03/12/2009
Mercredi 2 décembre 2009
Hier : anniversaire de ma mère, qu’il a fallu inviter au restaurant. Dans ma famille, nous naissons à des dates symboliques, pour ne pas dire fatidiques. Ainsi l’anniversaire de ma sœur tombe-t-il le quatorze juillet ; le mien le deux novembre ; si bien que, tandis que ma sœur avait droit aux feux d’artifice pour sa fête, je me contentais des fleurs des tombes. Quant à ma mère, elle est née un jour qui est devenu depuis celui de la foire au Sida. Il n’y a pas de hasard. Sans doute la Providence a-t-elle voulu lui rappeler chaque année la grande part de responsabilité qu’elle avait dans la contamination de ma sœur. Si, d’après cette dernière, c’est à cause de sa mère (qui le traita toujours comme s’il n’était qu’hémophile et non pas également sidéen) que Hieronymus fut à ce point dans le déni de sa maladie, qu’il cacha donc à Julie, jusqu’à ce qu’elle se découvre un jour contaminée, l’inconscience de celle-ci fut, à l’évidence, encouragée par notre propre mère, qui l’exhortait à ne pas tenir compte de la rumeur selon laquelle le garçon était séropositif. Car dans ma famille, non seulement nous ne naissons pas à des dates ordinaires, mais encore mettons-nous un point d’honneur à ne pas partager le sens commun (qui nous paraît sans doute trop vulgaire), quitte à en perdre tout bon sens. C’est la raison pour laquelle, plutôt que d’ajouter foi à ce qui se peut dire sur eux, à ce dont on les suspecte, aux mauvaises intentions qu’on leur prête, nous laissons des Hieronymus nous empoisonner le sang ou des Cyrille détourner nos biens, pervertis que nous sommes par l’éducation que nous a donnée une mère complètement folle et qui, depuis, ne trouve plus paradoxal de détester néanmoins un Cyrille et toute sa famille, pour les raisons même que son enseignement nous incitait naguère encore à les aimer : lorsque j’étais enfant, ma mère était par exemple très fière de me savoir, à l’école, le seul ami d’une gitane plus vieille que moi de cinq bonnes années, incroyablement insolente, bagarreuse et probablement voleuse. Ce qui faisait sa fierté, c’était que je ne partageasse pas les mêmes aversions, pourtant légitimes, que mes petits camarades de classe. Une folle, disais-je ! C’est sans doute encore à cause de cette éducation (du moins en partie) que j’ai pu me laisser aller à tellement vouloir prendre sous mon aile le pauvre Camille, qui serait sans doute ce qui se fait de plus véreux et gâté en matière de garçons, n’était Ascylte, qui me le vola, et avec qui je n’ai toujours pas réussi à couper entièrement les ponts, sans doute encore pour les mêmes raisons. Julie nous a appris sur Hieronymus, lors du dîner que nous avons offert à notre mère hier soir, quelque chose qui m’a fait tomber des nues et qui, pourtant, avec le recul, me semble une évidence. Longtemps nous avions cru que le grand train que menait celui-ci lui était rendu possible par l’argent de l’indemnité qu’il avait reçue en compensation de sa contamination. S’il est bien vrai qu’il fut indemnisé, c’est à son activité de dealer que Hieronymus devait d’être si magnifique. J’avais toujours trouvé que la foule qui fréquentait la maison que ma mère lui louait était anormalement nombreuse et systématiquement de mauvais genre. Je savais bien que tous ces gens se droguaient, mais jamais il ne m’était venu à l’esprit que c’était Hieronymus qui leur vendait leur drogue (du shit ou de l’‘‘herbe’’ uniquement, car il était un dealer qui prétendait avoir des principes (nous a rapporté Julie), c’est à savoir, en l’occurrence, qu’il refusait de vendre de la cocaïne ou d’autres drogues réputées, à tort ou à raison, plus dangereuses…). Il paraît que son cousin (car le cousin s’adonnait au même genre de commerce) fut l’homme les plus heureux du monde lorsque des paquets entiers de drogue s’échouèrent comme par miracle, il y a quelques années, sur les plages des Landes, à moins que ce ne fût du Pays Basque. Hieronymus et lui eurent la peur de leur vie lorsqu’une de leurs connaissances communes, qui était dans la même branche qu’eux, fut arrêtée par la police à cause de son trafic. Ils cessèrent alors de fréquenter personne pendant un assez long temps. Je ne sais où ils en sont aujourd’hui de leurs activités. (Inutile d’écrire que je réprouve non seulement le commerce de la drogue, mais même sa seule consommation. Cela va d’autant plus sans dire qu’ils sont justement le fait de types comme Hieronymus. Moi qui suis respectueux des lois, je me contente parfaitement des litres de vodka et surtout de vin que le bel Ascagne veut bien me servir dans son bar, et en toute légalité, lui, au moins. J’ai d’ailleurs passé la fin de la soirée d’hier avec lui, n’ayant pas trouvé l’insatiable Elithios à son domicile, où j’avais espéré le rejoindre après le dîner. (Sans doute était-il encore à la rocade, même s’il pleuvait, je m’en avise à présent…) Il n’y avait pas foule chez Ascagne, et je l’avais donc à peu près pour moi seul, car Osman, qui a fait une apparition vers minuit, n’est pas resté bien longtemps. (Il m’a confié qu’il n’avait plus lu mon journal depuis le mois de juillet et que c’était donc pour plaisanter qu’il avait jusqu’alors prétendu continuer à le faire. En revanche, il avait récemment chatté avec le terrible Cléomédon, qui lui aurait dit qu’il me détestait, à cause de ce que j’avais écrit sur Clinias et lui dans ce blogue. J’ai eu l’occasion de revoir Cléomédon, il y a quelque temps, et je dois dire que je ne m’étais pas alors avisé de la détestation que je lui inspire désormais. Il est vrai que j’étais probablement soûl, ce soir-là, et que mon état ne me permettait donc pas d’interpréter avec beaucoup de bonheur les signes qui pouvaient m’être envoyés par les uns et les autres, moi qui le fais déjà si mal quand je suis sobre. Ascagne, qui a toujours une oreille qui traîne, comme tous les barmen, sais donc probablement désormais que je tiens un blogue sur Internet. (Voulait-il me faire comprendre qu’il n’aimerait pas savoir que je parle de lui dans ce journal quand il m’a dit qu’il n’aimait pas Facebook pour ce que c’était à ses yeux un site où la vie privée était constamment violée ?) Eryximaque, une autre des connaissances que Tityre voudrait me refourguer, a lui aussi entendu parler de ce journal. Quand je lui ai proposé de venir dîner un soir chez moi, il m’a répondu, un peu cavalièrement, tout de même, qu’il ne voulait pas figurer dans mon tableau de chasse ni que d’autres l’apprennent dans ce blogue. J’avais cru que c’était lui qui me tournait autour. J’avais apparemment encore fort mal interprété les signes. Pourquoi donc m’avait-il invité à dîner chez lui, l’autre jour, avec Tityre ? Pourquoi m’a-t-il demandé mon numéro de téléphone ? Pourquoi m’a-t-il écrit tous ces SMS ? Mystère ! Passons.) J’étais heureux d’entendre mon barman préféré me raconter un peu sa vie. J’avais l’impression d’avoir de l’importance pour lui, d’être son confident. Nous restions de longs instants à nous regarder dans les yeux, qu’il a très beaux, et j’essayais de relever de quel côté il finissait par détourner le regard, pour savoir s’il se pouvait qu’il fût attiré par moi, comme Cyrnos, un ami de ma sœur, prétend qu’on peut le deviner. Hélas, je ne me rappelais plus s’il aurait fallu qu’il tournât les yeux vers la gauche ou vers la droite… Et quand j’étais le premier à vouloir les détourner, je ne savais plus trop dans quelle direction le faire, de peur de révéler mes intentions, si jamais Ascagne avait entendu parler lui aussi de la théorie des regards insoutenables. Avec deux autres habitués, je suis encore resté une heure après la fermeture de l’endroit. Ascagne m’a alors demandé où j’habitais, ou plutôt s’il était vrai que j’habitais non loin de chez l’amant du sublime Callias. Comment pouvait-il savoir cela ? Sans doute Callias le lui avait-il dit. Cela veut donc dire qu’il arrive aux deux garçons de parler de moi en mon absence. Mais pourquoi le font-ils ? Est-ce à dire que l’un des deux au moins est intéressé par moi ? Je ne mens vraiment pas lorsque je dis que je suis incapable d’interpréter les signes. D’ailleurs, quelle interprétation faut-il donner à cet autre fait que Nicagoras, que j’avais salué plus tôt dans la soirée en l’apercevant à une autre table du restaurant, ait éprouvé le besoin (alors qu’il m’a fait tout récemment comprendre que je ne l’intéressait ni sexuellement, ni sentimentalement) de dire à Ascagne qu’il m’y avait vu à l’heure du dîner ? Comme il avait croisé ma sœur dans l’après-midi, Ascagne se vantait de savoir presque tout de la soirée que j’avais passée avant d’arriver dans son bar. « Alors, m’avait-il demandé à peine la porte refermée derrière moi, comment s’est passé l’anniversaire de ta mère ? Avez-vous bien dîné dans tel restaurant ? » Etaient-ce des paroles anodines ou leur but était-il de me faire entendre qu’Ascagne avait de la curiosité pour moi ? Je ne sais.) Je me demande si le bel Equalis, dont l’haleine chargée n’est pas sans évoquer les substances dont Hieronymus faisait commerce, était un client de celui-ci. Ma sœur m’a dit qu’elle avait bien remarqué, lors de la dernière soirée où nous sommes tombés sur lui, que nous nous étions beaucoup rapprochés l’un de l’autre, lui et moi, tellement qu’elle avait cru que nous finirions la nuit ensemble, ce que je n’avais pas été loin de croire moi-même, d’autant qu’il m’avait fait l’aveu, cette fois, qu’il n’était en effet pas sûr de ne pas aimer également les garçons pour d’autres raisons que purement sexuelles. Mais la rencontre dans je ne sais plus quelle boîte de nuit du sieur Alfred, l’ancien très grand ami auquel il avait volé ma sœur, a fini par le faire fuir. De toute façon, je crois que je n’aurais pas osé coucher avec un ancien amant de celle-ci, encore que j’aie cru comprendre qu’elle m’en avait donné la permission.
