, gravé dans un coin de la pierre tombale, le nom de la commune d’origine du défunt. Il fait beau et on se prend presque à envier ces morts, décédés pour la plupart dans la fleur de l’âge, du fait de la guerre sans doute, dans les années quarante ; pour des raisons moins évidentes plus tard. C’est qu’on ne fait pas de vieux os dans ces parages! Peu de défunts ont dépassé la soixantaine. Beaucoup ont trépassé à quarante ou cinquante ans. Certains sont morts récemment en famille : des accidents de la route, je suppose… Sous l’œil impavide des deux préposés à l’entretien du cimetière, perchés, immobiles, au sommet de leur tracteur dont ils ne descendront pas une seule fois au fil des heures, nous nous partageons la tâche et quadrillons le secteur. Hélas, d’Anja, pas la moindre trace ! Je suis désolé pour Olivier…
        Nous passons la nuit à Lubeck à l’hôtel Kaiserhof où aucun Kaiser n’a certainement dû mettre les pieds. Pour une fois je suis d’accord avec Olivier : les chambres y sont vraiment minables !
        Nous nous promenons dans la vieille ville et nous recueillons un moment devant la maison qui vit naître Thomas Mann, dont nous apprécions tous deux l’œuvre.
        Pendant tout le dîner, Olivier dévore des yeux les deux garçons qui assurent le service dans la grande salle bondée. Il remarque mon irritation et se moque de ma jalousie. Ce qu’il ne comprend pas, c’est que je ne suis pas indisposé par le fait qu’il regarde d’autres hommes alors que je suis en sa compagnie (ce serait grotesque, puisque rien de physique ne nous rattache l’un à l’autre), mais par le genre d’hommes qu’il regarde, des adolescents, soulignant par là même le fossé infranchissable qui nous sépare. S’il regardait des quadragénaires, je serais rassuré, mais ceux-là sont transparents à ses yeux ! Je ne suis pas jaloux, tout juste révolté !

La ‘‘maison des Buddenbrook’’.

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22/09/2005

Jeudi 22 septembre 2005

        Rostock. Avons passé le début de la journée à Potsdam et visité Sans-Souci ; surtout le parc, qui est très agréable. Ne me sens pas de bien meilleure humeur qu’hier. Arrivé à Rostock, je propose à Esteban de passer le reste de la journée chacun de son côté. On se serait retrouvé demain matin. Que n’avais-je pas dit ! Il a compris que j’en avais « marre de voir sa gueule »… Alors que je n’ai rien dit de tel. Après dix jours, j’en aurais marre de voir la gueule de qui que ce soit. Je prends donc sur moi (je suis décidément trop bon) et propose que nous nous retrouvions pour le dîner (en somme : que nous fassions comme d’habitude). Je me demande si le fait de me rapprocher de la tombe d’Anja (c’est demain que je dois aller à Dummerstorf) n’est pas pour quelque chose dans ma mauvaise humeur.
        Cette nuit, ai rêvé de ma chienne Coccymèle. Elle était ressuscitée, mais je la prenais par la peau du cou et la secouait violemment pour la gronder. Elle échappait à mon emprise et allait se réfugier derrière la grille d’un jardin voisin. Elle restait assise juste derrière la grille (à travers laquelle je ne pouvais pas passer), et me regardait, se sentant protégée par les barreaux. Elle avait peur de moi et j’étais désespéré.

Parking souterrain à Potsdam.

 

Le 22-09-2005

Berlin - Rostock


 

