13/03/2009
Jeudi 12 mars 2009
Cinquième séance chez Tirésias avant-hier. Il voulait que je lui parle de mon père. Ma mère m’a toujours reproché de faire peur aux chats. « A ton âge, me dit-elle, terroriser les chats… » Quand j’étais enfant, avant la naissance de ma sœur, mon père, pour m’amuser, était venu dessiner un chat sur la tapisserie de ma chambre. J’étais dans les bras de ma mère et j’avais fait un caprice : « Pourquoi papa a-t-il dessiné un chat sur ma tapisserie ? », avais-je demandé à ma mère en pleurant. Ma mère m’a raconté plusieurs fois que mon père et elle avaient eu un chien avant ma naissance. Mais ils avaient dû s’en séparer, à cause de mon père, qui le battait. Plus tard, lorsque j’avais treize ou quatorze ans (ou était-ce plus tôt ?), mon père eut une autre adorable petite chienne noire, un caniche, qui s’appelait Frisquette, dont il dut se séparer également, parce qu’il ne pouvait pas s’empêcher de la battre, lorsque sa présence lui était trop pénible. (Je n’ai pas pensé à en faire la remarque à Tirésias, mais sans doute est-ce à cause de Frisquette que je ne conçois d’avoir pour chien que des caniches noirs et femelles (Coccymèle d’abord, et maintenant Pélagie).) Mon père eut ensuite des chats (encore aujourd’hui), avec lesquels il s’est toujours beaucoup mieux entendu (à quelques exceptions près). La passion qu’il s’est découverte pour la défunte chienne Nikita, qui appartenait à son amie Stéphanie, est survenue au moment où s’opérait un grand changement en lui. Pendant des années, mon père avait eu en effet l’obsession de l’hygiène, de la propreté, la terreur des microbes, etc. Il nous était formellement interdit de boire à la bouteille, par exemple, ou bien encore, nous devions nous figurer où se trouvait tel produit qu’on voulait prendre dans le réfrigérateur avant d’en ouvrir la porte, pour s’en saisir le plus rapidement possible et éviter ainsi tout réchauffement à l’intérieur de l’appareil. Il faut dire que la ‘‘chaîne du froid’’ était la grande préoccupation professionnelle de mon père : jusqu’à ce qu’il change de métier, pour ne plus se consacrer qu’au syndicalisme. Il donna alors libre cours à sa bestialité, en se prenant de passion pour la chienne Nikita, qu’il laissait lui lécher le visage ou à qui il donnait à manger avec sa fourchette, qu’il portait ensuite joyeusement à sa propre bouche, en répétant puérilement qu’il était le chef de meute ! Mon père a toujours été terrifiant. Il fut d’abord terrifiant par sa violence difficilement contenue, par sa sévérité et par la rigidité de ses nombreux principes. Il exigeait par exemple un silence si absolu, lorsqu’il lisait, qu’on osait à peine respirer : c’était la vie de la maison qui s’arrêtait, ou presque. Il avait également voulu m’apprendre les pourcentages à un âge où je savais à peine écrire et compter, et me força toute mon enfance à jouer aux échecs avec lui pendant ce qui me paraissait être des heures entières. J’ai donc les échecs en horreur et n’ai jamais été un matheux. (J’ai d’ailleurs eu pour note un sur vingt à l’épreuve de mathématiques au baccalauréat. « Ç’a donc fait série, ce dégoût des mathématiques », a remarqué Tirésias.) Je me souviens d’une terrible colère de mon père qui, lorsque j’avais dix-sept ou dix-huit ans, m’avait surpris en train de boire à la bouteille. Je savais que je n’en avais pas le droit, mais je croyais qu’il ne l’aurait pas vu. M’apercevant du violent changement de son humeur, je m’étais efforcé de me faire le plus