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29/03/2009
Samedi 28 mars 2009
Ils sont déjà deux, Tityre et Osman, pour ne pas les nommer, à me dire que Géronte est réputé sidéen, ce que celui-ci s’est bien gardé de me dire. Il y a une quinzaine de jours que j’ai rencontré ce dernier. Il est presque vieux, franchement laid, mais très gentil et, quand nous couchons ensemble, dans le noir complet, c’est un enchantement. C’est Pascal Quignard, je crois, qui dit, dans Le Sexe et l’Effroi, qu’il ne faut pas s’étonner de voir des courtisanes chevaucher des hommes, sur certaines fresques de Pompéi. Loin de les dominer, comme on pourrait croire, ces femmes sont au contraire tout au service des hommes, qui n’ont rien à faire que recevoir le plaisir que celles-ci s’efforcent de leur donner. En ce sens, ils restent bel et bien ‘‘actifs’’, malgré les apparences. Géronte et moi baisons à la romaine. C’est lui qui fait tout. Moi, je ne fais absolument rien que bander, et pourtant, à aucun moment je ne cesse de me sentir ‘‘actif’’, même si, souvent, je m’abandonne entièrement aux bons soins de Géronte, lui-même entièrement passif, mais un passif qui ne cesse de s’activer. A présent que je le soupçonne d’être séropositif, je ne suis plus très sûr de vouloir le revoir. J’ai beau savoir que l’évêque d’Orléans a probablement dit une sottise en prétendant que le préservatif n’était pas entièrement efficace contre le virus du Sida en cela que celui-ci étant infiniment plus petit qu’un spermatozoïde risquait de passer à travers le latex, prévu seulement pour empêcher le passage du sperme, (j’écris qu’il avait probablement dit cela, parce que je ne fais aucune confiance à la presse, qui est incompétente et partisane, et souvent prête à déformer les faits et les propos pour les rendre conformes à la réalité dont elle veut donner l’illusion), je sais aussi que le préservatif, pour d’autres raisons, n’est pas efficace à cent pour cent, ne serait-ce que parce qu’il peut se déchirer, et plus souvent qu’on croit. Depuis le 1er mars 2008, date à laquelle j’ai commencé à dresser la liste de mes partenaires (mes ‘‘clients’’ et ceux à qui je m’offre), soit depuis un peu plus d’un an, je me suis mis à avoir une vie sexuelle plus intense qu’auparavant. Sur les 72 relations sexuelles que j’ai eues depuis cette date (plus en réalité, parce que j’ai plusieurs fois oublié d’en noter sur ma liste), il est arrivé deux fois que le préservatif se déchire. En arrondissant à 100 le nombre de relations sexuelles que j’ai eues pendant cette période, je pourrais donc dire que le préservatif n’est efficace qu’à 98%, ce qui signifie qu’en une année seulement, en baisant un peu plus d’un jour sur trois, l’on risque de déchirer deux fois son préservatif, c’est-à-dire encore : une fois tous les six mois. Si donc j’avais Géronte pour partenaire unique, en baisant autant de fois avec lui seul pendant un même laps de temps, par deux fois je risquerais d’attraper le Sida. C’est pourquoi je ne suis plus très sûr de vouloir baiser encore avec lui. Autre exemple de l’efficacité toute relative du préservatif, pour ne pas dire de sa nocivité : c’est Hiéronymus, son ancien amant, qui a transmis le Sida à ma sœur, après plusieurs années de vie de couple. Pendant toutes ces années, deux ou trois, trois ou quatre, quatre ou cinq, je ne sais plus, Hiéronymus, comme Géronte, était réputé sidéen, parce qu’il était hémophile. Mais sa séropositivité n’était qu’une rumeur, qu’il n’a jamais voulu confirmer, pas même à ma sœur, qui l’invitait pourtant régulièrement à faire des tests, pour savoir ce qu’il en était. Jamais celui-ci n’accepta d’en faire. Il préférait laisser entendre, sans aller jusqu’à le dire explicitement, qu’il n’était qu’hémophile. Pendant toutes ces années, Hiéronymus utilisa des préservatifs lors de toutes les relations sexuelles qu’il eut avec ma sœur. Un jour pourtant, ma sœur, cette folle, lui présenta le dernier test qu’elle avait fait, négatif comme tous les autres, en lui lançant cette espèce d’ultimatum : « Vois, je ne suis pas séropositive. S’il en est de même pour toi, il ne nous est désormais plus nécessaire d’utiliser des préservatifs. Puisque tu me dis, depuis toutes ces années, que tu n’es pas contaminé, je veux bien te croire. J’ai confiance en toi. » Pourquoi douter en effet de l’honnêteté d’un garçon qui, pendant toutes ces années, avait utilisé des préservatifs lors de chaque relation sexuelle avec ma sœur ? N’était-ce pas une preuve éclatante du respect qu’il avait pour elle et du souci de sa bonne santé ? C’est ainsi qu’il lui donna le Sida. Je prétends que, dans cette sombre affaire, l’usage du préservatif ne servit qu’à rendre le crime possible en amadouant la victime. Il fut le fourreau dans lequel le poignard était resté glissé jusqu’à l’heure du crime. (Inutile de préciser, j’espère, que je suis de ceux qui pensent que le préservatif est en effet la meilleure protection contre le virus du Sida pour ceux qui tiennent absolument à baiser avec des gens dont ils ne connaissent pas le statut sérologique. Mais je pense aussi que baiser n’est pas une obligation, ou bien encore que l’on peut s’obliger à ne pas baiser, contrairement à ce que prétendent les sectateurs du ruban rouge, qui semblent en être encore à prendre les africains pour des nègres, c’est-à-dire pour des singes parfaitement incapables de réfréner les pulsions sexuelles qui les animent entre deux séances d’épouillage, ce qui n’est pas d’un antiracisme très orthodoxe… (Quel est donc ce curé, ou plutôt cette bête, qui disait que le sexe était le seul plaisir qui restait aux pauvres ? Ce n’est donc que cela, un pauvre, aux yeux des prêtres modernes ? Une bête ? Et quelle méconnaissance des pauvres, de la part de quelqu’un qui a fait vœu de pauvreté ! Le grand plaisir des pauvres, c’est évidemment de bouffer, de bouffer mal, mais copieusement ! Il suffit de regarder leurs caddies pour s’en convaincre.))