        Olivier est sur le sentier de la guerre. Dès le petit déjeuner je sens que la journée sera infernale. Il a son look mémé acariâtre coincée du cul. D’un air de défi, il me propose d’aller visiter le château de Sans-Souci à Potsdam, certain que je vais refuser ce détour qui nous ramène dans le Sud. Mais comme je suis resté sur ma faim avec Berlin, j’accepte. Le parc du château est agréablement agrémenté de cultures en terrasse dotées d’un système de serres assez original. C’est avec émotion que je visite cette étrange demeure où Voltaire séjourna trois ans. On dit que Frédéric le Grand parlait mieux le français que l’allemand ! Au moment de pénétrer dans la première salle d’un style outrancièrement rococo, la guide nous demande de chausser des patins à l’aspect de charentaises géantes. Dans la foule, un français qui ressemble à Jean-Paul Sartre lance d’un ton sifflant à sa femme, le sosie de Sagan en phase terminale : c’est tellement prussien tout ça !
        Dans la boutique du château, je retrouve deux livres qui ont bercé mon enfance : Max und Moritz et le Struwwelpeter, ouvrages d’une rare violence écrits pour l’édification des petits et des grands !
        Après la visite, nous déjeunons dans un restaurant chinois. Olivier, tout en me jetant le regard amène qu’aurait un cobra pour une mangouste, entreprend de dénigrer chaque plat. Il est vrai qu’il est un peu chinois par sa grand-mère !
        Sur la route de Rostock, il ne desserre pas les dents. Arrivé à l’hôtel Marriott, situé dans une jolie rue piétonne en face de la mairie de Rostock, il me crache, il est inutile que nous nous revoyions jusqu’à demain, j’ai besoin de faire un break ! Je lui sors visiblement par les trous de nez ! A huit heures, il vient quand même me chercher pour dîner, en s’excusant. Dans le fond, je comprends qu’une personne aussi éprise de jeunesse qu’Olivier puisse éprouver une grande frustration d’avoir à voyager avec un vieux débris comme moi… Il n’y a rien là de personnel, juste l’horreur de sa future vieillesse qu’il devine en moi…

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21/09/2005

Mercredi 21 septembre 2005

        J’avais fait le pari d’être agréable pendant tout notre voyage. J’ai tenu jusqu’aujourd’hui, mais j’ai perdu. La journée avait pourtant bien commencé. Nous étions allez visiter le Pergamonmuseum, que je tenais tant à revoir (il est vertigineusement triste de regarder ces ruines rapportées à Berlin, tombant en ruine une seconde fois, à l’intérieur du musée…). L’après-midi, Esteban a voulu aller faire quelques achats sur le Kurfürstendamm (dont un nouvel appareil photo, pour remplacer celui que j’ai cassé l’autre jour), et c’est alors que je suis devenu insupportable. Pourquoi cela s’est-il produit ? Je ne saurais dire. Peut-être Esteban en parlera-t-il dans son journal. Il doit y avoir dans mon caractère, dans mon humeur, une méchante instabilité, à laquelle, sans doute, les psychiatres donnent un nom, mais que je ne préfère pas connaître. D’ailleurs, il n’y a vraiment de problème que lorsque je ne suis pas seul, ce qui arrive rarement, Dieu merci. L’heure avançant, je suis devenu de plus en plus mauvais, au point de me retirer dans ma chambre, en laissant derrière moi un Esteban apparemment furieux (il avait haussé la voix, ce qui est rarissime : d’habitude, je n’entends qu’une phrase sur trois de celles qui sortent de sa bouche ; d’où, peut-être, cette incompréhension certaine qu’il y a souvent entre nous). Moi-même, j’étais très en colère, sans savoir pourquoi. Même le bain que j’ai pris pour me détendre m’exaspérait, parce que la baignoire était trop grande et que, mes pieds ne touchant pas le bord, je glissais et mouillais mes cheveux.

Le Pergamonmuseum.

L’autel de Pergame (dédié à Zeus et Athéna, je crois), qui donne son nom au musée.

 

Une famille en train de se cultiver !

Antinoüs.

Une épine dans le pied.

Peut-être un portrait de Sophocle.

 

Le 21-09-2005

Berlin


 

        Débutons la journée par une visite au musée de Pergame, qui recèle quelques belles reconstitutions architecturales, grandeur nature, de cette antique cité grecque. Malheureusement, ces ruines en parfait état dans leur milieu d’origine, mal remontées dans le musée, achèvent de tomber en… ruine. Le visiteur doit être protégé des chutes de pierres par d’impressionnants filets. Olivier mitraille avec mon appareil dans la salle réservée à la statuaire grecque. Je me demande si ces statues ne sont pas seules à pouvoir émouvoir son cœur qu’il dit de pierre… Est-ce l’influence de cet univers figé dans son éternelle beauté, je ne sais, toujours est-il qu’Olivier renoue avec son antique moi. Je retrouve dans son regard ces lueurs d’agacement et de mépris qui m’avaient tant pris au dépourvu il y a quelques mois, tandis qu’il me regarde avaler mon goulasch dans une gargote berlinoise. Il me dit que je fais trop de bruit en buvant. Je le dégoûte, c’est visible. Du coup j’avale de travers et manque de m’étouffer. Ce prétentieux me montre comment il faut boire. Il avale le contenu de son verre en courtes gorgées précieuses. Je lui rétorque, c’est un truc de pédé ça ! Je remplis mon verre d’eau gazeuse et en engloutis le contenu en deux lampées bruyantes, m’essuyant la bouche du revers de la main, étouffant à peine un rot libérateur… La guerre est déclarée. Tandis que nous parcourons la ville à pieds, les escarmouches se multiplient. Je marche trop vite, parle trop bas, ne comprends rien à rien, mange salement, n’ai aucun respect pour la jeunesse et en plus, il n’a plus de chaussettes à se mettre. Tandis que nous débouchons, je ne sais comment, sur le Kurfürstendamm, l’artère commerçante, il me force à lui acheter une dizaine de paires de chaussettes que je lui enfoncerais bien dans la gorge pour voir s’il les avale sans faire de bruits désagréables ! Nous rentrons en taxi. J’ai le malheur de dire au chauffeur, zum Kempinski bitte, donnant le nom de la chaîne hôtelière, comme j’aurais pu dire au Sheraton ou au Hilton, au lieu de dire à l’Adlon, qui est en quelque sorte le prénom de l’hôtel. Evidemment, le chauffeur nous emmène à l’autre Kempinski, de moindre standing, sans doute leurré par notre mise modeste. Olivier triomphe ! Comment ? Pas même capable de donner correctement une adresse ! Du coup, j’ai l’impression de ne rien avoir vu de Berlin avec ces conneries !