discret possible, me contentant d’acquiescer à tout ce qu’il braillait, comme m’a toujours dit que faisait ma mère avec lui du temps de leur mariage et comme j’ai moi-même toujours fait avec celui-ci, heureusement inspiré par celle-là. (La grande peur de ma mère, durant son mariage, était d’être battue par mon père. Elle ne le fut cependant jamais, contrairement à la mère de mon autre sœur, Laura, qui quitta mon père pour cette raison.) Mais ma sœur Julie, lors de cette grande colère de mon père, avait pris ma défense : elle lui avait tenu tête, en lui soutenant que sa colère était excessive, et ç’avait été vraiment terrible. Cet épisode est d’ailleurs resté dans les mémoires. Il est une référence fameuse dans ma famille. (Est-ce pour terroriser mon père à mon tour, que j’aime faire peur aux chats ?) Ensuite, c’est par sa bestialité affichée que mon père fut effrayant. Effrayant et dégoûtant. Plus dégoûtant encore, devrais-je dire, car ma mère, à cause de lui, a pour les hommes un grand dégoût depuis longtemps, dégoût qu’elle m’a toujours fait ressentir et que je lui ai toujours inspiré moi aussi. (Paradoxalement, ce dégoût n’a pas empêché ma mère de rester en très bons termes avec mon père depuis leur divorce.) Sans doute est-ce par ce dégoût de ma mère pour les hommes et la virilité, et donc pour moi, que s’explique en partie mon angoisse d’être mal jugé, ma peur du regard des autres. Pourtant, ai-je fait remarquer à Tirésias, je me donne beaucoup à regarder dans le journal intime que je publie sur Internet, et sans presque aucune honte. Ce n’est pas moralement que j’ai honte de moi, mais physiquement : c’est ma présence, mon corps livré au regard d’autrui, qui sont l’objet de ma névrose. Et encore, le regard d’une seule personne m’est tout à fait supportable. De deux ou trois également. Je puis avoir des relations sexuelles sans éprouver de honte de mon corps. Il m’est déjà plus difficile d’avoir des relations sexuelles avec plus d’une personne en même temps. Les deux seules fois où cela m’est arrivé, c’était avec des garçons que je connaissais, et avec qui j’avais déjà couché seul. C’est le regard de personnes peu connues ou inconnues qui m’est pénible, dès lors qu’elles sont nombreuses, c’est-à-dire plus de quatre en général. C’est aussi l’idée de ce regard, sa possibilité, qui m’est insupportable. Je pourrai me sentir très mal dans un bar presque vide, parce que je garderai à l’esprit que la foule peut y affluer à tout moment. J’ai parfois encore du mal à marcher dans certaines rues, même si elles sont désertes. Je ne peux pas aller dans les piscines publiques, à la plage, dans les saunas, sur les lieux de drague. Je ne peux pas non plus faire de sport ni danser. « Bien, me dit Tirésias, on progresse. Vous vous êtes vraiment mis au travail. Il sera temps, la prochaine fois, de vous allonger sur le divan. Je vous regarderai, mais vous ne me verrez pas vous regarder. Et ce sera un regard amical. Rappelez-le-moi la prochaine fois. Et essayez de creuser d’ici là la question de ce corps qui ne supporte pas d’être regardé. »
01:43 Publié dans 2009, Coccymèle, Frisquette, Journal, Laura, Ma mère, Ma soeur, Mon père, Nikita, Pélagie, Stéphanie, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
12/11/2008
Mardi 11 novembre 2008