02:29 Publié dans 2009, Alfred, Ascagne, Ascylte, Callias, Camille, Cléomédon, Clinias, Cyrille, Cyrnos, Elithios, Equalis, Eryximaque, Hieronymus, Journal, Ma mère, Ma soeur, Nicagoras, Osman, Tityre | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
20/11/2009
Jeudi 19 novembre 2009
Alfred est venu nous rejoindre hier soir, ma sœur et moi, dans le bar du bel Ascagne, accompagné de deux amis à lui, dont un que j’appellerai Timothée. Timothée avait à son poignet une fine chaîne d’un métal imitant grossièrement l’or. Quand je lui ai dit que j’aimais son bracelet et que j’en avais un moi aussi, mais dont la chaîne fait trois fois le tour de mon poignet, il m’a répondu qu’il l’avait bien remarqué lors de notre première rencontre. Il se souvenait donc non seulement d’une première rencontre, qui m’était complètement sortie de la tête, mais encore de ce détail, dont il s’est peut-être inspiré pour son propre bijou.
02:51 Publié dans 2009, Alfred, Ascagne, Journal, Ma soeur, Timothée | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
08/11/2009
Samedi 7 novembre 2009
Je me suis aperçu d’une chose étrange hier soir, c’est-à-dire dans la nuit de vendredi à samedi, à mon retour du bar du bel Ascagne. Sur le site de pédés habituel, un internaute s’était permis de citer in extenso, sans même en dire le titre ni l’auteur, mon conte du Petit Pédophile. Mais dans le même temps que j’étais en train de constater la liberté qui avait été prise avec mon texte (très mal édité par ledit internaute), j’étais trop accaparé par la conversation que j’avais sur Facebook avec le sublime Callias (que j’avais vu plus tôt dans la soirée), pour m’en formaliser vraiment. (Je rapporterai quand je serai plus sobre cette conversation et la soirée qu’elle a close. Ce n’est pas que je n’aie pas encore dessoûlé d’hier, mais j’ai beaucoup bu de nouveau ce soir…) L’internaute introduisait le conte en ces termes, que je me sens le droit de citer à mon tour in extenso : « Il y a de ça un peu plus d’un an, je me baladais sur le JDI (c’est-à-dire le ‘‘journal des inscrits’’, une page qui reprend tous les textes parus sur les blogues des membres du site)… Et je tombai sur une histoire qui m’avait tellement plu que hop ! un copier-coller, et je l’enregistre dans mon PC… Aujourd’hui, j’ai fait le tour de mon PC et je l’ai retrouvée. Donc la voilà. » Suivait mon texte, sans son titre, donc. Puis, à la place du nom de l’auteur, il y avait cette mention : « Si l’auteur se reconnaît, qu’il fasse signe ! » Quelle époque, tout de même ! Alors que de plus en plus d’auteurs se cherchent des lecteurs, un phénomène parallèle et comme inverse semble se produire sur Internet, où ce sont donc désormais les lecteurs qui cherchent à retrouver les auteurs des textes qui leur ont tellement plu ! Pourtant, ces textes qui leur ont tellement plu, ils ne les apprécient pas au point de les considérer comme des textes à part entière, c’est-à-dire d’abord comme des textes fixés par leurs auteurs, dont le droit est absolument bafoué et dont l’identité ne semble guère compter. Il ne vient pas à l’esprit de ces internautes, que la pensée de l’inénarrable monsieur de Prêchi-Prêcha a sans doute trop influencés, qui prétendait qu’il ne pouvait y avoir de littérature sur Internet, puisque Internet serait par définition, selon lui, le lieu de la plus absolue médiocrité (comme si la littérature ne pouvait pas être médiocre ou même mauvaise !), que ces textes en sont pourtant également, et que, même médiocres ou mauvais, ils en ont la dignité et méritent donc le respect qui lui est dû, à commencer par le respect du texte. (Où j’avais écrit : « Eugène rassembla donc son courage et l’alla voir au milieu de la cour », mon éditeur sauvage a récrit : « et alla la voir au milieu de la cour » !) Qu’une telle idée (republier mon texte) puisse traverser l’esprit d’un internaute à trois heures du matin (heure approximative de la réédition sauvage), que les quelques internautes qui ont laissé des commentaires à la suite de ladite réédition n’y trouvent rien à redire, me semble être un signe évident du recul de la culture et du progrès de la barbarie chez ces pauvres Français, qui sont donc, soit dit en passant, manifestement devenus trop cons pour définir, comme on les invite pourtant à faire en dépit du bon sens, ce que c’est que leur identité nationale ! Si l’identité des auteurs leur est tellement indifférente, que peuvent-ils donc bien avoir à faire de la leur propre ? Et pourtant, dans le même temps, je suis très touché que quelqu’un ait eu l’envie, au cours de la nuit, de partager avec d’autres internautes le plaisir qu’il avait pris à lire un texte de moi (mais qu’il soit de moi importe sans doute assez peu, en l’occurrence). Paradoxalement, cet élan, si sauvage dans ses façons, me semble être de la plus belle humanité. C’est pourquoi je laisse libre cours à cette liberté prise à mon insu, à mes dépens, à mon grand dam et pour ma plus grande joie. Elle m’a donné l’occasion de relire le court avant-propos que j’avais écrit en mai 2005. « Si le maître des lieux estime qu’il pourrait être ennuyé par la justice à cause d’une photo parue dans l’un des blogues publiés sur son site, écrivais-je alors, il me semble que sa censure est légitime. » J’ai bien révisé mon jugement depuis lors, pour avoir eu à subir l’arbitraire du webmestre du site de pédés habituel, qui n’est qu’un lâche soumis à des délateurs anonymes, manifestement ignorant de la loi, ou la méprisant honteusement. Un webmestre n’a que fort peu de droits et beaucoup de devoirs, en particulier envers les internautes dont il permet les publications. La censure de textes ou d’images qui lui sembleraient illicites n’est aucunement de son bon droit. L’illégalité des textes et images doit être avérée (la loi n° 2004-575 exige, entre autres choses, « la description des faits litigieux et leur localisation précise ») et la censure doit se faire en respectant certaines formes très précisément décrites par la loi, qui ne furent aucunement respectées lorsqu’avait été censuré mon texte du 19 août 2009 sur l’honneur des musulmans. Je me demande tout de même si l’aimable commentateur de l’éditeur sauvage de mon conte du Petit Pédophile, qui écrit qu’il s’agit d’un texte sur les « dégâts collatéraux de la bêtise humaine », est bien conscient que l’auteur en est le même que celui de L’honneur des musulmans, que le webmestre du site qui en a vu les publications, n’écoutant que le cœur ou le chœur des délateurs et sycophantes qui y sont légions, s’est cru permis de censurer pour son racisme et l’incitation à la haine que sa prose constituait. Il me semble que la bêtise qui conduit à la mort d’Eugène et de Louis est la même, terriblement humaine, que celle qui me fit censurer. C’est cette même bêtise qui me fait boire avec mes amis, le week-end, pour oublier, et dont la terrifiante évocation dans ce journal, ce soir, retour de beuverie, m’a complètement dessoûlé ! Il est finalement bien vrai qu’à quelque chose malheur est bon.