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20/09/2005

Mardi 20 septembre 2005

        Berlin, hôtel Adlon (en haut de Unter den Linden, juste devant la Porte de Brandebourg. Chambres superbes). Ce soir, une fois de plus, dîner très arrosé (quand ce n’est pas la fatigue due à la marche, c’est l’alcool qui me rend la tâche difficile d’écrire dans ce journal). Sommes arrivés à Berlin assez tard. Une fois nos affaire installées dans nos chambres, nous sortons de l’hôtel : immédiatement sur notre gauche : la Porte de Brandebourg. Marchons jusqu’au Reichstag. Puis : restaurant. Buvons fort. Esteban, qui ne tient pas l’alcool, tout marin qu’il se prétende, me dit  des choses étranges : qu’il n’a jamais aimé de garçon autant que moi. De fille, oui. Mais pas de garçon. Mieux : il m’aimait avant même de m’avoir rencontré, mais en m’ayant seulement lu. Pourquoi le cacher ? Je me sens flatté. Très flatté. Peut-être même un peu trop. A l’hôtel, le concierge était tout bonnement sublime. Au restaurant de ce soir, il y avait aussi un serveur d’une grande beauté, beauté toute italienne (c’était un restaurant italien), à la fois virile et juvénile…

La concession Renault. Euh ! Pardon : la Porte de Brandebourg.

Le Reichstag vu depuis la Porte de Brandebourg.

La jolie cour intérieure sur laquelle donne ma chambre.

 

Le 20-09-05

Hohenschwangau - Berlin

 

        Départ dans la brume, pour changer. Très vite, le ciel se dégage tandis que nous roulons vers le Nord. Alors que je pousse la voiture dans ses ultimes retranchements (200 Km/h) sur ces portions d’autoroute où la vitesse n’est pas encore limitée, je sens Olivier se crisper. Pas un commentaire sur ma conduite ne franchira ses lèvres durant tout le trajet. Berlin est une grande ville campagnarde qui s’ouvre au visiteur par de larges avenues bien droites. Nous n’avons aucun problème pour trouver l’hôtel Adlon situé en face de la porte de Brandebourg. Olivier, qui m’a pour ainsi dire forcé à réserver des chambres dans cet hôtel ridiculement cher, ne manque pas de me faire remarquer le caractère judicieux de son choix. Les chambres sont somptueuses, mais contrairement à l’hôtel Mount Cervin, on sait ici nous faire sentir l’étendue de notre insignifiance. Olivier ne remarque rien, mais il faut comme moi avoir fait partie de la nomenklatura pour sentir, à de petits détails, ce mépris ancillaire. Le soin particulier apporté à la vérification des identités, la palpation discrète de la carte de crédit avant de l’insérer dans le terminal, un léger haut le corps à la vue de mes chaussures de marche, une crispation de la lippe supérieure du larbin de service en saisissant mon sac qui, pour ne pas être un Vuitton, n’en est pas moins d’une marque honorable et robuste. Et pourtant, je paie ma chambre comme tout le monde ou plutôt : contrairement aux autres clients qui, eux, se gobergent aux frais de leurs sociétés respectives tandis qu’ils concoctent des plans sociaux qui laisseront sur le carreau quelques centaines de pauvres types… La nuit est tombée. Nous marchons vers la porte de Brandebourg. Difficile de croire qu’il y a seize ans à peine, un mur séparait la ville en deux et que le châtiment pour s’être rendu coupable de vouloir le franchir pouvait être la mort. Au loin, on devine des silhouettes qui semblent tourner en rond dans le dôme éclairé du Bundestag. Il est vrai que ces derniers jours l’Allemagne se cherche un gouvernement… Une nouvelle version du jeu des chaises musicales ? Ayant épuisé les charmes de la gastronomie allemande, de ses Wurst et autres Schnitzel, nous décidons de manger italien. Il faut savoir qu’ici, dans les restaurants italiens, le personnel ne s’adresse à la clientèle qu’en italien. C’est compris dans le prix même si l’on n’y comprend goutte…
        Olivier débute tous ses repas par un verre de vodka qu’il boit comme du petit lait. Comme je ne conduis pas demain, je l’imite et manque de rouler sous la table !