04:29 Publié dans 2009, Géronte, Hieronymus, Journal, Ma soeur, Osman, Tityre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : pascal quignard, le sexe et l'effroi
24/03/2009
Lundi 23 mars 2009
Voici deux compliments ‘‘à double tranchant’’ qu’on m’a faits ces jours-ci : « Tu es drôlement svelte pour un ancien fumeur. » « Tu vaux largement plus que 20 EUR, mais ce serait trop cher pour moi. » Quand je pense qu’un internaute qui m’assure respecter ma lecture des choses qu’a dites ce pauvre évêque de Rome au sujet du préservatif m’a demandé, tout à l’heure, dans son commentaire à l’article que j’ai récemment consacré au sujet, comment on pouvait se protéger du Sida quand on n’avait que la prostitution pour survivre ! C’était une question toute rhétorique, évidemment. Mon internaute avait trouvé là un argument de poids : il m’exhibait la veuve et l’orphelin ! Je recommande bien sûr l’usage du préservatif aux prostitué(e)s, et pas uniquement à celles et ceux qui pratiquent le plus vieux métier du monde pour survivre, comme dit cet internaute aux idées courtes, mais à ceux qui le font aussi pour mieux vivre seulement, pour mettre du beurre dans les épinards, comme c’est parfois mon cas. S’il ne s’agit que d’être celui qui a la plus grosse, je parle de la largeur d’esprit, bien sûr, ce pourrait bien être moi, car non seulement j’admets, comme tout le monde, que le préservatif protège du virus du Sida lors d’une relation sexuelle, mais je comprends aussi la position du pape, qui dit l’évidence, c’est à savoir qu’on n’attrape pas non plus le Sida en ne faisant pas l’amour du tout. Quant aux raisons qui poussent le pape à faire la promotion de l’abstinence plutôt que du préservatif, elles le regardent lui plutôt que moi, lui et les catholiques, dont je ne suis pas. Moi qui ne suis pas le pape, je recommande l’usage du préservatif à tous ceux qui tiennent absolument à baiser avec quelqu’un dont ils ne connaissent pas le statut sérologique, comme on dit quand on est romantique. Cela dit, on peut aussi ne pas baiser : ce n’est pas une obligation du tout, contrairement à ce qu’on pourrait croire, par les temps qui courent. « Par ailleurs, pour reprendre les termes d’un autre internaute, dans un commentaire laissé plus récemment à la suite du même article, de multiples pratiques sexuelles existent sans qu’on ait besoin de recourir à des préservatifs : s’embrasser, se caresser, se masturber mutuellement, se doigter… » C’est très juste, et cela me conforte dans l’idée que la lutte contre le Sida est devenue une religion bien peu tolérante. Non seulement, par le mépris de l’abstinence qu’elle promeut, elle n’est pas loin de faire honte à ceux de ces adeptes qui n’auraient pas de relations sexuelles, mais encore prétend-elle leur dicter la manière dont ils doivent faire l’amour ! Avant que l’homosexualité n’entre dans les mœurs, il n’était permis de faire l’amour qu’avec des personnes du sexe opposé. Mais à présent que les mœurs se sont si durement relâchées ou plutôt si sévèrement libérées, il n’y a toujours, selon la nouvelle religion, qu’une honnête façon de faire l’amour : il faut désormais qu’il y ait, nécessairement, pénétration d’un orifice. C’est sur ce terrain-là, celui de la pénétration, que s’est déplacée l’obligation. (Quel pédé ne s’est jamais entendu poser cette question : « Actif ou passif ? ». On peut être l’un ou l’autre. On peut être les deux. Mais si l’on n’est ni l’un ni l’autre, c’est déjà beaucoup plus suspect. Heureusement, il reste la pénétration de la bouche. Tout s’arrange.) On sait bien qu’il n’y a qu’en usant du préservatif qu’on peut se protéger du Sida : on nous le répète assez comme cela ! C’est donc que n’est pas très orthodoxe le safe sex, dont l’invention du terme coïncide pourtant, je crois (mais je n’en jurerais pas (après tout, ces pratiques sont vieilles comme le monde)), avec l’apparition du Sida et donc de la lutte contre lui, ce nouveau sacerdoce ! J’exagère, bien sûr. Tout est permis, plutôt que l’abstinence. Le safe sex est l’abstinence du nouveau dogme. Nos nouveaux prêtres nous le permettent évidemment, mais uniquement dans la mesure où il est préférable à l’absence de sexe.
02:32 Publié dans 2009, Hévrèse, Journal | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
23/03/2009
L'autre préservatif
« Mon premier réflexe a été de penser que le pape n’avait probablement pas prononcé la phrase qui fait actuellement scandale et dont Maître Eolas donne dans son blogue une transcription (pour la dénoncer comme fausse, évidemment) : « Je dis que le préservatif est inefficace contre le Sida, surtout n’en mettez pas en cas de relation sexuelle passagère ». Si je dis que Maître Eolas en donne une certaine transcription, c’est parce qu’il y en a eu probablement beaucoup d’assez semblables, mais aussi fausses les unes que les autres, puisque le pape n’a rien dit de tel… »
Lire la suite : L’autre préservatif.