04:53 Publié dans 2009, Ascagne, Callias, Journal, Prêchi-Prêcha | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
05/11/2009
Jeudi 5 novembre 2009
Ce n’était aujourd’hui que ma vingt-neuvième séance chez Tirésias, quand ç’aurait pu être la trente et unième. Mais la séance de jeudi dernier, qui aurait dû être la trentième, avait été annulée, parce qu’ayant manqué notre rendez-vous du huit octobre (pour n’avoir pas eu le temps de dessoûler de la veille), je n’avais pu confirmer le suivant (pris à l’avance) pour le vingt-neuf (si longtemps après, parce que Tirésias devait s’absenter entre temps). J’aurais pu faire en sorte de téléphoner, pour maintenir cette seconde séance ratée, mais ma mauvaise volonté m’en a empêché. J’ai donc passé un peu plus d’un mois sans voir mon analyste. Peut-être avais-je besoin de suspendre momentanément un travail d’analyse auquel je n’arrive pas toujours à m’intéresser. J’ai commencé par parler aujourd’hui de l’étrange rencontre que j’ai faite hier soir chez Tityre. Ce dernier m’avait invité à dîner chez lui pour me présenter un certain Elithios, qu’il avait rencontré quelques jours plus tôt à la rocade, comme on dit ici, c’est-à-dire dans ce baisodrome à ciel ouvert que je suis un des rares, semble-t-il, à ne pas fréquenter, mais dont j’ai sans doute déjà parlé dans ce journal. Ce garçon, prétendait mon hôte, avait une vingtaine d’années, était plein de charme et fort porté sur la chose, et me conviendrait peut-être, même s’il était loin d’avoir inventé la poudre. Osman, qui était également là, et qui connaissait la bête, lui aussi, pour l’avoir pratiquée quelques mois plus tôt, était d’accord avec Tityre sur ce point : Elithios était un garçon franchement limité. En comparaison, me disaient-ils, la simplesse de Camille eût pu passer pour de la vivacité d’esprit : aussi le risque pour moi était-il assez grand de m’éprendre du garçon, ajoutèrent-ils perfidement, quoique assez justement. Elithios arriva donc vers onze heures, après son travail (il est plongeur dans un restaurant). J’ai assez vite compris qu’il était encore plus bête que tout ce qu’on m’avait dit : la déficience mentale d’Elithios est caractérisée. Par exemple, il a le plus grand mal à se situer dans le temps. Il a d’abord en effet prétendu, quand je lui ai posé la question, ne travailler que deux heures par jours. Mais quand je lui ai demandé de me dire à quelle heure il commençait et terminait son travail, j’ai compris qu’il y passait beaucoup plus de temps qu’il m’avait dit. Seulement, comme il a une pause de plusieurs heures, tous les jours, chaque mi-temps de son travail représente, dans son esprit de simplet, ce qu’il appelle une heure. Il ne sait pas non plus à quelle époque il a commencé à travailler. C’était il y a longtemps, voilà tout. Mais qu’est-ce que longtemps, pour lui ? Des mois, des années ? Elithios est incapable de dire quel est le montant de son salaire. Ce n’est pas lui qui s’occupe de ça, comme il dit, mais son frère, dont il est sous la tutelle. Le plus frappant est qu’il rit pour des choses qui ne devraient faire rire personne, si ce n’est des adolescents de quatorze ans à peine, et encore : même des enfants de treize ans n’en riraient peut-être déjà plus ! L’extrême candeur d’Elithios, qui illumine littéralement son visage, le fait paraître beaucoup plus jeune qu’il n’est. Mais il a les mêmes rides que moi au coin des yeux, plus prononcées encore, sans doute parce qu’il a déjà beaucoup plus travaillé que moi dans la vie, et beaucoup plus baisé également, puisqu’il passe habituellement toutes ses soirées à la fameuse rocade, où il fait toutes ses rencontres, parce qu’il refuse de s’abonner à Internet et qu’il n’a pas de téléphone (à moins que ce ne soit son tuteur qui lui ait mis dans la tête qu’il n’en avait pas besoin). En réalité, il a mon âge. Il n’est né qu’un mois après moi, en décembre 1975 ! A la fin de la semaine, il quitte toujours Mont-de-Marsan, pour passer le week-end chez ses parents. Je me suis finalement levé pour rentrer chez moi quand, me voyant faire, Elithios s’est écrié : « Tu t’en vas ? – Oui, je dois me lever tôt demain, j’ai la séance chez mon psy à midi ! Pourquoi, tu voulais que je reste encore un peu ? – Bah oui ! – Oh ! Comme il est mignon, il veut que je reste encore avec lui. Mais regarde donc Tityre, c’est son heure, il est en train de piquer du nez, il faut qu’on le laisse dormir. – On n’a qu’à aller chez moi… » Car tout débile léger qu’il soit, Elithios a son propre appartement (dans l’immeuble en face de celui qu’habitait Nicandre naguère encore, qu’il a d’ailleurs beaucoup observé depuis son balcon, assez pour savoir qu’il fréquentait assidûment un petit noir qui n’était autre, sans doute, que mon Phédon, de sinistre mémoire et qui semble avoir définitivement quitté la ville), il conduit un scooter et a littéralement le feu au cul, mais d’une façon tout à fait gracieuse, et comme allant de soi, sans doute du fait de sa stupidité. Avec lui, on est bien loin de l’obscénité calculée d’un Phédon, dont la perpétuelle ondulation, sur la piste de danse, semblait le retentissement, dans tout le corps, d’un péristaltisme de son cul, mais d’un péristaltisme inverse, servant non pas à expulser, mais à aspirer des bites, dont il n’est probablement jamais repu. Quand Elithios dit tout de même des obscénités, pour inviter à le sucer ou à l’enculer, c’est d’une façon qui sonne si faux que c’en devient tout à fait juste : on dirait un enfant qui répète des obscénités dont il ne comprend pas le sens. Ce qui échappe entièrement à Elithios, c’est la part d’ordure qu’il y a dans les termes qu’il emploie et, l’ignorant, il en reste comme vierge en prononçant ces mots : il n’y a pas le plus petit reliquat de saleté dans l’intonation de sa voix, dans son regard, dans ses gestes, dans les poses pourtant très suggestives qu’il peut prendre pendant l’amour (mais qui ne sont justement pas du tout suggestives : elles sont absolument naturelles). Le peu que j’ai vu de la sexualité d’Elithios (car je n’ai pas voulu trop en voir, pour l’instant) a quelque chose d’immaculé. La raison pour laquelle je n’ai d’abord pas voulu trop en voir a été le sujet de cette séance chez Tirésias. Même s’il est évident qu’Elithios est très demandeur, sexuellement, comment puis-je être sûr de ne pas abuser de lui, puisqu’il est intellectuellement si limité, puisqu’il est presque un enfant ? N’est-il pas anormal que je me sois senti si bien avec lui ? Pour une fois, je n’étais plus en représentation, contrairement à mon habitude, qui est de toujours veiller à bien jouer mon rôle, même et surtout au moment d’avoir des relations sexuelles. Je croyais que la prise de conscience libérait ? Comment se fait-il donc, dans ce cas, que je continue d’être attiré par les garçons plus jeunes ou plus bêtes que moi, ou de faible constitution physique ou intellectuelle (en un mot : par des garçons qui me sont inférieurs), puisque j’ai découvert, au cours de cette analyse, la plupart des raisons de cette attirance, c’est à savoir, en l’occurrence, le fait que je me sente moins en danger avec eux (ce qui n’est que partiellement vrai, car dans le même temps, je puis me sentir très en danger avec de tels garçons, avec Callias, par exemple). Tirésias m’a répondu que le but de l’analyse n’était pas de ne plus se trouver bien avec les personnes auprès desquelles on se trouve bien, mais de cesser de se trouver mal avec les personnes auprès desquelles on se trouve mal… « Ce qui est très important, dans ce que vous venez de dire, c’est qu’on peut retourner votre inquiétude : vous craignez de jouir abusivement d’autrui parce que votre plus grande crainte est d’être abusé par autrui. C’est une très bonne chose que vous ayez ainsi le souci de votre prochain. » Le garçon qui me fait sentir plus particulièrement en danger, ces temps-ci, comme j’ai dit à l’instant, c’est Callias. Je ne sais pas interpréter les signes qu’il peut donner de son attirance pour moi ou, contraire, de son indifférence. Ou plutôt, j’ai tendance à sur-interpréter tout ce qui se produit comme d’éventuels signes de quelque chose que je ne comprends pas. Mon long retrait du monde a fait que je ne possède pas le code qui me permettrait de déchiffrer les garçons (puisque les garçons sont des livres !). Vendredi soir, par exemple, après la fête chez Iolaos, dans la rue, pourquoi Callias, s’adressant à Osman et moi, a-t-il dit plaisamment que j’étais gros et qu’Osman était tout mince, alors que c’est évidemment le contraire ? « Mais non, voyons ! Tout le monde sait que c’est Osman le petit gros de la bande ! – Mais non, Osman est trop maigre, il ne pourrait pas me porter dans ses bras jusque chez moi, il n’est pas assez fort. Toi tu pourrais ! – Te porter jusque chez toi ? Mais non, c’est trop loin ! – Quoi ? Tu veux dire que tu me trouves trop gros ? » Callias voulait-il dire quelque chose de précis, peut-être sans le savoir lui-même, en faisant une telle allusion à nos corps, ou si c’est moi qui en ai le fantasme ? Nous n’avons finalement pas suivi les autres invités de Iolaos, Callias et moi, et plutôt que d’aller avec eux au bar d’Ascagne, où devait se poursuivre la soirée, nous avons préféré rentrer chacun chez soi, c’est-à-dire, pour lui, dans l’appartement de son amant, chez qui je l’ai donc raccompagné. Nous avons fait le chemin à pied. Quand nous fûmes arrivés presque à destination, Callias a fait cette remarque que son amant ne serait peut-être pas chez lui, sorti qu’il était de son côté. Puis, une fois que nous fûmes parvenus au pied de l’immeuble, il m’a demandé de lui expliquer de nouveau où j’habitais, ce que je lui avais déjà dit un peu plus tôt dans la soirée. Ce n’est qu’après l’avoir salué que je me suis dit qu’il m’avait peut-être tendu des perches pour que je l’invitasse à venir chez moi, ce que m’a sœur, à qui j’ai rapporté cet épisode le lendemain, m’a dit être en effet vraisemblable. Mais comment y penser, sur le moment, et, surtout, comment en être sûr ? « Mais ce n’est pas si grave, si tu te trompes », dit Julie. Le problème est pourtant bien là : la pensée du plus petit échec dans ces situations prend chez moi une ampleur inouïe. Tout ce passe précisément comme si c’était une affaire très grave. Je suis incapable de légèreté dans la conduite de mes amourettes. C’est très pénible. Ma paralysie devient peut-être plus grande encore lorsqu’il y a des témoins de mes invisibles tentatives de séduction. Le plus terrible est que, même si nous nous trouvons seuls, le garçon que je désire est encore un témoin de la scène qui, de ce fait, ne peut avoir lieu. Même si le garçon était tout à fait bienveillant, mon malheur est si grand qu’il y aurait encore un témoin dont le regard me figerait : c’est moi ! Si le regard d’autrui m’est si pénible, c’est parce que je le ressens comme malveillant (moqueur ou convoitant de me dépouiller de ce que je convoite moi-même). « Encore une fois, me dit Tirésias, vous avez peur d’être abusé ou dépouillé, comme vous avez dit, par un autre méchant. Pour vous, l’autre est presque toujours méchant. »