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19/09/2005

Lundi 19 septembre 2005

        Je me sens si fatigué que la force me manquerait presque d’écrire dans ce journal. Nous avons encore marché toute la journée. Visite du château de Hohenschwangau, puis de Neuschwanstein, où nous nous sommes rendus à pieds. Ensuite, longue promenade autour de l’Alpsee. Paysages renversants de beauté. Silence absolu, tellement qu’une feuille tombant d’un arbre semble faire un grand bruit. Cygnes. Brume montant du lac.
        A Neuschwanstein, ironie de la commentatrice électronique : « Louis II n’aurait jamais voulu que ses châteaux fussent visités par le commun, nous dit-elle, alors même que nous sommes en train d’en visiter un ! Il aurait pensé que la beauté des lieux aurait été souillée par les yeux du vulgaire ». Grand malaise : impression d’une part que je ne devrais pas être là, au milieu du vulgaire et, d’autre part, que je suis moi-même trop vulgaire pour pouvoir regarder.
        Dans la rue, croisons deux jolis pédés, sans doute un couple. J’ignore pourquoi, mais au premier coup d’œil, je me dis qu’ils sont français. D’après Esteban, c’est à cause de la recherche dans la tenue, avec ce qu’il faut de négligé… Peut-être, mais j’aurais plutôt pensé à la façon de feindre de ne pas me voir, ou de me regarder avec un souverain mépris (teinté d’une salace envie tout de même – mais surtout, pas le moindre sourire, au contraire : l’air franchement offensé !) une fois qu’ils se sont rendus compte que je les avais aperçus (mais peut-être tous les pédés se conduisent-ils ainsi, et pas seulement les français). Toujours est-il que, lorsque nous les croisons une seconde fois, ils sont bel et bien en train de parler français.
        Au restaurant de l’hôtel, on nous affecte un serveur français, exquis, celui-là : poli, souriant, bon garçon. Un peu plus loin, un serveur allemand, avec des cheveux d’une blondeur qu’on ne trouve pas en France, un blond presque blanc. Les serveurs du petit-déjeuner, qui sont souvent les plus jeunes membres du personnel, ai-je cru remarquer (peut-être parce qu’ils se forment, et que le petit déjeuner n’est pas trop difficile à servir), sont parfois très beaux. Même Esteban, qui n’a jamais de mots assez cruels contre la jeunesse, trouvait le petit brun d’hier matin, à l’hôtel de Zermatt, des plus charmants ! Pour une fois, nous étions d’accord. C’est assez rare pour être signalé. Moi aussi, je trouvais ce garçon fort joli, mais il n’était pas bien différent de tous ceux qui me plaisent d’habitude, ce qui me fait penser qu’Esteban est le plus souvent de mauvaise foi : lui aussi trouve sûrement jolis les garçons qui me plaisent, seulement, il ne veut pas le reconnaître, pour m’être désagréable, parce qu’il est contrarié que j’attire son attention sur ces jolies petites créatures à tous les coins de rues.
        Mon appareil photo ne fonctionne plus. Je dois me servir de celui d’Esteban. Si je prends tellement de photos, ce n’est pas tant par ce réflexe idiot des touristes fourmillants, comme avait pu croire Esteban, lors de notre premier voyage ensemble, mais pour être sûr d’avoir une provision suffisante d’illustrations pour mon blogue. Sur cent photos prises, une ou deux, peut-être, seront publiées.

Hohenschwangau.

Entrée de la visite.

Le château de Neuschwanstein vu depuis celui de Hohenschwangau.

Entrée de la visite du château de Neuschwanstein.

