12/11/2009

Mercredi 11 novembre 2009

            Dans le feu de l’action, avant-hier, Elithios m’a dit qu’il m’aimait. N’étant pas sûr de l’avoir bien entendu, je lui ai demandé de me le répéter, ce qu’il a fait avec une conviction déconcertante, pour une seconde rencontre. « Qu’avez-vous ressenti à ce moment », m’a demandé Tirésias, hier, lors de ma trentième séance avec lui. « J’aurais bien pris mes jambes à mon cou. Et pourtant je me sens bien avec lui. » J’aime le regarder dans les yeux sans rien dire. Je ne suis pas sûr d’avoir dit grand-chose pendant cette séance chez Tirésias. Je ne savais pas de quoi lui parler, parce qu’il s’est passé peu de choses ces derniers temps, exception faite de la cuite impressionnante d’Osman, le week-end dernier, qui avait appris la mort de son grand-père peu après nous avoir rejoints, Tityre, Aribaze, ma sœur et moi, au bar du bel Ascagne, et surtout de la longue conversation que j’ai eue sur Facebook, dans la nuit de vendredi à samedi, avec Callias, que j’avais vu plus tôt dans la soirée (avant l’effondrement d’Osman, qu’on a même pu croire un moment dans le coma), et qui s’est beaucoup confié à moi, sans que je sache vraiment s’il l’a fait précisément parce que c’était moi (parce que c’était lui !) ou parce qu’il avait seulement besoin de se confier. Son vieux chat de quinze ans, qu’il avait depuis sa plus tendre enfance, venait de mourir. Il pleurait, à cause de la mort de cet animal, à cause de la violence du deuil d’Osman, en comparaison duquel il trouvait le sien un peu ridicule, et à cause de l’indifférence de son amant (qui est d’ailleurs serveur dans le bar que tient Pharnace, celui-là même au sujet duquel le grand C*** prétendait (mais sans doute était-ce un mensonge) qu’il faisait courir sur moi le bruit que je faisais ‘‘la pute à Toulouse’’). Callias, qui avait fait bonne figure toute la soirée, cachait en réalité les idées les plus sombres derrière son lumineux sourire. Ma sœur dit qu’il est un ‘‘écorché vif’’. Il peut avoir des accès de violence, dont Osman a été une fois le témoin : Callias voulait battre son amant, dont il se sent mal aimé. Et donc, cette nuit-là, j’étais touché d’être celui à qui il confiait son mal-être. Le lendemain, Callias a prétendu que tout était oublié, qu’il allait beaucoup mieux, que c’était l’alcool ingurgité plus tôt dans la soirée qui l’avait fait s’épancher. Tirésias m’a dit que je n’étais pas obligé de lui parler de ce qui s’était passé entre cette séance et la précédente. « Je sais bien, lui ai-je répondu, mais c’est tout de même plus facile pour moi d’appuyer mon discours sur les faits qui se sont produits récemment, comme je fais d’habitude. – Mais justement, c’est peut-être trop facile. Parlez-moi plutôt de vous. » Voici donc ce que j’ai dit : que j’étais plutôt heureux, ces temps-ci, mais que je perdais beaucoup de temps dans la fréquentation de mes amis. Je ne lis plus ni n’écris autant que naguère encore, même si, sans doute, ce journal est devenu plus fourni depuis que j’ai commencé mon analyse ; non pas qu’il soit souvent question d’elle dans ce blogue, mais parce que ses heureuses conséquences sur ma vie sociale et peut-être même sentimentale font que j’ai désormais plus de choses à y raconter. Ma vie d’écrivain est un échec. N’était ce journal, je pourrais dire que j’ai quasi renoncé à écrire. Je n’ai jamais été capable de mener à son terme l’un des romans dont j’ai eu l’idée et commencé le travail. L’impossibilité dans laquelle je suis, pendant l’écriture, d’avoir simultanément à l’esprit l’ensemble de ce qui a déjà été écrit et de ce qui doit l’être encore, me donne une sensation de vertige que je trouve insoutenable. C’est comme si j’étais à la fois en train d’errer dans un immense désert, de chercher mon chemin dans un labyrinthe et de tenter de garder l’équilibre au bord d’un gouffre. Je suis devenu incapable de mener à bien tout travail qui aurait quelque ampleur. (Déjà, pendant mes études, je m’étais soudain trouvé dans l’impossibilité de terminer mes dissertations.) Plutôt que de subir ce vertige, je préfère détourner le regard et ne pas travailler. « Ne pas travailler… – Oui, ne pas travailler. Ah ! Vous pensez sans doute que c’est pour le même genre de raison que je n’ai pas de véritable travail… » De même que j’étais devenu incapable de terminer une dissertation en temps limité, de même, la pensée de mener un travail dans l’urgence, par exemple, ce qui peut arriver dans la vie professionnelle, me terrifie : j’aurais trop peur que la qualité de mon travail ne satisfasse pas mon employeur. L’organisation hiérarchique de tous les milieux professionnels me semble impossible à affronter. Si j’aime mon travail de distributeur de prospectus, c’est parce que je peux l’organiser à ma guise (du moment qu’il soit fait dans les temps) et l’effectuer en étant absolument seul. « Ce que vous n’aimez pas, me dit Tirésias, c’est que la volonté d’un autre s’impose à vous. – Oui, c’est possible, d’ailleurs, je n’ai pas beaucoup aimé qu’Elithios me dise, hier soir, qu’il était tombé amoureux de moi. Je n’aimais pas l’entendre m’imposer son amour. » Les garçons me reprochent souvent de leur préférer la chienne Pélagie, qui a le droit de dormir dans ma chambre, contrairement à eux. J’aime beaucoup les chiens. Ils sont comme des peluches vivantes qu’on peut aimer sans danger. L’amour de ces bêtes ne s’impose pas à leurs maîtres. Je dis que j’aime les chiens, mais c’est les chiennes que j’aime surtout, les femelles et non pas les mâles. « Ah ? Pourquoi donc les femelles ? – Pourquoi ? Je ne sais pas… – C’est probablement parce que vous aimez dominer et qu’il vous semble plus facile de dominer une femelle. – Oui, c’est possible. D’ailleurs, j’ai toujours aimé terroriser les chats. Or je vous avais dit, au début de cette analyse, que j’associais les chats à mon père, qui avait dessiné l’une de ces bêtes, un jour de ma plus tendre enfance, sur le mur de ma chambre. J’étais dans les bras de ma mère, et j’avais fait un caprice, parce que je ne comprenais pas pourquoi mon père avait sali mon mur. » (Avais-je interprété ce dessin comme une marque que mon père voulait m’imposer, une marque de sa volonté concurrente ?) Terroriser les chats, dans mon enfance, c’était sans doute, inconsciemment, me venger de mon père, le dominer enfin. Est-ce à dire que les chiennes sont le symbole de ma mère ? Je n’ai pas pensé à dire à Tirésias que Pélagie était le nom de ma chienne. Pélagie, c’est la mer. De la mer à la mère, il n’y a qu’un pas, que le psychanalyste franchirait aisément. « C’est vous qui venez de le franchir, m’aurait-il sans doute répliqué, puisque c’est vous qui l’avez dit. » J’ai écrit tout à l’heure que j’aimais regarder Elithios dans les yeux sans rien dire. C’est peut-être parce qu’il a le regard simple et franc d’un bon chien. J’aime aussi regarder Pélagie dans les yeux.

04:44 Publié dans 2009, Aribaze, Callias, Cyrille, Elithios, Journal, Ma mère, Ma soeur, Mon père, Osman, Pélagie, Pharnace, Tirésias, Tityre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

09/10/2009

Jeudi 8 octobre 2009

            En dînant avec Alfred, mardi soir, chez ma sœur (car il est de nouveau possible à Julie de le fréquenter depuis qu’elle a quitté le grand con, qui était tellement jaloux qu’il avait voulu, découvrant qu’elle lui avait téléphoné, ‘‘casser les genoux’’, selon ses propres termes, à ce pauvre Alfred), j’en ai appris une autre bien bonne sur ledit grand con. Alfred connaît à peu près tout le monde à Mont-de-Marsan, et pas seulement à Mont-de-Marsan, d’ailleurs : ne s’est-il pas vanté, au cours du repas, d’avoir été longtemps l’amant de la fille d’un député du cru (l’autre grand amour de sa vie, paraît-il, avec ma sœur, que tout le monde semble d’ailleurs aimer, en ce moment, tant elle a de prétendants, dont le meilleur ami d’Osman, depuis peu, qui est fort beau…), ce qui lui donna l’occasion de rencontrer parfois tel ancien premier ministre ou tel président de conseil général dont Phidippide aime à dire qu’il le connaît assez bien lui aussi, depuis l’époque où il militait dans un certain parti politique. (Quelle déception, d’ailleurs, que ce Phidippide ! Je lui avais beaucoup confié les reproches que je faisais souvent à Tityre, par exemple, d’avoir couché avec Camille, alors qu’il m’en savait épris. Phidippide avait prétendu être aussi atterré que moi par la fausseté de Tityre, qui s’était longtemps comporté avec moi comme si de rien n’était, tentant de me cacher cette bassesse même après que je l’avais apprise, bien plus tard, de la bouche de Camille. Phidippide était différent, lui, c’est du moins ce qu’il m’assurait, et c’est pourquoi il avait également été scandalisé, sans en être surpris du tout, de la fausseté des déclarations d’amitié du terrible Cléomédon, qui venait tout juste, sans même attendre que mon odeur ait quitté la peau du beau Mnasyle, que j’avais un peu vite chassé hors de mon lit, de le prendre pour laisser à son tour sur lui sa salive, à côté de la mienne encore humide ! Ah ! Ce n’est pas Phidippide qui se serait si mal comporté avec moi, lui qui m’était un véritable ami, me jurait-il, contrairement à ces Tityre et ces Cléomédon, qui ne sont que des vieillards ou des lubriques ! Je suis tombé de bien haut quand Aribaze, sur lequel il était notoire que j’avais des vues, m’a confié que la veille d’une coucherie que j’avais eue avec Phidippide, c’était avec lui que ce dernier avait couché, lui faisant promettre de ne rien me dire, ce qu’Aribaze, en véritable ami, lui, s’était empressé de me rapporter, le plus naturellement du monde et pour notre plus grand rire, puisque nous nous étions aperçus que n’ayant pas pu tout faire avec l’un, qui n’avait été que passif avec lui ce soir-là, c’était par l’autre que Phidippide s’était fait enculer : le lendemain ! Moi qui avais cru pouvoir faire de lui un nouveau meilleur ami, maintenant que don Esteban n’est plus aussi près de moi que je le voudrais, je m’aperçois qu’il était en réalité le pire de tous ! C’est le plus faux, le plus immoral et surtout le moins excusable, parce qu’il se pique d’avoir un certain vernis de culture, grâce auquel il devrait donc être le mieux armé de mes amis pour se conduire le moins mal. Ce qui me fâche le plus n’est pas tant le fait que Phidippide ait couché avec un garçon sur lequel il savait que j’avais des vues que le secret qu’il a voulu m’en faire, alors que je lui avais dit d’abord combien j’avais été blessé que des amis ou prétendus tels m’aient délibérément laissé dans l’ignorance où j’étais de leur traitrise. (Ma sœur me demande comment il se fait que je ne cherche pas davantage à rencontrer l’âme sœur. C’est à cause de mes amis ! J’en suis à me demander s’il me faudra leur cacher ma prochaine conquête, pour être sûr de ne pas en être aussitôt dépouillé !) Je ne sais si c’est parce que j’ai le sentiment que le fruit que je convoitais a été gâté par l’avidité de Phidippide, comme j’ai dit un soir à ce dernier, mais Aribaze n’a plus sur moi l’attrait des premiers jours. Au contraire, j’ai désormais le plus grand mal à en supporter seulement la présence. Ma sœur m’a dit qu’elle avait été interloquée par mon comportement avec lui lors d’un dîner que donnait chez lui Tityre, samedi dernier, durant lequel je me serais montré un peu dur… J’aurais dit à Aribaze que je trouvais qu’il était une ‘‘agression permanente’’ et, comme il se demandait s’il resterait en France après avoir terminé sa formation d’élagueur (car il a de l’ambition et ne veut pas rester dans sa condition de bûcheron !), je lui aurais conseillé de retourner dans son pays, tant me paraissait évidente son inadaptation au nôtre. « Mais le problème, a-t-il répondu, c’est qu’il n’y a pas d’arbres à élaguer là-bas », ce qui, je crois, n’est pas vrai. Plus tard dans la soirée, mais chez Osman, cette fois, où nous étions allés continuer à boire, Aribaze m’a mis tellement hors de moi, que j’ai préféré partir avant d’imploser où de me jeter par la fenêtre. Mon humeur s’était déjà passablement dégradée depuis que le sublime Callias, qui nous avait rejoints avec un sien ami chez Osman, était reparti sans me dire au revoir, une fois de plus, alors qu’il l’avait fait même à ma sœur, qu’il avait pourtant rencontrée pour la première fois ce soir-là. Cette contrariété et les pitreries incessantes d’Aribaze ont fini par m’achever. Mes amis sont habitués à ces départs soudains dont ils ont fait un sujet de plaisanterie : « Arrêtez, disent-ils souvent, sinon Olivier va s’en aller ! », « Attention ! Taisez-vous, ou Olivier va partir ! »… (Telle pourrait être ma définition : Olivier, celui qui s’en va… Aphanisme est le sous-titre de ce blogue.) J’aurais d’ailleurs mieux fait de rester, parce que le bel Ascagne, peu après avoir fermé son bar, a rejoint la compagnie que je venais de quitter pour passer avec elle le reste de la nuit. Tout le monde, sauf peut-être Tityre, a finalement couché chez Osman, dont Ascagne, donc, qui est beau comme… comme… comme un barman, et près de qui j’aurais peut-être pu dormir, moi aussi, quoique sans doute assez inconfortablement, puisqu’il m’a rapporté hier soir qu’il avait tout de même vomi trois fois cette courte nuit-là. Je crois savoir que c’est au cours de cette soirée que ma sœur est devenue l’amante du meilleur ami d’Osman.) Alfred donc, qui connaît tout le monde, nous disait qu’il avait entendu dire à un agent immobilier que le grand con, environ deux semaines avant d’être quitté, avait cherché à savoir si les propriétaires ne voulaient pas vendre l’appartement que venait de quitter son frère et qui se trouve à côté de celui de ma sœur. (C’est d’ailleurs à cause de ce voisinage que tout a commencé pour cette dernière. Le grand con l’avait aperçue depuis le balcon de l’appartement de son frère. Il avait vite appris qu’elle était propriétaire du sien, ce qui signifiait dans son cervelet gigolétique qu’elle était solvable, et c’est ainsi qu’il lui a mis le grappin dessus, entrant du jour au lendemain dans sa vie et réussissant vite, grâce à quelques bouquets de fleurs et coups de bite bien envoyés, à se faire entretenir par elle pendant deux ans.) Si le grand con s’était informé de l’intention des propriétaires de l’appartement qu’avait occupé son frère, c’était parce que ma sœur, a-t-il prétendu, envisageait de le racheter, pour agrandir le sien ! Que tramait-il encore ? Telle était sa façon de procéder : il semait le trouble dans les esprits, en prêchant souvent le faux, pour s’assurer de nouveaux appuis. Il est ainsi plus que probable qu’il a imaginé que Pharnace, ce patron de bar qui m’est tellement antipathique, lui avait dit que je faisais la pute à Toulouse. C’était simplement pour me faire croire que je pouvais compter sur lui, ce grand con qui n’hésitait pas à me rapporter ce qui se disait de pire sur moi. On est toujours tenté de croire davantage ce dont on est le plus blessé. Ce faisant, il se rendait indispensable, car je fais partie de ces personnes qui ne peuvent s’empêcher de chercher à savoir ce qu’on pense d’elles… De même a-t-il très probablement inventé que des gens qui savaient ma sœur séropositive changeaient de trottoir lorsqu’ils la croisaient dans la rue. Une telle révélation, contribuant à ébranler l’une, consolidait d’autant le soutien que voulait lui être l’autre : non seulement il ne changeait pas de trottoir, lui, mais encore dormait-il tout contre elle ! Prétendre que Julie était assez prospère pour vouloir agrandir son appartement, c’était faire croire au monde que lui-même ne manquait pas d’argent, et qu’on pouvait donc lui faire confiance en affaires, qu’il menait pourtant de façon désastreuse. Tous autant que nous sommes, nous avons été pigeonnés par ce remarquable imposteur et néanmoins minuscule escroc.