20:07 Publié dans 2009, Ascagne, Callias, Camille, Elithios, Iolaos, Journal, Ma soeur, Nicandre, Osman, Phédon, Tirésias, Tityre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
01/11/2009
Samedi 31 octobre 2009
Coniortode (donnons-lui ce nom, à peine plus ridicule que le véritable, qui a le même sens, mais en anglais), ce patron de bar qui est le seul à croire, dans cette ville, qu’on le prend pour un hétérosexuel, s’est fait bastonner, il y a quelques jours, dans son établissement le plus récemment acquis. Le petit Lulu, son adorable apprenti, qui se trouvait alors avec lui, a également reçu des coups. La presse locale en a parlé plusieurs fois. L’agresseur, qui n’a rien volé, voulait sûrement régler ses comptes avec Coniortode. Alfred, à qui j’ai demandé ce qu’il en pensait, me disait que c’était sûrement l’ancien cuisinier de Coniortode qui avait fait le coup, probablement pour se venger de son patron, réputé mauvais payeur. Mais le bel Ascagne est d’un avis plus fascinant encore : selon lui, ce serait la famille arabe du petit Lulu, qui vient à peine d’avoir dix-huit ans, qui aurait voulu donner une leçon à Coniortode, son amant (du moins d’après Ascagne), qu’elle ne souhaiterait pas voir entrer chez elle, et surtout pas par la porte de derrière.
00:08 Publié dans 2009, Alfred, Ascagne, Coniortode, Journal, Lulu | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
26/10/2009
Dimanche 25 octobre 2009
Le dîner chez ma sœur hier soir était annulé, Aribaze et Osman en ayant chacun donné chez soi. Tityre et moi sommes allés à celui d’Osman (ainsi que Cléomédon, mais sans son Clinias, qui n’a paraît-il pas du tout apprécié certaines choses que j’ai dites sur lui dans ce journal), ma sœur et Iolaos (qui est le meilleur ami d’Osman et, depuis peu, le chevalier servant de Julie) à celui d’Aribaze. Ceux du côté d’Aribaze nous ont plus tard rejoints chez Osman, d’où nous sommes ensuite allés dans le bar que tient le bel Ascagne et, de là, pour finir, à Parthénon. Une certaine Nidalie, qui est une grande habituée d’Ascagne, était également des nôtres. Bien que je ne la connusse pas vraiment avant hier soir, où je la voyais pour la première fois chez l’un de nous plutôt qu’en ville, j’ai pu constater, pour avoir longuement parlé avec elle, qu’elle me connaissait apparemment très bien, et en particulier, qu’elle savait déjà que c’était à cause de moi que Phidippide était tombé dans l’espèce de disgrâce d’où personne ne semble très désireux de le sortir, à l’exception de Tityre. Osman, qui était pourtant absent, le soir de notre rupture, m’a même fait remarquer qu’il ne lui avait pas du tout coûté de ne pas inviter Phidippide à son dîner. En m’assurant ainsi de leur soutien, mes amis ne se doutaient sans doute pas qu’ils ne faisaient qu’accroître ma mauvaise conscience. Pauvre Phidippide, après tout… D’autres personnes étaient encore chez Osman, dont je n’ai pas retenu les noms, trop aviné que j’étais sans doute, et surtout trop affairé à cultiver le sublime Callias, qui nous honora de son angélique présence. Il était soul et, durant tout le temps de son absence, ne cessa de me demander quand arriverait enfin ma sœur, qu’il aime passionnément, quoique d’un amour tout platonique évidemment. Il l’a pourtant embrassée (à ce que m’a dit Tityre, chez qui je suis allé dîner ce soir), ainsi qu’un autre des invités d’Osman, celui d’entre eux (encore un pédé) qui était célibataire et bien loin d’être un prix de beauté ! Il faut dire que Callias embrassait et caressait tout le monde. L’ivresse le rendait débordant d’amour. Plus d’une fois il s’est jeté dans mes bras ou m’a pris dans les siens, me serrant si fort que je pouvais à peine respirer ou lui répondre quand il m’a demandé pourquoi je le touchais ainsi, alors que c’était lui qui… De toute façon, je n’aurais rien su répondre d’intelligent, ni même d’idiot. Je continue de me demander si la relative indifférence que Callias me montre un peu trop ostensiblement n’est pas plutôt de l’intérêt péniblement dissimulé. Lors d’une fois précédence, il m’avait dit cette chose étrange : « Olivier, je n’oublie jamais un visage. Il me semblait bien que je t’avais déjà vu quelque part, mais je n’arrivais pas à me rappeler où. Et puis ça m’est revenu tout à coup. C’est chez Osman que je t’avais vu la première fois ! » C’était une remarque complètement absurde. Aux premiers temps de notre fréquentation actuelle (et qui n’a jamais été qu’actuelle), nous ne nous sommes toujours vus que chez Osman ou du moins en sa présence. Qu’Osman soit celui qui nous a présentés l’un à l’autre est une évidence. En bonne logique, Callias aurait dû me dire qu’il m’avait déjà vu avant de me rencontrer chez Osman, ailleurs que chez ce dernier (ce dont je me serais nécessairement souvenu, de toute façon, parce qu’il correspond parfaitement à mon type de garçons ; c’est d’ailleurs bien pourquoi il me fait perdre tous mes moyens : la peur de perdre ce que je désire le plus me paralyse. Je me demande si l’un des nœuds de ma névrose n’est pas que je ne me sente pas le droit de prétendre à ce qui serait le plus fait pour me combler. Je perds tous mes moyens devant le bel être que je voudrais séduire, parce que je ne m’en sens pas digne. Le sentiment que je serais un voleur, pour ne pas dire un violeur (violant quelque loi supérieure, qui m’interdirait d’y prétendre), m’empêche de seulement esquisser le plus petit geste pour séduire la personne qui m’inspire du désir. Il faudrait que j’en parle à Tirésias.) Je me demande donc si Callias n’a pas inventé cette invraisemblable réminiscence pour me dire à sa manière qu’il m’avait remarqué, qu’il avait pour moi un intérêt qu’il n’ose pas me dire trop explicitement, d’autant qu’il est déjà l’amant de quelqu’un, je ne sais plus si je l’avais dit : il s’agit d’un jeune homme de trente ans, avec qui j’ai paraît-il déjà chatté, avec qui j’avais même sympathisé, mais que je n’ai jamais rencontré physiquement. Le fait que Callias soit l’amant d’un garçon de trente ans m’affole complètement : je me dis qu’entre toutes les barrières qu’il y a entre nous, celle de l’âge n’en est pas une. Hier soir, il m’a fait une autre remarque, et précisément au sujet du tout premier jour de notre rencontre. Comme il me demandait si je ne voulais pas danser avec lui : « Ah ! Non ! C’est impossible, je ne danse jamais ! – Comment ça, tu ne danses jamais ? Je t’ai vu danser, une fois, je ne sais plus où. – Moi ? J’aurais dansé ? Ah oui ! Ce devait être avec Phédon, mais c’est uniquement parce qu’il m’y avait forcé et parce que j’étais soul. – Oui, et vous étiez allés faire des choses dans les toilettes aussi. – Euh… Oui, mais non… Là encore, c’est lui qui m’avait entraîné. De toute façon, moi, je ne fais jamais rien dans les toilettes. C’est bien simple, je n’y vais jamais ! Je suis au-dessus de ces choses-là ! Ç’avait été une très mauvaise soirée pour moi. J’aime autant ne pas en parler, d’ailleurs, je suis sûr que tu sais déjà tout, puisque tout finit toujours pas se savoir. » Callias, qui avait prétendu, quelques jours plus tôt, ne s’être rappelé que tout récemment le premier jour de notre rencontre, semblait donc s’en souvenir désormais très précisément. Mais le plus surprenant, c’est donc qu’il m’avait apparemment observé, ce premier jour, alors que j’avais été si affecté par son indifférence à mon égard. Aussi bien suis-je en train de me faire des idées. Il est tout à fait possible que j’interprète trop les choses. Ma sœur me dit que, Callias étant plus jeune que moi et donc le plus inexpérimenté, c’est à moi de mener la danse, c’est-à-dire de faire précisément ce que je ne sais pas. « Mais je n’y arriverai jamais ! Je ne sais même pas danser, au propre comme au figuré ! Alors mener la danse… Pourquoi crois-tu que je me saigne aux quatre veines pour m’offrir les services d’un Tirésias ? – Mais justement, est-ce que vous ne travaillez pas sur tes difficultés relationnelles, avec ce Tirésias ? – Si, bien sûr. Et j’ai fait beaucoup de progrès, mais uniquement dans mes relations avec les groupes. Avec les individus, je suis encore complètement incapable. – Tu te poses trop de questions au sujet de Callias. Tu devrais te contenter de jouir du plaisir d’avoir un beau garçon dans ton entourage et prendre le temps d’apprendre à le connaître, sans penser à autre chose. » Je le sais bien, mais c’était délicieusement affolant de sentir le corps enivré de Callias se presser contre moi. Comment donc penser à autre chose après cela ? J’ai de nouveau croisé Callias, par hasard, cet après-midi, pendant ma distribution hebdomadaire. Il avait dessoûlé et semblait fatigué et un peu gêné de me rencontrer (il faut dire que cette rencontre s’est passée dans le hall de l’immeuble où vit son amant (immeuble qui est également celui de la mère de Tityre)). Aucun produit cosmétique n’avait été mis dans ses cheveux, qui étaient tout propres. Il avait l’air plus blond et plus flou. C’était presque quelqu’un d’autre. Je me suis avisé que je ne l’avais vu jusqu’alors que de nuit. « Le jour et la nuit. » Je ne sais pourquoi m’est venue à l’esprit cette expression. Tout nous sépare. Il est le jour, je suis la nuit. Comment donc pourrions-nous vraiment nous rencontrer ?
