19/06/2009

Jeudi 18 juin 2009

            La scigalomachie sera sans fin. Je ne puis y participer, trop occupé que je suis à mener d’autres assauts, moins sanglants, quoique toujours virils et souvent plus substantiellement enrichissants. Mais je suis surpris que Madame de Véhesse reproche à Juan Asensio son manque de professionnalisme lors de la préparation du numéro spécial de La Presse Littéraire consacré aux écrivains ‘‘infréquentables’’. Je me rappelle avoir été surpris à l’époque, moi aussi, d’apprendre qu’Asensio se retrouvait avec trop de textes pour le nombre total de pages prévues. J’avais donc écrit à Dominique Autié, pour lui demander s’il pensait que la faute en revenait à Juan Asensio. Dominique Autié m’avait répondu qu’Asensio s’était au contraire montré irréprochable. Or l’avis de Dominique Autié était pour moi parole d’évangile. Voici la lettre électronique que je lui avais envoyée : « Cher Dominique, vous avez reçu les dernières (mauvaises) nouvelles de Juan Asensio. Voilà que les textes pour le numéro des infréquentables sont trop nombreux et prennent trop de place, ce que j’ai un peu de mal à comprendre, puisque nous devions chacun nous limiter à un nombre bien précis de pages, justement pour entrer tous dans les 160 que doit compter le numéro. Je ne sais si de tels imprévus sont fréquents, mais ils sont d’autant plus fâcheux que je les imaginais très prévisibles et donc évitables. Mais peut-être que je me trompe. Vous qui êtes éditeur, vous devez savoir cela mieux que moi. A présent, c’est à chacun de dire s’il se sent prêt à se ‘‘sacrifier’’. J’aurais pourtant cru que c’était au rédacteur en chef que revenait cette tâche ingrate : être juste ou injuste, mais faire des choix. Je suis bien ennuyé et ne sais trop quoi répondre à Juan. Olivier Bruley. » Et voici la réponse que m’avait faite Dominique Autié : « Vous me saisissez par la manche… Vous savez mes habitudes de lève-tôt, ce qui implique de se coucher avec les poules (expression fâcheuse s’il en est, surtout si l’on tient à se reposer !) Que vous dire sans vous accabler d’un roman fleuve ? Je vais essayer de lister tout cela, en suivant le fil de vos questions : oui, techniquement, c’était parfaitement prévisible ; c’est même l’un des ‘‘devoirs’’ de base de l’éditeur que de le prévoir, de la façon la plus rigoureuse qui soit ; on apprend cela en BTS édition, c’est la tarte à la crème de l’exercice de base, cela se nomme le calibrage ; si on ne sait pas (ou ne veut pas) faire, il faut faire chauffeur routier ou biologiste au CNRS ; ce genre de déconvenue, quand elle est le fait de l’éditeur, si l’éditeur est un éditeur professionnel, est rarissime, pour ne pas dire extravagante ; (en revanche, qu’un auteur ou un directeur de volume chargé de rassembler les contributions de plusieurs auteurs apporte à l’éditeur un volume de texte du double, du triple, du quintuple du volume convenu est d’une grande banalité – mais ici, ce n’est pas le cas, semble-t-il : Juan a mené son affaire avec un rigorisme dont j’ai tous les moyens de mesurer la rareté, je vous assure ! (C’est moi qui souligne.) ; la formule que Juan propose, dans un premier temps (l’autodétermination, pour utiliser un vocabulaire gaullien), me semble adroite ; elle lui évite de faire frontalement le sale boulot, si tant est d’ailleurs qu’il soit si sale que cela… car… : par retour, dans les cinq minutes, je me suis porté candidat pour l’édition en ligne, à la condition stricte, tyrannique, expresse, que ce soit sur SON site et non sur celui de Joseph Vebret, pour qui je n’ai jamais éprouvé la moindre empathie (sa façon de prendre la pose de l’écrivain-éditeur est insupportable… n’est pas Gide qui veut ! Et il a proféré quelques énormités, sur Quignard notamment, qui le classent à mes yeux ; car (pour reprendre le fil), je suis pour ma part convaincu que mon texte sera dix fois plus diffusé (et sans doute lu) en étant publié dans La Zone que dans un magazine (avez-vous vu passer la bordée de critiques, souvent terribles, que Vebret a essuyée avec sa revue sur le cinéma ?) ; mon éditeur (editor) est Juan Asensio, qu’il soit aussi, pour le même texte, mon publisher lève, pour ma part, les réserves assez lourdes que je gardais pour moi concernant ‘‘l’éditeur’’, dont nous vérifions donc l’inexistence ou à peu près… Ai-je un peu contribué à éclairer vos questions fort légitimes, ou ai-je épaissi le doute et la perplexité ? C’est terrible comme le travail éditorial, qui est chose techniquement assez simple (l’art d’éditeur est un étrange composé de technique et d’art de vivre, mais pour la partie technique, je vous assure que ce n’est qu’une affaire de tête bien faite !), comme notre métier, donc, continue à bénéficier d’une exorbitante franchise qui n’est fondée que sur l’ignorance entretenue du lecteur (c’est une évidence) mais aussi des auteurs ! Quand je m’apprêtais à faire affaire avec un nouvel auteur, chez Privat, je commençais par prendre le temps de lui expliquer mon métier : ce que j’allais faire, ne pas faire, ce qu’il pourrait attendre voire exiger de moi, ce qu’il ne pourrait en aucun cas me reprocher de n’avoir pas fait. Autre chose : ne vous précipitez surtout pas pour répondre, si vous ne tranchez pas tout de suite. Vous pouvez simplement écrire demain à Juan que vous lui faites confiance, qu’il vous propose, lui, la solution à laquelle il songe pour vous. Ne doutez pas qu’il va y avoir de la foire d’empoigne, de la part de ceux, notamment, qui n’ont pas eu l’occasion de mesurer l’efficacité d’Internet et pour qui une publication traditionnelle reste synonyme de prestige (ce qui l’est à mes yeux, par principe mais aussi sous bénéfice d’inventaire). N’hésitez pas à me poser d’autres questions. Je vous remercie de la confiance que vous me témoignez en m’exposant vos interrogations. Que cette affaire ne vous pourrisse pas la nuit. Bien fidèlement à vous. Dominique Autié. » Si quelqu’un a donc manqué de professionnalisme, ce n’est apparemment pas Juan Asensio, du moins selon Dominique Autié, qui en avait beaucoup, lui, entre autres qualités. Je m’étais d’ailleurs empressé de suivre le conseil qu’il m’avait (tacitement) donné de me proposer pour être publié sur Internet plutôt que dans la revue. Car Dominique Autié était à mes yeux un exemple à suivre, qui me manque beaucoup aujourd’hui. Je pense sincèrement que ma vie aurait pris un autre tour, depuis un an, s’il n’était pas mort : parce que j’aurais eu honte de me montrer à Dominique Autié tel que je me montre dans ce journal, je me serais très probablement interdit de vivre certaines choses. J’aurais eu peur de le décevoir ou de me montrer indigne de l’amitié qu’il me témoignait.