 

02:46 Publié dans 2009, Alfred, Aribaze, Ascagne, Callias, Camille, Cléomédon, Cyrille, Don Esteban, Journal, Ma soeur, Mnasyle, Osman, Pharnace, Phidippide, Tityre | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note

30/09/2009

Mardi 29 septembre 2009

            Peut-être un autre Equalis viendra-t-il un jour (c’est-à-dire une nuit où j’aurai bu, comme celle où j’ai croisé le fantôme de Hieronymus) me faire croire que Cyrille, lui aussi, a aimé ma sœur comme la femme de sa vie ! Il doit bien y avoir deux mois que cette dernière l’a quitté. J’ai tellement tardé à rapporter dans ce journal tous les mauvais coups que ce pendard lui a faits depuis lors que je risque fort d’en oublier, maintenant que je veux les écrire ici. Il n’y a d’ailleurs pas qu’à ma sœur qu’il en ait faits ! Peu de temps après avoir été quitté, Cyrille, qui s’était installé chez ses frères, avait demandé à Julie d’apporter chez eux une télévision lui appartenant mais qui se trouvait chez Thessalonice, à laquelle il ne voulait plus avoir affaire. Quand Cyrille est donc venu ouvrir la porte à ma sœur qui, comme convenu entre eux, lui rapportait l’appareil, quelqu’un, sortant d’une voiture qui était garée dans la rue, s’est précipité sur eux comme un furieux. C’est après le grand C qu’il en avait. Celui-ci lui devait en effet plus de 4000 EUR en paiement d’un matériel censé servir à ses employés (dont deux l’ont déjà traîné devant les prud’hommes) mais qu’il avait probablement revendu depuis belle lurette. Ses créanciers sont nombreux dans les environs, se connaissent entre eux, et rêvent tous de lui refaire le portrait, à défaut d’en être payé, d’après ce que j’ai appris de ma sœur, qui le tient du furieux que le hasard lui avait fait rencontrer ce jour-là et avec lequel elle a sympathisé, depuis qu’il est venu s’excuser chez elle (dont il connaissait l’adresse, pour ce que ç’avait été celle du siège social de l’entreprise de Cyrille) de l’avoir peut-être effrayée lors de leur première et fortuite rencontre. Cyrille, qui a tout d’un mythomane, pour obtenir de ses créanciers de nouveaux délais, n’a cessé de leur faire toutes sortes de mensonges. Mais comme ces mensonges n’étaient jamais les mêmes de l’un à l’autre, ses pigeons, qui se connaissent entre eux, comme j’ai dit, Mont-de-Marsan n’étant pas bien grand, s’en sont vite aperçus, ce qui n’a fait qu’exciter un peu plus leur colère : ce n’est pas pour rien que je l’appelais le grand con ! Aux uns il faisait dire qu’il était en vacances à Arcachon, à d’autres à Carcassonne. (Il faut d’ailleurs avoir beaucoup d’aplomb pour se faire dire en vacances quand on a tant de dettes à cause de la mauvaise gestion de son entreprise !) Ou bien il était en convalescence, à cause de son cancer des poumons. A nous aussi, ma mère, ma sœur et moi, il avait réussi à faire croire qu’il avait un cancer, un cancer dont il prétendait ne plus vouloir se soigner, ce qui ne l’empêchait pas d’être en très bonne forme. Malgré les questions de ma sœur, qui avait quelquefois demandé à voir (toujours en vain) des radios de ses poumons ou à connaître le nom du médecin qui s’occupait de son cas, Cyrille avait réussi à dissiper les soupçons dont il était l’objet. Sans doute aveuglé par mes propres préjugés, je m’étais dit que ce cancer était terriblement vraisemblable, parce que je n’imaginais pas qu’une sidéenne pût s’attirer personne d’autre qu’un cancéreux, un moribond, un condamné à mort ! C’est dire si l’énergumène a du talent ! Il utilise à son profit les idées reçues de ses victimes. Même sa bêtise, qui est abyssale en lui, est une forme d’intelligence : elle lui permet de passer pour inoffensif. Qui donc irait en effet se méfier d’un tel con ? Quoique illettré et dyslexique au dernier degré, il avait réussi à nous faire croire, même à moi, qui ne m’intéressais pas assez à lui pour seulement imaginer que ce crétin pouvait chercher à m’en imposer par des mensonges (car je n’ai jamais eu que du mépris pour cet imposteur), qu’il était bachelier, et même qu’il avait un bac S, il y tenait beaucoup ! Depuis, Julie a retrouvé dans son ordinateur des lettres de motivation et des C.V. entièrement copiés sur les siens, dans lesquels Cyrille avait seulement mis son nom à la place de celui de ma sœur, s’attribuant ainsi des diplômes que, bien sûr, il n’a jamais eus, dont un bac, encore, mais qui n’était plus un bac S, cette fois. Je me demande comment Julie a pu se laisser si totalement abuser pendant deux années entières, elle qui vivait avec lui, et l’entendait par exemple régulièrement lui demander, comme elle me l’a confié depuis, de lui expliquer le sens des lettres administratives qu’il recevait souvent en tant que chef d’entreprise. Ces lettres, il ne les comprenait pas, tout simplement parce qu’il ne sait pas lire, ou à peine ! C’est probablement aussi pour cette raison qu’il ne voulait jamais lire d’histoires à son fils, à l’heure du coucher. C’est ma sœur qui devait le faire, elle qui est pourtant loin d’avoir la fibre maternelle. Depuis quelque temps, Cyrille semble avoir changé de stratégie et, suprême salauderie, donne à ses créanciers ce même gage de bonne foi : s’il a si mal géré son entreprise, prétend-t-il, au point de s’endetter tellement, c’est à cause de ma sœur, qui l’ayant contaminé (ce qui est entièrement faux, bien sûr), l’aurait plongé dans un profond désarroi, qui lui aurait fait perdre tous ses moyens ! Pire, pour les rassurer, il leur fait croire que Julie, rongée par la culpabilité, aurait l’intention de vendre son appartement, pour l’aider à éponger ses dettes ! Peu après l’avoir quitté, ma sœur s’est aperçu qu’il l’avait volé. Son compte en banque avait été débité de petites sommes allant de 10 à 15 EUR, une centaine d’euros au total. Après une rapide enquête de sa part, elle a compris qu’elles avaient servi à acheter du crédit téléphonique, mais pour un téléphone qui n’était pas le sien. Elle est donc allée porter plainte contre X, en précisant bien aux policiers qu’elle soupçonnait fort Cyrille, qui s’était déjà servi  de sa carte bancaire une fois, mais avec sa permission, pour faire un achat sur Internet, d’être l’auteur de ces vols. Quelques jours plus tard, sans doute après avoir été contacté par la police, Cyrille s’est rendu dans la parfumerie où travaille ma sœur, pour lui faire prendre une fois de plus des vessies pour des lanternes. « Julie, tu ne vas jamais me croire. Je me suis aperçu qu’en voulant acheter du crédit téléphonique avec la carte de crédit de ma mère, je m’étais en réalité servi de la tienne ! Il faudra que tu me dises combien d’argent je te dois. Mais ne vas pas porter plainte contre moi, s’il te plaît. – Mais j’ai déjà porté plainte, lui a-t-elle répondu, non pas contre toi en particulier, mais conte X. » Cyrille, d’après ma sœur, était dans un état comme second, très inquiétant : il suait à grosses gouttes et le débit de ses paroles était anormalement rapide. Sans doute se sentait-il encore un peu plus acculé. Les explications qu’il a données à ma sœur ne tiennent évidemment pas. Il a bien fallu qu’il relève à l’avance les différents numéros qui se trouvent sur la carte bancaire de ma sœur pour pouvoir s’en servir plusieurs jours après leur séparation. C’est donc qu’il avait prémédité de la voler. Julie a dû faire changer la serrure de son appartement, parce qu’il lui semblait que Cyrille y pénétrait en son absence. Elle a retrouvé plusieurs fois une certaine photo, toujours la même, dans son cadre, posée par terre au lieu d’être à sa place habituelle. Il lui semblait aussi trouver le soir son lit imprégné du parfum du grand con, que l’une de ses amies a d’ailleurs une fois surpris en train de rôder non loin du lieu de résidence de ma sœur. Environ un mois après leur séparation, sans doute après avoir vu sur Facebook des photos de ma sœur en galante compagnie lors de la fête qu’elle et moi avions donnée chez notre mère au mois d’août, Cyrille s’est mis à écrire sur les ‘‘murs’’ de tous les contacts de ma sœur, pour l’y diffamer (en disant par exemple sur le mien qu’elle avait préféré se faire avorter plutôt que d’avoir un enfant de lui (ce qui aurait été fort compréhensible, compte tenu du risque évident qu’il y avait de mettre au monde un être aussi dégénéré que le père, mais est entièrement faux, en l’occurrence)) ; pour dire à tous qu’elle était séropositive, car certains l’ignoraient ; et pour lui nuire en inventant des confidences qu’elle lui aurait faites au sujet de ses contacts, toutes plus déplaisantes les unes que les autres. A l’une de ses meilleures amies, par exemple, excellente cuisinière, consciente et fière de l’être, qui se demandait récemment pourquoi elle voyait si rarement Julie depuis quelque temps, Cyrille avait expliqué, sur Facebook, donc, que c’était parce que ma sœur trouvait sa cuisine immangeable ! Voilà qui en dit long sur la bassesse du personnage, que sa mère, il est vrai, que j’ai déjà rencontrée, n’avait pas, en le jetant au monde, fait tomber de bien haut ! Il est donc assez petit pour croire que ma sœur s’arrête à de telles considérations… En même temps que Cyrille souillait les ‘‘murs’’ des amis de ma sœur sur Facebook, il a laissé à celle-ci plusieurs messages sur son répondeur téléphonique et lui a écrit de nombreux SMS, dont le contenu était nettement menaçant. Il lui écrivait par exemple qu’il allait, je le cite : « la démolir » et encore lui rendre la vie tellement impossible à Mont-de-Marsan qu’elle n’aurait plus d’autre choix que te quitter la ville. Pour ces menaces et ces diffamations, les policiers, qui se disent surchargés de travail, n’ont pas voulu recevoir la plainte de ma sœur et se sont contentés d’inscrire ses griefs dans la main courante en lui conseillant de s’adresser directement au procureur de la République. Ils ont tout de même consenti à convoquer Cyrille dans leurs locaux, pour lui demander de s’expliquer et le remettre à sa place. Celui-ci ne s’est évidemment pas rendu à la convocation. Environ deux semaines plus tard, il est allé encore plus loin en se faisant passer pour un client mécontent, sur le site Internet de la société employant ma sœur. Il a prétendu que celle-ci vendait des parfums à des prix inférieurs à ce qu’ils devraient être et qu’elle gardait l’argent de ces ventes pour elle ! « La vendeuse s’appelle Julie, écrivait-il dans une orthographe que j’ai bien évidemment corrigée, et ne jouit déjà pas d’une bonne réputation, suite à sa maladie, etc. » C’est parce que Cyrille a fait allusion au Sida de ma sœur que ses employeurs ont compris que la plainte du client n’était pas à prendre au sérieux et que celui-ci avait seulement l’intention de lui nuire, car on voit mal ce que la maladie de celle-là et sa réputation ont à voir avec la qualité de son travail. Pour cette dénonciation calomnieuse et l’atteinte à la vie privée de ma sœur, la police, toujours aussi surchargée de travail, n’a pas non plus voulu recevoir la plainte de Julie. Encore une fois, elle lui a conseillé de s’adresser directement au procureur de la République. Il y avait d’ailleurs un article, aujourd’hui, dans le journal local, consacré au surcroît de travail de la police occasionné par l’ouverture à Mont-de-Marsan d’un centre pénitentiaire de plus de six cents places, il y a un peu moins d’un an. C’est la police qui doit traiter les nombreux délits qui sont commis dans cette prison comme dans toute autre ; c’est encore elle qui doit assurer les transferts de prévenus de la prison à l’hôpital ; et c’est toujours elle qui doit mener les enquêtes qui sont nécessairement ouvertes lorsque quelqu’un meurt en détention (il y a déjà eu cinq décès dans cette prison depuis l’ouverture, à moins que ce ne soit que trois, je n’ai plus le chiffre en tête). Le représentant d’un syndicat de police prétendait que le commissariat de Mont-de-Marsan manquait de trente policiers au moins ! Alors les petites tracasseries de ma sœur… Je lui ai conseillé de recourir aux services de Phidippide, qui est avocat, et saura faire en sorte de transmettre ses plaintes au parquet. Ma mère, qui est très remontée contre le grand con, est prête à payer, si ma sœur n’en a pas les moyens. Car on en revient toujours là : l’argent est le nerf de la guerre. Il faut avoir les moyens de faire respecter ses droits.

03:32 Publié dans 2009, Cyrille, Equalis, Hieronymus, Journal, Ma soeur, Phidippide, Thessalonice | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

03/09/2009

Jeudi 3 septembre 2009

            (Je ne recopie que le 14 septembre 2009 ces notes (prises un peu rapidement), que je publie néanmoins dans ce blogue à la date où je les avais écrites (le jour-même) dans le journal de mon analyse.) Vingt-quatrième séance chez Tirésias. Ai parlé des ennuis que Julie a eus avec Cyrille. Une fois de plus, j’avais raison : raison de me méfier de lui. Une fois de plus, elle avait tort. Sentiment que ma sœur sera toujours mineure (parce qu’elle est ma cadette ?). Grandes tensions entre ma mère et moi, atténuées par la mauvaise opinion que nous avons toujours eue de Cyrille, dont il est souvent question entre nous, maintenant qu’il cause tant d’ennuis à ma sœur. Je ne supporte pas, non seulement que ma mère me dise non, mais encore qu’elle me face la moindre remarque. Rencontre d’Aribaze (dont je m’avise que je n’avais encore jamais parlé dans ce journal). Ma mère l’apprécie. Me trompais-je sur le regard qu’elle porte sur les hommes ? Tous ne la dégoûtent apparemment pas. Il est vrai qu’Aribaze n’est pas exactement le prototype des hommes tels que les conçoit et déteste ma mère. C’est un véritable boute-en-train, qui se moque souvent de lui-même et qui, donc, en un sens, se moque des hommes : d’où que ma mère l’apprécie ; elle l’apprécie en tant qu’elle ressent qu’il a la même opinion des hommes qu’elle… Quel est le type d’hommes de ma mère ? Les efféminés tels que celui qu’elle m’a fait devenir ou les véritables hommes, tels mon père, celui qu’elle avait épousé, après tout ? Les admirateurs de mon père plus jeunes que lui (comme Sabylinthe). Est-ce que ma mère pourrait être une lesbienne et mon père un pédé ? Tirésias m’a demandé quels étaient mes rapports avec mon père, durant mon enfance. Il me semble qu’ils étaient ‘‘normaux’’. Nous jouions souvent ensemble, aux jeux que les pères ont avec les fils. Mais sans doute préférais­-je ma mère, comme c’est souvent le cas des petits garçons. Tirésias voudrait que j’analyse mes souvenirs de cette époque (l’enfance) où la personnalité se forme.

03:08 Publié dans 2009, Aribaze, Cyrille, Journal, Ma mère, Ma soeur, Mon père, Sabylinthe, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