Je crois bien que je me suis définitivement brouillé avec ce gros con de Corydon, Corrida, comme l’appellent Tityre et les gens que j’ai croisés chez lui ! (J’ai transposé du mieux que je pouvais le sobriquet qu’ils ont formé à partir du véritable nom de Corydon ; le mot obtenu est encore meilleur, à mon goût, que l’original !) Toute notre brouille s’est faite lors d’un échange de SMS. Corydon, qui est toujours à la recherche de trois sous, pour pouvoir remettre de l’essence dans le réservoir de sa voiture et se transporter ainsi à l’autre bout du département pour y baiser des types encore plus gros et laids que lui, voulait savoir si j’allais lui acheter, comme je le lui avais laissé espérer, cet objet dont il veut se séparer et qu’il vend pour 20 EUR. Je lui ai répondu que je ne pouvais vraiment pas me défaire d’une telle somme en ce moment. « Ah ! Mais je comptais sur toi, moi ! – Je te signale que tu gagnais déjà plus d’argent que moi lorsque tu touchais le RMI, alors maintenant que tu as ton allocation pour handicapés ! (Plus de 600 EUR, tout de même…) – Ah d’accord, bonjour l’esprit… Tu sais bien que je ne peux pas faire ce que je veux de mon argent ! (Je ne me rappelle plus si j’ai déjà dit dans ce journal que Corydon était un tel incapable qu’il s’était fait volontairement mettre sous tutelle, pour ne plus dépenser son argent aussi inconsidérément qu’il faisait autrefois.) – Ah ! Parce que tu crois que je dépense mon argent comme je veux, moi, avec toutes les charges que j’ai à payer ? Redescends sur terre ! – Blablabla, espèce de sale merde, blablabla, oublie-moi, blablabla. » Je me suis tout de même demandé, en lisant son dernier SMS, si les antidépresseurs de Corydon étaient bien efficaces. Je ne devais pas avoir beaucoup d’amitié pour lui, parce que sa désaffection m’est complètement indifférente. Il faut dire qu’elle tombe mal : que peut me faire le désamour de ce gros balourd après celui de mon petit Camille ? Et puis, en me montrant avec lui si détestablement moi, j’ai réellement blessé Camille, ce jeune être qui le méritait si peu, chose que je n’arriverai jamais à me pardonner ! Tandis que je n’ai fait que froisser la susceptibilité de Corydon, de qui je n’ai pas le plus petit désir de me faire pardonner ! Camille était venu trouver refuge auprès de moi, mais, le plus souvent sans m’en rendre compte, je me suis si mal comporté avec lui qu’il n’a pas pu faire autrement que de me fuir moi aussi ! Je m’en veux à un point qu’il n’est pas possible de dire. J’ai perdu un petit amoureux, mais j’ai sans doute aussi perdu l’ami qu’il aurait pu devenir. Je m’en rends compte à présent que je nourris l’espoir d’une nouvelle amourette. Malgré cet espoir inespéré, je regrette encore Camille, sa bonne humeur, sa maladie, ses maladresses, tous ces petits défauts qui lui donnaient tant de charme. Et j’aurais aimé pouvoir parler avec lui de ce nouveau garçon qui me plaît et à qui je ne déplais pas. Bien sûr, je n’ai pas très bonne conscience de vouloir si vite remplacer Camille. Mais on ne remplace pas plus un Camille qu’une Coccymèle. Simplement, la venue de la chienne Pélagie avait considérablement adouci, en m’en détournant, le deuil où j’étais de la chienne qui l’avait précédée. C’était trop dur de rester sur l’échec total de ma courte histoire avec Camille, dont je suis presque certainement le seul responsable, pensée qui m’est intolérable. C’est pourquoi je projette une nouvelle amourette avec cet autre garçon de vingt ans, qui est peut-être encore plus beau que Camille, qui ressemble d’ailleurs un peu au bel Alexis et qui porte le même nom que Damis. Si j’avais à reparler de lui dans ce journal, ce que j’espère, je pourrais l’appeler Daphnis.