13:11 Publié dans 2009, Hévrèse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
22/03/2009
Samedi 21 mars 2009
Il ne me semble pas avoir beaucoup avancé, hier après-midi, lors de ma sixième séance chez Tirésias. J’ai parlé d’un nouveau rêve qui confirmait et permettait d’approfondir l’interprétation de celui que j’avais fait dans la nuit du 19 au 20 février. Dans ces deux rêves, les thèmes étaient les mêmes et tournaient autour des livres, de la bibliothèque, domaine de mon père, véritable patrie, mon patrimoine, mon héritage, détourné par ma mère à son profit, laquelle n’a pas usurpé que mon bien, mais aussi le nom de mon père, qu’elle continue de porter, malgré son divorce d’avec lui. Il n’y a pas que dans mes rêves qu’on refuse de me donner mon nom (Alina Reyes, dans le rêve en question, me désignait par mon pronom, disait-elle, dans la dédicace de son livre) : sur Internet aussi, j’ai remarqué que certains blogueurs sur la page desquels un lien mène à ce blogue continuaient à m’appeler Oliviermb, qui est le pseudonyme que je portais sur la Toile en un temps où je n’avais pas encore conscience que, s’il n’était pas particulièrement courageux d’écrire sous son véritable nom, il était profondément lâche de le faire sous un faux, surtout à une époque comme la nôtre, où la liberté d’expression est telle qu’on peut tout dire sans courir le moindre risque d’être inquiété, sauf, il est vrai, au sujet des races et des enfants. J’ose espérer que c’est parce que ces blogueurs ont arrêté de me lire avant que je ne me sois mis à porter mon nom sur Internet qu’ils continuent de m’appeler Oliviermb. Autrement, ce serait vraiment à désespérer d’Internet et des internautes. Est-ce que déjà, dans cette excroissance verbale de notre monde, tout lui est si semblable qu’il n’y a plus de place pour celui qui ne parle pas, ne pense pas, ni ne se nomme conformément à l’usage qui prévaut ? Est-on déjà condamné à porter des pseudonymes sur Internet, comme on est condamné au tutoiement, aux prénoms, à la familiarité dans la vie ? L’usage généralisé du pseudonyme est la grande faiblesse de la Toile, ce qui la discrédite entièrement et en fait un lieu d’une telle violence. Puisque personne ou presque ne signe ce qu’il dit de son nom, tout le monde devient de facto auteur de lettres anonymes. On tombe plus facilement dans l’ordure quand on ne risque pas de déshonorer un nom qu’on garde secret. On se rend souvent puéril et ridicule, quand on s’entête à porter des pseudonymes aussi grotesques que celui de Chapi-Chapo, par exemple, que porta Prêchi-Prêcha pendant quelques années, avant d’en changer, sur le site de pédés habituel. Tout le monde a quelque chose à dire, chacun tient à montrer comme il est en accord avec la pensée dominante, qu’il croit généralement être la moins partagée du monde, il est vrai, et pourtant, personne ne semble vraiment l’assumer, puisque personne n’est prêt à signer de son nom ce qu’il écrit. Qu’on songe, par exemple, qu’il circule parfois sur la Toile des pétitions que les gens osent signer de simples pseudonymes, ce qui est tout de même une aberration ! Il manque à Internet des auteurs. Personne n’ose se reconnaître l’auteur d’une prose le plus souvent insignifiante et inoffensive (quoique souvent haineuse) ! Et sans auteur, il n’y a pas non plus d’autorité. C’est pourquoi il me semble qu’on ne peut pas faire bien grand cas d’une entreprise comme Wikipedia, qui est une encyclopédie d’un genre nouveau, dans laquelle chacun s’efforce de corriger le texte de chacun, sans jamais signaler ses corrections au lecteur, qui peut néanmoins souvent les deviner aux ruptures de construction de bien des phrases (qui, à elles seules, devraient d’ailleurs suffire à discréditer l’ensemble), un peu comme le Mazouf des Souffles du monde de José Luis de Juan (dont je n’ai pas un souvenir très précis), esclave natif d’Antioche, qui, depuis l’Argilète, améliore les textes qu’on lui dicte, reconnaît les corrections dont il est l’auteur, des années plus tard, lorsqu’il retrouve dans les bibliothèques publiques les manuscrits dont il a été le copiste, à une presque imperceptible variation de son écriture, conséquence de celle de son état, au moment de la copie, qui, de scribe, passe à celui d’auteur. Les Romains qui se piquent de poésie ou de philosophie sont ravis de voir leurs œuvres copiées par Mazouf, parce qu’ils savent que leurs vers ou leur prose en seront améliorés et leur réputation grandie. Le Syrien se permet même de récrire certains vers des plus grands poètes ou de corriger ce qu’il estime être un mauvais raisonnement de Platon. Et si, se demande le narrateur, et s’il ne restait plus une ligne originale de Plutarque ? Mais est-ce si grave, si le texte récrit par Mazouf est meilleur que l’original ? Cependant, alors que Mazouf, qui est un faussaire de génie, s’efforce d’améliorer les œuvres qu’il a la charge de copier et ne rêve de rien tant que de se faire un nom, non plus de copiste, mais d’auteur à part entière, je soupçonne fort les internautes encyclopédistes d’être entièrement satisfaits de leur anonymat et, surtout, de fausser le savoir qu’ils ont la prétention de transmettre, précisément à cause de la médiocrité, de l’incompétence, du manque de rigueur, qui les fait préférer cet anonymat (car ils ne tiennent évidemment pas à se voir attribuer personnellement la responsabilité d’un tel désastre).
02:56 Publié dans 2009, Journal, Ma mère, Mon père, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : josé luis de juan, les souffles du monde, wikipédia
20/03/2009
Jeudi 19 mars 2009
J’ai vaguement entendu dire à la télévision, tout à l’heure, chez ma mère, que c’était de nouveau la foire au Sida. Quant à Hieronymus, l’empoisonneur de ma sœur, il court toujours, libre comme l’air, blanc comme neige, plus vivant que jamais, la queue peut-être encore humide de sa nouvelle empoisonnée ! Je n’ai donc pas l’esprit à faire la fête. Tous les sidéens ne sont pas à plaindre. Certains seraient à pendre !
03:23 Publié dans 2009, Hieronymus, Journal, Ma mère, Ma soeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
17/03/2009
Lundi 16 mars 2009
Ai-je dit que j’étais pauvre ? Pendant mes distributions de prospectus, je prends soin de me rappeler où se trouvent les fagots que les jardiniers du dimanche ont déposé sur les trottoirs et, quand j’en trouve enfin le temps, comme tout à l’heure, après dîner, vers dix heures et demie, je vais les ramasser pour les entreposer ensuite chez ma mère, où j’aurai encore à les retailler aux dimensions de ma cheminée, pour en faire du petit bois et me chauffer l’année prochaine. Tityre m’a donné deux ou trois stères de chêne qu’il me faut également scier et mettre à sécher pour l’an prochain. En sciant ce bois, pour la première fois depuis des années peut-être, j’ai l’impression de faire quelque chose. C’est mon activité favorite, en ce moment. Je range tout ce bois dans le garage de ma mère, dont j’ai réussi à prendre possession sous prétexte d’y mettre de l’ordre, en portant chez le bourrier, par exemple, une grande partie de ce qui l’encombrait. Quant au reste, qui est trop lourd, et qui appartient à ma sœur (ce sont d’anciens meubles à elle), j’ai dit à ma mère de demander au grand C de l’en débarrasser. Après tout, s’il voulait épouser ma sœur, c’est qu’il était prêt à subir les tracasseries d’une belle-mère. Tout ce bois ne me coûte rien, et tout ce qui ne me coûte rien me met en joie. J’aimerais aussi cultiver des tomates. Mais il faudrait pour cela que je prenne possession d’une partie du jardin de ma mère, ce qui risque d’être plus délicat. Je pressens qu’elle ne voudra pas plus me céder la place d’un petit potager qu’elle n’avait voulu faire débiter l’arbre abattu chez elle il y a peu, dont elle aurait pu me donner le bois : tout cela pour le plaisir de m’être désagréable. Ma mère est une salope. Mais cela, je crois l’avoir déjà dit. En me rendant tout à l’heure en voiture à l’endroit où je savais que je trouverais quelques fagots, j’ai vu que, sur l’autre voie, un véhicule était arrêté, les warning allumés. Le conducteur était sorti de sa voiture et téléphonait à quelqu’un. Une bonne femme, clope au bec et débraillée, était assise en tailleur au beau milieu de la route, et comme j’allais la dépasser, voici qu’elle se couche sur le bitume et se met à rouler sur ma voie, dans l’intention de se faire passer sur le corps ! Complètement saoule, cette femme voulait se suicider, disait-elle, parce que son mari venait de la quitter ! Et l’homme à côté, qui avait failli l’écraser lui aussi, était en train d’appeler la police. C’était probablement tragique, mais tout cela m’a mis encore plus en joie : non seulement j’allais rapporter de nouveaux fagots dans ma réserve, mais j’aurais aussi quelque chose à rapporter au petit Osman, que je devais voir ensuite.