18/07/2009

Vendredi 17 juillet 2009

            Que je dise à présent avec quel genre d’individu ma sœur partage sa vie. Cyrille n’a pas voulu être du dîner que donnait Julie lundi dernier pour fêter son anniversaire : ne voulant pas voir l’une des invités, avec laquelle il est en froid, il a préféré aller passer la soirée chez l’un de ses frères. Mais comme ce frère s’est couché tôt, le grand C s’est retrouvé seul à attendre dans sa voiture (celle de ma sœur, en réalité, puisque la sienne est en panne) que cette dernière lui téléphone pour lui annoncer le départ de ses hôtes. A minuit, c’est lui qui a téléphoné, parce qu’il n’en pouvait plus d’attendre dans la voiture. Ma sœur l’a envoyé paître : il lui avait déjà gâché le jour où elle avait obtenu son diplôme, il n’allait pas non plus lui gâcher ses trente ans ! Vers une heure, il est entré dans l’appartement, sans avoir un regard pour personne. Il a seulement pris une cigarette dans le paquet de ma sœur, puis est allé s’enfermer dans la chambre. « Pourvu qu’il n’en ressorte pas avec son fusil », me suis-je dit. Le lendemain, mardi 14 juillet, c’était ma mère qui nous avait invités à dîner, pour fêter cette fois en famille l’anniversaire de ma sœur. Curieusement, il ne fut question à aucun moment du cadeau que lui avait fait Cyrille. Ayant revu Julie hier après-midi, je lui ai donc demandé ce que celui-ci lui avait offert. « Il doit m’offrir un CD, quand il aura de l’argent. Et autrement, il m’a offert il y a quelques jours une moto qui ne roule pas. Il devait la réparer, mais elle est toujours en panne. De toute façon, je lui ai demandé de la revendre, parce que je n’ai pas envie de payer ni le casque ni l’assurance. » Cyrille s’était offert il y a un peu plus d’un an une espèce d’épave roulante qu’il appelle une voiture de collection. Evidemment, il est impossible de faire un peu de route avec un tel véhicule, et encore moins d’y transporter le matériel nécessaire au fonctionnement de l’entreprise qu’il a créée il y a quelques mois. Il a donc acheté récemment un 4x4 d’occasion, mais qui est déjà en panne, comme je disais. Son entreprise bat de l’aile. Il a très rapidement employé trop de personnes. Je crois savoir qu’il ne pourra bientôt plus faire face aux nombreuses charges qu’impliquent pour son entreprise l’emploi de cinq bûcherons. Un ancien employé, qui ne travaille plus pour lui, le traîne déjà devant les prud’hommes. Un autre est prêt à témoigner en faveur du premier. Cyrille, qui est un vrai panier percé, a cruellement besoin d’argent. Il voudrait revendre sa ‘‘voiture de collection’’. Il en demande 3000 EUR. Comme elle ne les vaut pas, il ne trouve évidemment pas d’acheteur, pas même chez les amateurs, et il n’y a guère que des amateurs pour vouloir acheter de telles épaves. Peut-être Cyrille est-il un brave type (ce dont je dois dire que je doute beaucoup pour ma part, comme d’ailleurs la personne qu’il ne voulait pas voir lundi dernier, et précisément parce qu’elle nourrit de grands soupçons à son encontre, cause de leur brouille), mais il a tout d’un tocard ! Le plus attristant est qu’il est sans doute ce que sa famille a produit de plus évolué ! Il vit très clairement aux crochets de ma sœur. C’est un aventurier de bas étage, de province, sans aucune envergure, un menteur, un profiteur, probablement infidèle, et se permettant néanmoins d’être jaloux. Peut-être même est-il un peu pédé sur les bords, si j’en crois ce que m’avait dit Camille de l’épisode de la salle-de-bain. Cyrille me fait d’ailleurs parfois des descriptions un peu trop inspirées de tel de ses bûcherons, qui serait bisexuel et dans les bras duquel il voudrait me jeter… Tout cela est fort suspect. Mais je dois bien reconnaître à cet imposteur qu’abstraction faite de sa tête, il est plutôt bien fait. J’ai eu des nouvelles de ce chien d’Ascylte, autre grand imposteur devant l’éternel ! Il doit se faire opérer dans quelques jours de la vésicule biliaire, je crois, mais doit rester hospitalisé une bonne dizaine de jours, à cause du mauvais état général de sa santé. Le pauvre doit y subir aussi toute une série d’examens, dans l’espoir d’expliquer enfin l’inexplicable, c’est à savoir pourquoi, comment et peut-être aussi combien de temps peut exister, ou seulement tenir debout, une créature si évidemment peu viable que lui ! Il est malade. Tout dans son corps se dérègle, à ce qu’il me raconte. « J’ai peur », m’a-t-il dit, exactement en ces termes, qui ont l’impudeur du désespoir, « voudras-tu bien me rendre visite, pendant mon hospitalisation ? – Non, je n’ai pas assez d’argent pour venir à Bordeaux, et puis, de toute façon, j’ai rencontré quelqu’un. J’aime mieux passer du temps avec lui. » Je ne m’explique pas comment Ascylte peut croire encore à notre amitié, après tout ce qu’il m’a fait (le détournement de Camille), après les multiples déclarations de haine que je lui ai faites, après les menaces, le chantage, et surtout mon mépris, que je ne me donne même plus la peine de lui cacher. Quand je pense qu’il n’a pas seulement été capable de bander, la dernière fois qu’il est entré dans mon lit ! Et il ose se rappeler à mon souvenir, apparemment sans rougir du tout. Je ne le comprends vraiment pas. Peut-être est-il tout bêtement d’une connerie abyssale. Mon ami Phidippide, qui a été amené à le croiser quelquefois chez des amis d’amis, me dit que ce grotesque (il est d’accord avec moi sur ce point) est sans doute beaucoup plus vieux qu’il ne veut bien le reconnaître. Comment donc n’y ai-je pas pensé tout seul ? C’est pourtant l’évidence, et la preuve qu’Ascylte est, paradoxalement (c’est-à-dire malgré tout ce qu’il y a d’impuissance en lui), un imposteur de génie. (Il est vrai que Phidippide est une mauvaise langue : hier encore, il me disait avec un plaisir évident qu’il trouvait que j’avais beaucoup vieilli depuis un an que nous nous connaissons ! Il faisait plus particulièrement allusion à mes pattes d’oies, dont je ne saurais nier l’évidence, mais qu’il pourrait tout de même avoir la délicatesse d’ignorer… Plus je sors tard, plus je bois d’alcool, plus on fume autour de moi, et plus ces odieuses petites rides me paraissent voyantes le lendemain matin. Il faudrait que je ne rie plus du tout, ni même ne sourie ! Mais les occasions me semblent hélas justement chaque jour plus nombreuses de rire, non plus même de tous ces hommes auquel je me mêle de nouveau, mais de rire avec eux, parmi lesquels j’ai fini par trouver sans doute tout ce que je méritais d’amis ! C’est dire si je suis tombé bas !) C’est probablement parce qu’Ascylte a bien dix ans de plus qu’il ne le dit qu’il est déjà si décrépit ! Comme disait mon arrière-grand-mère, crois-le ou non, mon blond lecteur, mais Aschenbach agonisant dans le film de Visconti a encore l’air plus pimpant que mon Ascylte, qui se fait aux cheveux la même teinture d’un noir de jais, alors qu’il est déjà si pâle, puisque toujours malade ! C’est probablement la bonne humeur qui me fait écrire tant de méchancetés. Les fêtes de la Madeleine ont commencé aujourd’hui. Demain soir, après le dîner chez Tityre, je dois aller chercher à Pau le petit Mnasyle, pour le ramener avec moi à Mont-de-Marsan. Nous irons sans doute faire un tour à la fête, peut-être avec ma sœur, ou bien avec Phidippide, Osman, Tityre et compagnie. Dimanche, nous sommes invités à passer le début de la soirée chez Osman, où il devrait y avoir foule. (Je m’entends très bien avec Mnasyle. Il est une espèce de Damis que l’obésité de menacerait pas encore. Je perds un temps fou à parler avec lui sur MSN, à le regarder ‘‘en cam’’ me faire de grands sourires ou me montre sa queue. J’ai l’impression de le connaître depuis des lustres, alors qu’il ne doit pas y avoir plus de quinze jours.) A l’une de ses amies, qui lui conseillait de quitter son Cyrille pour quelqu’un de plus mûr, ma sœur, répondant que les hommes plus mûrs étaient généralement déjà mariés, a fait cette étrange confidence qu’elle avait depuis longtemps le pressentiment qu’elle terminerait sa carrière amoureuse en tant que la maîtresse d’un homme marié. Il me semble que c’est justement ce que je suis en train de devenir moi-même : la ‘‘maîtresse’’ d’un jeune homme (Mnasyle) déjà marié (c’est-à-dire lié à un autre homme depuis six ans déjà). Je m’amuse souvent à appeler l’amant de Phidippide ‘‘la légitime’’. La légitime refuse absolument de rencontrer personne et porte le même prénom que moi, ce qui excite encore un peu plus ma curiosité et mon désir de connaître un jour cette sorte d’alter ego, cette espèce de négatif de moi, qui ne suis, en l’occurrence, que ‘‘la favorite’’, condition qu’on pourrait croire préférable, mais dans laquelle je ne puis m’empêcher de finir par penser que, malgré tout ce qui fait mon charme, je suis apparemment entièrement dépourvu de ce qu’on recherche habituellement chez un homme pour en faire sa légitime épouse, si du moins mon lecteur veut bien me permettre de mélanger ainsi les genres, ce que, bien sûr, je ne fais que pour plaisanter, car il n’y a pas moins adepte que moi de la religion homosexualo-trans-genre et de toutes les bouffonneries conceptuelles que la fierté mal placée de ses disciples leur inspire. C’est simple, je crois bien que j’ai aussi peu d’affinités avec eux qu’avec les sectateurs de Mahomet. Si je ne craignais pas d’être encore convoqué par la police, qui est donc apparemment aussi une police de la pensée et lit peut-être toujours ces pages, j’écrirais à propos de ceux-ci comme de ceux-là que je ne comprends vraiment pas comment ils ne se sentent pas plus confus d’exposer si haut leurs fondements, que ce soit pour se soumettre davantage à leur Allah ou pour mieux se faire mettre après leur grand tralala. Parfois, je me dis que, si les mahométans se prosternent comme ils font, c’est pour enfouir leurs têtes dans le sol, pareils à des autruches qui auraient honte d’avoir la religion la plus conne du monde, comme je crois qu’avait dit Michel Houellebecq. Et d’autrefois, je souhaiterais presque aux plus fiers participants des défilés homosexuels d’adopter certain costume islamique, dont il a beaucoup été question dernièrement et dans lequel, finalement, ils me feraient sans doute moins honte. Mais bien sûr, tout cela, que je viens certes d’écrire, je ne le pense pas vraiment, cela dit (si du moins c’est suffisant) pour me mettre en conformité avec la loi !

04:15 Publié dans 2009, Ascylte, Camille, Cyrille, Damis, Journal, Ma mère, Ma soeur, Mnasyle, Osman, Phidippide, Tityre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : michel houellebecq

26/05/2009

Lundi 25 mai 2009

            J’ai sans doute trop tardé à rendre compte de ma quatorzième séance chez Tirésias, qui a eu lieu mardi dernier. Ce sera demain la quinzième, déjà. Ce n’est pas la première fois que je tarde à consigner dans ce journal ce qui se dit lors de mes séances sur le divan. Au début, si je remettais toujours au lendemain ce petit devoir que je me suis fixé de tenir à jour la chronique de mon analyse, c’est parce qu’il m’était pénible de faire une seconde fois ces sortes d’aveux qui touchent souvent à des choses qui me sont très personnelles. Il est parfois plus difficile de soutenir le propre regard qu’on a sur soi que celui qu’y porte autrui. J’ai souvent le même déplaisir (mais il y a dans ce déplaisir un plaisir ambigu) à écrire ces rapports sur mon analyse qu’à scruter dans le miroir l’apparition de nouvelles rides sur mon visage, au coin de mes yeux, encore si imperceptibles que je ne sais jamais si elles viennent tout juste de s’ajouter aux autres ou si elles étaient là depuis longtemps déjà. Je ressens, avant de me mettre à cet ordinateur pour faire la relation de la dernière séance chez mon analyste, la même angoisse, mais le mot est sans doute trop fort, disons la même inquiétude qu’avant de vérifier que n’ont pas poussé pendant la nuit d’autres de ces taches qui m’étaient venues juste après avoir failli baiser avec Phédon, qui est noir, et qui m’avait littéralement donné la nausée (je n’en reviens pas moi-même d’être ainsi fait (ou contrefait) qu’il me faille écrire de telles choses sur mes relations avec des Noirs !). C’est aussi ce genre d’inquiétude que j’ai avant de me peser et que je sais, pour avoir trop bu ou trop mangé dans la semaine, que le cadran de la balance indiquera un kilo de trop. Un kilo, sur un total de cinquante-six, ce n’est presque rien, bien sûr, et la silhouette ne s’en trouve pas changée du tout. Pourtant, ce petit rien, ce seul kilo devient obsédant, tellement qu’à lui seul, il semble peser plus lourd que les cinquante-cinq autres ! On n’est pas loin de ne plus songer qu’à ce kilo, qui est le signe écrit, la preuve qu’on a changé, qu’on a grossi, et que le risque est donc là, kilos après kilos, de devenir obèse. L’indication d’un simple kilo en trop fait prendre conscience de quelque chose qu’on ne voyait pas ni ne ressentait. Il n’y a donc pas de raison, après cette prise de conscience, de le voir davantage, ce kilo supplémentaire qui ne change rien à la silhouette. Et pourtant, on ne peut plus s’empêcher de le garder à l’esprit, il devient une gêne, petite mais constante. Ce dont je suis censé prendre conscience grâce aux libres associations que je fais au cours de mon analyse a de semblables conséquences. Je découvre des choses qui étaient invisibles, auxquelles j’ai du mal à croire moi-même et que je ne parviens pas à ressentir, à éprouver (même si je dois bien admettre que c’est à cause d’elles, précisément, que mes sentiments sont tels qu’ils sont). La découverte de ces choses ne me semble donc changer absolument rien en moi. Pour reprendre l’image de la pesée, ma silhouette est inchangée : mon caractère, mes qualités, mes défauts, ma pente, ont l’air d’être rigoureusement les mêmes. Et pourtant, Cyrille, l’ami de ma sœur, et certains lecteurs de ce blogue me disent qu’à leurs yeux, j’ai déjà changé, en deux ou trois mois d’analyse seulement. Et de fait, j’ai moi-même constaté en moi une espèce de meilleure humeur générale, mais sans parvenir à lier résolument cette amélioration à mon analyse. Je l’y lie parce que j’ai commencé cette analyse précisément dans le but d’aller mieux, mais, à strictement parler, je n’arrive pas à faire le lien, justement. Je ne vois pas plus de rapport entre mon amélioration et mon analyse que, par exemple, entre les marées et la lune. L’influence de mon analyse sur mon humeur m’est aussi imperceptible que l’attraction de la lune sur les océans. Je sais qu’elles existent, mais il m’est impossible de les éprouver. C’est comme si la prise de conscience, qui me semble d’ailleurs souvent toute relative, avait pour conséquence des changements inconscients à leur tour ! Il se passe quelque chose qui échappe à mon contrôle, alors même que c’est pour garder ou reprendre le contrôle de ma vie que j’ai décidé de faire cette psychanalyse ! Les relations dans ce journal de mes séances chez Tirésias sont comme le kilo de trop qui s’affiche sur le cadran de la balance. Il y a une part de moi qui me dit qu’il serait bien plus simple de ne pas me peser. Sans pesée, je n’aurais pas connaissance de ce kilo supplémentaire, qui n’existe pas vraiment, puisqu’il ne change rien à la vision que j’ai de ma silhouette, mais qui est pourtant d’un poids infiniment supérieur aux cinquante-cinq autres kilos, puisqu’il est le signe inquiétant que je change sans le voir, sans l’éprouver, et presque sans le savoir, n’était l’indication de la balance. Savoir, ou avoir conscience, c’est ici bien différent d’avoir le sentiment, ou d’avoir l’impression, la sensation. La balance m’indique que je change malgré moi, ou plutôt, sans moi, en mon absence ! Sentiment fort désagréable qui m’a donc fait souvent, disais-je, remettre au dernier moment la rédaction du compte rendu des séances chez Tirésias. Mais depuis quelques semaines, il me semble qu’il y a une autre raison à ces ajournements. Lors des deux ou trois dernières séances, j’ai l’impression de n’avoir dit que des choses dépourvues du moindre intérêt, même pour moi ! C’est plutôt parce que je trouve désormais la relation de ces séances d’un grand ennui que je répugne tant à la faire ! Que j’en sois pour l’instant à trouver tout cela sans intérêt ne signifie pas que Tirésias ne parvienne pas à me faire dire, comme lors de cette quatorzième séance, des choses qui me sont très pénibles. Mais preuve qu’il ne se passe décidément rien de nouveau, en ce moment, dans cette analyse : ces choses si pénibles, cette fois, il ne me les a pas fait dire, à strictement parler, mais répéter. Je les lui avais déjà dites lors de la énième séance ! Mais, je m’en avise à présent : non, c’est lui, cette fois, qui a formulé les choses à ma place, plutôt que vraiment moi : je me suis contenté d’acquiescer, furieux d’avoir à revenir sur des choses que j’avais dites dès le début de cette analyse, précisément pour ne plus avoir à les dire. Tout cela (je n’en dirai pas plus) est pour moi tellement indicible qu’il y a des mots que je ne peux absolument pas prononcer, même pour dire des choses tout autres ! Je me demande d’ailleurs si je les avais vraiment prononcés devant Tirésias, ces mots, je ne sais plus lors de quelle séance, l’une des premières, comme j’ai dit. Sans doute m’étais-je perdu dans d’interminables circonvolutions et c’est plus vraisemblablement Tirésias qui avait reformulé tout cela en une phrase, probablement assez courte, d’ailleurs. Ce sentiment que j’ai de m’ennuyer lors de ces dernières séances est peut-être la conséquence d’un sursaut du refoulement. J’imagine que c’est pour combattre ce refoulement que Tirésias m’a forcé à revenir sur des choses dont je ne veux pas parler. J’avais d’ailleurs prévu, pour cette séance, de parler de tout autre chose, de choses sans grand intérêt, donc. Voici ce que j’ai eu le temps de dire d’inintéressant, tout de même, avant que la séance n’échappe complètement à mon contrôle : Sophronie, une amie du lycée, a retrouvé ma trace, grâce à un site d’anciens élèves, sur Internet. Elle m’a dit, dans son courriel, qu’elle avait voulu reprendre contact avec moi après avoir retrouvé dans sa chambre de jeune fille les nombreuses lettres que je lui avais écrites. Il y a des pans entiers de ma vie que j’ai totalement oubliés. Je ne me souvenais plus du toute de cette correspondance. Ce n’est pas seulement le contenu de cette correspondance, que j’avais oublié, mais l’existence même d’une correspondance échangée avec elle. Depuis cette quatorzième séance, j’ai revu Sophronie, qui m’a prêté ces lettres, que je n’ai d’ailleurs pas encore pris le temps de lire (encore un ajournement qui, probablement, n’est pas sans rapport avec le refoulement), mais dont j’ai bien reconnu le papier ! La meilleure amie de Sophronie n’est autre qu’Hermione, l’une de mes petites amoureuses de l’école primaire, celle qui, sans doute, succéda immédiatement à « Florence, ma seconde ». Je me rappelais que nous avions été camarades de classe, Hermione et moi, mais j’avais complètement oublié que nous avions également pris des cours de piano ensemble. Sophronie m’a dit qu’Hermione se souvenait de moi comme d’un enfant qui inventait des contes de fées à faire pâlir de jalousie les Perrault et autres Andersen ! Lorsque j’étais en terminale, un certain Cléocrite, qui avait la passion du théâtre, était tombé amoureux de moi. Il m’avait écrit une lettre, lui aussi, dans laquelle il me déclarait sa flamme, mais comme il ne connaissait pas mon adresse, il avait demandé à la conseillère principale d’éducation de me la transmettre ! J’ai perdu cette lettre, comme d’ailleurs celles de Sophronie. Le pauvre Cléocrite ne pouvait pas tenter de m’aborder à plus mauvais moment ! L’année de terminale fut pour moi l’une des pires de ma vie, durant laquelle ma phobie sociale a atteint l’un de ses paroxysmes. Je n’ai donc jamais répondu à Cléocrite, mais ai beaucoup souffert d’avoir à passer tous les jours, pour me rendre aux cours de philosophie, non seulement devant lui, mais encore devant tous ses camarades de classes, à qui il ne faisait pas mystère de son homosexualité ni des vues qu’il avait sur moi. Je ne pouvais m’empêcher de penser que tout ce petit monde me dévisageait pendant toute ma traversée du couloir, fort long, qu’il me fallait emprunter pour me rendre en classe de philosophie qui, bien sûr, se trouvait tout au bout. Ce n’est pas parce que j’avais honte d’être homosexuel, comme me l’a demandé Tirésias, que j’avais peur d’aborder Cléocrite ou de me laisser aborder par lui (pas consciemment du moins ; quant à savoir ce qui se passait alors dans mon inconscient ! Mystère !) ; c’est parce que je ne supportais pas d’être regardé et que, bien sûr, un abordage n’aurait pas manqué de jeter sur moi tous les yeux, ne serait-ce que ceux des camarades de Cléocrite, dont il me semblait déjà surprendre constamment des regards réprobateurs (à eux inspirés, selon mon délire du moment, soit par ma pédérastie manifeste (car je n’étais pas bien viril à l’époque, ce qui suffit généralement à faire un pédé, au moins de réputation), soit par mon indifférence, qui causait beaucoup de peine au garçon qui s’était épris de moi, et qui était fort aimé dans sa classe). C’était déjà bien assez pénible, pour moi, de devoir subir les regards implorants de Cléocrite, qui semblait vouloir me dire en pensée : « Regarde-moi, Olivier ! Je suis le garçon qui t’a écrit cette lettre d’amour ! Tu me dois bien donner cet amour en retour, puisque tu es manifestement pédé, toi aussi ! ». Et la pensée m’était insupportable de la vraisemblable nouveauté des regards qu’en cas d’abordage, tous les autres auraient portés sur moi et que j’imaginais devoir se dire : « Ah ! Quand même ! Il se décide enfin à répondre à notre Cléocrite, ce petit pédé qui regarde tout le monde de haut ! » Car à cette époque, je n’avais pas le courage ni la force de regarder les gens dans les yeux : aussi les regardais-je généralement au-dessus de la tête, s’ils venaient me parler, faiblesse qu’on prenait généralement pour de la superbe, ce qui, d’ailleurs n’a jamais vraiment changé depuis lors ! J’étais complètement aliéné ! J’étais l’esclave du regard insensé que je portais sur les regards qu’il arrivait inévitablement qu’on portât sur moi ! Je vivais un cauchemar éveillé. J’étais en enfer et, donc, assez peu disposé à l’amour. C’est pourtant sans doute ce qui aurait pu me sauver. Quand je repense à Cléocrite, je ne puis m’empêcher de croire que tout aurait été différent, si je l’avais laissé entrer dans ma vie et m’aimer. J’aurais trouvé en lui un soutien dans cette épreuve qu’étaient pour moi tous ces regards insoutenables, ces averses d’yeux dont je me sentais littéralement lapidé ; car, paradoxalement, c’est d’un regard qu’on a besoin, dans ces sortes de phobies, pour se protéger des regards. Grâce à l’aide de Cléocrite, j’aurais sans doute abordé différemment la vie ; j’aurais probablement vécu autrement : j’aurais vécu, tout simplement, ce qui, pour l’instant, n’a jamais été vraiment le cas. Parfois je cherche la trace de Cléocrite en tapant son nom dans Google. C’est ainsi que j’ai appris qu’il était devenu comédien et metteur en scène. Sans doute est-il heureux, ce qui, peut-être, n’aurait pas été possible, s’il était tombé dans ma vie. C’est quand j’ai dit que l’année de terminale avait été pour moi l’une des pires de ma vie que Tirésias a pris le contrôle de la séance pour me faire parler de ce que je ne peux pas dire. « Pourquoi ? », m’a-t-il demandé, et de fil en aiguille… J’avais tout de même eu le temps de lui dire qu’il m’était également resté de cette terrible époque de paralysie un grand respect, une grande crainte de l’autorité. Quand j’étais enfant, ma mère, cette usurpatrice de l’autorité de mon père, me façonnait de ses paroles de femme, comme le Verbe qu’il y avait au commencement, comme Dieu créant le monde en le disant. Il avait fallu, par exemple, lorsque j’avais une dizaine d’années et qu’elle venait de me faire changer de coiffure, qu’elle me dise qu’elle préférait que les cheveux sur mes tempes tiennent derrière mes oreilles, pour que je fusse pris d’une espèce de TOC, qui me faisait passer constamment mes mains dans les cheveux, pour les passer derrière les oreilles, comme le voulait ma mère. C’est probablement à cause de ce geste éminemment viril que les autres enfants de l’école se sont mis à me traiter de tapette ! Merci maman ! Tirésias m’a dit que j’étais donc, encore aujourd’hui, complètement à la merci de la volonté d’autrui, comme, par exemple, lors de mon récent enlèvement des Sabines pendant Phédon ! Il m’a dit la même chose qu’Ascylte à propos de Camille : « Vous ne savez pas dire non ! ». Cette vérité surprendra mes lecteurs qui, à force de lire ce journal, où je suis le seul maître, doivent me prêter beaucoup de volonté. Et pourtant, il n’y a pas si longtemps encore, lorsque je recherchais des plans et que je tombais sur quelqu’un qui n’était pas à mon goût, que je trouvais trop vieux, trop gros, trop sale, que sais-je encore, je n’osais pas le renvoyer ou m’en aller sans avoir baisé avec lui : j’avais peur de me comporter mal en coupant court, de ne pas faire ce qu’il fallait ! En réalité, j’étais complètement soumis à la volonté d’autrui. Par exemple, lorsque j’étais encore étudiant à Bordeaux, j’ai baisé une fois avec un garçon qui était beau, mais qui vivait manifestement dans la rue et puait comme clochard. J’avais l’estomac tellement retourné que j’ai failli lui vomir dessus. Et je m’étouffais à moitié, parce que l’odeur de ses pieds était tellement épouvantable que je devais m’interdire de respirer par le nez pendant que je lui suçais la queue ! J’aurais pu lui demander d’aller se doucher, m’objectera-t-on… Mais non ! Je ne le pouvais pas, parce que ç’aurait été manquer de savoir vivre ! J’ai écrit que j’étais complètement soumis à la volonté d’autrui. Mais ce n’est pas tout à fait cela. Il serait plus juste de dire qu’il y a des volontés auxquelles je me soumets entièrement. Car c’est sans doute à l’époque où je me forçais à baiser avec ce puant SDF que je faisais, de la Poupotte, ou la Glotte, comme je l’avais appelée, ma tête de Turc, tout à fait volontairement, et précisément parce que je la trouvais malodorante et sale. C’est elle, l’héroïne du « grossier méchant conte » que j’avais imaginé pour l’anniversaire de mon amie Laurence. J’inventais souvent des phrases dont la Poupotte était le sujet et qui faisaient beaucoup rire Myriam et Laurence, qui en inventaient d’ailleurs elles aussi : « Glotte en bas-résilles : rôti prêt à cuir ! », « Savez-vous pourquoi Glotte à les yeux qui brillent ? Parce qu’elle est si grosse que son godemiché, c’est le Phare des Baleines ! », « Quand la Glotte a ses règles, ce n’est pas des tampons qu’il lui faut acheter, mais des rouleaux de Sopalin ! ». Car je disais les noms des marques, dans mes beaux discours d’alors. C’est dire si j’étais tombé bas. Finalement, l’ordurière inspiration qui me faisait m’en prendre à la Glotte n’était pas bien différente de celle qui m’a fait imaginer les injures adressées à Monsieur Véto. Peut-être cette veine-là de mon inspiration est-elle un symptôme, elle aussi. Sans doute d’ailleurs ne faut-il pas être un bien fin psychologue pour comprendre que, probablement, la facilité avec laquelle j’injurie les Glotte et les Messieurs Véto et celle avec laquelle je subis l’injure de certains hommes sont les deux extrémités d’un même nœud que je suis apparemment encore bien loin d’avoir défait.