02:37 Publié dans 2008, Alexis, Camille, Coccymèle, Corydon, Damis, Journal, Pélagie, Tityre | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
18/10/2008
Vendredi 17 octobre 2008
Nous avons eu hier soir, Camille et moi, la visite de Corydon et du marchand de couronnes (il faudrait vraiment que je lui trouve un nom, à celui-là). Tout le monde doit donc savoir désormais que Camille est installé chez moi. Corydon m’a confié qu’il s’attendait à cette situation, même si, dans le même temps, il ne pensait pas que le père de Camille mettrait ses menaces à exécution ! Il se dit très déçu du père mais me conseille de me méfier du fils, qui n’est selon lui qu’un profiteur. C’est bien possible. D’ailleurs je n’ai pas une grande confiance en Camille, que je soupçonne de me mentir encore parfois. Mais il est vrai que j’ai pour habitude de soupçonner tout homme d’être aussi faux qu’il peut m’arriver d’être. Quand bien même Camille profiterait de ma trop grande bienveillance, de ma crédulité, de ma gentillesse (enfin quelqu’un me donne l’occasion d’être gentil, de bien agir !), est-ce que les profiteurs, les sans scrupules, ne peuvent pas avoir besoin d’être aidés, eux aussi, d’être secourus ? Que Camille abuse de ma naïveté ou qu’il en ait appelé sincèrement à ma générosité, cela change-t-il quelque chose à la nature de l’aide, du secours que j’ai voulus lui porter ? C’est plutôt moi qui dois veiller à ne pas profiter de la situation. Je ne me sens plus trop le droit de lui faire de nouvelles avances, même si je ne puis m’empêcher de lui toucher la nuque, de le caresser, de scruter chaque pore de sa peau. Il veut être seul pour dormir. Je dors donc seul dans mon lit. Mais le matin, je vais le rejoindre dans le sien, avec cette peur absurde de l’y trouver mort, comme j’avais toujours la crainte que Coccymèle ou Pélagie ne mourussent dans leur sommeil, quand elles étaient encore des chiots. Et d’ailleurs, ce matin, comme j’avais dit quelque chose d’incroyable et que l’incrédulité de Camille, qui s’était comme figé, le faisait me fixer du regard, j’ai cru l’espace d’une seconde qu’il venait de mourir sous mes yeux, sans un bruit ! La journée, nous vaquons chacun à nos occupations. Il me laisse des petits mots remplis de fautes d’orthographes, quand il a dû s’absenter plus longtemps que prévu, dans lesquels il écrit souvent des « merci » ou « merci à toi » qui sont presque toujours hors sujet ! Je les prends pour des preuves soit de sa sincérité, soit de sa mauvaise conscience ! Il fait mes cartons et aidera au déménagement, qui est prévu pour dimanche. Et il a fait cet après-midi de grandes courses : avec son propre argent ! Pourtant, il mange très peu, c’en est même inquiétant. Hier, par exemple, il ne s’est nourri que de deux tartines de pain brioché à la confiture de myrtille, au petit déjeuner, et d’un croissant le soir ! Et pourtant, ce matin, il avait une glycémie à plus de trois ! C’est à n’y rien comprendre !
02:29 Publié dans 2008, Camille, Coccymèle, Corydon, Journal, Pélagie | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note
07/08/2008
Mercredi 6 août 2008
Nous avons appris avant-hier la mort de Capucine, l’antique chienne de ma grand-mère devenue folle, et de Nikita, la chienne de mon père, qui passe en ce moment quelques jours chez ma mère. La mort de sa chienne contraint ce dernier à écourter son séjour ici, à cause de son amie, qui est devenue complètement hystérique depuis qu’elle a découvert chez eux le corps sans vie de la bête. Il repart demain. Ce n’est pas moi qui me moquerai de la peine excessive que cause à son amie la mort de leur chienne, ayant moi-même connu l’un de mes plus grands chagrins lorsque ma chienne Coccymèle s’est éteinte dans mes bras, il y a quelques années. Je n’avais pas versé autant de larmes pour ma grand-mère maternelle, qui était pourtant morte seule un matin, diminuée par son cancer, en tombant dans les marches du perron, chez elle, après avoir été relever son courrier dans la boîte aux lettres. C’est un voisin, surpris de trouver la porte d’entrée grande ouverte, qui avait découvert le corps de ma grand-mère. Qui sait même si quelqu’un ne l’avait pas poussée dans les escaliers pour la détrousser ? Je m’étais posé la question, parce qu’on n’avait retrouvé ni ses plus beaux bijoux ni certaine somme d’argent qu’on la savait garder dans un tiroir. Nous avions soupçonné la femme de ménage d’avoir profité de l’occasion pour se servir. Malgré la violence et le mystère qui entourèrent cette mort, je n’avais pas autant pleuré que pour Coccymèle, dont la mort, qui fut pourtant très douce, me fait encore venir les larmes aux yeux quand j’y repense. Je n’ai pu m’empêcher de prendre la chienne Pélagie dans mes bras et de lui demander de ne mourir jamais, ce qui est complètement irrationnel.
02:11 Publié dans 2008, Capucine, Coccymèle, Journal, Ma grand-mère maternelle, Ma grand-mère paternelle, Ma mère, Mon père, Nikita, Pélagie | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note