03:00 Publié dans 2009, Cyrille, Journal, Ma mère, Ma soeur, Osman, Tityre | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
14/03/2009
Samedi 14 mars 2009
Lors de cette cinquième séance, j’ai également raconté à Tirésias le rêve que j’ai fait dans la nuit du 19 au 20 février. Dans ce rêve, je participe à l’émission de radio de Finkielkraut sur, France Culture, avec Ségolène Royal et Alina Reyes. Alina Reyes est venue avec trois exemplaires ‘‘faits maison’’ de son dernier livre. Elle veut les offrir à Ségolène Royal, à Finkielkraut et à moi. Mais elle me dit que, selon mon désir, mon livre fait maison est différent. C’est en rapport avec la dédicace : elle me dit que, au lieu de m’y appeler par mon nom, elle m’appelle par mon pronom. Je n’ai jamais désiré cela. Soudain, Alina Reyes reconnaît son erreur : elle m’a sûrement confondu avec quelqu’un d’autre… J’avais d’abord cru que, dans ce rêve, Royal et Reyes représentaient mon père. Dans la journée ayant précédé ce rêve, j’étais en effet tombé par hasard, en recherchant un passage de La Boucle d’un songe, sur une page d’Histoire et Géographie de l’île de nos rêves, un autre livre que je n’ai fait que commencer à écrire. C’était une page consacrée au personnage de Basile, tyran politique en grande partie copié sur mon père, ce tyran domestique. J’avais donc pensé, en notant ce rêve, le lendemain, que Royal et Reyes, c’étaient Basile, c’est-à-dire mon père. Mais le sens du rêve me semble bien plus clair si Alina Reyes représente ma mère, ce qui doit donc être le cas (et d’ailleurs, Freud dit bien que les reines sont des symboles de la mère). Mon père, dans ce rêve, ce serait plutôt Finkielkraut, l’animateur de l’émission, qui s’intitule Répliques. (Un peu comme Renaud Camus, Alain Finkielkraut est pour moi une espèce d’autorité.) Or il se trouve que dans mon rêve, l’animateur de Répliques ne dit pas un mot, il garde un silence absolu. C’est Alina Reyes qui parle. Et pour me dire quoi ? Qu’elle n’a pas écrit mon nom dans sa dédicace, mais mon pronom, comme si elle refusait de me donner le nom que je tiens de mon père, à quoi Finkielkraut, le père, ne réplique rien. Ensuite, Alina Reyes reconnaît son erreur. Elle m’a sûrement confondu avec quelqu’un d’autre. Son erreur, c’est donc de ne pas m’avoir reconnu. Mais en l’occurrence, ne pas être reconnu, pour moi, c’est ne pas être reconnu par mon père, puisqu’il ne réplique rien. Or il se trouve que ma mère, malgré son divorce, a gardé comme nom d’usage celui de mon père. Et si ce rêve signifiait que je tenais ma mère pour une usurpatrice, qui aurait volé le nom de mon père, lequel ne m’aurait jamais reconnu ? Ma mère a d’ailleurs toujours eu avec moi la sévérité, la dureté d’un père, et mon père m’a toujours préféré mes sœurs. C’est à Julie qu’il offrait les livres que j’aurais aimé recevoir et ma pauvre sœur se voyait condamnée à des lectures qui ne l’intéressaient pas. Il ne la reconnaissait pas plus elle que moi, puisqu’il croyait que les centres d’intérêt de l’un étaient ceux de l’autre. Le présent que veut me faire Alina Reyes, dans ce rêve, mais qui est gâté par son refus de me nommer dans la dédicace, est un livre que je dis ‘‘fait maison’’. Dans mon rêve, ce ‘‘fait maison’’ signifie que le livre est fabriqué à l’ancienne, qu’il est cousu. Il renvoie donc directement, comme d’ailleurs Alina Reyes elle-même, à quelqu’un qui a été pour moi une autre figure paternelle, c’est à savoir : Dominique Autié. Mais « livre fait maison » pourrait avoir un autre sens. Il pourrait représenter l’héritage qui, transmis de génération en génération, fait la lignée, la maison. Je dois avouer que j’ai parfois désiré la mort de mon père, pour hériter de sa bibliothèque, et je me suis souvent dit que j’aimerais avoir une bibliothèque comme celle de Dominique Autié. Mais Alina Reyes, c’est-à-dire ma mère, s’interpose entre mon héritage (et donc mon père) et moi. C’est elle qui me le transmet, mais sans le nom, comme si elle voulait faire de moi un déraciné au sein même de la bibliothèque, qui est la véritable demeure, comme j’écrivais dans l’Hic est locus patriae que Dominique Autié avait bien voulu publier dans son blogue. Mon père s’est toujours senti déraciné, à cause de son père qui, lui ayant interdit de la parler dès son arrivée en France, lui a fait oublier sa langue maternelle, qui était le cantonais, la langue de ma grand-mère. Je ne sais si j’interprète bien ce rêve, mais j’aurais tendance à croire qu’il signifie que je pense qu’à cause de ma mère, qui est une usurpatrice (une Clytemnestre, comme je dis parfois), il m’est devenu impossible de trouver ma place.
