11/03/2009

Mardi 10 mars 2009

            Je ferai une autre fois le récit de ma cinquième séance chez Tirésias. Je préfère raconter maintenant ce qui m’est arrivé ce soir. Je rentre à l’instant de chez le petit Osman, à qui j’ai rendu visite après avoir eu un plan, rapide et sans grand intérêt, avec un routier, et dans son camion ! J’ai demandé à ce routier s’il venait souvent à Mont-de-Marsan, s’il y connaissait beaucoup de garçons. Il m’a répondu que non, qu’il n’y en avait qu’un qu’il voyait régulièrement dans cette ville. Je me suis fait la réflexion que ce garçon était peut-être Osman, qui est, fut ou sera sans doute le ‘‘plan régulier’’ de tous les pédés de la ville. Ce que me disant, j’ai eu envie d’aller le voir. « Ça tombe bien, m’a-t-il dit, j’ai des choses à te raconter. » Il avait rencontré, au début de l’après-midi, un garçon qui lui demandait une cigarette (encore un ! (Ai-je déjà parlé, dans ce journal, de cet autre garçon qu’il avait rencontré de la même façon, grâce à une cigarette ?) Pourquoi donc ai-je arrêté de fumer ?). Osman a répondu à ce garçon qu’il n’en avait pas, mais qu’il lui en donnerait une s’il l’accompagnait chez lui. Le garçon l’y a suivi et est resté avec lui jusque vers neuf heures du soir. Tous deux ont beaucoup bu, surtout l’hétéro, car c’était un hétéro d’une vingtaine d’années, un petit hétéro qui a bien voulu essayer avec Osman, mais sans grand succès : il avait trop bu et bandait mou. Il a tout de même sucé Osman, qui m’a confié avoir joui deux fois. Ce dernier ayant un plan de prévu pour huit heures ne savait pas trop comment se débarrasser de l’hétéro, qui était soul et ne semblait pas vouloir partir. Il lui a donc proposé de ‘‘faire un plan à trois’’, dans l’espoir que la compagnie du troisième le rendrait plus gaillard. Il n’en fut rien, évidemment, à tel point que ledit troisième, fort désappointé, préféra repartir de son côté, mais bredouille. Quand j’eus fini de faire à mon tour le récit de ma rencontre du jour à Osman, nous comprîmes vite que ce troisième qui était rentré bredouille, c’était mon camionneur ! J’avais vu juste en imaginant qu’Osman était son ‘‘plan régulier’’ dans cette ville ! Le routier déçu, parti à la recherche d’un autre plan, m’avait finalement rencontré, ce qui nous fit beaucoup rire, Osman et moi. Le proverbe s’en trouvait confirmé, selon lequel le malheur des uns fait le bonheur des autres. Quelqu’un sonne alors à la porte d’Osman. Ce n’est autre que le bel hétéro, qui vient de se faire chasser de chez sa mère, à coups de matraques, dit-il, par la police, appelée par cette dernière, qui n’avait pas apprécié que le garçon ne rentre pas à l’heure qu’elle avait décidé pour lui. Il cherchait un toit pour la nuit. « Ce fut comme une apparition » ! Grand et maigre comme j’aime, beau comme un Espagnol, avec des yeux tout noirs et des sourcils épais comme avait Augustin, viril comme une mauvaise herbe et vêtu comme ‘‘un jeune des banlieues’’, il pleurait. Il pleurait devant nous, comme un enfant, en disant que c’était dur d’être chassé par sa propre mère, de se cacher derrière une machine à laver le linge pour se protéger des coups de matraques de la police, et pourtant, il avait fait de la prison, disait-il, car il avait fait de la prison… C’était très beau à regarder, ces larmes, à la fois bouleversant et très excitant. Osman et moi nous sommes efforcés de lui remonter le moral avec notre conversation de pédales décervelées. L’hétéro, après s’être excusé mille fois de nous avoir surpris, croyait-il, sur le point de faire la bête à deux dos, s’est mis à participer à la conversation en faisant étalage de sa grande culture. Il posait des questions, comme dans un quiz, auxquelles il donnait lui-même les réponses. « Qui a écrit l’Encyclopédie Universalis ? Diderot et d’Alembert. Quelle fut la dernière bataille de François-Napoléon Ier ? Trafalgar. » Et ainsi de suite. C’était très amusant. Plus effrayant : ce garçon d’origine espagnole et qui parlait d’ailleurs couramment la langue de Cervantès (enfin, pas tout à fait la langue de Cervantès, j’imagine), nous a confié qu’il avait aussi des notions d’arabe… Il savait dire bonjour, merci, et prononcer quelques prières, ce qu’il s’est empressé de nous prouver. « Mais où donc as-tu appris l’arabe, lui ai-je demandé ? Attends, ne dis rien. Je parie que c’était en prison ! » C’était bien là. Cela dit, sa conversion à l’islamisme est encore bien loin d’être faite, car il ne cessait de dire qu’il n’avait rien contre les homos, ce qui n’est pas d’un islam très orthodoxe, je pense. Et non seulement il n’avait rien contre les homos, mais il se pouvait même qu’il fût bi, disait-il, ce qui était bien possible, en effet, puisqu’il avait fricoté avec Osman durant tout l’après-midi. D’ailleurs, il n’arrêtait pas de me dire que j’avais de beaux yeux. « Ah ! Quels yeux ! Je n’ai jamais vu d’yeux aussi bleus, aussi beaux que les tiens… » Et comme il voulait être sûr qu’il ne nous avait pas dérangés dans des projets que nous n’avions pas eu, Osman et moi, ainsi que nous l’en assurions, il a voulu m’embrasser, pour vérifier qu’Osman ne serait pas jaloux. J’ai donc été embrassé par ce beau grand garçon d’une candeur invraisemblable. C’est incroyable, la candeur de ces sortes d’individus, qui doivent pourtant bien avoir aussi une grande part d’ombre, puisqu’ils ont mérité la prison. Quand je suis parti, il a tendu la main vers moi une dernière fois, pour me toucher l’épaule. Je l’aurais bien emmené avec moi, mais ce n’aurait pas été raisonnable. Je n’ai vraiment pas besoin d’un autre sans abri en ce moment, ni d’un ‘‘cas social’’. J’ai eu bien assez d’un Camille.

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