04:40 Publié dans 2009, Ascylte, Camille, Cléocrite, Cyrille, Florence P***, Hermione, Journal, La Glotte, Laurence, Ma mère, Ma soeur, Mon père, Monsieur Véto, Myriam, Phédon, Sophronie, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note

19/05/2009

Lundi 18 mai 2009

            J’apprends à l’instant que Guillaume Cingal est accusé de violences contre un policier. Je n’ai rencontré cet homme qu’une fois, en avril 2007, chez Jean-Paul Marcheschi, et c’est à peine si je lui ai parlé, mais je ne crois pas beaucoup m’avancer en disant que Guillaume Cingal ne peut être soupçonné de la moindre violence. Le texte de la pétition de soutien à Cingal, que j’invite mes lecteurs à signer eux aussi, relate dans quelles circonstances ce pacifique universitaire s’est retrouvé accusé de violences dont il est manifestement innocent. Voilà qui me fait relativiser, comme on dit, mes propres démêlés avec la justice ! Et puis moi, au moins, je suis coupable ! Enfin : coupable des injures proférées à l’encontre de Monsieur Véto, et non pas de l’apologie qu’on prétend que j’aurais faite de la prostitution. Ce sera demain mon quatorzième rendez-vous chez Tirésias. Mais je n’avais pas encore parlé de la treizième séance (jeudi dernier) dans ce journal. Contrairement à mon habitude, je n’avais pas beaucoup ‘‘préparé’’ cette séance pendant la semaine qui la précédait. Je n’ai pas été aussi ‘‘ouvert’’, pour parler comme Tirésias, aux associations que j’aurais pu faire autrement. « Ce n’est pas grave, m’a répondu le psychanalyste, vous allez faire maintenant, devant moi, ces associations. » Le personnage d’Effy dans la série télévisée intitulée Skins, que je regarde sur Internet, en streaming. Sa grande beauté, que je trouve envoûtante, et à laquelle je suis particulièrement sensible. Ce personnage me fait penser à ma sœur Laura, très soucieuse de son apparence, elle aussi. Peut-être même est-elle un peu superficielle, mais je me rends compte que je ne la connais pas assez pour pouvoir en juger. Leur maquillage. (Je crois que Laura aime aussi cette série télévisée. Sur MSN, à côté de son pseudo, il y a écrit : Skins.) Peut-être m’a-t-il manqué de vivre près d’elle. J’ai longtemps trouvé Julie, mon autre sœur, très belle, elle aussi. Mais moins depuis quelque temps. Je trouve qu’elle devient vulgaire. Je n’aime pas ses manières ni son rire. Je ne sais si c’est lié au fait qu’elle soit avec Cyrille, qui me fait plutôt mauvaise impression. Julie ressemble de plus en plus à mon père. Je regrette d’avoir dit si ouvertement à ma sœur la mauvaise opinion que j’avais de Cyrille. Lors d’une conversation un peu tendue entre elle, ma mère et moi, blessée, elle m’en a fait le tacite reproche ; tacite, parce que Cyrille assistait à la conversation. C’est à cause de la tension qu’il y avait à ce moment-là qu’elle s’est laissée aller à faire à demi-mot cet aveu. Autrement, si elle avait gardé son sang froid, elle n’aurait rien dit et l’aurait gardé pour elle. Ça m’est particulièrement déplaisant, parce que, d’habitude, c’est à ma mère, à qui je ressemble décidément beaucoup, qu’on cache les choses, pour ne pas avoir à subir son silence et son regard réprobateurs et méprisants. Tirésias m’a demandé si j’aimais mes sœurs. Je lui ai répondu que je n’étais pas quelqu’un de très aimant. Mon attachement à elles est d’un autre ordre. Avec Julie, qui a grandi près de moi, c’est le sentiment de possession, mon espèce de droit d’aînesse, qui me tient lieu d’amour. Avec Laura, c’est la fierté que m’inspire sa beauté. Je regrette qu’elle n’ait pas grandi elle aussi près de moi : ç’aurait flatté mon amour propre. J’aurais pu dire au monde : « Voyez le beau patrimoine génétique que nous avons en commun, elle et moi ! » J’avais couché, deux jours avant cette séance, avec un garçon qui se trouve être le fils de voisins de ma mère. Il m’a dit qu’à l’époque où nous étions adolescents, lorsqu’il vivait chez ses parents et ma sœur et moi chez notre mère, il rêvait de coucher avec Julie, mais aussi avec moi. (Inceste ?) Il m’est désagréable que les garçons avec lesquels je couche se connaissent tous. Sentiment d’enfermement. Où que j’aille, je retombe toujours au même endroit. Il n’y a qu’un même et unique réseau de personnes, surtout dans le milieu homosexuel, et tout particulièrement dans une petite ville comme Mont-de-Marsan. Tout se sait. Le garçon qui est le fils de voisin de ma mère connaît Phédon, par exemple, ce Noir avec qui j’ai couché il y a une quinzaine de jours, et avec qui il avait lui-même couché, un mois plus tôt. Quant à Damis, que je suis retourné voir l’autre nuit dans sa boulangerie, il connaît l’ami de ma sœur, avec qui il avait sympathisé du temps que celui-ci était serveur dans le bar de cet homosexuel qui m’est tellement antipathique et qui avait fait courir le bruit que j’allais faire la pute à Toulouse, ce qui est entièrement faux. Je pourrais multiplier les exemples. (Damis et moi sommes tombés d’accord sur le fait que nous ne nous étions pas connus au bon moment. J’aurais dû le rencontrer deux ans plus tôt, quand il était encore mince ; et lui aurait dû faire ma connaissance dans dix ans : quand j’aurai terminé mon analyse ! Alors nous aurions pu nous aimer. Ça s’est joué à peu de choses, finalement : douze années seulement !) « Pourquoi le fait que tout le monde connaisse tout le monde vous dérange-t-il tant ? », m’a demandé Tirésias. Je ne suis pas sûr de le savoir même. Je n’aime pas ce que cette réalité implique, c’est-à-dire que tout se sache, que tout soit répété, qu’il ne soit pas possible de voir ses secrets gardés. « C’est encore le regard des autres, ce regard qui vous est toujours si pénible et qui vous angoisse tant. – Non, ce n’est pas de l’angoisse, que j’éprouve ici, ce n’est pas la peur d’être regardé comme je peux la ressentir dans la rue, dans les bars, dans les discothèques. C’est plutôt de la déception. Je trouve décevant que tous ces gens trahissent si naturellement tant de secrets. Mais si je dois être honnête, il me faut bien reconnaître que je suis affligé du même vice : moi non plus je ne garde pas les secrets, qu’on dirait n’avoir été inventés que pour être trahis. » Puis je suis revenu sur le mensonge que j’avais fait plus tôt au sujet du bruit qu’avait fait courir ce patron de bar sur le fait que j’irais me prostituer à Toulouse. « En fait, je ne vous ai pas tout dit, ai-je avoué à Tirésias. – Vraiment ? Dites-moi donc ce que vous ne m’avez pas dit. – Je vous ai déjà expliqué que je ne pouvais pas vraiment avoir de relations avec des hommes de mon âge. C’est presque toujours avec des garçons plus jeunes que je couche, ou avec des hommes plus âgés que moi. Mais avec ces hommes plus âgés, souvent, mais non pas toujours, je me prostitue. Bien sûr, c’est d’abord par nécessité que je le fais, occasionnellement, pour arrondir les fins de mois. Mais je me demande aussi si je ne le fais pas pour avoir un prix : pour me donner du prix. – Bien ! Très bien ! Nous allons nous arrêter sur cette phrase : ‘‘Avoir du prix’’, ‘‘AVOIR DU PRIX’’, c’est intéressant. C’est bien, que vous arriviez à me dire de telles choses : vous vous prostituez pour avoir du prix… » J’étais sûr que Tirésias apprécierait cette phrase, évidemment formulée en ces termes pour la lui faire relever comme particulièrement signifiante. C’est presque toujours sur ce genre de phrases, que j’ai généralement préparées à l’avance, qu’il clôt la séance. Plus tôt, il m’a fait cette remarque, au sujet de l’amour que j’ai ou n’ai pas vraiment pour mes sœurs : « Vous dites que vous ne savez pas aimer, c’est donc que vous savez ce que c’est qu’aimer, ce que c’est que l’amour, puisque vous êtes conscient d’en être incapable. »

02:33 Publié dans 2009, Cyrille, Damis, Jean-Paul Marcheschi, Journal, Laura, Ma mère, Ma soeur, Mon père, Monsieur Véto, Phédon, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : guillaume cingal