02:18 Publié dans 2009, Aribaze, Ascagne, Callias, Cléomédon, Clinias, Iolaos, Journal, Ma soeur, Nidalie, Osman, Parthénon, Phédon, Phidippide, Tirésias, Tityre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
19/10/2009
Dimanche 18 octobre 2009
J’en suis encore tout retourné. Hier soir, en sortant du bar que tient le bel Ascagne, à la suite d’Aribaze et de ma sœur, qui voulaient fumer dehors leurs cigarettes, comme c’est désormais l’usage, juste après avoir encore une fois failli me prendre la porte (qui se referme toujours trop vite) dans la figure, j’ai trouvé entre mes deux fumeurs, qui venait d’arriver, le sublime Callias, tout sourire et dont les invraisemblables paroles, me faisant l’effet d’un coup de poing, m’ont presque fait tomber à la renverse, ou dans ses bras, ou à ses pieds, je ne sais plus : « Je suis ravi de te revoir, Olivier ! », m’a-t-il dit, sincèrement enthousiaste, réellement ravi. Peu de temps après, ma sœur m’a demandé si elle n’avait pas rêvé, ou si le petit Callias, dont elle a su se faire un ami bien plus vite que moi, si l’adorable Callias, dont je me plaignais d’avoir été oublié les deux récentes fois où nous nous étions vus et que, sur le départ, il avait salué tout le monde, sauf moi, si donc Callias avait bien dit qu’il était ravi de me revoir. « Oui, c’est bien ce qu’il semble avoir dit. Peut-être le fait que je sois passé dignement devant lui sans un mot, la dernière fois, alors que tout le monde était en train de le saluer, l’a-t-il fait réfléchir et comprendre que j’avais été blessé qu’il m’ait ignoré plusieurs fois si ostensiblement. » Quand ensuite, prenant mon courage à deux mains, j’ai dit à Callias que, par deux fois, il avait oublié de me saluer, lorsque nous nous étions vus, les semaines précédentes, il a prétendu ne pas s’en être rendu compte, ce qui, lui ai-je fait remarquer (ne sachant trop s’il me fallait le croire), était encore plus vexant ! Plus tard, dans la soirée, comme j’étais en train de parler avec le gros et rubicond Léonard, un Allemand de Pologne venu se réfugier avec ses parents dans les Landes après la guerre et devenu, depuis, cultivateur le jour et, le soir, un habitué du bar du bel Ascagne, j’ai senti la main de Callias me caresser doucement le dos, puis, quelques instants après, les cheveux, pour attirer gracieusement mon attention. Je lui ai répondu par des sourires. Il a demandé à son ami Nicagoras de nous prendre en photo l’un à côté de l’autre et presque tête contre tête. J’ai fait inviter Callias au dîner chez ma sœur, samedi prochain. Il en était encore une fois ravi. « Ravissant et ravi » pourrait être sa devise. Puisque j’ai parlé de Nicagoras (peut-être d’ailleurs l’ai-je déjà évoqué dans ce journal, mais probablement sans être allé jusqu’à lui donner de nom), je vais en dire un peu plus sur lui : c’est un ancien ‘‘plan cul’’, comme on dit, avec qui je m’étais très bien entendu sexuellement, et réciproquement, comme il me l’avait lui-même assuré, mais qui, pour une raison que j’ignore (sans doute à cause d’une parole maladroite ou déplacée de ma part (c’est du moins le sentiment que j’en ai)) n’avait plus voulu me revoir. Lui aussi est un habitué du bar du bel Ascagne. Ce dernier m’avait d’ailleurs demandé, il y a quelque temps, s’il n’y avait pas eu quelque chose entre ce Nicagoras et moi. « Si, lui avais-je répondu. C’est un ancien ‘‘plan’’. Mais pourquoi me poses-tu cette question ? – J’en étais sûr ! Lorsqu’il lui arrive de venir seul ici, après son travail, il reste toujours au moins une petite heure, à parler avec moi ou avec des clients. Mais si tu arrives à ton tour, alors il se dépêche de boire son verre et s’en va… – Oui, je ne sais pas ce que je lui ai fait, mais, soudain, il n’a plus du tout voulu me revoir, sans raison, alors que nous nous étions pourtant mis d’accord pour remettre le couvert. » Quelque chose a dû se passer, tout récemment, qui a permis mon retour en grâce, parce que Nicagoras me parle de nouveau. Peut-être est-ce seulement parce qu’il ne peut pas faire autrement, s’étant avisé que je connaissais Callias, qu’il connaît et fréquente lui aussi. C’est aussi une connaissance de Tityre, qui fut hier soir le premier témoin de ce qui sera probablement une rupture définitive entre Phidippide et moi. Quand je pense que j’ai encore tout récemment écrit que j’avais espéré me faire de lui un nouveau meilleur ami ! Il y a quelque temps déjà que je le soupçonnais de nous cacher son véritable visage, qu’il a donc fini par nous faire voir hier soir. Avant de rejoindre Aribaze, Thessalonice, Bérélise et ma sœur dans le bar du bel Ascagne, j’étais allé faire un saut chez Phidippide, où se trouvait également Tityre. Je les ai écoutés me raconter la fin de la soirée précédente, à laquelle je n’ai pas participé jusqu’au bout, trop fatigué que j’étais par les efforts que m’avait demandé la préparation du dîner que j’avais donné chez moi et qui s’est d’ailleurs très bien passé. J’avais préféré rentrer me coucher, quand Ascagne, chez qui nous étions allés après dîner, avait fermé son bar. Ce dernier et mes invités avaient continué la nuit à Parthénon, qui est l’endroit qui a leur préférence, depuis qu’il a rouvert. Ils étaient ensuite presque tous allés se coucher chez Osman, Aribaze dans le même lit que Phidippide. Or ce dernier s’est vanté de l’avoir encore une fois possédé, ce qui m’a un peu contrarié, non pas tant le fait qu’Aribaze se laisse posséder par Phidippide que le fait que ce dernier s’en vante, en grande partie pour m’être désagréable, s’imaginant sans doute que j’enrage de ne pas avoir ce que lui croit (bien à tort, comme on va voir) pouvoir prendre quand bon lui semble. Craignant d’être de mauvaise compagnie, j’ai préféré rejoindre les autres chez le bel Ascagne, où Phidippide et Tityre ne sont arrivés que bien plus tard. Là, j’ai rapporté à Aribaze, qui en est tombé des nues, les vantardises de Phidippide. S’il est bien arrivé à Aribaze de coucher quelques fois avec ce dernier, nous nous sommes vite aperçus, en comparant la réalité aux vanteries dont j’avais été le témoin, que Phidippide était bien le vaniteux que je soupçonnais, car Aribaze m’affirme n’avoir couché avec lui que trois ou quatre fois tout au plus. J’ai été à mon tour atterré de ce que Phidippide avait pu dire sur moi à Aribaze. Il a prétendu que je me rendais souvent chez lui, le soir, avec l’envie de le baiser ou de me faire sucer, et qu’il consentait à me satisfaire parce qu’il était pris de pitié pour moi, comme si je ne pouvais pas trouver de ‘‘plan’’ tout seul, alors que je suis objectivement beaucoup plus beau, beaucoup plus jeune et bien moins con que lui ! Si je me suis en effet laissé sucer par Phidippide, ce n’est arrivé qu’une fois, parce qu’il le fait aussi bien que Tityre, c’est-à-dire très mal ! Phidippide, qui est bipolaire, du moins à ce qu’il prétend (car il est tellement vantard qu’il serait même capable de s’enorgueillir d’avoir des maladies !), ne semble pas avoir compris, sans doute parce qu’il est dans une période de manie, que si des garçons comme Aribaze et moi daignent coucher avec des hommes tels que lui, c’est-à-dire bedonnants et dégarnis, c’est uniquement par commodité : faute de temps ou d’énergie, plutôt que de chercher mieux, il arrive qu’on préfère aller se vider, comme dirait Damis, au plus près, c’est-à-dire dans cet ami entre deux âges qu’on sait disponible, parce qu’il ne laisserait jamais passer une telle occasion, non pas de coucher avec des garçons (ce qu’il peut faire encore), mais de coucher avec des garçons qui le connaissent et qu’il connaît, et surtout qu’il trouve désirables. Aribaze était si furieux qu’il a immédiatement envoyé un SMS à Phidippide pour lui demander ‘‘de l’oublier’’ ! Quant à moi, un peu plus tard, quand enfin Phidippide nous eut rejoints, je me suis entendu traiter par lui (qui était sans doute contrarié d’avoir été si sèchement congédié par Aribaze) de « putasse » (je le cite) devant Tityre qui l’accompagnait : « T’as