21:56 Publié dans 2009, Dominique Autié, Histoire et Géographie de l'île de nos rêves, Journal, La Boucle d'un songe, Ma grand-mère paternelle, Ma mère, Ma soeur, Mon grand-père paternel, Mon père, Rêves, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
13/03/2009
Jeudi 12 mars 2009
Cinquième séance chez Tirésias avant-hier. Il voulait que je lui parle de mon père. Ma mère m’a toujours reproché de faire peur aux chats. « A ton âge, me dit-elle, terroriser les chats… » Quand j’étais enfant, avant la naissance de ma sœur, mon père, pour m’amuser, était venu dessiner un chat sur la tapisserie de ma chambre. J’étais dans les bras de ma mère et j’avais fait un caprice : « Pourquoi papa a-t-il dessiné un chat sur ma tapisserie ? », avais-je demandé à ma mère en pleurant. Ma mère m’a raconté plusieurs fois que mon père et elle avaient eu un chien avant ma naissance. Mais ils avaient dû s’en séparer, à cause de mon père, qui le battait. Plus tard, lorsque j’avais treize ou quatorze ans (ou était-ce plus tôt ?), mon père eut une autre adorable petite chienne noire, un caniche, qui s’appelait Frisquette, dont il dut se séparer également, parce qu’il ne pouvait pas s’empêcher de la battre, lorsque sa présence lui était trop pénible. (Je n’ai pas pensé à en faire la remarque à Tirésias, mais sans doute est-ce à cause de Frisquette que je ne conçois d’avoir pour chien que des caniches noirs et femelles (Coccymèle d’abord, et maintenant Pélagie).) Mon père eut ensuite des chats (encore aujourd’hui), avec lesquels il s’est toujours beaucoup mieux entendu (à quelques exceptions près). La passion qu’il s’est découverte pour la défunte chienne Nikita, qui appartenait à son amie Stéphanie, est survenue au moment où s’opérait un grand changement en lui. Pendant des années, mon père avait eu en effet l’obsession de l’hygiène, de la propreté, la terreur des microbes, etc. Il nous était formellement interdit de boire à la bouteille, par exemple, ou bien encore, nous devions nous figurer où se trouvait tel produit qu’on voulait prendre dans le réfrigérateur avant d’en ouvrir la porte, pour s’en saisir le plus rapidement possible et éviter ainsi tout réchauffement à l’intérieur de l’appareil. Il faut dire que la ‘‘chaîne du froid’’ était la grande préoccupation professionnelle de mon père : jusqu’à ce qu’il change de métier, pour ne plus se consacrer qu’au syndicalisme. Il donna alors libre cours à sa bestialité, en se prenant de passion pour la chienne Nikita, qu’il laissait lui lécher le visage ou à qui il donnait à manger avec sa fourchette, qu’il portait ensuite joyeusement à sa propre bouche, en répétant puérilement qu’il était le chef de meute ! Mon père a toujours été terrifiant. Il fut d’abord terrifiant par sa violence difficilement contenue, par sa sévérité et par la rigidité de ses nombreux principes. Il exigeait par exemple un silence si absolu, lorsqu’il lisait, qu’on osait à peine respirer : c’était la vie de la maison qui s’arrêtait, ou presque. Il avait également voulu m’apprendre les pourcentages à un âge où je savais à peine écrire et compter, et me força toute mon enfance à jouer aux échecs avec lui pendant ce qui me paraissait être des heures entières. J’ai donc les échecs en horreur et n’ai jamais été un matheux. (J’ai d’ailleurs eu pour note un sur vingt à l’épreuve de mathématiques au baccalauréat. « Ç’a donc fait série, ce dégoût des mathématiques », a remarqué Tirésias.) Je me souviens d’une terrible colère de mon père qui, lorsque j’avais dix-sept ou dix-huit ans, m’avait surpris en train de boire à la bouteille. Je savais que je n’en avais pas le droit, mais je croyais qu’il ne l’aurait pas vu. M’apercevant du violent changement de son humeur, je m’étais efforcé de me faire le plus discret possible, me contentant d’acquiescer à tout ce qu’il braillait, comme m’a toujours dit que faisait ma mère avec lui du temps de leur mariage et comme j’ai moi-même toujours fait avec celui-ci, heureusement inspiré par celle-là. (La grande peur de ma mère, durant son mariage, était d’être battue par mon père. Elle ne le fut cependant jamais, contrairement à la mère de mon autre sœur, Laura, qui quitta mon père pour cette raison.) Mais ma sœur Julie, lors de cette grande colère de mon père, avait pris ma défense : elle lui avait tenu tête, en lui soutenant que sa colère était excessive, et ç’avait été vraiment terrible. Cet épisode est d’ailleurs resté dans les mémoires. Il est une référence fameuse dans ma famille. (Est-ce pour terroriser mon père à mon tour, que j’aime faire peur aux chats ?) Ensuite, c’est par sa bestialité affichée que mon père fut effrayant. Effrayant et dégoûtant. Plus dégoûtant encore, devrais-je dire, car ma mère, à cause de lui, a pour les hommes un grand dégoût depuis longtemps, dégoût qu’elle m’a toujours fait ressentir et que je lui ai toujours inspiré moi aussi. (Paradoxalement, ce dégoût n’a pas empêché ma mère de rester en très bons termes avec mon père depuis leur divorce.) Sans doute est-ce par ce dégoût de ma mère pour les hommes et la virilité, et donc pour moi, que s’explique en partie mon angoisse d’être mal jugé, ma peur du regard des autres. Pourtant, ai-je fait remarquer à Tirésias, je me donne beaucoup à regarder dans le journal intime que je publie sur Internet, et sans presque aucune honte. Ce n’est pas moralement que j’ai honte de moi, mais physiquement : c’est ma présence, mon corps livré au regard d’autrui, qui sont l’objet de ma névrose. Et encore, le regard d’une seule personne m’est tout à fait supportable. De deux ou trois également. Je puis avoir des relations sexuelles sans éprouver de honte de mon corps. Il m’est déjà plus difficile d’avoir des relations sexuelles avec plus d’une personne en même temps. Les deux seules fois où cela m’est arrivé, c’était avec des garçons que je connaissais, et avec qui j’avais déjà couché seul. C’est le regard de personnes peu connues ou inconnues qui m’est pénible, dès lors qu’elles sont nombreuses, c’est-à-dire plus de quatre en général. C’est aussi l’idée de ce regard, sa possibilité, qui m’est insupportable. Je pourrai me sentir très mal dans un bar presque vide, parce que je garderai à l’esprit que la foule peut y affluer à tout moment. J’ai parfois encore du mal à marcher dans certaines rues, même si elles sont désertes. Je ne peux pas aller dans les piscines publiques, à la plage, dans les saunas, sur les lieux de drague. Je ne peux pas non plus faire de sport ni danser. « Bien, me dit Tirésias, on progresse. Vous vous êtes vraiment mis au travail. Il sera temps, la prochaine fois, de vous allonger sur le divan. Je vous regarderai, mais vous ne me verrez pas vous regarder. Et ce sera un regard amical. Rappelez-le-moi la prochaine fois. Et essayez de creuser d’ici là la question de ce corps qui ne supporte pas d’être regardé. »