Les cygnes de l’Alpsee, qui donnent leur nom à Schwangau.

Le lac suintant la brume.

 

Le 19 - 09 - 2005

Hohenschwangau


 

        Ce matin, le village semble perdu dans la brume. On n’aperçoit que le sommet des tours du célèbre château de Neuschwanstein. Il fait une température sibérienne. Pendant qu’Olivier dort, je vais acheter les billets pour la visite des deux châteaux de Louis II de Bavière. Organisation à l’allemande : à chaque billet correspond une heure et un numéro de groupe précis.
        Nous commençons par le château de Hohenschwangau. En attendant que s’affiche le numéro de notre groupe, un petit drame se produit. L’appareil photo d’Olivier rend l’âme. Il est vrai qu’il était tombé de sa poche sur le sol, la veille. Devant l’air catastrophé d’Olivier, je lui tends mon appareil. Après tout, la photo, ça n’a jamais été mon truc. On en oublie de vivre les moments qu’on s’efforce d’immortaliser.
        Notre numéro de passage ne s’affiche pas sur l’écran, pour la simple et bonne raison que celui-ci semble aussi être tombé en panne. Pas de problème. On passe en manuel et c’est un gardien aux allures de Feldwebel qui nous appelle. Nous pénétrons dans le château avec un groupe d’une vingtaine de personnes. A l’entrée, une guide humaine nous tend les guides audio commandés au moment de l’achat des billets dans sa langue de prédilection. L’humaine se contente de nous ouvrir les portes des salles et de nous faire sortir après les quelques minutes nécessaires au guide audio pour débiter son tissu de banalités. Le volume de ces petits appareils est réglé au maximum aussi n’est-il pas nécessaire de les coller à l’oreille. Mais quelle cacophonie ! Le japonais ne semble pas être une langue très concise si j’en juge par le retard que prennent les touristes nippons qui écoutent religieusement la bande sonore avec force hochements de tête approbateurs. Les Allemands  gardent les yeux mi-clos. Ils sont chez eux. Ils ont le temps. Ils reviendront un autre jour pour voir. Les Français parlent entre eux de leur retraite prochaine, tandis que les Italiens essaient de pénétrer dans une salle interdite au public ou regardent dans la direction opposée à celle indiquée par le guide. Je l’ai dit à Olivier, pour moi, le spectacle se trouve dans la foule !
        En une demi-heure, l’affaire est entendue et nous nous retrouvons à l’extérieur après un passage obligé par la boutique de souvenirs qu’on voudrait n’avoir jamais vus. Olivier achète un chapeau tyrolien : c’est une chose verdâtre, hideuse, couverte de poils pubiens. Il profite d’un moment d’inattention de ma part pour me l’enfoncer sur la tête et me prendre en photo !
        Comme la visite du château de Neuschwanstein est prévue pour quatorze heures dix, nous allons déjeuner, puis entreprenons, à pied, la montée vers l’étrange bâtisse. Nous sommes dépassés par des fiacres bondés de touristes hilares et satisfaits, tirés par d’impressionnants chevaux de trait qui, l’échine ployée sous l’effort, lâchent des pets sonores. Olivier se plaint encore de douleurs musculaires engendrées par la descente du Gornergrat, deux jours plus tôt. Chaque pas lui arrache des gémissements. Il parle de thrombose et de phlébite !
        La visite du château est une copie conforme de celle de ce matin, si ce n’est que là, les guides audio semblent être en décalage complet avec le sens de la visite, rendant les commentaires incompréhensibles. Dommage que ce système de visite pensé pour la haute saison ne puisse connaître des aménagements en basse saison, quand le nombre réduit de touristes permettrait des visites individuelles. Nous redescendons au village et marchons de longues heures le long des berges du lac de Hohenschwangau dans la lumière laiteuse de cette fin de journée brumeuse. A la forêt épaisse et sombre, succèdent des marais couverts de roseaux. Je découvre qu’Olivier, que je pensais être un citadin invétéré, aime la nature. Pour lui, un tel paysage ne pouvait mener qu’au romantisme.