Commentaires

Vous auriez eu tort de ne pas vous montrer tel que vous êtes. Dominique faisait partie des rares personnes qui aiment les autres (ou les détestent) pour ce qu'ils sont.
Il me manque aussi.

Ecrit par : Sylvie Astorg | 23/06/2009

Pour votre visite, et pour ces paroles : merci.

Ecrit par : Olivier Bruley | 24/06/2009

N'empêche que l'extrait du texte d'Asensio cité par Mme Scigala est affreusement mal écrit et comiquement balourd. Merci à elle d'en avoir fait la démonstration.

Ecrit par : Walter | 29/07/2009

Je n'ai vraiment retenu qu'une chose de la lecture du texte que Valérie Scigala a consacré à celui de Juan Asensio : c'est son apparente détestation des adverbes en -ment... Pourquoi plus particulièrement (s'il m'est permis d'en utiliser) les adverbes en -ment ? Pourquoi pas les participes passés en -é ou les infinitifs en -ir ? Il y a là une subtilité qui m'échappe complètement (pardon pour ce dernier!).

Ecrit par : Olivier Bruley | 30/07/2009

Elle ne semble pas les détester, elle fait seulement (pardon) le constat qu'Asensio en abuse, d'où lourdeur de style. Mais soit vous êtes facilement (désolé) oublieux, soit vous êtes de mauvaise foi, car Scigala démontre également (aïe) que le texte de Juanito est tellement (mazette!) contradictoire qu'il en devient proprement (stalker, sors de mon corps!) incompréhensible, ce qui est le comble pour quelqu'un qui ne cesse de s'en prendre à ceux qui - selon lui - écrivent mal...

Ecrit par : Walter | 30/07/2009

Eh bien, moi, je trouve qu'il écrit bien, Juan Asensio ! Sans doute faudrait-il que je le démontre. Mais comment donc cela se démontre-t-il, qu'un texte est bien écrit ? Faut-il procéder comme on fait apparemment pour prouver qu'un autre l'est mal ? Doit-on dénombrer les adverbes ? A combien d'adverbes a-t-on droit, pour ne pas risquer de mal écrire ? Tout ce que je veux dire, c'est qu'il est difficile, après une telle remarque sur les adverbes, de prendre le texte de Valérie Scigala au sérieux (alors sa démonstration...). Est-ce que c'est sérieux, cette histoire d'abus des adverbes ? C'est aussi absurde que de reprocher à Céline, par exemple, d'abuser des points de suspension. Et d'ailleurs, Céline écrit-il bien ou mal ? Il me semble que la question n'a pas lieu d'être posée. Se poser de telles questions, pire, y répondre, de manière aussi catégorique, c'est être complètement à côté de la plaque. Et même, admettons qu'Asensio écrive mal... Et après ? Enfin, ce n'est pas parce que vous ne comprenez pas un texte qu'il est nécessairement contradictoire ou mal écrit ! Je vous invite à plus de modestie...

Ecrit par : Olivier Bruley | 30/07/2009

En toute modestie - celle qui précisément manque tant à Asensio - je vous répondrai que Mme Scigala a, me semble-t-il, fort bien démontré que le texte de l'infréquentable autoproclamé est à la fois tout à fait compréhensible (oui, je reviens sur ce que j'écrivais) et contradictoire, ce qui le rend nul et non avenu.

Ecrit par : Walter | 01/08/2009

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