01:43 Publié dans 2009, Coccymèle, Frisquette, Journal, Laura, Ma mère, Ma soeur, Mon père, Nikita, Pélagie, Stéphanie, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
12/03/2009
Mercredi 11 mars 2009
Il était prévu que je déjeune avec cette hyène d’Ascylte, aujourd’hui, qui devait ensuite comparaître, à deux heures, dans un procès qui se tient en ce moment à Mont-de-Marsan, hélas à huis-clos, à cause de quoi je n’ai pas pu l’aller voir sévir, comme j’aurais voulu. Ce crétin a annulé notre déjeuner au dernier moment, parce que, s’étant fait pirater une nouvelle fois sa carte bancaire sur Internet, il a dû prévenir sa banque et porter plainte, à Bordeaux, ce qui l’a fait prendre la route pour Mont-de-Marsan beaucoup plus tard que prévu. Il m’a proposé de dîner avec lui, ce que j’avais l’intention de faire avec Tityre, à qui j’ai donc demandé s’il accepterait d’inviter également à sa table cet ami dont je lui avais parlé, expert en psychologie mais certes pas en bonnes manières, puisqu’il ne sait pas se tenir à table, mâche les aliments en ayant la bouche ouverte et boit le vin qu’on lui sert comme un paysan laperait sa soupe, c’est-à-dire avec force bruit. « Tityre, je t’en conjure, c’est une occasion unique pour toi de voir le traître de tes yeux, celui qui n’a pas hésité à trahir son amitié pour moi pour me voler Camille. Tu vérifieras ainsi que je n’inventais rien, qu’il est réellement d’une laideur peu commune et d’une bêtise abyssale. » Comme à son habitude, Ascylte a voulu impressionner son nouveau public, auquel il tentait de faire croire que ses seules expertises suffisaient à faire basculer les procès, ce qui pourrait bien être vrai, d’ailleurs, et c’est bien le plus effrayant ! Il ne voulait pas rester trop tard, parce qu’il devait se lever tôt demain et qu’il aurait de la route à faire, jusqu’à Grenoble, où sa présence était indispensable, disait-il, dans un procès en appel, vendredi matin, à la première heure. « Si je n’y vais pas, le mis en cause pourrait bien être condamné à quinze ou vingt années d’emprisonnement. Alors que si j’y vais, il ne sera condamné qu’à cinq années. – Mais s’il doit être condamné dans tous les cas, c’est qu’il est coupable ! Laisse-le donc à son sort, il l’aura sans doute mérité. – Mais je suis le seul à avoir remarqué les lésions neurologiques du mis en cause… (Je crois que c’est ainsi qu’il l’a dit.) – Quoi ? Il est fou et tu veux le faire sortir plus tôt de sa prison ? » J’avais vraiment envie de baiser, et Ascylte était là, tout disponible, ou presque. « Ascylte, mon petit Ascylte, s’il te plaît, je t’en prie, reste avec moi, l’implorais-je de mes plus beaux yeux… – Mais pourquoi ? – Devine ! – Je resterais bien, mais ma conscience me l’interdit : c’est de la vie d’un homme qu’il s’agit. » Je me suis montré si convaincant qu’Ascylte, à la fin, nous tint ce beau discours : « Et puis merde, après tout, je suis censé être en arrêt maladie. Je ne vais pas me taper huit-cent kilomètres pour un arabe qui ne parle même pas français. J’aurai dans les 300 EUR de frais, on m’en remboursera peut-être 500. Ça ne fait un bénéfice que de 200 EUR, et qui me sera versé à une date indéterminée, comme à chaque fois. Pourquoi est-ce que je me ferais chier ? » Ah ! Elle est belle la conscience des experts ! Mais que mes lecteurs se rassurent. Maintenant que ma soif est étanchée, je jure de faire partir Ascylte à la première heure, demain, pour Bordeaux, où il doit récupérer ses dossiers. Et ensuite : à Grenoble ! J’avais dit l’autre jour que je voulais revoir Ascylte pour vérifier que j’avais toujours autant de haine pour lui. Hélas, il n’en est rien. Mais mon mépris n’en est que plus grand.
02:20 Publié dans 2009, Ascylte, Camille, Journal, Tityre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
11/03/2009
Mardi 10 mars 2009
Je ferai une autre fois le récit de ma cinquième séance chez Tirésias. Je préfère raconter maintenant ce qui m’est arrivé ce soir. Je rentre à l’instant de chez le petit Osman, à qui j’ai rendu visite après avoir eu un plan, rapide et sans grand intérêt, avec un routier, et dans son camion ! J’ai demandé à ce routier s’il venait souvent à Mont-de-Marsan, s’il y connaissait beaucoup de garçons. Il m’a répondu que non, qu’il n’y en avait qu’un qu’il voyait régulièrement dans cette ville. Je me suis fait la réflexion que ce garçon était peut-être Osman, qui est, fut ou sera sans doute le ‘‘plan régulier’’ de tous les pédés de la ville. Ce que me disant, j’ai eu envie d’aller le voir. « Ça tombe bien, m’a-t-il dit, j’ai des choses à te raconter. » Il avait rencontré, au début de l’après-midi, un garçon qui lui demandait une cigarette (encore un ! (Ai-je déjà parlé, dans ce journal, de cet autre garçon qu’il avait rencontré de la même façon, grâce à une cigarette ?) Pourquoi donc ai-je arrêté de fumer ?). Osman a répondu à ce garçon qu’il n’en avait pas, mais qu’il lui en donnerait une s’il l’accompagnait chez lui. Le garçon l’y a suivi et est resté avec lui jusque vers neuf heures du soir. Tous deux ont beaucoup bu, surtout l’hétéro, car c’était un hétéro d’une vingtaine d’années, un petit hétéro qui a bien voulu essayer avec Osman, mais sans grand succès : il avait trop bu et bandait mou. Il a tout de même sucé Osman, qui m’a confié avoir joui deux fois. Ce dernier ayant un plan de prévu pour huit heures ne savait pas trop comment se débarrasser de l’hétéro, qui était soul et ne semblait pas vouloir partir. Il lui a donc