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18/09/2005

Dimanche 18 septembre 2005

        Hohenschwangau. Le château est juste sous ma fenêtre. Malheureusement, il y a un échafaudage devant toute la façade de l’hôtel, qu’on rénove. Les meilleures chambres doivent donner sur Neuschwanstein. Nous avons roulé presque toute la journée, sur des routes de montagne. Au cours de la conversation, Esteban me parle de l’orthographe allemande. Selon lui (mais cela me paraît si invraisemblable que j’ai du mal à croire que cela soit vrai), pour rendre plus facile aux étrangers l’apprentissage de la langue allemande, des particularités de son orthographe auraient été changées. Par exemple, le umlaut serait remplacé par un digramme formé de la lettre infléchie suivie d’un e (ainsi, ä deviendrait ae…). Autre exemple : le ß serait remplacé par deux s. Pourtant, pour l’instant, sur les panneaux, je lis bien straße, pas strasse. En admettant que cela soit vrai, je puis admettre qu’on réforme une orthographe, mais je comprends moins qu’on le fasse pour faciliter la tâche aux étrangers. C’est une forme de suicide : l’allemand est une langue difficile à écrire pour un non Allemand ? Eh bien ! Rendons ses graphies moins allemandes !

Le château de Hohenschwangau vu de la route y menant, depuis Schwangau.

Le château de Neuschwanstein.

 

Le 18-09-2005

Zermatt - Hohenschwangau


 

        Nous traversons la Suisse d’ouest en est par des routes de montagne étroites qui nous font passer par les cols du Nufenen et de la Furka. Le temps s’est dégagé, nous laissant entrevoir les cimes enneigées des montagnes. Nous déjeunons dans une auberge rustique au col de la Furka à deux mille deux cent mètres d’altitude. Au menu, de la soupe à la tomate que la patronne aux cheveux violets touille énergiquement dans une grande marmite. Le garçon, qui semble évadé d’une nouvelle de Joseph Knittel, nous sert deux saucissons entiers de cerf que nous découpons en fines lamelles. Avec du pain noir, c’est délicieux. L’impression que le temps s’est arrêté quelque part entre le dix-neuvième et le vingtième siècle ! A un certain moment, je descends dans les entrailles du bâtiment pour soulager ma vessie. La patronne m’attend à la sortie, balais brosse en main. Elle se précipite sur les toilettes et se met à les nettoyer en un vaste mouvement circulaire avec la même frénésie que celle  qui l’animait devant sa marmite de soupe ! La propreté suisse n’est donc pas encore une légende, si ce n’est qu’il semble y avoir un réel problème dans la distribution des rôles ! Il se met à neiger… Il y a quelques jours à peine, je transpirais aux Marquises. Magie du voyage…
        Après une brève incursion en Autriche, nous arrivons à Hohenschwangau à la tombée de la nuit. Au loin, dans la lumière déclinante du jour, nous apercevons le château de Neuschwanstein qui se dresse sur son piton rocheux. Je sais, cela fait carte postale, mais toute cette région ne semble exister que pour être vendue en carte postale à des couples de japonais à peine sortis de la puberté.
        Il nous aura fallu dix heures pour parcourir les quatre cents kilomètres de routes sinueuses qui séparaient Zermatt de Hohenschwangau. Olivier prend son rôle de navigateur très au sérieux et s’en tire plutôt bien.  Mettre la main à la pâte le rend soudain beaucoup moins critique à mon égard ! Nos chambres à l’hôtel Lisl sont gentiment minuscules. Olivier ne dit rien. Le personnel et les clients sont japonais. Nous devons leur paraître très exotiques !

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17/09/2005

Samedi 17 septembre 2005

        Aujourd’hui : randonnée. Nous montons en train de Zermatt à Gornergrat et redescendons à pieds dans la brume. Je n’ai jamais vu quelqu’un marcher aussi vite qu’Esteban. Mais il faut marcher avec lui pour s’en rendre compte, car il a, dans le même temps, l’air d’être extrêmement lent. Où qu’il soit, en ville ou dans la montagne, il a la démarche d’une espèce d’Indien, ou pis, de hippie, mais dont un seul pas doit correspondre à deux ou trois des miens. C’est un peu ridicule. S’il marche si vite, je crois, c’est par habitude des voyages. Il m’a expliqué qu’à l’étranger, les gens malintentionnés reconnaissaient les touristes, qui sont leurs proies, à leur démarche hésitante. Esteban marche donc vite, où qu’il soit, où qu’il aille, et même s’il ne sait pas où il est ni où il va, ce qui, souvent, nous force à revenir sur nos pas. « Va donc arrêter quelqu’un qui marche vite, surtout s’il est un peu costaud ! », m’a-t-il dit plusieurs fois. Et en effet, il m’est impossible de le faire ralentir. Tous les jours, je lui fais cette remarque qu’il marche trop vite pour moi et que ce n’est pas très courtois de me laisser à la traîne ou de me forcer à presque courir derrière lui, ce qui est particulièrement fatigant, et inutile, puisque, je l’ai dit, nous revenons souvent sur nos pas. Mais on croirait qu’il ne m’entend pas. Aujourd’hui, pendant notre randonnée, il marchait donc toujours aussi vite et s’arrêtait régulièrement pour m’attendre (il avait peut-être peur que je me perde, à cause de la brume), pouvant ainsi se reposer pendant que je le rejoignais. Mais quand j’arrivais, il repartait aussitôt : impossible pour moi de souffler un peu ! Au fond, Esteban est un égoïste : si habitué à sa solitude, qu’il ne soupçonne pas même qu’autrui puisse être différent de lui, plus ou moins doué que lui, mieux ou moins bien entraîné, ni même plus ou moins jeune, semble-t-il, puisque, à l’entendre, l’âge n’existe pas, où s’il existe, ce n’est que pour affecter les corps, en aucun cas pour affaiblir ou renforcer l’esprit…
        (Avons aperçu des marmottes, des moutons et deux ou trois randonneurs. Agréable sensation de pisser dans la brume.)