encore fait ta putasse, hein, tu peux pas t’en empêcher, sale putasse ! ». Je ne sais si ce mot de putasse peut s’appliquer aux personnes ayant fait ce que Phidippide me reprochait (c’est-à-dire d’avoir cherché à confondre, il est vrai, quelqu’un que je soupçonnais fort de n’être qu’une canaille, absolument malhonnête, fausse et probablement dangereuse) ou s’il a choisi ce mot pour me blesser davantage, par allusion à l’origine peu reluisante d’une partie de mes revenus. Dans tous les cas, sans bien sûr vouloir défendre la prostitution, que je réprouve absolument et condamne de toutes mes forces, cela devrait aller sans dire et ce n’est pas moi qu’on prendra en train d’en faire l’apologie, ah ça non ! plutôt crever (même si, bien sûr, je suis contre le meurtre ou le suicide, oh là ! attention, on ne plaisante pas avec ces choses-là), je préfère infiniment me laisser aimer à vil prix plutôt que de recevoir le mépris de Phidippide en paiement de tout ce que j’ai fait pour lui, c’est à savoir lui présenter toutes les personnes grâce auxquelles il n’est pas totalement seul dans cette ville, seul avec cet amant qui porte le même nom que moi, qu’il n’a jamais voulu nous présenter (si jamais il existe vraiment) et qui ne voudrait plus coucher avec lui depuis plus d’un an, nous dit-il ! Phidippide affecte de ne pas comprendre pourquoi cet Olivier qui n’est pas moi, cet alter ego, ai-je parfois pensé, à cause des confidences que me faisait sur lui Phidippide, qui s’amusait de la curiosité qu’il excitait en moi, ne veut pas coucher avec lui… Mais c’est parce qu’il est complètement fou, parce qu’il est profondément mauvais et parce que, malgré toute l’application qu’il met à s’attacher ce garçon qu’il prétend qu’il l’aime, il n’a pas encore su détruire en lui l’instinct de conservation ! Connaissant Tityre, qui était le seul témoin des insultes que m’adressait Phidippide, mais qui ne veut jamais se brouiller avec personne, je suis allé chercher les autres à l’intérieur du bar (car cette scène se passait encore une fois dehors, pendant que Phidippide et Tityre fumaient des cigarettes), pour les prendre tous à témoin : « Regardez le vrai visage de Phidippide. C’est moi qui vous l’ai présenté, je le sais bien, mais je le regrette infiniment. Si vraiment vous êtes mes amis, je vous demande de ne plus être le sien. ». Je n’ai pas eu beaucoup à insister (sauf, bien sûr, avec Tityre, pour la raison que j’ai dite), parce que tous les présents (Osman mis à part, qui n’était pas des nôtres hier soir) m’ont dit que la fourberie de Phidippide se voyait de loin, qu’il la portait pour ainsi dire sur la figure. Thessalonice a même ajouté que nous n’avions vraiment pas besoin d’un second Cyrille, autre grand menteur et manipulateur devant l’Eternel, mais dont c’est ma sœur qui a eu à souffrir.
04:15 Publié dans 2009, Aribaze, Ascagne, Bérélise, Callias, Damis, Journal, Léonard, Ma soeur, Nicagoras, Osman, Phidippide, Thessalonice, Tityre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
09/10/2009
Jeudi 8 octobre 2009
En dînant avec Alfred, mardi soir, chez ma sœur (car il est de nouveau possible à Julie de le fréquenter depuis qu’elle a quitté le grand con, qui était tellement jaloux qu’il avait voulu, découvrant qu’elle lui avait téléphoné, ‘‘casser les genoux’’, selon ses propres termes, à ce pauvre Alfred), j’en ai appris une autre bien bonne sur ledit grand con. Alfred connaît à peu près tout le monde à Mont-de-Marsan, et pas seulement à Mont-de-Marsan, d’ailleurs : ne s’est-il pas vanté, au cours du repas, d’avoir été longtemps l’amant de la fille d’un député du cru (l’autre grand amour de sa vie, paraît-il, avec ma sœur, que tout le monde semble d’ailleurs aimer, en ce moment, tant elle a de prétendants, dont le meilleur ami d’Osman, depuis peu, qui est fort beau…), ce qui lui donna l’occasion de rencontrer parfois tel ancien premier ministre ou tel président de conseil général dont Phidippide aime à dire qu’il le connaît assez bien lui aussi, depuis l’époque où il militait dans un certain parti politique. (Quelle déception, d’ailleurs, que ce Phidippide ! Je lui avais beaucoup confié les reproches que je faisais souvent à Tityre, par exemple, d’avoir couché avec Camille, alors qu’il m’en savait épris. Phidippide avait prétendu être aussi atterré que moi par la fausseté de Tityre, qui s’était longtemps comporté avec moi comme si de rien n’était, tentant de me cacher cette bassesse même après que je l’avais apprise, bien plus tard, de la bouche de Camille. Phidippide était différent, lui, c’est du moins ce qu’il m’assurait, et c’est pourquoi il avait également été scandalisé, sans en être surpris du tout, de la fausseté des déclarations d’amitié du terrible Cléomédon, qui venait tout juste, sans même attendre que mon odeur ait quitté la peau du beau Mnasyle, que j’avais un peu vite chassé hors de mon lit, de le prendre pour laisser à son tour sur lui sa salive, à côté de la mienne encore humide ! Ah ! Ce n’est pas Phidippide qui se serait si mal comporté avec moi, lui qui m’était un véritable ami, me jurait-il, contrairement à ces Tityre et ces Cléomédon, qui ne sont que des vieillards ou des lubriques ! Je suis tombé de bien haut quand Aribaze, sur lequel il était notoire que j’avais des vues, m’a confié que la veille d’une coucherie que j’avais eue avec Phidippide, c’était avec lui que ce dernier avait couché, lui faisant promettre de ne rien me dire, ce qu’Aribaze, en véritable ami, lui, s’était empressé de me rapporter, le plus naturellement du monde et pour notre plus grand rire, puisque nous nous étions aperçus que n’ayant pas pu tout faire avec l’un, qui n’avait été que passif avec lui ce soir-là, c’était par l’autre que Phidippide s’était fait enculer : le lendemain ! Moi qui avais cru pouvoir faire de lui un nouveau meilleur ami, maintenant que don Esteban n’est plus aussi près de moi que je le voudrais, je m’aperçois qu’il était en réalité le pire de tous ! C’est le plus faux, le plus immoral et surtout le moins excusable, parce qu’il se pique d’avoir un certain vernis de culture, grâce auquel il devrait donc être le mieux armé de mes amis pour se conduire le moins mal. Ce qui me fâche le plus n’est pas tant le fait que Phidippide ait couché avec un garçon sur lequel il savait que j’avais des vues que le secret qu’il a voulu m’en faire, alors que je lui avais dit d’abord combien j’avais été blessé que des amis ou prétendus tels m’aient délibérément laissé dans l’ignorance où j’étais de leur traitrise. (Ma sœur me demande comment il se fait que je ne cherche pas davantage à rencontrer l’âme sœur. C’est à cause de mes amis ! J’en suis à me demander s’il me faudra leur cacher ma prochaine conquête, pour être sûr de ne pas en être aussitôt dépouillé !) Je ne sais si c’est parce que j’ai le sentiment que le fruit que je convoitais a été gâté par l’avidité de Phidippide, comme j’ai dit un soir à ce dernier, mais Aribaze n’a plus sur moi l’attrait des premiers jours. Au contraire, j’ai désormais le plus grand mal à en supporter seulement la présence. Ma sœur m’a dit qu’elle avait été interloquée par mon comportement avec lui lors d’un dîner que donnait chez lui Tityre, samedi dernier, durant lequel je me serais montré un peu dur… J’aurais dit à Aribaze que je trouvais qu’il était une ‘‘agression permanente’’ et, comme il se demandait s’il resterait en France après avoir terminé sa formation d’élagueur (car il a de l’ambition et ne veut pas rester dans sa condition de bûcheron !), je lui aurais conseillé de retourner dans son pays, tant me paraissait évidente son inadaptation au nôtre. « Mais le problème, a-t-il répondu, c’est qu’il n’y a pas d’arbres à élaguer là-bas », ce qui, je crois, n’est pas vrai. Plus tard dans la soirée, mais chez Osman, cette fois, où nous étions allés continuer à boire, Aribaze m’a mis tellement hors de moi, que j’ai préféré partir avant d’imploser où de me jeter par la fenêtre. Mon humeur s’était déjà passablement dégradée depuis que