proposé de ‘‘faire un plan à trois’’, dans l’espoir que la compagnie du troisième le rendrait plus gaillard. Il n’en fut rien, évidemment, à tel point que ledit troisième, fort désappointé, préféra repartir de son côté, mais bredouille. Quand j’eus fini de faire à mon tour le récit de ma rencontre du jour à Osman, nous comprîmes vite que ce troisième qui était rentré bredouille, c’était mon camionneur ! J’avais vu juste en imaginant qu’Osman était son ‘‘plan régulier’’ dans cette ville ! Le routier déçu, parti à la recherche d’un autre plan, m’avait finalement rencontré, ce qui nous fit beaucoup rire, Osman et moi. Le proverbe s’en trouvait confirmé, selon lequel le malheur des uns fait le bonheur des autres. Quelqu’un sonne alors à la porte d’Osman. Ce n’est autre que le bel hétéro, qui vient de se faire chasser de chez sa mère, à coups de matraques, dit-il, par la police, appelée par cette dernière, qui n’avait pas apprécié que le garçon ne rentre pas à l’heure qu’elle avait décidé pour lui. Il cherchait un toit pour la nuit. « Ce fut comme une apparition » ! Grand et maigre comme j’aime, beau comme un Espagnol, avec des yeux tout noirs et des sourcils épais comme avait Augustin, viril comme une mauvaise herbe et vêtu comme ‘‘un jeune des banlieues’’, il pleurait. Il pleurait devant nous, comme un enfant, en disant que c’était dur d’être chassé par sa propre mère, de se cacher derrière une machine à laver le linge pour se protéger des coups de matraques de la police, et pourtant, il avait fait de la prison, disait-il, car il avait fait de la prison… C’était très beau à regarder, ces larmes, à la fois bouleversant et très excitant. Osman et moi nous sommes efforcés de lui remonter le moral avec notre conversation de pédales décervelées. L’hétéro, après s’être excusé mille fois de nous avoir surpris, croyait-il, sur le point de faire la bête à deux dos, s’est mis à participer à la conversation en faisant étalage de sa grande culture. Il posait des questions, comme dans un quiz, auxquelles il donnait lui-même les réponses. « Qui a écrit l’Encyclopédie Universalis ? Diderot et d’Alembert. Quelle fut la dernière bataille de François-Napoléon Ier ? Trafalgar. » Et ainsi de suite. C’était très amusant. Plus effrayant : ce garçon d’origine espagnole et qui parlait d’ailleurs couramment la langue de Cervantès (enfin, pas tout à fait la langue de Cervantès, j’imagine), nous a confié qu’il avait aussi des notions d’arabe… Il savait dire bonjour, merci, et prononcer quelques prières, ce qu’il s’est empressé de nous prouver. « Mais où donc as-tu appris l’arabe, lui ai-je demandé ? Attends, ne dis rien. Je parie que c’était en prison ! » C’était bien là. Cela dit, sa conversion à l’islamisme est encore bien loin d’être faite, car il ne cessait de dire qu’il n’avait rien contre les homos, ce qui n’est pas d’un islam très orthodoxe, je pense. Et non seulement il n’avait rien contre les homos, mais il se pouvait même qu’il fût bi, disait-il, ce qui était bien possible, en effet, puisqu’il avait fricoté avec Osman durant tout l’après-midi. D’ailleurs, il n’arrêtait pas de me dire que j’avais de beaux yeux. « Ah ! Quels yeux ! Je n’ai jamais vu d’yeux aussi bleus, aussi beaux que les tiens… » Et comme il voulait être sûr qu’il ne nous avait pas dérangés dans des projets que nous n’avions pas eu, Osman et moi, ainsi que nous l’en assurions, il a voulu m’embrasser, pour vérifier qu’Osman ne serait pas jaloux. J’ai donc été embrassé par ce beau grand garçon d’une candeur invraisemblable. C’est incroyable, la candeur de ces sortes d’individus, qui doivent pourtant bien avoir aussi une grande part d’ombre, puisqu’ils ont mérité la prison. Quand je suis parti, il a tendu la main vers moi une dernière fois, pour me toucher l’épaule. Je l’aurais bien emmené avec moi, mais ce n’aurait pas été raisonnable. Je n’ai vraiment pas besoin d’un autre sans abri en ce moment, ni d’un ‘‘cas social’’. J’ai eu bien assez d’un Camille.
02:06 Publié dans 2009, Augustin, Camille, Journal, Osman, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
04/03/2009
Mardi 3 mars 2009
Il y a peut-être une explication au fait que je me sois senti mieux qu’à mon habitude en accompagnant Tityre en ville samedi soir dernier. Je me suis blessé en sciant de vieilles planches chez moi, il y a quelque temps. Ayant coupé l’une d’elles jusqu’à la moitié de sa largeur, au lieu de la cogner ensuite contre le sol pour qu’elle se casse, comme m’avait appris à faire Camille, je ne sais pourquoi j’ai préféré laisser mon pied gauche sur le support où je la maintenais ainsi et, montant dessus, la briser d’un coup du pied droit. C’était d’autant plus idiot que le support n’était pas très stable. J’ai perdu l’équilibre et suis tombé de tout mon poids sur le sol, très dur, en me tordant d’abord la cheville et le genou gauches. (Par la suite, Osman, à qui j’ai rapporté ma mésaventure, m’a dit qu’il trouvait que mon idée revenait presque à vouloir scier la branche sur laquelle j’étais assis. Ce n’était pas tout à fait cela, mais presque, en effet, et le résultat fut le même.) J’ai eu très mal pendant quelques minutes, puis supportablement pendant quelques jours, au bout desquels la douleur avait presque complètement disparu. Mais elle est réapparue quelques jours plus tard. Il m’était devenu difficile de m’accroupir et de monter ou descendre les escaliers. J’avais mal dans toute la jambe, de la hanche jusqu’à la cheville et sur le dessus du pied, en passant par le genou. J’avais peur de m’être écrasé un nerf, comme il était arrivé au grand C, après le même genre de chute, lors de sa carrière militaire, m’a-t-il dit. Je suis allé consulter mon docteur, qui m’a dit qu’il ne s’agissait sans doute que de l’hématome, à l’intérieur, qui ne se voyait pas, mais descendait probablement dans la jambe, comprimant au passage certaines structures. Il lui faudrait environ six semaines pour se résorber. Il m’a prescrit un anti-inflammatoire, dont l’interaction avec l’alcool pourrait expliquer mon état de samedi soir. Cela me paraît tout de même plus vraisemblable que des effets positifs de l’analyse à peine commencée avec Tirésias.