 

Le 17-09-2005

Zermatt


 

        Ce matin, le temps est couvert. Une brume épaisse s’accroche aux montagnes et fait tomber sur nous un crachin insidieux. Je persiste dans notre projet de monter au Gornergrat en train et de redescendre à pied. A trois mille mètres, la température est négative et il tombe un fin grésil. On n’y voit pas à dix mètres, mais comme j’ai du faire cette randonnée une vingtaine de fois, après un rapide repas chaud pris à la station du train, nous entreprenons la course qui doit nous ramener à Zermatt. Le sol est humide et glissant. Olivier peine à me suivre bien que je m’astreigne à un rythme de vieillard. Il s’arrête tous les kilomètres pour uriner. Ça doit être l’altitude ou l’anxiété… Tandis que nous progressons dans la brume qui gomme tout point de repère, nous ne voyons rien de ce qui doit être l’un des plus beaux paysages de Suisse ! Le Cervin reste caché. Il n’y a même pas le moindre touriste japonais. Nous sommes seuls au monde ! Dans la forêt, à partir de deux mille mètres, le brouillard se lève un peu, tout en restant accroché aux cimes des arbres. Olivier est en nage… Tant mieux, il pissera moins !
        Tandis que nous pénétrons dans le village, je lui propose d’aller acheter des chocolats pour sa mère. Il m’envoie balader : sa mère est au régime et de toute façon il n’a pas la force de faire un pas de plus ! Il me reproche d’avoir essayé de le perdre dans la brume en marchant trop vite et s’en va bouder dans sa chambre jusqu’à l’heure du dîner. Il devrait me remercier : je lui ai fait gagner une demi-heure sur le temps de marche prévu par l’association des guides valaisans  affiché au départ de la course!

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16/09/2005

Vendredi 16 septembre 2005

        Zermatt, hôtel Mont Cervin (bien meilleur que le Cornavin). Nous avons quitté Genève. Sur le chemin nous menant à Zermatt, nous nous sommes arrêtés à Martigny, pour visiter la fondation Giannadda, où sont régulièrement exposés des tableaux venus de tous les musées du monde, selon le thème de l’exposition. Esteban avait l’habitude de s’y rendre toutes les fois qu’il allait à Zermatt. Cette fois-ci : il s’agissait de peinture française. Mon inculture, dans cette matière, est encore plus vaste que dans toutes les autres. J’étais bien désemparé devant ces toiles (dont la plupart étaient célébrissimes) qui n’avaient pas grand-chose à me dire. Esteban me révèle qu’il aurait aimé pouvoir « s’exprimer par la peinture », ce sont ses mots. Sa famille n’était pas du tout musicienne (il y avait bien un piano dans la maison, mais les cours donnés aux enfants cessèrent dès le suicide de la professeur de musique). Par contre, il y avait quelques toiles de maîtres (elles ont été vendues depuis), dont un Monet, me dit Esteban, qui ressemblait fort à l’un de ceux qui étaient exposés à la fondation que nous avons visitée cet après-midi (une représentation de Venise). Drôle d’endroit : il y a aussi une collection de voitures anciennes. On trouve encore à Martigny une route et un amphithéâtre romains.
        Puis nous avons repris la route. A un moment, je lis sur un panneau : Saas Fee. « Oh ! Saas-Fée ! Les faux monnayeurs ! », me suis-je écrié. Mais Esteban m’explique que, bien que la plupart des gens préfèrent se rendre à Saas-Fée, lui aime mieux Zermatt, parce qu’on ne peut voir que de cette petite ville le mont Cervin. Une fois arrivés, nous nous sommes promenés dans les rues de Zermatt. La Suisse est un vrai paradis pour Esteban, qui a la passion des montres. Pendant notre promenade, nous nous arrêtions à tous les magasins, et il était capable de me raconter l’histoire de chaque montre ou de reconnaître, dans les marques moins prestigieuses, de quel modèle tel ou tel exemplaire était une imitation !
        Ce soir, nous dînons de viande des Grisons et d’une délicieuse fondue au fromage. Le fromage grillé et collé au fond du caquelon s’appelle la religieuse. Les puristes la mangent.
        (Je ne sais plus comment nous en sommes venus à parler de cela, pendant le trajet entre Genève et Zermatt, mais j’ai demandé à Esteban de me donner des exemples de ce qui était perçu, dans sa famille, comme des preuves d’une mauvaise éducation : lécher son doigt pour tourner les pages d’un livre ; manger avec les doigts ; siffler ou chantonner ; rire aux éclats ; parler d’argent, du prix des choses ; bailler ; éternuer ; se moucher ; etc.)