18/04/2009

Vendredi 17 avril 2009

            Hier soir, dixième séance chez Tirésias, durant laquelle il ne fut question presque que de ma sœur. Dimanche 12 avril, lors du dîner, Julie a dit qu’elle enviait l’étroitesse du lien qu’il y avait entre notre mère et moi. Selon ma sœur, nous serions parfois capables de nous comprendre sans même nous parler. Il y a certains de nos silences qu’elle ne comprend pas du tout, mais qu’elle voit bien qui sont parlants pour nous. Comme Cyrille n’était pas présent à ce dîner, parce qu’il avait, ce week-end, la garde de son fils, dont la présence nous est insupportable, à ma mère et moi, qui avons l’agitation des enfants en horreur, je me suis fait la réflexion que nous étions bien égoïstes de ne pas faire l’effort de tolérer davantage le père et le fils. Je me suis également demandé si notre insistance à exhorter Julie à quitter son amant n’avait pas quelque chose de malsain. En quoi cela nous regarde-t-il donc ? Après tout, ma sœur est libre de mener sa vie comme elle l’entend. Il est décidément bien vrai que je ressemble énormément à ma mère, par mon intolérance et mes dégoûts, et cette réalité m’est pénible, car ma mère est une femme à qui je n’aime(rais) vraiment pas ressembler ! Ce m’est d’autant plus pénible que je ne puis m’empêcher de penser que c’est à cause d’elle, et précisément de ses dégoûts, que je suis devenu cet être névrotique qui va s’allonger toutes les semaines sur un divan chez Tirésias. Ce dernier me demande quel type de relation j’entretiens avec ma sœur. Je lui réponds qu’elle est présente dans ma vie comme une évidence : c’est comme si elle avait toujours été là. Peut-être aussi ai-je le sentiment qu’elle m’appartient, puisqu’il me déplaît tant qu’elle ait un Cyrille pour amant. Je ne suis pourtant pas amoureux d’elle, même si j’ai déjà eu l’occasion de parler à Tirésias d’une espèce d’éphémère inceste entre elle et moi, il y a fort longtemps. Comme Cyrille n’était pas là, dimanche dernier, Julie a profité de son absence pour nous faire quelques nouvelles révélations sur lui, grâce auxquelles ma mauvaise conscience n’a pas duré bien longtemps. Au contraire, ce qu’elle nous a appris n’a fait que nous conforter, ma mère et moi, dans la mauvaise opinion que nous avons de lui. Pour commencer, ma sœur nous a redit les forts soupçons que lui avaient inspirés certaines confidences de l’ex-femme de Cyrille sur le cancer des poumons dont il leur avait dit qu’il était atteint. Non seulement personne ne l’a jamais vu se soigner, mais encore serait-il malgré tout presque guéri… Ce n’est pas la première fois qu’un amant de ma sœur lui ment sur des sujets aussi graves. Déjà Hiéronymus lui avait caché qu’il était séropositif. « L’ami de votre sœur serait donc un affabulateur », me dit Tirésias. C’est cela : un affabulateur, qui profite de la crédulité de Julie, crédulité qui n’est d’ailleurs pas loin de me laisser pantois. Pour avoir avec elle des relations sexuelles sans préservatif, celui-ci a en effet réussi à lui faire croire, je ne sais comment, qu’il se faisait prescrire un traitement préventif contre le Sida ! Ce n’est qu’en parlant de ce prétendu traitement au médecin qui la suit que ma sœur, cette sotte, a compris que Cyrille s’était probablement fichu d’elle. Si ce dernier faisait allusion au traitement prophylactique prescrit en cas d’urgence après une exposition au virus, son docteur a expliqué à ma sœur qu’aucun médecin digne de ce nom ne le prescrirait à quelqu’un qui ne cacherait pas qu’il voudrait le recevoir dans le but d’avoir des relations sexuelles non protégées avec une personne séropositive, ne serait-ce que parce que son efficacité n’est pas assurée (aux dernières nouvelles, lui a rappelé son docteur, il n’y a toujours pas de vaccin contre le Sida !). D’autre part, ce traitement coûte une fortune, et ce serait une aberration économique que de le prescrire dans un tel but, surtout avec tant de risques. Soit Cyrille a menti à ma sœur, soit il ment régulièrement à des médecins pour se faire prescrire ledit traitement, soit enfin il a trouvé un médecin véreux qui a bien voulu entrer dans son jeu. Autrement dit : soit il ment, soit il vole, soit il ment et vole. Au cas où il serait bien un voleur, ce qui ne m’étonnerait guère, ma sœur lui a montré ses propres feuilles de remboursement, pour qu’il ait une idée de l’importance des sommes qu’il détourne et cesse de le faire, parce qu’elle croit sans doute qu’il a une conscience… Apparemment, Cyrille et ma sœur ont déjà ‘‘pris des risques’’, comme on dit pudiquement, parce que celle-ci semble craindre de l’avoir contaminé. Elle nous a en effet parlé, à ma mère et moi, de son désir de lui faire signer un document dans lequel il reconnaîtrait avoir toujours été conscient de la séropositivité de ma sœur et n’avoir donc pu être contaminé, le cas échéant, qu’en connaissance de cause… Elle craint en effet qu’en cas de séparation (et de contamination), Cyrille l’attaque en justice, influencé par sa mère et sa sœur, qui la détestent et seraient ‘‘deux vraies connes’’, à ce que dit ma sœur, ce qui n’aurait rien d’étonnant, puisqu’elles sont du même moule que le grand C. Il me paraît évident que ma sœur, qui n’a jamais été éprise de Cyrille, comme je l’ai toujours dit, n’ose pas le quitter pour plusieurs raisons, dont cette peur de l’avoir contaminé et d’être inquiétée pour cela. Julie semble d’autre part être entièrement sous l’emprise de Cyrille, qui est un affabulateur, comme j’ai déjà dit, et un manipulateur, comme l’était d’ailleurs Camille. Pour l’instant, ma sœur n’admet pas qu’elle est manipulée : elle croit naïvement être celle des deux qui porte la ceinture, parce qu’elle a littéralement entretenu Cyrille pendant plus d’un an et que c’est encore elle qui tient les cordons de leurs deux bourses, parce qu’elle estime que l’argent qu’il gagne pour l’instant lui revient en remboursement des dépenses qu’elle a faites auparavant pour lui. Mais elle ne comprend pas que l’espèce de confort matériel qu’elle a donné à Cyrille et que les ‘‘facilités de caisse’’ qu’elle lui permet encore sont l’heureuse conséquence pour lui d’une manipulation à laquelle elle ne veut pas croire justement parce qu’elle lui donne l’illusion d’être celle qui manie l’argent. Mais encore récemment, elle a vu sa facture de téléphone multipliée par quatre parce que Cyrille avait passé des appels professionnels vers des téléphones portables depuis la ligne fixe de ma sœur. Parce qu’il ne lui avait rien dit, celle-ci ne s’en est aperçue qu’en recevant sa facture. Comme elle a pu lui faire une mercuriale, elle croit être celle qui mène la barque mais, en attendant, c’est bien Cyrille qui a profité de l’espèce d’avance que ma sœur lui a faite et dont la dette s’ajoute à toutes les autres, dont il a tout le loisir de remettre le remboursement aux calendes grecques. Il semblerait enfin que Cyrille garde ma sœur sous son emprise par la terreur. Il y a eu en effet une suite au grotesque épisode de juillet 2008 durant lequel Cyrille avait voulu, par jalousie, ‘‘casser les genoux’’ de Fred, l’ancien amant de julie, suite que cette dernière ne nous a donc apprise que dimanche. Une fois rentrée chez elle, ce soir-là, celle-ci a retrouvé un Cyrille qui, toujours aussi furieux, a sorti de sous leur lit un fusil de chasse avec lequel il est allé s’asseoir dans le salon, laissant dans leur chambre, dont il avait refermé la porte, ma sœur complètement terrorisée, qui se demandait s’il préparait son suicide ou son meurtre… Quand enfin ma sœur a trouvé le courage de sortir de la chambre et de demander à ce furieux ce qu’il comptait faire avec son fusil, celui-ci, qui s’était apparemment un peu calmé, lui a répondu qu’il était tout simplement en train de nettoyer l’arme, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde, à une heure si tardive, après avoir passé la plus grande partie de la soirée à errer dans les rues de Mont-de-Marsan à la recherche du pauvre Fred, dont il voulait tout de même casser les genoux, comme j’ai dit… Il me semble évident que Cyrille a voulu menacer ma sœur et que celle-ci garde désormais à l’esprit qu’elle dort au-dessus d’un fusil qui pourrait servir un jour à l’assassiner ou à repeindre en rouge les murs de son salon, si le grand C choisissait plutôt de mettre fin à ses propres jours, ce qui serait un moindre mal et aurait le mérite de régler le problème que constitue cet encombrant amant dont ma sœur ne sait comment se défaire. « Vous êtes donc inquiet pour votre sœur », me dit Tirésias. Je lui réponds que je le suis en effet, mais que mon inquiétude pour elle n’est pas aussi grande que l’indignation que m’inspire le comportement de Cyrille. J’imagine que si j’étais quelqu’un de normal, ce serait la peur pour elle qui l’emporterait. Mais il n’y a rien à faire, c’est l’indignation qui prend le plus de place dans mes pensées, et ma colère contre ce sinistre individu, dont je n’aime ni l’extraction (il faut voir le père et la mère, qui sont réellement plouquissimes), ni les manières (dormir avec un fusil sous son lit, c’est d’un goût !), et qui s’est introduit dans ma famille, pour en détourner ma sœur, qui m’appartient, oui, c’est bien le sentiment que j’ai, ce qui n’est sans doute pas normal, je veux bien en convenir. Je me sens personnellement humilié que ma propre sœur puisse s’abaisser à frayer avec ce ressortissant de Franche-Comté qui est surtout franchement con, comme je dis souvent à ma mère. C’est paradoxal, puisque je me suis moi-même laissé chavirer par un Camille, qui est un peu l’équivalent Landais et pédé de l’amant de ma sœur, il faut bien le dire. Il se peut donc qu’elle et moi nous ressemblions beaucoup par nos amants, comme ma mère et moi par nos dégoûts. Nous avons tous les deux un goût prononcé pour les grands minces et de santé fragile comme sont ou sont censés l’être Hiéronymus, Cyrille ou Camille. Nous nous prenons d’affection pour des menteurs et des manipulateurs. Hiéronymus et Cyrille se ressemblent en effet en cela qu’ils ont fait de très graves mensonges à ma sœur, le premier sur son Sida, qu’il lui cachait, le second sur son cancer, qu’il a sans doute inventé ! Tous les deux en sont venus à se passer du préservatif dans leurs relations sexuelles avec elle, quoique, sans doute, pour des raisons différentes. C’est probablement le déni de sa propre maladie qui a fait agir si mal Hiéronymus, au point de donner le Sida à ma sœur. Quant à Cyrille, il ne m’étonnerait pas qu’il ait l’intention de l’attraper, sans doute dans le but de se lier encore plus ma sœur, par la mauvaise conscience et la culpabilité que la contamination du garçon ne manquerait pas de causer à celle-ci. Peut-être aussi manœuvre-t-il pour la faire tomber enceinte, là encore dans le but de l’enchaîner à lui. Camille aussi m’a menti, quoique que sur des sujets moins graves. Il m’a également beaucoup manipulé. Il est amusant de noter que Cyrille a sans doute été séduit, lui aussi, par ce Camille dans lequel il s’est peut-être reconnu, le fameux soir où il l’a tripoté dans la salle-de-bain, chez ma sœur. Mais comme c’est précisément de Camille, autre grand affabulateur, que je tiens cela, il se peut fort bien que tout soit faux. Je comprends d’autant moins la réticence de ma sœur à quitter son amant qu’elle semble être bien consciente que Cyrille est quelqu’un de fort peu recommandable, puisqu’elle le soupçonne déjà d’être capable de lui faire les pires ennuis si, l’ayant laissé se faire contaminer par elle (ce qui est en soi une folie), elle se décidait enfin à quitter cet illuminé. Sinon, pourquoi donc voudrait-elle lui faire signer ce papier qui n’aurait probablement pas bien grande valeur aux yeux d’un juge ? Tout cela sent la névrose plein nez et d’ailleurs ma sœur m’a elle-même prié de demander à Tirésias s’il n’avait pas un confrère à lui recommander.

02:35 Publié dans 2009, Camille, Cyrille, Fred, Hieronymus, Journal, Ma mère, Ma soeur, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

16/04/2009

Mercredi 15 avril 2009

            Je rentre à l’instant de chez Tityre, où le beau Clinias et le terrible Cléomédon passent quelques jours de vacances. Je les avais déjà vus, lundi soir dernier, lors d’un dîner chez le même, auquel participait également Anaximandre ‘‘de Paris’’, comme dit Tityre, pour le distinguer du cinquième convive, qui porte le même nom, mais qui, se faisant appeler de celui d’un célèbre cardinal français, sera nommé ‘‘Richelieu’’ dans ce journal, si jamais il doit en être de nouveau question. Don Esteban et d’autres avant lui m’ont dit qu’ils se perdaient dans les noms de tous mes personnages et souhaiteraient donc que je crée un index pour les aider dans leur lecture. Peut-être devrais-je suivre leur conseil. M’y perdant moi-même, j’ai d’ailleurs déjà créé depuis longtemps, pour mon usage personnel, une tabula nominum qui m’aide à retrouver à qui appartiennent les invraisemblables noms que je donne aux personnes évoquées dans ces pages. J’ai appris de Cléomédon, lundi soir, que son Clinias était circoncis ! Je devrais peut-être parler à Tirésias de mon aversion pour les sexes circoncis, aversion toute relative, il est vrai, car je n’arrêtais pas de penser, une fois cette révélation faite, qu’il me plairait fort de voir celui du beau Clinias, que je trouvais d’ailleurs encore plus beau rougissant de l’indiscrétion de son terrible amant. En l’observant ce soir, je me suis tout de même demandé pourquoi je le trouvais si attirant. Quelque chose dans sa façon de se tenir et de se taire, son accent quand il parlait, le col relevé de son polo rentré dans le pantalon, me faisaient penser qu’il avait quelque chose et d’un plouc et d’un demeuré. Mais dans le même temps, je me disais que sa réserve était peut-être une démonstration d’intelligence faite aux intarissables Tityre et Cléomédon qui, plus âgés que nous, n’apprécient guère qu’on leur réponde : ils préfèrent qu’on acquiesce à ce qu’ils disent, quand ils entendent qu’on acquiesce, car le plus souvent, ils sont tout à leurs dialogues de sourds et, même, ils ne s’entendent pas eux-mêmes, préférant se contredire plutôt que de ne pas avoir le dernier mot ! Sans doute Clinias n’est-il pour moi qu’un fantasme, comme l’était déjà Camille, cette autre créature indéfinissable, incompréhensible, inexistante et pourtant l’obsession de mes pensées. Mais il est peu probable que j’aie le temps de parler demain de mon aversion tout relative pour les sexes circoncis. J’aurai sans doute bien trop à dire sur ce que ma sœur nous a confié, à ma mère et moi, dimanche dernier à propos du grand C, qui est apparemment quelqu’un de beaucoup plus inquiétant que j’aurais cru.

03:32 Publié dans ''Richelieu'', 2009, Anaximandre, Camille, Cléomédon, Clinias, Cyrille, Don Esteban, Journal, Ma mère, Ma soeur, Tirésias, Tityre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

17/03/2009

Lundi 16 mars 2009

            Ai-je dit que j’étais pauvre ? Pendant mes distributions de prospectus, je prends soin de me rappeler où se trouvent les fagots que les jardiniers du dimanche ont déposé sur les trottoirs et, quand j’en trouve enfin le temps, comme tout à l’heure, après dîner, vers dix heures et demie, je vais les ramasser pour les entreposer ensuite chez ma mère, où j’aurai encore à les retailler aux dimensions de ma cheminée, pour en faire du petit bois et me chauffer l’année prochaine. Tityre m’a donné deux ou trois stères de chêne qu’il me faut également scier et mettre à sécher pour l’an prochain. En sciant ce bois, pour la première fois depuis des années peut-être, j’ai l’impression de faire quelque chose. C’est mon activité favorite, en ce moment. Je range tout ce bois dans le garage de ma mère, dont j’ai réussi à prendre possession sous prétexte d’y mettre de l’ordre, en portant chez le bourrier, par exemple, une grande partie de ce qui l’encombrait. Quant au reste, qui est trop lourd, et qui appartient à ma sœur (ce sont d’anciens meubles à elle), j’ai dit à ma mère de demander au grand C de l’en débarrasser. Après tout, s’il voulait épouser ma sœur, c’est qu’il était prêt à subir les tracasseries d’une belle-mère. Tout ce bois ne me coûte rien, et tout ce qui ne me coûte rien me met en joie. J’aimerais aussi cultiver des tomates. Mais il faudrait pour cela que je prenne possession d’une partie du jardin de ma mère, ce qui risque d’être plus délicat. Je pressens qu’elle ne voudra pas plus me céder la place d’un petit potager qu’elle n’avait voulu faire débiter l’arbre abattu chez elle il y a peu, dont elle aurait pu me donner le bois : tout cela pour le plaisir de m’être désagréable. Ma mère est une salope. Mais cela, je crois l’avoir déjà dit. En me rendant tout à l’heure en voiture à l’endroit où je savais que je trouverais quelques fagots, j’ai vu que, sur l’autre voie, un véhicule était arrêté, les warning  allumés. Le conducteur était sorti de sa voiture et téléphonait à quelqu’un. Une bonne femme, clope au bec et débraillée, était assise en tailleur au beau milieu de la route, et comme j’allais la dépasser, voici qu’elle se couche sur le bitume et se met à rouler sur ma voie, dans l’intention de se faire passer sur le corps ! Complètement saoule, cette femme  voulait se suicider, disait-elle, parce que son mari venait de la quitter ! Et l’homme à côté, qui avait failli l’écraser lui aussi, était en train d’appeler la police. C’était probablement tragique, mais tout cela m’a mis encore plus en joie : non seulement j’allais rapporter de nouveaux fagots dans ma réserve, mais j’aurais aussi quelque chose à rapporter au petit Osman, que je devais voir ensuite.

03:00 Publié dans 2009, Cyrille, Journal, Ma mère, Ma soeur, Osman, Tityre | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note

04/03/2009

Mardi 3 mars 2009

            Il y a peut-être une explication au fait que je me sois senti mieux qu’à mon habitude en accompagnant Tityre en ville samedi soir dernier. Je me suis blessé en sciant de vieilles planches chez moi, il y a quelque temps. Ayant coupé l’une d’elles jusqu’à la moitié de sa largeur, au lieu de la cogner ensuite contre le sol pour qu’elle se casse, comme m’avait appris à faire Camille, je ne sais pourquoi j’ai préféré laisser mon pied gauche sur le support où je la maintenais ainsi et, montant dessus, la briser d’un coup du pied droit. C’était d’autant plus idiot que le support n’était pas très stable. J’ai perdu l’équilibre et suis tombé de tout mon poids sur le sol, très dur, en me tordant d’abord la cheville et le genou gauches. (Par la suite, Osman, à qui j’ai rapporté ma mésaventure, m’a dit qu’il trouvait que mon idée revenait presque à vouloir scier la branche sur laquelle j’étais assis. Ce n’était pas tout à fait cela, mais presque, en effet, et le résultat fut le même.) J’ai eu très mal pendant quelques minutes, puis supportablement pendant quelques jours, au bout desquels la douleur avait presque complètement disparu. Mais elle est réapparue quelques jours plus tard. Il m’était devenu difficile de m’accroupir et de monter ou descendre les escaliers. J’avais mal dans toute la jambe, de la hanche jusqu’à la cheville et sur le dessus du pied, en passant par le genou. J’avais peur de m’être écrasé un nerf, comme il était arrivé au grand C, après le même genre de chute, lors de sa carrière militaire, m’a-t-il dit. Je suis allé consulter mon docteur, qui m’a dit qu’il ne s’agissait sans doute que de l’hématome, à l’intérieur, qui ne se voyait pas, mais descendait probablement dans la jambe, comprimant au passage certaines structures. Il lui faudrait environ six semaines pour se résorber. Il m’a prescrit un anti-inflammatoire, dont l’interaction avec l’alcool pourrait expliquer mon état de samedi soir. Cela me paraît tout de même plus vraisemblable que des effets positifs de l’analyse à peine commencée avec Tirésias.

00:18 Publié dans 2009, Camille, Cyrille, Journal, Osman, Tirésias, Tityre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

27/02/2009

Jeudi 26 février 2009

            J’ai revu cet après-midi le jeune Chrysanthe, à qui je n’avais pas encore donné de nom dans ce journal. C’est un garçon qui sourit en baisant, ce qui n’est pas très fréquent, pour ne pas dire fort rare. Quand je fais des pauses pour le regarder, il me fait de grands sourires, comme un nouveau-né. Violette, la chienne de Camille, était en train de faire des petits quand j’ai téléphoné à son maître tout à l’heure. Bien sûr, ma sœur a dit non au grand C qui l’avait demandée en mariage. Ascylte est convoqué à une audience au tribunal de Mont-de-Marsan le mercredi 11 mars. Il veut que nous déjeunions ensemble à cette occasion ! J’ai accepté son invitation, pour vérifier que je le haïssais toujours autant.