le sublime Callias, qui nous avait rejoints avec un sien ami chez Osman, était reparti sans me dire au revoir, une fois de plus, alors qu’il l’avait fait même à ma sœur, qu’il avait pourtant rencontrée pour la première fois ce soir-là. Cette contrariété et les pitreries incessantes d’Aribaze ont fini par m’achever. Mes amis sont habitués à ces départs soudains dont ils ont fait un sujet de plaisanterie : « Arrêtez, disent-ils souvent, sinon Olivier va s’en aller ! », « Attention ! Taisez-vous, ou Olivier va partir ! »… (Telle pourrait être ma définition : Olivier, celui qui s’en va… Aphanisme est le sous-titre de ce blogue.) J’aurais d’ailleurs mieux fait de rester, parce que le bel Ascagne, peu après avoir fermé son bar, a rejoint la compagnie que je venais de quitter pour passer avec elle le reste de la nuit. Tout le monde, sauf peut-être Tityre, a finalement couché chez Osman, dont Ascagne, donc, qui est beau comme… comme… comme un barman, et près de qui j’aurais peut-être pu dormir, moi aussi, quoique sans doute assez inconfortablement, puisqu’il m’a rapporté hier soir qu’il avait tout de même vomi trois fois cette courte nuit-là. Je crois savoir que c’est au cours de cette soirée que ma sœur est devenue l’amante du meilleur ami d’Osman.) Alfred donc, qui connaît tout le monde, nous disait qu’il avait entendu dire à un agent immobilier que le grand con, environ deux semaines avant d’être quitté, avait cherché à savoir si les propriétaires ne voulaient pas vendre l’appartement que venait de quitter son frère et qui se trouve à côté de celui de ma sœur. (C’est d’ailleurs à cause de ce voisinage que tout a commencé pour cette dernière. Le grand con l’avait aperçue depuis le balcon de l’appartement de son frère. Il avait vite appris qu’elle était propriétaire du sien, ce qui signifiait dans son cervelet gigolétique qu’elle était solvable, et c’est ainsi qu’il lui a mis le grappin dessus, entrant du jour au lendemain dans sa vie et réussissant vite, grâce à quelques bouquets de fleurs et coups de bite bien envoyés, à se faire entretenir par elle pendant deux ans.) Si le grand con s’était informé de l’intention des propriétaires de l’appartement qu’avait occupé son frère, c’était parce que ma sœur, a-t-il prétendu, envisageait de le racheter, pour agrandir le sien ! Que tramait-il encore ? Telle était sa façon de procéder : il semait le trouble dans les esprits, en prêchant souvent le faux, pour s’assurer de nouveaux appuis. Il est ainsi plus que probable qu’il a imaginé que Pharnace, ce patron de bar qui m’est tellement antipathique, lui avait dit que je faisais la pute à Toulouse. C’était simplement pour me faire croire que je pouvais compter sur lui, ce grand con qui n’hésitait pas à me rapporter ce qui se disait de pire sur moi. On est toujours tenté de croire davantage ce dont on est le plus blessé. Ce faisant, il se rendait indispensable, car je fais partie de ces personnes qui ne peuvent s’empêcher de chercher à savoir ce qu’on pense d’elles… De même a-t-il très probablement inventé que des gens qui savaient ma sœur séropositive changeaient de trottoir lorsqu’ils la croisaient dans la rue. Une telle révélation, contribuant à ébranler l’une, consolidait d’autant le soutien que voulait lui être l’autre : non seulement il ne changeait pas de trottoir, lui, mais encore dormait-il tout contre elle ! Prétendre que Julie était assez prospère pour vouloir agrandir son appartement, c’était faire croire au monde que lui-même ne manquait pas d’argent, et qu’on pouvait donc lui faire confiance en affaires, qu’il menait pourtant de façon désastreuse. Tous autant que nous sommes, nous avons été pigeonnés par ce remarquable imposteur et néanmoins minuscule escroc.
02:46 Publié dans 2009, Alfred, Aribaze, Ascagne, Callias, Camille, Cléomédon, Cyrille, Don Esteban, Journal, Ma soeur, Mnasyle, Osman, Pharnace, Phidippide, Tityre | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
28/09/2009
Dimanche 27 septembre 2009
(Ceci n’est pas une lecture pour la jeunesse, et surtout pas pour les enfants (comme si les enfants lisaient, ou même la jeunesse, d’ailleurs !). Mais enfin, je préfère l’écrire, à cause de la police, qui m’a naguère convoqué dans ses locaux pour m’exhorter à me rendre compte (« Non mais vous vous rendez-compte ? », s’était écriée la policière) qu’il pouvait y avoir des enfants parmi mes lecteurs, idée qui me paraît complètement saugrenue, pour ne pas dire grotesque, étant donné que le bachelier moyen ne connait pas assez sa langue pour lire et comprendre le simple avertissement que je suis en train de lui adresser. Enfant, donc, si tu me lis, va plutôt réviser ta grammaire. Ainsi, quand tu en auras l’âge, peut-être seras-tu capable de comprendre par toi-même que ma prose n’était pas très recommandée, en effet, à l’être innocent que tu n’es probablement déjà plus, si tu le fus jamais, ce dont je doute, prévenu que je suis contre toi par La Bruyère ou le souvenir que j’ai de ceux de tes semblables qui ont peuplé mon enfance et en ont fait un désert.) Jeudi soir, c’est moi que sont venus visiter les fantômes qui devraient plutôt hanter ma sœur ! En sortant du bar que tient le bel Ascagne, comme j’attendais Aribaze qui pissait contre un mur, j’ai vu venir vers moi le bel Equalis, qui fut le grand amour de Julie. Attirés par la beauté du garçon, Osman, Aribaze et Tityre sont évidemment venus graviter autour du couple que nous formions, dans l’espoir d’obtenir une part de ce que, quant à moi, je ne songeais alors pas même à prendre. Irrité par le caquetage de ces poules, Equalis a fini par les convaincre, un peu rudement, de nous laisser en paix. Il voulait me parler de ma sœur, qui fut, m’assura-t-il, l’amour et la femme de sa vie. Jamais il ne pourrait en aimer d’autre autant qu’elle, jamais il n’en rencontrerait qui la lui ferait oublier. Plus tôt dans la soirée, j’avais aperçu Alfred, qui ne manque jamais de me dire, lui aussi, toutes les fois que nous nous voyons, que Julie est la femme de sa vie et qu’il l’aime encore. Equalis et Alfred étaient autrefois les meilleurs amis du monde. C’est à cause de ma sœur que leur amitié n’est plus. Elle avait quitté l’un pour l’autre… J’ai été fort étonné du portrait qu’Equalis a fait de Julie. « Ta sœur est une mangeuse d’hommes. Elle s’amusait de mon amour. C’est parce que je souffrais trop que je l’ai quittée. Mais je l’aimais. Je ne sais si c’est à cause de sa maladie, mais elle ne voulait pas me croire, lorsque je lui disais que je l’aimais. A la fin, je ne pouvais plus supporter qu’elle ne me croie pas. J’ai préféré partir. – Est-ce que je pourrai lui répéter ce que tu m’as dit ? Toi aussi, tu as été l’amour de sa vie. Elle me le dit souvent. – Oui, tu peux le lui dire. Mais je ne reviendrai pas avec elle. C’est trop tard. Je suis avec une fille depuis deux ans. Elle a quitté son pays pour vivre avec moi. Je l’aime, elle aussi, même si ce n’est pas comme avec ta sœur. Je ne peux pas me permettre de quitter une fille qui a quitté son pays pour moi… » Tout ce qu’il me disait était d’une grande tristesse. Il m’a encore parlé de la peur qu’il avait de la maladie de Julie. « Nous avons eu très souvent des accidents de capotes. Dans l’attente des résultats des tests que je faisais, je lui disais que je n’avais pas peur. Mais c’était faux. J’avais très peur. Je pense que ç’aurait été plus facile pour moi, si j’avais été malade, comme elle. Si j’avais eu la maladie, je n’aurais sûrement pas quitté Julie. Mais comme je ne l’avais pas, la peur de l’attraper était toujours là, entre elle et moi. C’est sûrement pour cette raison que l’autre salaud lui a fait ça. – Qui ça ? – Hieronymus, c’est sûrement pour la garder qu’il l’a contaminée. Julie, c’était l’amour de sa vie, à lui aussi. » Hieronymus, troisième fantôme, sorti de la bouche du second, de ce bel Equalis qui, Mont-de-Marsan étant petit, a très bien connu, lui aussi, pour avoir été son ami, le spectre qu’il venait d’évoquer, spectre d’ailleurs toujours