Martigny.

Quand tout sera numérisé, et que les archéologues fouilleront dans les blogues, ils se diront : « C’était donc ça, Picasso ! »

Gare de Zermatt.

 

Le 16-09-2005

Genève - Zermatt


 

        L’ai-je parcourue cette route entre Genève et le Valais. Je jette de temps en temps un rapide coup d’œil vers Olivier afin de me convaincre qu’il est bien là. Peu de circulation aujourd’hui. Nous nous arrêtons à Martigny afin de voir la très belle exposition de peintres français à la fondation Gianadda. Pour moi, ce voyage prend la tournure d’un pèlerinage. Je tombe en arrêt devant une toile de Gauguin où deux Marquisiennes semblent guetter quelqu’un à l’horizon. Je suis une fois de plus frappé par la justesse du coup de pinceau de l’artiste : toute la Polynésie est là…
        Tandis que nous grimpons le long de la route de montagne vers Tasch où nous devrons laisser la voiture pour aborder le petit train qui nous mènera à Zermatt, Olivier s’inquiète des conséquences de l’altitude sur le bon fonctionnement de son organisme... J’ai beau lui dire que deux mille mètres ce n’est pas encore le sommet de l’Everest, il lui semble déjà ressentir une certaine difficulté à respirer. Dans un virage, nous nous retrouvons nez à nez avec une Maserati qui dépasse un tracteur (la Suisse est une terre de contrastes !)… Je freine… Ça passe, juste, mais ça passe… Olivier émet un petit cri étouffé. Je le rassure en lui disant que c’est sur ces routes que j’ai appris à conduire. En fait, je ne sais pas si cela l’a vraiment rassuré !
        A Tasch, la construction d’un nouveau parking nous oblige à laisser la voiture à un kilomètre de la gare et à faire ensuite le chemin à pied, en sens inverse, avec tous les bagages. Je suis chargé comme un âne, tandis qu’Olivier traîne avec élégance une petite mallette montée sur roues, tout en me disant, c’est toi l’homme, tu es tellement fort ! N’empêche que l’homme il en a plein les bottes en arrivant sur le quai de la petite gare !
        Un quart d’heure plus tard nous arrivons dans la station. Zermatt n’a pas changé… C’est toujours ce ravissant village de poupées… poupées friquées bien sûr ! Tout comme à Venise, l’autochtone s’est fait rare. Les seuls habitants sont les touristes ou les employés (rarement des Suisses) des hôtels et des commerces qu’abritent les jolis chalets valaisans aux toits d’ardoise. Comment résister en effet à l’appât du gain et habiter sa maison quand on sait que sa location rapporte plus en un mois qu’une année de travail pénible dans l’agriculture de montagne ? Des  taxis électriques attendent le chaland devant la gare. Ces petits engins qui circulent au milieu des piétons à une vitesse diabolique, s’avèrent beaucoup plus dangereux que des voitures, car ils arrivent silencieusement sur leurs proies, les évitant au dernier instant en émettant un couinement disgracieux !
        Nos chambres au Mount Cervin Palace sont tout simplement magnifiques ! Cuirs et bois vernis ! Service discret et efficace. Ces concierges et ces gouvernantes ont côtoyé plus de célébrités qu’un chef d’Etat, toutefois ils font montre du même discret empressement à notre égard que si nous étions des membres de la jet