00:08 Publié dans 2009, Ascylte, Camille, Chrysanthe, Cyrille, Journal, Ma soeur, Violette | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

20/02/2009

Jeudi 19 février 2009

            Hier, quatrième séance avec Tirésias. Je lui ai rapporté la plupart des associations que j’avais faites depuis la dernière fois, plus quelques autres, qu’ayant beaucoup hésité à confier à mon autre journal, tout à l’heure, je n’écrirai bien évidemment pas dans celui-ci. J’ai déjà dit, lundi dernier, que j’avais retrouvé les fausses lettres de Julien et celles d’Anja rangées ensemble. Ce fait est sans doute très significatif. Julien et Anja sont les deux grandes figures de mon passé avant la rencontre d’Augustin. Il est même probable qu’ils soient à l’origine du plus grand des mythes qui me sont propres. Les deux sont morts de morts violentes, puisque Julien est censé s’être suicidé et qu’Anja a été assassinée. J’ai rencontré cette dernière en Allemagne, quelques années après la création de Julien. Depuis la classe de quatrième, et jusqu’à la terminale, j’allais tous les ans passer une quinzaine de jours dans ce pays, avec d’autres élèves des deux lycées d’enseignement général de Mont-de-Marsan, pour perfectionner mon allemand. Pour une raison que je ne m’explique toujours pas, dans ce pays, alors que je me trouvais pourtant encore parmi des élèves de mon propre lycée, je me sentais complètement libéré de mes névroses habituelles. Je redevenais pour ainsi dire un adolescent normal. Julien étant un personnage de mon invention, le fruit de mon imagination (l’imaginaire pouvant être considéré comme un espace d’évasion) et Anja ayant été rencontrée en Allemagne, qui était pour moi le lieu d’une libération éphémère mais salutaire, tous deux appartenaient donc à un monde de liberté, de relative paix intérieure, un monde aussi de parenthèses. Je n’ai vu physiquement Anja qu’une fois, le jour de notre rencontre, après quoi nos relations ne furent qu’épistolaires. Il est tout de même étrange que je me sois pris d’amitié pour une étrangère, qui ne parlait pas un mot de français, et que je ne pouvais pas fréquenter aussi régulièrement qu’il eût été naturel. Non seulement il y avait entre nous la barrière de la langue, que je ne parlais pas aisément, mais encore des centaines et des centaines de kilomètres nous séparaient-ils. De toute notre correspondance, je ne me souviens que d’une phrase de moi, sans doute hautement significative du fait même qu’elle soit la seule que je me rappelle : « Unsere Freundschaft, lui avais-je écrit un jour, ist ein stummes Zauberwort » : « Notre amitié est une muette parole magique ». C’était l’impossibilité de parler, au fond, que, déjà, je pointais à l’époque ; c’est d’elle que je me souviens encore aujourd’hui. J’étais devenu l’ami d’une personne dont je ne pouvais pas être l’ami. De nos jours encore, l’une des grandes questions qui agitent mon esprit et se posent régulièrement dans ce journal, c’est l’impossibilité pour moi de me faire de véritables amis. Cette impossibilité s’explique-t-elle par la même raison qui me rend impossible de dormir avec d’autres garçons ? De même que, par une espèce de fidélité à Julien, avec qui je n’ai bien sûr jamais pu dormir, puisqu’il n’a jamais existé, je n’arrive pas à trouver le sommeil en présence d’une autre personne dans mon lit, se pourrait-il que je sois devenu incapable de me faire des amis par fidélité à la morte ? Sa mère m’avait exhorté à ne pas l’oublier. « Behalte sie in guter Erinnerung », m’écrivit-elle, dans la lettre qu’elle m’avait adressée après la mort d’Anja. (Pourtant, je me suis tout de même fait quelques amis, depuis, mais, il est vrai, si peu, et si rarement…) Anja était une jeune fille à qui je ne pouvais pas vraiment parler ni vraiment me confier, à cause de la barrière de la langue et parce que nous ne pouvions faire autrement que nous écrire. Il manquait la spontanéité, le naturel, l’immédiateté. Mais Anja devint également, après sa mort, une jeune fille dont je ne pouvais plus parler. Ayant en effet déjà raconté le suicide de Julien à certains des amis que j’avais réussi à me faire en Allemagne où, je l’ai dit, libéré de mes névroses (partiellement libéré, du moins, puisque j’avais manifestement toujours à l’esprit ce Julien de mon invention dont j’osais parler), j’étais plus apte à nouer des liens, j’avais estimé que deux morts violentes et si rapprochées avaient quelque chose d’invraisemblable. Aucun de mes amis français n’avait en effet connu Anja, puisque je l’avais rencontrée au sein de la famille qui me recevait, le jour de la confirmation de mon ‘‘correspondant’’ allemand. J’avais donc peur de passer pour un mythomane, ce que j’étais d’ailleurs en partie : je craignais qu’on crût Anja inventée, alors que c’était Julien le fruit de mon imagination ! Bref, alors que Julien, dont j’avais parlé, avait fini par avoir un peu de la réalité d’une personne, Anja, dont il m’était devenu impossible de parler, avait été en partie réduite à l’état de personnage. A la fin, les qualités de personne et de personnage ont dû se répartir équitablement entre ces deux êtres, puisqu’ils ont fini par occuper dans mon cœur et dans mon souvenir autant de place l’un que l’autre. Anja avait d’ailleurs une sœur jumelle, et il est probable que ce fait m’ait beaucoup inspiré dans l’élaboration du mythe qui m’est personnel selon lequel j’aurais connu mon double, mon amant/frère (dont Julien était l’‘‘incarnation’’), en rêve, avant d’en faire la rencontre dans la réalité. (Au fond, selon ce mythe, Julien, connu en rêve (puisque fruit de mon imagination), pourrait toujours être rencontré dans le futur. D’où ma difficulté d’aimer, puisque ce n’est jamais Julien que je rencontre, évidemment.) Anja était rousse, comme Camille. Camille, c’était un Julien roux. C’était Julien et Anja, Julien par le diabète (fragilité), Anja par la rousseur. D’où mon attachement à lui, incompréhensible autrement. (En hypokhâgne, Sandrine F*** était pour moi l’image même de la beauté. Elle était rousse. Je la connaissais depuis l’enfance. Lorsque nous avions dix ou onze ans, peut-être plus tôt, nos parents nous avaient inscrits à un cours de poterie et de dessin. Je m’entendais très bien avec elle alors, qui faisait très fillette, avec ses belles nattes rousses. J’ai regretté que cette bonne entente ait disparu, quand nous nous sommes retrouvés en hypokhâgne. J’aurais aimé, moi, un garçon, être l’ami d’une fille aussi belle. J’en aurais été fier. (J’aurais eu plus de valeur aux yeux des autres, puisque Tirésias estime, à juste titre, d’ailleurs, que l’un de mes problèmes, c’est le sentiment de n’avoir pas de valeur pour autrui). Le bruit courait qu’elle était lesbienne. J’aurais été fier qu’une lesbienne, une Artémis, me souffre comme ami. (Ma mère a toujours eu la virilité en horreur.) Sandrine F***, c’était la beauté même, c’était peut-être aussi le souvenir de l’enfance perdue.) Je me suis souvenu que j’avais donné un nom patronymique à Julien : Clément, c’est-à-dire un autre prénom. Or il y avait un Clément parmi mes camarades français en Allemagne. Un jour, il s’était amusé à pisser contre un arbre au pied duquel était assise Elisa, qui boudait pour une raison que j’ai oubliée. J’aime regarder les garçons uriner. J’aime par exemple qu’on voie des garçons uriner dans les films pornographiques ou même dans les films normaux. A la fac, j’avais écrit un poème sur la première urine du matin. Dans La Boucle d’un songe, les jets d’urine de Julien et du narrateur se croisaient, leurs visages se reflétaient dans la cuvette des toilettes : c’était un symbole de la fusion de l’amour (l’œuf unique, la gémellité, etc.). Je recopie le passage en question. Que mes lecteurs me pardonnent ma prose poético-lourdingue : « Un fait me revient, apparemment sans importance, et pourtant digne d’être rapporté – tout a la même importance, même les plus petits riens, dans un bonheur égal et parfait : portés par les carreaux glacés plutôt que véritablement marchant, nous sommes allés, pied contre pied, comme lourds et penchés, du lit jusques au cabinet d’aisance. Dans ce lieu secret, qu’on ne partage qu’avec soi, nous nous sommes vidés, épaule contre épaule et chevelures mêlées, des accumulations de la nuit. Deux arcs aux courbes parfaites, se croisant, couraient briser le trouble écran d’or. Du fond de la cuvette montait un seul crépitement, à la fois limpide et confus. L’arche liquide s’est tarie et l’écran redevenu lisse a révélé nos presque imperceptibles têtes, effacées par l’eau comme ces portraits que le temps estompe : deux visages serrés à l’intérieur d’un médaillon de porcelaine. » Dans la réalité, il m’est très difficile d’uriner en présence de quelqu’un. Je ne parviens pas à relâcher mes sphincters et, d’ailleurs, personne n’a jamais pu m’enculer. Pourquoi donc me sentais-je libéré en Allemagne ? Pourquoi n’ai-je jamais pu me faire enculer ? Trouver des réponses à ces questions, ce serait à coup sûr faire un grand pas en direction de la guérison. Après avoir entendu ce que je censure dans ce journal, Tirésias a dit qu’il me faudrait, la prochaine fois, lui parler de mon père. Il n’y aura pas d’autre séance avant le 10 mars, Tirésias devant s’absenter jusqu’à cette date. Renaud Camus déplore le peu de savoir vivre dont font preuve ses correspondants dans leurs lettres électroniques (ou même dans les lettres qu’il reçoit par voie postale). Mais ma sœur serait bien en droit de se plaindre elle aussi, qui vient d’être demandée en mariage, sur Facebook, par son illettré d’amoureux. La pauvre. Quelle humiliation ! Maintenant, tous ses contacts, tous ses ‘‘amis’’, comme on dit sur Facebook, vont savoir avec quel genre de personne elle ne va tout de même pas jusqu’à envisager (enfin, j’espère) de se marier ! Quand je pense qu’hier encore, comme j’étais venu lui dire que j’avais compris, grâce à Tirésias, pourquoi je m’étais tellement attaché à Camille, un garçon qui m’est pourtant tellement inférieur, elle me confiait être elle aussi la première étonnée de s’être mise avec un garçon d’un niveau si bas ! Et voici que le garçon veut l’épouser ! Naguère encore, les homosexuels, au moins, n’avaient pas à subir les joies du mariage. (Je parle de ceux qui ne jouaient pas la comédie de l’hétérosexualité.) Ils étaient généralement bien assez à plaindre comme cela ! Avec l’avènement du Pacs, ils ont obtenu le droit d’en connaître, eux aussi, tous les désagréments, mais sans la gloire. Les cons ! Autrefois, les couples d’homosexuels faisaient comme Napoléon se couronnant lui-même : ils se mariaient entre eux sans demander l’accord de personne. Ils fondaient leur propre église en se consacrant d’eux-mêmes et l’un par l’autre : l’un à l’autre. C’est aussi ce qui se passait dans La Boucle d’un songe, je crois. Le soleil et la chienne étaient les seuls témoins du mariage. Le soleil, c’est tout de même plus glorieux qu’un greffier ! Le ciel sera toujours plus haut que la voûte de la plus haute cathédrale.

02:42 Publié dans 2009, Anja, Augustin, Camille, Clément, Cyrille, Elisa, Journal, Julien, La Boucle d'un songe, Ma mère, Ma soeur, Mon père, Renaud Camus, Sandrine F***, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

26/01/2009

Dimanche 25 janvier 2009

            La tempête d’hier semble avoir été beaucoup plus forte que celle de 1999, qui n’avait duré que le temps d’un gros orage, disait ma mère ce soir, tandis que les éléments se sont déchaînés pendant des heures, hier matin. Je ne puis que la croire sur parole, puisque je dormais à ces heures-là. Mais à midi, et pendant toute la première partie de l’après-midi, le vent a continué de souffler très fort. Les dégâts sont apparemment très grands. Il paraît que le toit de l’internat du lycée Despiau s’est effondré. De nombreux arbres du parc Jean-Rameau, tout près de chez moi, sont tombés, ainsi qu’à Nahuque. Tityre, qui a passé quelques jours à Bordeaux, m’a dit tout à l’heure au téléphone qu’entre cette ville et Mont-de-Marsan, une grande partie de la forêt avait tout bonnement disparu. Il lui a fallu huit heures, cet après-midi, pour faire le trajet jusqu’ici, tant la circulation était rendue difficile par les arbres dont les routes étaient littéralement jonchées. Je ne sais plus qui m’a dit qu’il avait entendu parler d’une femme qui, ayant été forcée d’accoucher chez elle pendant la tempête, avait ensuite passé une huitaine d’heures dans l’ambulance qui devait la conduire à l’hôpital, à quinze kilomètres seulement de son domicile. De nombreux arbres ont été abattus dans le parc de madame V***, la voisine de ma mère. Les parents d’une amie de ma sœur en ont perdu près d’une centaine chez eux. Pendant ma distribution dominicale de prospectus, cet après-midi, dans Mont-de-Marsan, j’ai vu quelques cheminées effondrées. La toiture de madame P***, qui vit non loin de chez ma mère et fut mon professeur de physique, lorsque j’étais au collège, a été en partie emportée par les vents. Il y avait des tuiles brisées sur tous les trottoirs de la ville. Dans un jardin, une voiture avait disparu sous un arbre. Je ne retrouvais plus la monotonie de mes itinéraires habituels : des quartiers entiers avaient changé d’aspect, parce que les arbres des jardins avaient disparu, laissant les maisons comme nues et livrées aux regards. Une partie du parking de la résidence de La Rotonde a sombré dans le Midou. Quant à la Midouze, elle a englouti toutes les voitures du parking qui se trouve sur l’un de ses quais. Elle a également noyé le quai Silguy, à l’endroit où, tout près de chez Tityre, il rejoint la rue Sarraute, qui disparaissait cet après-midi dans la rivière. Hier après-midi, Camille m’a dit au téléphone qu’il partait chez son père, où il allait aider à planter un arbre pour le quatre-vingtième anniversaire de son grand-père. Il ne semblait pas encore avoir pris conscience (ni moi d’ailleurs, à ce moment-là) qu’il y aurait sans doute plus d’un arbre à replanter ! Je n’ai plus de nouvelles de lui depuis ce coup de téléphone. Peut-être s’est-il tué sur les routes, qui sont dangereuses et le seront sans doute encore pendant plusieurs jours, à cause des nombreux arbres qui menacent toujours de tomber et que la pluie va gorger d’eau et rendre plus lourds encore, me disait Cyrille, tout à l’heure, l’actuel amoureux de ma sœur. Peut-être Camille est-il resté chez son père pour aider à réparer les dégâts. Toutes les lignes téléphoniques ne sont pas rétablies dans les villages. Je me suis souvenu du discours très ému que nous avait fait M. Cambronne, l’un de mes professeurs de latin, à Bordeaux, lors de son premier cours de l’an 2000, juste après les vacances de fin d’année, pendant lesquelles avait eu lieu la tempête de 1999. Il avait demandé à ses élèves d’avoir une pensée pour les malheureux qui avaient été frappés par la catastrophe, pour les morts qu’elle avait faits, et plus particulièrement pour ceux dont la presse n’avait pas parlé, avait-il dit, et qui, poussés par le désespoir, s’étaient eux-mêmes ôtés la vie. Je ne m’étais pas rendu compte de la gravité de la situation avant d’entendre la voix légèrement tremblante de mon professeur. (Je dois avouer que j’avais toujours trouvé cet homme antipathique, à cause de sa constante gentillesse, de sa perpétuelle bonne humeur et du sourire qu’il affichait en permanence et jusque dans la mélodie de sa voix. J’étais si bête, à l’époque (bien plus encore qu’aujourd’hui, c’est dire…), que je trouvais indigne d’un homme (et révoltant) de faire montre d’une telle légèreté. Retrouver à la rentrée un professeur devenu tout à coup si grave m’avait donc fort impressionné. Ce n’est que plus tard que j’ai compris que cet homme était infiniment plus homme que moi, puisqu’il avait écrit Chants d’exil.) Hier soir, j’étais de nouveau très loin de seulement penser à prendre le temps de cette pensée pour les victimes de la tempête qui venait d’avoir lieu, à laquelle M. Cambronne, déjà en 1999, m’avait invité, moi et mes camarades de classe. C’est parce que j’étais invité à tout autre chose, par le petit bouquetier, à qui je m’avise que je n’ai toujours pas donné de nom dans ce journal. Appelons-le donc Osman. Osman m’avait en effet convié à sa pendaison de crémaillère et la soirée que j’ai passée hier chez lui fut pour moi l’une des plus agréables depuis fort longtemps. Il n’y avait parmi les invités que fort peu d’homosexuels, ce qui explique d’ailleurs peut-être en grande partie la perfection du moment. Nous étions entourés de couples hétérosexuels et des frères et sœur d’Osman, qui sont nombreux et portent des noms appartenant aux trois grandes religions monothéistes. (Dieu merci, Osman, malgré son nom, n’est pas circoncis !) Il ne manquait que celui des frères qui habitait au-dessus de mon ancien appartement et qui s’était un jour amusé à pisser sur ma véranda depuis l’une de ses fenêtres. Les conséquences de la tempête l’empêchaient de quitter je ne sais plus quel village des environs. S’il avait été là, la soirée ne m’aurait probablement pas parue si réussie… Il y avait même un enfant, que sa mère semblait avoir confiée à la garde des deux seuls autres homosexuels (outre notre hôte et moi), un couple, qui semblait fort heureux de pouvoir jouer au papa et à la maman. La bonne humeur et la joie de vivre de tous ces gens, la sincérité de leurs sentiments et surtout ce qui m’a semblé être leur très grande aptitude pour la vie, avaient quelque chose de proprement incroyable pour quelqu’un qui, comme moi, ne fréquente plus, depuis quelque temps, que des homosexuels, qui sont par nature ce qui se trouve parmi les hommes de moins ondoyant et divers, de moins animé, et finalement de moins vivant, puisqu’ils n’ont d’intérêt que pour le même en général, comme leur nom l’indique : tous ces pédés se mordent la queue, c’est bien le cas de le dire, et moi le premier, sans doute. Diodore, le plus jeune frère d’Osman, qui n’a que seize ans, est le type même de l’adolescent réjouissant et facétieux. A cause de ses bouffonneries, l’hilarité générale n’est retombée qu’au bout de plusieurs heures. Je l’ai encore croisé cet après-midi, comme souvent, lors de ma distribution dominicale, puisqu’il habite dans l’une des rues que je dessers. Il a tout du bon garçon : poli, souriant et serviable, il est à peu près le contraire de mes élèves, qui avaient tout du mollusque, eux. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai cessé de leur donner des cours. Ils étaient vraiment trop cons, tous, sans exception. Ma vie est bien assez réduite comme cela, selon le mot de Tirésias, le psychanalyste. Je n’avais vraiment pas besoin de me faire réduire aussi la tête par ses petits sauvages, en essayant, bien en vain, d’élargir un peu les leurs. Mais à présent, je l’ai, cette pensée pour les malheureuses victimes de la tempête. Je suis inquiet pour Camille et pour sa famille. Peut-être la propriété de son père est-elle complètement dévastée, où vivaient les bêtes qu’il aime tant, ses chiens, ses cochons, ses chevaux. Peut-être sont-ils au désespoir, en ce moment-même. Je me suis également surpris à penser à Renaud Camus, tout à l’heure, qui écrivait dans le dernier volume de son journal, je crois, qu’il était heureux d’avoir enfin pu payer entièrement la réfection de la toiture du château de Plieux. Si ça se trouve, il n’en reste plus rien à l’heure actuelle !