bien vivant, que mes lecteurs se rassurent : Hieronymus est apparemment increvable. J’ai été très ébranlé par cette remarque d’Equalis. Jamais je ne m’étais avisé que Hieronymus avait peut-être en effet contaminé ma sœur par amour. L’espace d’un instant, l’alcool ingurgité pendant la soirée aidant tout de même sans doute un peu, je me suis trouvé saisi de pitié pour ce Hieronymus honni, qui, lui aussi, a donc connu l’amour, et qui l’a perdu, en tentant de le garder. J’avais les larmes aux yeux en entendant Equalis. Je les avais encore hier en rapportant tout à Julie. Je les ai toujours ce soir en écrivant ces lignes. Pendant un instant, Equalis est vraiment devenu le fantôme que je disais, en évoquant devant moi Hieronymus : parce qu’il a la même corpulence que lui, la même taille (l’un et l’autre ayant été coulés dans un moule fabriqué, semble-t-il, pour satisfaire entièrement aux goûts de ma sœur, qui a les mêmes que moi, dans cette délicate matière que sont les garçons), j’avais l’impression d’apercevoir dans celle du présent la silhouette de l’absent. Je ne savais plus si je me sentais attiré par l’un ou par l’autre. J’aurais voulu prendre dans mes bras cette idée du garçon miraculeusement offerte à ma vue, mais on ne touche pas les apparitions. Jamais personne ne m’a dit que j’avais été l’amour de sa vie. Tout au plus a-t-on parfois prétendu m’aimer. Donnons au dernier qui l’ait fait, tout récemment, le nom d’Evelpide. « Pourquoi crois-tu que tu es mon P.C.R. (id est mon plan cul régulier), m’écrivait-il romantiquement, il y a peu ? Parce que je suis amoureux de toi. » Ce jeune homme, qui est un naïf, semblait avoir bon espoir d’être aimé en retour. Hélas, il n’en est rien. Mais je ne veux être contrariant pour personne. C’est pourquoi je lui ai fait cette réponse : « Moi, je ne suis pas amoureux de toi. Mais si tu le souhaites, tu pourras désormais coucher avec moi autant de fois qu’il te plaira, à condition de me payer. » Sa réponse n’a pas tardé : « Tu es sûr que ce dernier message m’était destiné ? – Evidemment, tu ne crois tout de même pas que j’aurais proposé une telle chose à quelqu’un d’autre ? – Ça m’embête un peu de payer pour me faire enculer. Mais c’est d’accord. Peut-on se voir aujourd’hui ? Je te paierai dès que j’aurai reçu ma paye. – Tu me prends pour un idiot ou quoi ? – Ah d’accord ! La confiance règne. Oublie-moi ! Et tu peux effacer mon numéro de ton répertoire. » Alors que depuis deux ou trois années que nous nous connaissons, pas une seule fois c’est moi qui lui ai téléphoné ou envoyé d’SMS le premier ! J’ai bon espoir de faire d’Evelpide la plus jeune de mes pratiques. D’ailleurs, vendredi, en allant chercher ma cargaison hebdomadaire de prospectus, le petit nouveau que j’ai vu sortir du bureau du chef, comme on dit dans le jargon de ce métier qui n’est pas exactement pratiqué par le haut du panier n’était autre que mon Evelpide qui, me suis-je dit, s’était peut-être trouvé ce second travail pour se donner les moyens de ses amours ! Ou si c’est pour mieux subvenir aux besoins du fils que sa femme a récemment mis au monde ? J’ai tout de même été fort contrarié, et même un peu effrayé, de voir sur les lieux du travail que je fais le jour une personne qui a connaissance de celui que j’ai la nuit, travail indigne, d’ailleurs, et que je ne saurais trop déconseiller à nos chères têtes blondes, cela dit pour me mettre en conformité avec la loi : moi vivant, jamais il ne sera fait l’apologie dans ce blogue de ce métier tellement dégradant (quelle honte !) que de tout temps il a été plus pratiqué par des femmes que par des hommes, c’est dire !
03:58 Publié dans 2009, Alfred, Aribaze, Ascagne, Equalis, Evelpide, Hieronymus, Journal, Ma soeur, Osman, Tityre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
18/09/2009
Jeudi 17 septembre 2009
La vingt-sixième séance chez Tirésias aujourd’hui fut sans doute celle où j’ai le moins parlé. Mes phrases, dont je peinais à trouver l’‘‘inspiration’’, étaient séparées par de très longs silences. Je n’ai absolument rien dit de nouveau mais n’ai fait que répéter, me semble-t-il, des choses que j’avais déjà dites. J’ai commencé par raconter que je suis sorti hier soir avec Thessalonice, Bérélise et ma sœur. Nous sommes allés dans le bar que tient le bel Ascagne. (Long silence.) Il y avait dans ce bar un jeune-homme qui me plaisait. (Long silence.) Pourtant, depuis Mnasyle, j’ai rarement envie d’avoir des relations physiques. Je ne vais même plus chatter, comme il m’arrivait parfois, pour faire des rencontres sexuelles. (Long silence.) Je supporte toujours aussi mal la proximité physique de ma mère. Quand elle est à côté de moi, j’ai toujours peur qu’elle m’effleure par inadvertance. Dans ces moments-là, toute mon attention est focalisée sur les moindres gestes de ma mère, à cause desquels elle pourrait me toucher sans le vouloir (car je le lui ai bien sûr interdit). Tirésias me demande d’en dire plus sur ce que je ressens dans ces cas-là. (Long silence.) « J’éprouve à la fois le besoin de prendre la fuite…et… et une sensation de dégoût… (Dit dans cet ordre : fuite, dégoût.) – Oui, à la fois du dégoût et quoi d’autre ? – Du dégoût et le besoin de fuir. – Vous ressentez à la fois le besoin de fuir, dites-vous, et quoi d’autre ? – Vous avez raison, je me suis mal exprimé. Le besoin de fuir est la conséquence de mon dégoût. Je n’aurais pas dû dire ‘‘à la fois’’, qui vous a fait croire que j’allais ajouter quelque chose en balancement de ce que j’avais déjà dit. » Suit encore un silence pour le coup réellement à la fois buté et gêné de ma part. Puis Tirésias me délivre en disant ceci : « Vous éprouvez à la fois le besoin de fuir votre mère et la sensation d’être happé par elle. » Je réprime alors difficilement un rire nerveux. « Vous devez avoir raison. D’ailleurs, j’ai les mêmes sortes de sentiments avec mes relations amoureuses. J’ai tendance à fuir ceux qui m’attirent, comme je fuis en ce moment Aribaze. – Ouiiii ! Ouiiii, très bien ! Nous allons nous arrêter là pour aujourd’hui. » Ouf ! Je ne comprends pas pourquoi j’ai tellement peiné à dire cette chose que j’ai déjà plusieurs fois écrite dans ce journal et même dite à Tirésias lors d’autres séances. Se peut-il que des choses dont l’analyse a permis de prendre conscience (en l’occurrence, le fait que je ne supporte d’être sous l’emprise de personne, ni de ma mère, ni d’un Aribaze) soient de nouveau refoulées au cours même de l’analyse ? Et pourquoi cela ? Est-ce que cela signifie quelque chose ? Il faudrait que je pose la question à Tirésias la prochaine fois. Cela me fera au moins une chose à lui dire. Ou si je ne veux pas admettre que je suis, horresco referens, attiré, mais oui, ce doit être ça, je m’en rends compte en l’écrivant, que je suis attiré par ma mère ? Quelle horreur ! J’avais d’abord parlé de mon besoin de fuir. La tournure commençant par les mots ‘‘à la fois’’ annonçait en balancement du premier, un second élément, paradoxal. Or j’ai parlé de dégoût, qui ne peut être, en bonne logique, que la cause du besoin que j’éprouve de prendre la fuite. Ce qui aurait dû venir en balancement des premiers termes, c’est quelque chose comme leur contraire. Mais qu’est-ce que ce peut bien être que le contraire de fuir ? Se réfugier ? Est-ce que j’aurais aussi le désir de trouver refuge dans les bras de ma mère, ces bras dont je ne supporte pas le contact ? Je n’arrive pas à croire que, même inconsciemment, j’éprouve un désir si contraire à mes instincts. Comment pourrais-je désirer d’être embrassé par ma mère (pris dans ses bras), alors que je ne supporte pas son emprise, pas même un simple baiser sur la joue ? Par contre, il est possible que, pour avoir eu une telle mère, j’aie manqué d’une mère, c’est-à-dire d’une véritable mère, dans les jupes de laquelle j’aurais pu trouver refuge.
01:35 Publié dans 2009, Aribaze, Ascagne, Bérélise, Journal, Ma mère, Ma soeur, Mnasyle, Thessalonice, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note