00:18 Publié dans 2009, Camille, Cyrille, Journal, Osman, Tirésias, Tityre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
02/03/2009
Dimanche 1er mars 2009
J’ai accompagné Tityre, hier soir, qui voulait sortir. Nous sommes allés dans toutes sortes d’endroits et, malgré la foule, je ne me suis pas senti trop mal, sans vraiment pouvoir l’expliquer. Ce ne pouvait pas être seulement grâce à l’alcool que j’avais ingurgité puisque, d’habitude, même en buvant, je ne puis me défaire de cette raideur de tout mon corps, de tout mon être, qui me rend si pénible le fait de me trouver au milieu de gens, ou même dans des endroits seulement susceptibles d’en voir affluer. Pour une fois, je me suis senti presque à mon aise. Se pourrait-il que l’analyse à peine commencée avec Tirésias ait déjà des effets positifs sur moi ? Il me semble pourtant avoir toujours eu conscience de la partie (censurée dans ce journal) de ce que j’ai confié à ce dernier qui a à voir avec ce que j’appelle ma phobie sociale et pourrait l’expliquer. Peut-être n’est-ce pas tant la prise de conscience qui mène à la guérison que le fait de dire ce dont on a conscience. Ou peut-être mon heureux état de la soirée d’hier n’était-il que la conséquence d’un inexplicable hasard. Je ne sais. J’ai croisé l’aimable Osman, ainsi qu’un ancien ‘‘coup’’, qui n’a pas daigné me saluer. J’ai été dragué plusieurs fois, mais uniquement par des filles. Une en particulier, appelons-la Lydie, a commencé par m’offrir à boire du champagne, puis son numéro de téléphone. Elle nous a fait faire ensuite le tour de ses endroits favoris, jusqu’à ce que nous perdions de vue Tityre, qui avait ses propres vues sur certain garçon qui n’était pas vraiment à mon goût. Lydie voulut absolument aller dans un bar qui vient d’être rouvert par ce patron de restaurant qui est le seul, dans Mont-de-Marsan, me dit-elle, à ne pas savoir qu’il est pédé. « Il est plutôt le seul à croire qu’on pense qu’il ne l’est pas, lui ai-je répondu, parce que je puis t’assurer qu’il connaît parfaitement ses préférences sexuelles. Il m’a fait plusieurs fois des avances, mais je le trouvais trop gros. Si j’avais su que son commerce était si florissant, j’aurais probablement accepté de donner de ma personne. » Lydie voulait absolument voir le ‘‘numéro’’ que fait parfois ce patron de bar : pour amuser sa clientèle, il lui arrive en effet d’imiter Cindy Sander chantant Papillon de lumière. (Il est vrai que la chanteuse et le cafetier ont à peu près la même corpulence.) Et il s’imagine qu’on le croit hétéro ! Lydie n’arrêtait pas de me caresser les cheveux ou de me recoiffer. A un moment, dans un autre bar, elle a voulu que je l’accompagne au petit coin. Elle a insisté pour que j’entre avec elle dans cet endroit et s’est assise devant moi, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Mais le fait le plus incroyable n’est pas là. Ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est que moi aussi, j’ai pissé en sa présence, en me détournant juste un peu, pendant qu’elle se lavait les mains, alors que j’écrivais il y a quelques jours à peine qu’il m’était très difficile de faire cela en présence de quelqu’un, parce que mon inhibition était trop grande. M’étais-je trompé ? N’est-ce qu’en présence des garçons que la chose m’est si pénible ou si je découvrais avec Lydie un autre effet positif de mon analyse ? J’ai fort peu pratiqué la gent féminine. Anne D*** est toute mon expérience en la matière, et encore, je ne sais pas si cela compte, puisqu’elle a terminé lesbienne. J’ignore s’il est fréquent de se faire inviter au petit coin par une demoiselle. C’était probablement une manière pour elle de me dire que je pouvais lui rentrer dedans. De toute façon, même si j’avais voulu, je n’aurais pas pu : j’étais bien trop soul pour cela. Lydie a fini par me faire venir chez elle, où elle m’a confié qu’elle aimait les garçons et les filles. Elle était amoureuse d’une jeune femme qui venait de se marier. Elle avait les larmes aux yeux. Elle était complètement soule, elle aussi. J’ai préféré rentrer chez moi. Je me demande parfois si je ne suis pas une espèce d’hétérosexuel refoulé, après tout. Il est évident que je préfère les garçons, mais enfin, les filles ne me dégoûtent pas. Et ce serait probablement plus simple d’en trouver. Et puis il me semble que je me sentais différemment garçon avec Lydie qu’avec Nicandre ou Camille, ou même avec le petit Chrysanthe, qui est pourtant si simple, et si accessible. Avec une Lydie, c’est plus sereinement, plus heureusement, que je me sens garçon. C’est paradoxal, puisque c’est à cause de ma mère qu’il m’est si difficile d’accepter ce qu’il y a de viril en moi, parce qu’elle a toujours eu les hommes en horreur. Mais justement, Lydie me faisait très ostensiblement voir le désir que je lui inspirais. Contrairement à ma mère, elle n’était pas dégoûtée par moi. C’est peut-être pour cela qu’il m’était plus facile d’être moi en sa présence : je n’étais plus encombré de ma masculinité devant elle. Mais si c’est à cause de ma mère qu’il m’est si difficile d’être un garçon (il serait d’ailleurs peut-être temps que je dise « être un homme », ‘‘mais bon’’, je n’en suis pas encore là, je viens à peine de commencer cette analyse avec Tirésias !), pourquoi donc ai-je également tant de mal, le plus souvent, à l’être avec des garçons, justement ? C’est ce qui me fait dire que, peut-être, je suis un hétérosexuel refoulé : je ne me permettrais d’aimer les garçons que parce que ma mère, par son dégoût, m’aurait empêché d’aimer les femmes : j’aurais peur de leur inspirer le même dégoût qu’à elle. Enfin, tout cela n’est que pure hypothèse. J’ai tout de même beaucoup de mal à y croire moi-même, tant le goût des garçons est ancré en moi, et tant il m’est cher. Peut-être que je suis bisexuel ? J’aurais besoin du désir des filles pour ne plus douter de celui que j’inspire aux garçons ?
02:35 Publié dans 2009, Anne D***, Camille, Chrysanthe, Journal, Lydie, Ma mère, Nicandre, Osman, Tirésias, Tityre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note