02:06 Publié dans 2009, Camille, Cyrille, Diodore, Journal, Ma mère, Ma soeur, Osman, Renaud Camus, Tirésias, Tityre | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : la tempête de 1999, la tempête de janvier 2009, patrice cambronne, renaud camus

27/12/2008

Samedi 27 décembre 2008

            J’écrivais mardi, au sujet de Polémon, que j’ai d’ailleurs eu l’occasion de connaître un peu plus en profondeur, hier soir, qu’il avait ‘‘fait la pute à Toulouse’’, à une époque. Mais que les gens sont mauvaises langues ! Cyrille, l’actuel amoureux de ma sœur, a travaillé pendant un certain temps comme serveur dans un bar de Mont-de-Marsan tenu par un vieux pédé à qui je n’ai jamais adressé la parole de ma vie, même si nous avons eu des connaissances en commun, avec lesquelles il a pu m’arriver d’entrer dans son établissement. J’ai toujours trouvé cet homme antipathique et lui moi. Or j’ai tout récemment appris de la bouche de Cyrille, au cours d’une petite soirée chez ma sœur donnée en l’honneur de Matio, qui se trouvait pour une fois à Mont-de-Marsan (c’était avant-hier), que ce patron de bar avait d’abord tenté de dissuader son employé de sortir avec elle en le prévenant qu’elle était séropositive. Et sans doute pour bien lui faire entendre que ma sœur était d’une famille vraiment peu fréquentable, il avait ajouté que le frère de celle-ci, c’est-à-dire moi, ‘‘faisait la pute à Toulouse’’, cela dit exactement dans les mêmes termes que ceux que j’ai utilisés à propos de Polémon. Comment diable les rumeurs se forment-elles donc, si précises et si vagues, si vraies et si fausses ? Sans doute y a-t-il une part de vérité dans toutes les rumeurs, mais pourquoi donc Toulouse, puisque c’est à Bordeaux que j’ai fait mes études ? Matio et moi sommes donc allés finir de nous soûler dans le bar de cette langue de vipère (l’un des seuls à être ouverts un vingt-cinq décembre à Mont-de-Marsan), pour lui dire que nous faisions des promotions pour Noël et qu’il pouvait avoir deux putes pour le prix d’une, s’il le souhaitait, ce vieux cochon ! Mais nous ne sommes pas restés longtemps dans cet endroit, qui était infesté de gitans, avec qui Matio a d’ailleurs eu des mots, et en espagnol, pour faire plus viril. En sortant du bar, nous avons croisé ce pauvre Trimalcion, qui n’est pas sans charme, finalement, ai-je d’ailleurs pu remarquer, à cette très brève occasion, parce que je n’ai pas pensé à m’arrêter pour le saluer, trop saoul et furieux que j’étais de la gitanerie ambiante. Je crois qu’il me prend pour un fou. Il avait l’air complètement abasourdi de me voir sortir de ce bar, ou peut-être était-il ébloui par ma nouvelle coiffure et par la fraîcheur de mon teint, même en pleine ivresse et si tard ! Sans doute allait-il rejoindre le beau Nicandre, qui était à l’intérieur. Je ne serai jamais heureux. Je sais déjà que ce que j’aime en Polémon, c’est qu’il m’aime, me trouve beau et me le dise. « Tu es beau même quand tu as les yeux fermés et que tu dors », me dit-il, sauf que je ne dors pas, bien sûr. « Même quand tu fais la grimace ! » Ce que j’aime aussi, c’est qu’il me dise sans doute les mêmes paroles qu’il a tenues à Camille, que Polémon a beaucoup aimé. Au fond, je ne me suis intéressé à lui que par esprit de symétrie et pour rétablir un certain équilibre. Un prétendu ami m’a volé Camille ? Il me fallait donc prendre possession d’un amant de ce dernier. Grâce à cela, Camille et moi nous parlons plus facilement désormais : nous nous parlons en égaux. J’ai même pu retrouver une certaine supériorité sur lui, car Polémon, en ne sachant pas tenir sa langue, a réussi à insinuer le doute en Camille, qui soupçonne fort les tromperies d’Ascylte. Camille a bien sûr parlé de ses soupçons au traitre, qui fait donc tout pour l’empêcher de me voir : il craint sans doute que je l’éloigne définitivement de lui. Pourquoi donc cette crainte, se demandera mon lecteur, puisqu’il n’est probablement pas très attaché à lui, s’il le trompe ? C’est sans doute parce qu’il n’a encore trouvé personne pour le remplacer, et qu’il ne veut pas aller tout seul ‘‘au ski’’ ! C’est tout ! Peut-être est-ce aussi parce qu’il a peur que j’attende que Camille et lui ne soient plus ensemble pour me venger. Je lui avais dit, en effet, que j’y renonçais non pas par bonté, mais par amour pour Camille, à qui ma vengeance aurait causé de la peine. Même si Ascylte n’a aucun scrupule, même s’il serait sans doute prêt à tout pour se défendre, il a peur, il a peur de moi, parce qu’il ne peut pas être entièrement sûr de remporter la victoire et parce que, finalement, il a bien plus à perdre que moi. Sa peur est manifeste, dans la deuxième grande conversation qu’il a eue avec le personnage que je me suis inventé de petit pédé candide pour le démasquer à Camille. Comme Polémon a parlé à Camille de la première conversation qu’Ascylte avait eue avec mon petit personnage, qui s’appelle Antoine, et que Camille en a parlé à son tour à Ascylte, pour avoir des explications, ce dernier est venu demander lui aussi des explications au pauvre Antoine : il voulait savoir comment Polémon pouvait avoir eu vent de leur conversation. La peur et la mauvaise foi d’Ascylte sont à peine croyables, à moins qu’il ne se joue à son tour de moi, comme m’a fait remarquer Polémon, ce que j’ai pourtant peine à croire. Mais il faut à présent que je recopie ces fameuses conversations, que je publierai sans doute demain, ou dans le courant de la semaine prochaine.

23:59 Publié dans 2008, Ascylte, Camille, Cyrille, Journal, Ma soeur, Matio, Nicandre, Polémon, Trimalcion | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note

28/11/2008

Vendredi 28 novembre 2008

            Pauvre de moi, Encolpe plus à plaindre, dont les amis ne le sont pas vraiment ! J’avais dit que Damis, lors de la disparition de Camille, m’avait demandé de lui donner le numéro de téléphone de ce dernier, pour l’appeler et arranger les choses entre nous. Et comme je lui avais répondu que s’il voulait son numéro, c’était surtout pour tenter de le séduire, Damis m’avait dit que c’était probablement à cause de tant de suspicion de ma part que Camille avait préféré s’éloigner de moi. Mais Camille, dont je suis de nouveau très proche, m’a fait lire avant-hier les SMS que Damis lui avait envoyés. S’il est vrai que celui-ci a défendu ma cause dans deux d’entre eux, tous les autres sont consacrés à sa propre cause, comme je l’avais craint. Damis invite plusieurs fois Camille à venir le rejoindre dans la boulangerie, les nuits où il s’y trouve seul, et presque tous les jours, il lui pose cette question, si élégamment tournée : « Quand c’est qu’on baise ensemble ? ».  Il est vrai qu’il me la pose aussi très fréquemment, ainsi qu’à Tityre. Quand j’ai dit à ce fourbe de Damis que je savais tout (« je sais tout » est une de mes phrases favorites), loin de se démonter, il a répondu qu’il n’avait fait que me rendre la monnaie de ma pièce ! Car il ne m’a toujours pas pardonné d’avoir couché avec le bel Alcide, alors même qu’il me l’avait interdit, à l’époque où nous étions en de meilleurs termes. « Mais moi, je n’ai pas fait mon coup en douce ! Je t’avais prévenu que je coucherais avec lui si l’opportunité se présentait à moi et je t’ai annoncé l’avoir fait dès le lendemain ! Toi, tu as trahi ma confiance et tu m’as menti. Tu es aussi faux-cul que tu l’as gros ! », ce qu’il a évidemment très mal pris, comme à chaque fois que je fais allusion à son poids. Pensant me rassurer, Camille, qui a juré qu’il n’avait pas cédé aux avances de Damis, m’a fait cet aveu, qui m’a fort surpris et légèrement contrarié, qu’il ne s’était laissé tenter qu’une fois par un autre que moi, depuis que nous nous connaissons, et que c’était par Tityre ! Quelques jours après que nous étions allés dîner chez lui, Camille l’avait en effet croisé dans la rue. Tityre l’avait invité à passer chez lui, dans la soirée, durant laquelle il l’avait sucé. « Ah bon ? Il t’a sucé ? Mais jusqu’au point de te faire jouir ? – Non, pas jusque là. – Ah bon ! Ça va alors, ce n’est pas si grave que ça. » J’ai dit que la disparition de Camille m’avait servi de leçon et que je tâchais désormais de lui cacher mes contrariétés. Mais ce qui me contrariait, ce n’était pas tant l’infidélité de Camille, qui n’en était d’ailleurs pas vraiment une, que la fausseté de Tityre, à qui je m’étais beaucoup confié, lors de ma peine de cœur, et qui n’avait rien laissé paraître de sa fourberie. Il y a des personnages de ce journal dont je voudrais changer les noms. La question que je me pose est si je dois me contenter de le faire à partir d’aujourd’hui (ou plus vraisemblablement de demain !) ou s’il faut aussi les changer dans tout le texte déjà écrit de ce journal, que je projette de relire entièrement depuis longtemps déjà, dans le but d’y apporter les innombrables corrections qui, probablement, s’imposent. Inutile de préciser que pour l’instant, j’ai toujours remis au lendemain ce travail fastidieux. Des noms comme celui de Fred, qui est l’ancien amoureux de ma sœur, se marient vraiment très mal avec ceux de Damis ou de Tityre, ou même avec ceux de ma sœur Julie ou de son actuel amoureux Cyrille, qui sont on ne peut plus grec ou romain. Une autre question que je me pose : faut-il changer tous les noms, qui ne sont souvent que des prénoms ? Je veux dire par là que je me demande si je dois suivre un même principe dans ce journal et donner des pseudonymes à tous mes personnages, ce qui n’a pas toujours été le cas jusqu’alors, puisque mon amie Laurence, par exemple, porte ici son véritable nom. Le problème est que le prénom de Laurence a fait l’objet d’un sonnet, qui est également publié dans ce blogue. Comment maintenir la cohérence ? Il est vrai que je pourrais toujours conserver le prénom de Laurence, exceptionnellement, qui sonne après tout parfaitement romain. (Après une rapide vérification, je ne retrouve plus le sonnet sur le nom de Laurence. Je ne l’avais peut-être pas publié, finalement.) Une chose est sûre : je vais rebaptiser dès aujourd’hui mon ami (si c’est bien le mot) Laurent, le Ψ de Bordeaux, dont je n’ai jamais pensé beaucoup de bien. Dominique Autié, qui l’avait vu lors de notre unique rencontre chez lui, à Toulouse, avait d’abord cru que l’incroyable silence dont Laurent avait fait preuve était la signe d’une grande qualité d’écoute de sa part. J’avais dû le détromper dans une lettre que je recopie ici. Tout Laurent y tient : « Cher Dominique, vous me demandiez si mon petit séjour à Toulouse m’avait été agréable. Il ne l’a été que parce que nous nous sommes finalement rencontrés. Le reste fut assez pénible, dans l’ensemble, et justement parce que je n’étais pas très bien accompagné. Peut-être vous étonnerai-je, si je vous dis que je ne connais pas Laurent beaucoup plus que vous ! Mais les efforts que je fais pour le connaître davantage me le font découvrir toujours un peu moins aimable. Si j’étais d’abord un peu gêné de me montrer à vous si mal accompagné, ce n’était pas tant par crainte de vous infliger la présence de quelqu’un que j’estime chaque jour un peu moins, que par honte de vous faire voir ce que je m’inflige à moi-même en le fréquentant et qui aurait pu vous faire, vous, m’estimer moins. Mais vous m’avez un peu rassuré en me confiant que vous aviez été beaucoup plus mal accompagné que moi par le passé ! Et puis, d’une certaine façon, on pourrait aussi penser que ma persévérance à fréquenter toujours un Laurent est tout à mon honneur. En quelque sorte, l’espoir que je nourris encore, en dépit du bon sens, de découvrir en lui quelque chose qui mérite de l’être, révèlerait en moi une certaine forme de bonté : c’est le seul ‘‘humanisme’’ (au sens moderne) qui soit à ma portée ! Hélas, je suis de plus en plus convaincu qu’il n’y a absolument rien sous le silence de ce garçon, pas même la conscience de sa bêtise, qui pourrait expliquer qu’il se taise, mais il est vrai que ce serait une preuve, un début d’intelligence ! Le plus triste est sans doute que Laurent n’est pas même sauvé par une beauté dont il est, à mon goût, totalement dépourvu (car je puis pardonner beaucoup de choses à la beauté, même lorsqu’elle est l’enveloppe d’une pure inanité !). N’allez pas vous imaginer que j’accuse sans preuve ! Figurez-vous par exemple que pour cette petite escapade, Laurent n’avait pas apporté le moindre livre avec lui. Pendant tout le voyage de retour, qui a duré plus longtemps que prévu, il n’a pas cessé de suivre notre déplacement sur l’écran de son GPS : c’était toute sa lecture ! Comme je lui demandais un peu durement pourquoi il n’avait pas apporté de livre avec lui, il m’a répondu que c’était parce qu’il avait imaginé que je lui ferais la conversation ! Mensonge, évidemment, qui montre cependant qu’il a son intelligence à lui : en une phrase, il avait réussi à transformer son accusateur en accusé ! Mais la conversation avec lui est impossible ! Un seul exemple : Laurent m’a demandé, voyant que je lisais votre Galère espagnole, ‘‘quel style vous aviez’’ (« Quel style il a ? »). Pour lui, il y a tant de styles, aussi rigoureusement classés que les maladies de l’esprit qui sont sa seule passion. ‘‘Quels sont les symptômes ?’’, c’était à peu près la question qu’il me posait, pour se faire une idée de la maladie, pardon, du livre que vous aviez écrit ! Que voulez-vous répondre à cela ? Mais j’aurais mieux fait de commencer par vous dire que Laurent est psychologue et expert judiciaire : vous savez certainement quels dégâts peuvent faire ces deux là. Tout est dit ! La responsabilité qu’ils ont dans la dissolution de l’homme est terrible. Ils ne sont apparemment pas près d’en rendre compte. Ce n’est pas à nous de leur trouver des circonstances atténuantes. Mais assez parlé de Laurent ! J’ai beaucoup aimé votre maison. Le figuier et l’aile à aménager qu’il dissimule, la terrasse où nous fûmes sont un enchantement. J’espère que nous pourrons vivre ensemble d’autres heures conniventes. L’idée d’un dîner pour mon prochain passage par Toulouse me plaît beaucoup. Je n’ai pas pensé à vous demander où était votre compagne, pendant que nous nous trouvions chez vous. J’espère que ce n’est pas nous qui l’avons fait fuir ! » Il n’y eut jamais de dîner. Laurent portera mieux désormais le nom d’Ascylte. Il dînait chez moi hier soir. Nous en étions à l’apéritif quand Camille m’a envoyé ce SMS : « rappelle-moi vite, c’est urgent. » L’urgence était qu’il voulait m’inviter à dîner. « Je ne peux pas venir, Camille, je reçois mon ami Ascylte chez moi, ce soir. Mais tu peux te joindre à nous, si tu veux. » Nous dînâmes donc tous les trois ensemble, parlâmes beaucoup et, fait qui a son importance, Ascylte participa à la conversation bien plus qu’il n’avait fait chez Dominique Autié. J’ai vite compris, en le regardant mener cette conversation, à quoi il voulait en venir exactement. Et en effet, tout à coup, je vis qu’il avait glissé sa main sous le t-shirt de Camille et qu’il était en train de lui caresser le dos. Et ce giton de Camille le laissait faire… Il se retrouva rapidement entre nous deux sur le canapé, le pantalon sur les pieds, la bite dans la main d’Ascylte et les couilles dans la mienne, tandis que, de ma main restée libre, je filmais tant bien que mal cette petite scène improvisée. Je n’ai plus du tout trouvé cela amusant quand je me suis aperçu, agenouillé entre les cuisses de notre frère (comme dirait Pétrone), dont je suçais la bite, que ce porc d’Ascylte (ce parvenu à chemise rose qui veut toujours boire du martini blanc avec une rondelle de citron, mais qui l’aspire entre ses lèvres aussi bruyamment qu’un paysan qui laperait sa soupe) était en train de lui suçoter les lèvres. Je me suis relevé pour annoncer que la fête était terminée et qu’ils pouvaient aller se finir chez Camille s’ils le voulaient. Tout cela dit avec le sourire, bien sûr, puisque la disparition de Camille m’a bien servi de leçon. Moi qui n’ai plus rien fait ‘‘jusqu’au bout’’ avec Camille depuis notre première fois, je ne voulais pas l’amener à une sorte de seconde première fois en présence de qui que ce soit, et surtout pas de ce chien galeux d’Ascylte. Car malgré les apparences, je suis un grand romantique ! Je ne comprends pas très bien comment Ascylte s’est cru autorisé à tripoter mon Camille. Peut-être me croit-il un adepte des ‘‘plans à trois’’ depuis notre partie avec ce pauvre Christophe, qui est seul, en ce moment, dans une chambre d’hôpital, à Bordeaux, en train de crever de son Sida, d’un cancer et de je ne sais quoi d’autre. Il n’a pas vingt-cinq ans. Comble du malheur : Ascylte est le seul à lui rendre encore visite. Je dois dire que je n’ai pas très bonne conscience de ne plus lui avoir donné de nouvelles. Mais c’est lui qui n’en voulait plus. Avant qu’Ascylte n’ait réussi à parvenir à ses fins, nous avions beaucoup parlé avec lui, qui n’est pas seulement psychologue et expert judiciaire, comme j’avais dit à Dominique Autié, mais aussi sexologue (et, on l’avait compris, obsédé sexuel), nous avions beaucoup parlé, disais-je, des relations sexuelles entre nous, Camille et moi, et surtout, de la difficulté que nous avions à nous faire comprendre à quel moment nous avions envie de coucher ensemble. Nous sommes tombés d’accord pour dire que la faute, si le mot n’est pas trop mal choisi, en revenait beaucoup à Camille qui, bien qu’il soit capable de se laisser tripoter sur mon canapé par un Ascylte, à d’étranges pudeurs, qui l’empêchent de dire toujours bien clairement son désir. Camille m’a confirmé ce que m’avait dit Tityre, c’est à savoir qu’il avait eu très souvent l’envie de faire l’amour avec moi quand il habitait ici mais qu’il n’avait pas su me le montrer. De mon côté, il y a beaucoup de signes que je n’osais pas reconnaître, par peur de le brusquer, depuis qu’il m’a dit ‘‘qu’il avait besoin de temps’’ avant de s’engager tout à fait. Camille a promis d’être plus explicite à l’avenir. Désormais, m’a-t-il dit, quand il aurait envie de plaisir, plutôt que de risquer de se laisser tenter par la bouche d’un Tityre, il me téléphonerait pour que nous nous retrouvions soit chez lui soit chez moi et que nous le prenions ensemble. Camille a dit encore qu’il n’était pas loin de m’aimer, ce qui veut dire qu’il ne m’aime pas, mais la ‘‘proximité’’ de son amour me convient déjà très bien ! C’est après cette conversation qu’Ascylte a voulu faire payer sa consultation en nature. Je dois dire que je ne savais pas qu’on pouvait passer par tant de doutes à cause d’un garçon dont on n’est pas follement amoureux.

22:51 Publié dans 2008, Alcide, Camille, Christophe, Cyrille, Damis, Dominique Autié, Fred, Laurence, Ma soeur, Tityre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note

28/10/2008

Lundi 27 octobre 2008

            Camille devrait quitter la maison demain. Il se fait aider par toutes sortes d’organismes et d’associations caritatives, grâce auxquels il a trouvé un appartement qui doit être libéré demain et qu’on lui réserve en priorité. A moins que quelqu’un de moins chanceux que lui ne se soit fait connaître au même organisme, c’est-à-dire quelqu’un qui n’aurait pas même un ami pour l’héberger en attendant qu’il ait trouvé un logement, l’appartement devrait revenir à Camille, et sans qu’il ait rien à payer, puisqu’il appartient à l’association qui l’aide. Camille a également droit, tous les mois, à 80 EUR pour faire ses courses dans l’un de ces supermarchés où les produits sont moins chers et à 150 EUR pour ses frais d’essence. Et son avocat, qu’il n’a pas à payer non plus, va poursuivre ses parents pour qu’ils lui versent une pension de 600 EUR ! Moi qui avais pitié de Camille, je ne suis pas loin désormais d’envier son sort ! Il est temps qu’il parte. J’ai de plus en plus de mal à le supporter. J’ai parfois l’impression que je l’aime. Je le désire seulement et souffre du fait qu’il ne m’aime pas plus. Il se sert de mes sentiments pour s’assurer un toit jusqu’à demain. Il n’était pas nécessaire d’en passer par là. J’ai déjà dit dans ce journal que même les personnes qui le mériteraient le moins pouvaient avoir besoin d’être secourues. Je ne crois pas que je l’aiderais moins s’il se montrait plus indifférent, moins (faussement) sensible à mes charmes. Il se montre caressant avec moi quand il croit qu’il le faut, me laisse le caresser quand j’en ai le désir, mais sans jamais s’impliquer plus qu’il n’est nécessaire à l’illusion. La plupart du temps, il considère cette maison comme un hôtel et un restaurant. Il passe énormément de temps dehors, chez des amis, sans même songer à me demander si je voudrais l’accompagner… « Pourquoi donc ne demandes-tu pas à ces amis chez qui tu passes tellement de temps de t’héberger à leur tour, puisque tu te plais tant chez eux ? » Ce soir, il allait chez ces amis que j’ai vus pour la première fois il y a quelques jours et qui sont d’une vulgarité à peine croyable. (Si j’en avais la force, je rapporterais les propos épouvantables que j’ai entendus chez ces gens-là, les manières que j’y ai observées. Comparée à eux, la famille du grand C passerait pour honnête et civilisée !) Mais voici le pire : Trimalcion devait l’y rejoindre. Trimalcion ! Je suis anéanti. Heureusement que Camille doit partir demain. S’il restait chez moi plus longtemps, je crois que la jalousie me ferait aussi mal agir que son père. Je serais bien capable de le chasser moi aussi ! Quelle honte ce serait d’en arriver là.

01:07 Publié dans 2008, Camille, Cyrille, Journal, Trimalcion | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note

22/10/2008

Mardi 21 octobre 2008

            J’ai lu tout à l’heure, dans le journal, que l’homme qui s’était occupé des peintures dans la maison venait de mourir. Il n’y a pas deux semaines que je lui ai parlé ! Il avait pris du retard dans les travaux dont je l’avais chargé parce qu’il s’était cassé une côte en bricolant chez lui. Il avait fini par faire reprendre le chantier à l’un de ses amis, qu’il était même venu aider les derniers jours, malgré la douleur, et maintenant, il est mort. Est-ce que sa mort a quelque chose à voir avec sa côte cassée ? La douleur causée par la fracture cachait-elle quelque chose de plus grave ? A-t-il eu un accident de voiture ? La rubrique nécrologique ne le disait pas. C’est à cause de cette côte cassée et du retard qu’elle a occasionné dans les travaux que j’y faisais faire que je n’ai pu emménager dans la maison que dimanche. Camille m’a été d’une grande aide. Il s’est occupé de faire la plupart des cartons et, avec Cyrille, il a porté les meubles les plus lourds. C’est incroyable de trouver autant de force dans un corps aussi frêle d’apparence. Ce n’est pas une question de force, m’explique-t-il, mais de nerfs. Il est un grand nerveux, je suis un lymphatique. J’aurais tellement de choses à dire que le plus simple serait sans doute de ne rien écrire. Je suis à la fois impatient de voir repartir Camille et, dans le même temps, je sais que son départ m’affligera. Je me suis trop vite habitué à son insupportable présence. Il fait beaucoup de bruit, parle pour ne rien dire, abîme tout ce qu’il touche. J’ai bien l’impression qu’il ne se lave pas tous les jours et je ne cesse de lui répéter, depuis une semaine qu’il vit avec moi, qu’il est possible de faire laver son peu de linge chez ma mère. Mais il n’y a rien à faire, il porte toujours les mêmes deux ou trois tenues qu’il a rapportées de chez lui. Il pue. Il dort avec la bouche ouverte et bave dans son sommeil sur les coussins du canapé qui lui sert de couche. J’ai dû lui donner un coussin de ma chambre pour empêcher qu’il ne laisse partout des traces douteuses en dormant, comme il fait au moment où j’écris ces lignes, juste à côté de moi, qui me sens pourtant si loin, si loin de lui… Tout est tellement différent de ce qu’il faudrait, de ce que je voudrais ! Je ne lis presque plus. Mes yeux ne cessent de se poser sur cet être si bête et si faux qui est entré dans ma vie, dont la joie maladive me donne l’air encore plus sombre, dont les soudains accès de désespoir font paraître si déplacés mes pénibles encouragements. Des mots sont écrits au stylo à bille dans la paume de sa main, qui repose sur l’oreiller, près de sa tête. Ils sont toute ma lecture. Son dos est constellé de taches de rousseur. L’apparition de cette charnelle voûte céleste m’a fait sombrer dans l’espèce de merveilleux mauvais rêve où je suis endormi. C’est comme s’il m’était devenu possible de toucher l’horizon, comme si, après des années de marche, j’étais enfin parvenu au pied de ce mur si lumineux, si vaste, si clair, si haut, si transparent, si bleu, si blanc, et qui continue de paraître si loin. Mais c’est un mur.

13:10 Publié dans 2008, Camille, Cyrille, Journal | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note

15/09/2008

Dimanche 14 septembre 2008

            Camille m’a rapporté que le grand C était allé le retrouver dans la salle de bain, hier soir, chez ma sœur… Il voulait lui faire admirer ses muscles abdominaux et pectoraux, et les comparer à ceux de mon ami, qu’il est allé jusqu’à toucher ! Puis il a fait cette confidence à Camille que si ma sœur était avec lui, c’était uniquement parce qu’il avait une grosse bite ! Pendant que ma sœur était en train de s’occuper de ses invités, Cyrille a donc réussi à tripoter mon Camille, à lui faire voir une partie de sa nudité et à lui parler de la taille de sa bite… Il est tout de même inquiétant qu’il me faille protéger mes mignons même des amants de ma sœur ! Je ne sais si je suis amoureux de Camille, mais je me suis aperçu que j’arrivais à dormir avec lui, au grand dam de la chienne Pélagie, dont il occupe au lit la place qu’elle avait pris l’habitude de prendre, à mon insu, une fois que je suis endormi. J’ignore si c’est parce qu’il est roux ou diabétique, mais je trouve parfois qu’il pue. Or je m’accommode aussi bien de son odeur que de sa présence dans mon lit. C’est lui qui s’est occupé de préparer le dîner ce soir, pour Corydon, notre invité, et moi. Il avait apporté des produits de la ferme de son père : des escalopes de foie gras, du magret de canard, des pâtes assaisonnées d’une excellente sauce de sa grand-mère, le tout précédé de tartines de fromage de Brie légèrement fondu. Pour finir, ma mère, qui s’est retrouvée seule pour le repas dominical, ma sœur ayant eu elle aussi d’autres obligations, m’avait donné de sa salade de pêches à la menthe, un dessert sans doute beaucoup trop sucré pour Camille, à cause du sirop de canne dont cette salade est accommodée, mais dont il ne s’est pas privé non plus. Je lui ai demandé un peu plus tard de se faire un dextro, pour voir quel était le retentissement d’un tel repas sur sa glycémie : 3,34 gramme, ce qui, je crois, n’est pas un bon résultat du tout. Une espèce d’angoisse s’est emparée de moi. Je ne sais si je suis amoureux de Camille, mais je me fais du souci pour lui, sa mauvaise santé m’inquiète. Je ne puis m’empêcher d’associer tous ses défauts à sa maladie. Est-ce à cause du diabète qu’il a de mauvaises dents et qu’il pue ? Est-ce à cause du diabète qu’il a toujours si chaud et qu’il transpire tellement ? Est-ce à cause du diabète qu’il a tous ces boutons sur la figure ? Est-ce à cause du diabète que ses petites plaies semblent ne jamais devoir guérir ? Est-ce à cause du diabète que les ongles de ses mains sont comme recouverts d’un vernis qui aurait sauté par endroits ? Est-ce à cause du diabète que les ongles de ses pieds… Mon Dieu ! Les ongles de ses pieds ! Est-ce à cause du diabète qu’il peine à jouir ? Etait-ce à cause du diabète qu’il était tout desséché, la nuit de notre première rencontre, et que j’avais l’impression d’embrasser un cendrier, avec les mégots et la cendre ? Deviendra-t-il laid ? Mourra-t-il jeune ? A-t-il peur ? Est-il inquiet ? Corydon et lui sont restés longtemps à surfer sur Internet et j’essayais de photographier les mains de Camille.

02:43 Publié dans 2008, Camille, Corydon, Cyrille, Journal, Ma mère, Ma soeur, Pélagie | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note

13/09/2008

Vendredi 12 septembre 2008

            Je devrais avoir honte d’éprouver de tels sentiments, mais je suis un peu triste de savoir Camille sorti de l’hôpital. Je m’étais habitué à lui rendre visite là-bas pour passer auprès de lui l’après-midi. Finalement, rien ne vaut l’hospitalisation d’un garçon pour apprendre à le connaître. Il m’a manqué de ne pas le voir de la journée. J’ai décidé de venir accompagné de lui, demain, chez ma sœur, à l’anniversaire du grand C. Après tout, puisque ma sœur ne s’en prive pas, j’ai bien le droit, moi aussi, de faire subir au reste de la famille mon propre grand con. Mon amie Myriam, qui a lu ce journal, me demandait cette nuit, lors d’un échange de SMS, si j’étais amoureux de Camille. Apparemment, ce que j’en écrivais mercredi pouvait le laisser croire. Si je suis amoureux ? Je ne sais. Mais j’avais oublié de dire que la bêtise de mon Camille est proprement abyssale. Il a vingt ans, mais c’est comme s’il en avait quinze. Et comme il est pédé, c’est encore pire que tout ce qu’on pourrait craindre. Seulement, il est d’une bêtise joyeuse, légère, il est, en quelque sorte, d’une lourdeur pleine de grâce. Est-il possible d’aimer de bêtes personnes ? Peut-être que oui. Après tout, il doit bien y avoir quinze ans que mon père vit avec son amie : c’est la seule femme qu’il ait gardée si longtemps (ma mère étant la seule qu’il ait épousée) ! Camille et moi, nous avons souvent du mal à nous comprendre. Son élocution est des plus sommaires. C’est un vrai petit paysan ! Il faut dire que son père gave des canards et élève des poulets… Camille a quelques expressions charmantes. L’autre jour, par exemple, comme nous nous trouvions un peu à l’écart, dans l’espèce de parc de l’hôpital, mais parc est un bien trop grand mot, disons plutôt que nous étions sur un petit bout de pelouse, difficilement cachés par de rares buissons, regardant je ne sais plus quel détail du côté de la grande porte d’entrée, il a dit ces mots : « De là étant, on croirait que etc. ». Mais il peut dire aussi des choses épouvantables et qui me font beaucoup rire. Une fois, en me décrivant son déjeuner, il a dit qu’il avait mangé des côtes de porcque ! Et avec des zharicots verts ! D’ailleurs, il faut le voir manger ! Il est aussi vorace que Sappho, la chienne de ma mère ! Il se jette littéralement sur les plateaux qu’on lui sert, renversant souvent une partie du potage, qu’il aime beaucoup, m’a-t-il confié : « Ça n’a pas l’air bon du tout, mais c’est délicieux ! ». Quand j’ai fini de rire, je pose ma main sur sa nuque, et comme ferait un père, j’essaie de le reprendre, de le corriger. Evidemment, il ne retient rien de mes leçons. Camille est un grand enfant. Et j’ai l’impression que c’est le mien. Il a la passion des animaux. Son père, pour fêter sa sortie de l’hôpital, vient de lui offrir un quatrième chien. Il a des poissons rouges, des tortues, des cochons nains et des chevaux. Les regards qu’il porte sur moi ressemblent beaucoup à ceux de ma chienne Pélagie, particulièrement son regard en biais, lorsque, comme la chienne, il se demande ce que je pense, si je vais bouger ou dire quelque chose. Et cet autre regard aussi, un regard fixe, patient, qui a le temps, un regard pour rien, pour le seul plaisir de me regarder, comme j’en trouve parfois à Pélagie, quand je me réveille et que je me demande depuis combien de temps elle était en train de me regarder ainsi, sans bouger, tout simplement contente de m’avoir à regarder. Hier après-midi, trop occupé que j’étais à être avec Camille, je n’avais pas entendu le petit bruit que fait mon téléphone portable pour signaler l’arrivée d’un nouvel SMS. C’était Damis, ce fou, qui m’écrivait qu’il avait envie de sexe à trois ! Camille et moi nous sommes amusés à lui répondre le soir, pendant le dîner. Nous lui avons fait croire que j’avais justement trouvé un troisième, et j’ai donné juste assez de renseignements sur ce troisième pour que Damis reconnaisse en lui Camille, qui est son ancien voisin. Quand, après un échange de plusieurs SMS, Damis fut tout à fait décidé à partager Camille avec moi, je lui ai répondu que ce dernier n’avait d’abord pas compris que le garçon à qui j’écrivais était son ancien voisin et qu’il n’était désormais plus d’accord pour une partie à trois avec lui, parce qu’il le trouvait un peu trop rembourré à son goût. C’était le mot de Camille, comme d’ailleurs était de lui l’idée de jouer ce petit tour à Damis, qui a dû être d’autant plus frustré de ne pas trouver son bonheur qu’il s’était probablement cru sur le point de le faire ! Adorable Camille : il est bête et méchant ! Mais d’une méchanceté légitime, car il estimait que Damis méritait d’être puni de m’avoir pris pour son chauffeur et son banquier.

02:23 Publié dans 2008, Camille, Cyrille, Damis, Journal, Ma soeur, Mon père, Myriam, Pélagie, Sappho | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note

04/08/2008

Dimanche 3 août 2008

Hier après-midi, coup de téléphone inespéré de Damis, qui était en panne d’essence sur le parking de la boulangerie où il travaille. Il avait besoin de moi pour que je le conduise à une station service. (C’est la troisième fois qu’il me fait ce ‘‘coup de la panne’’, comme je crois qu’on dit.) Quand je suis arrivé, il était appuyé contre sa voiture, en train de manger un sandwich. Comme aimanté par son corps, je suis venu me coller littéralement à lui, en lui faisant de grands sourires. Il essayait de cacher son regard pétillant derrière ses lunettes de soleil. Il voulait savoir comment j’allais. Je lui ai expliqué que j’étais tombé malade à cause de lui, au point de pleurer par tous les orifices ! Ça l’a fait beaucoup rire. « C’est la première fois qu’on me la sort, celle-là », m’a-t-il répondu. Nous sommes allés chez moi pour nous dire ce que nous avions sur le cœur. J’avais été très déçu qu’il ne veuille pas venir passer l’après-midi avec moi au bord de la piscine, il y a quelques jours. (Quand donc était-ce ? Je n’en ai pas parlé dans ce journal.) Il m’a confié que s’il n’avait pas voulu venir, c’était à cause de ma mère, dont il a peur et qu’il a trouvée très froide la fois où il l’a rencontrée (ce qui n’a rien d’étonnant, puisqu’elle est, comme moi, plus morte que vive). « Mais ça n’a rien à voir avec toi, tu sais, on est tous un peu froids dans la famille… – N’importe quoi ! Tu n’es pas froid du tout, toi ! Tu es même une vraie chaudasse : tu as franchement le feu au cul, enfin, avec moi, en tout cas… – Ah oui ? Tu trouves ? C’est possible… Enfin bref, c’est dommage que tu n’aies pas voulu venir, parce que ma mère passait la journée à Dax, ce jour-là, avec ses copines lesbiennes ! On aurait été tranquilles tous les deux ! – Mais même, elle aurait pu rentrer avant mon départ… » Je lui ai demandé s’il ne s’était pas ennuyé pendant tout ce temps sans nous voir. Pas du tout, ai-je appris, car il avait rencontré un garçon, lors de la fameuse soirée qu’il avait passée sans moi, un garçon qui lui plaisait énormément et avec qui il était sorti, disait-il. Ce n’était pas tant cette révélation qui me blessait que le fait qu’il l’a faisait précisément dans le but de me blesser. « Arrête d’être méchant. Je t’ai déjà dit que tu pouvais coucher avec qui tu voulais. » (Quel mal y a-t-il, après tout, du moment que ce n’est pas avec un Trimalcion ? Ce n’est pas comme si nous nous étions déjà juré fidélité.) « Je ne dis rien de méchant, a-t-il répondu, puisque je n’ai rien fait de mal. D’ailleurs, je te rappelle que ‘‘nous ne sortons pas vraiment ensemble’’ toi et moi. Je peux donc bien coucher avec qui je veux ! – Oui, voilà, c’est exactement ce que je dis… Combien de fois avez-vous baisé, ce garçon qui te plaît et toi ? – Quatre fois. – Quatre fois ? Mais je n’ai couché qu’une fois avec Alcide, moi ! J’ai donc encore droit à trois essais avec lui ! – Ah non ! Pas question ! – Et autrement, ce garçon, il est comment ? Il est mignon ? Tu me le présenteras ? – Sûrement pas ! » Damis ne veut plus me présenter personne depuis que j’ai eu le malheur de coucher avec Alcide ! Il s’imagine que je pourrais coucher avec tous ses amis ! Cette conversation était ponctuée de baisers et de caresses. Après quoi, nous ne parlâmes plus du tout. Mon père, qui vient passer quelques jours chez ma mère, est arrivé cet après-midi. Ma sœur a profité de l’occasion pour nous ressortir son grand con pour le dîner.

01:17 Publié dans 2008, Alcide, Cyrille, Damis, Journal, Ma mère, Ma soeur, Mon père, Trimalcion | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note