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27/02/2009

Jeudi 26 février 2009

            J’ai revu cet après-midi le jeune Chrysanthe, à qui je n’avais pas encore donné de nom dans ce journal. C’est un garçon qui sourit en baisant, ce qui n’est pas très fréquent, pour ne pas dire fort rare. Quand je fais des pauses pour le regarder, il me fait de grands sourires, comme un nouveau-né. Violette, la chienne de Camille, était en train de faire des petits quand j’ai téléphoné à son maître tout à l’heure. Bien sûr, ma sœur a dit non au grand C qui l’avait demandée en mariage. Ascylte est convoqué à une audience au tribunal de Mont-de-Marsan le mercredi 11 mars. Il veut que nous déjeunions ensemble à cette occasion ! J’ai accepté son invitation, pour vérifier que je le haïssais toujours autant.

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25/02/2009

Mardi 24 février 2009

            J’avais dit que je voulais me détourner de Camille mais, bien sûr, c’est impossible. J’ai assez de volonté pour rester des jours et des jours sans lui donner de nouvelles, mais à la fin, constatant que lui non plus ne m’en donne pas, je ne peux pas m’empêcher de lui téléphoner, pour lui dire tout le mal que je pense de lui, pour lui dire que je ne lui téléphonerai plus jamais et que tout est fini entre nous. En général, je le rappelle dès le lendemain, pour m’excuser, pour lui dire qu’il me manque, qu’il sera toujours dans mon cœur, que je veux le revoir. Il ne m’en veut pas, parce qu’il sait ‘‘que je suis un garçon compliqué’’. Depuis la tempête, il passe énormément de temps chez son père. Il y dort d’ailleurs très souvent, comme ce soir. En lui téléphonant tout à l’heure, vers onze heures, je l’ai réveillé. Il venait de s’endormir. Je pensais qu’il serait tout juste rentré de son travail, mais il n’en était rien : il ne travaillait pas ce soir. C’est merveilleux de le surprendre dans son sommeil. Sa voix encore endormie est pleine d’une douceur qui lui manque d’habitude : il semble plus affectueux, plus proche, plus offert. Je donne un sens qui n’a peut-être pas vraiment lieu d’être au fait qu’il ait répondu à un coup de téléphone si tardif alors qu’il avait déjà sombré dans le sommeil. Je me dis qu’il a lu mon nom sur l’écran de son téléphone portable et qu’il a voulu me répondre. Il ne me reproche pas de l’avoir réveillé. J’y vois une preuve d’amitié. Je me dis qu’il est sans doute permis aux véritables amis de se téléphoner à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Nous nous sommes donné des nouvelles l’un de l’autre. Il m’a dit qu’Ascylte lui avait téléphoné : celui-ci voulait le voir pour lui rendre quelques affaires à lui qu’il avait encore en sa possession. J’aimerais que Camille lui dise qu’il ne veut plus le revoir et qu’il préfèrerait que ce soit moi qui récupère ses affaires : pour mon plaisir, pour le plaisir d’être désagréable à cette belle enflure, pour lui montrer que c’est moi qui l’emporte, à la fin, malgré tout. A moi aussi, Ascylte a fait signe plusieurs fois, sur MSN, le plus souvent pour me parler de sa mauvaise santé, qui s’est encore dégradée. Mais qui sait s’il ne l’a pas prétendu pour m’attendrir ? Il en serait bien capable. A l’en croire, il serait actuellement ‘‘en arrêt maladie longue durée’’. Il ne manquerait plus qu’il crève avant que j’aie pu me venger de lui ! C’est curieux, ce besoin que Camille semble encore avoir de son père, au point d’aller dormir si souvent chez lui, ces temps-ci. Il est vrai qu’il n’a que vingt ans et que, par bien des aspects, il n’est encore qu’un enfant, ne serait-ce que par le faible développement de son intelligence, dont on se demande parfois s’il en a. Mais bien sûr qu’il en a ! Il suffit d’entendre de quelle façon il me répond au téléphone. Sans même dire « allo » en décrochant, il me demande directement comment je vais : « Comment ça va ? », « Tu vas bien ? », « Comment tu vas ? », en le disant très vite, comme s’il était sincèrement inquiet pour moi ! Il me prend ainsi au dépourvu et me laisse le plus souvent complètement désarmé. J’ai l’impression d’être pour lui comme une évidence, comme si j’étais justement dans ses pensées avant même de l’appeler, comme s’il avait deviné que je n’allais pas bien, et que, sachant que j’aurais besoin de le lui dire, il m’invitait à le faire aussitôt, sans aucun préambule, sans détour, comme s’il allait de soi qu’il y avait urgence et que j’étais sur le point d’exploser ou de m’effondrer. Même quand je le surprends dans son sommeil, comme tout à l’heure, il a la présence d’esprit, l’intelligence de me répondre de cette astucieuse façon. Il est vrai que, me considérant comme ‘‘un garçon compliqué’’, il doit se dire que je suis constamment dans un genre d’état appelant cette façon de me prendre. C’est comme s’il y avait une compassion de son indifférence. Il a donc bien son intelligence, oui : j’ai d’ailleurs sûrement déjà dit dans ce journal que Camille était un grand manipulateur : il fait de moi ce qu’il veut, ou presque. Avant de raccrocher, il m’a demandé d’embrasser pour lui la chienne Pélagie. Ça n’a l’air de rien, mais c’est prodigieusement intelligent. En quelques mots, il me fait comprendre que l’espèce d’intimité à laquelle nous étions parvenus à l’époque où, chassé de chez lui par son père, il était venu trouver refuge chez moi est restée la même. Et c’est tout ce que je souhaite, au fond : être l’intime de quelqu’un. Il sait que Pélagie est un autre moi, un prolongement de moi, plutôt, le plus souvent prolongement de ma main, quand je la caresse, et qui obéit au son de ma voix comme mon corps aux ordres de mon cerveau. En embrassant ma chienne, il m’embrasse une seconde fois. Plus précisément, il me montre qu’il pense à embrasser une part de moi qu’il est l’un des seuls à connaître, pour l’avoir vue lorsqu’il partageait mon quotidien et mon intimité. Tirésias voudrait que je lui parle de mon père, dont je me passe très bien, moi, contrairement à Camille. Je suis bien embêté. Je n’ai encore rien trouvé d’intéressant à dire sur le sujet…

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24/02/2009

Lundi 23 février 2009

            Hier soir, j’ai revu le beau Clinias, l’amant de ce Cléomédon qui s’était battu avec l’énorme mignon d’un ami de Tityre, il y a quelque temps, chez ce dernier. Après le dîner chez ma sœur, j’étais d’abord allé rendre visite à Osman, puis j’avais rejoint Tityre et Clinias dans le bar de ce vieux pédé qui fait courir le bruit qu’il m’arrive de ‘‘faire la pute à Toulouse’’. (Cléomédon était parti se coucher.) A la fermeture du bar, nous sommes allés terminer la soirée chez moi. En jouant avec la chienne Pélagie, Clinias, qui n’a pas une très bonne coordination psychomotrice, si c’est bien ainsi qu’on dit, n’arrêtait pas de lancer sur moi, sans le faire exprès, la peluche de la bête, pour la lui faire rapporter. C’était charmant. Lui qui travaille dans la douane, on espère qu’il n’aura jamais à se servir d’une arme dans l’exercice de ses fonctions, car il risquerait fort de ne pas tuer les bonnes personnes. Je l’ai encore revu ce soir, avec Cléomédon, au dîner chez Tityre. Il est d’une douceur et d’une patience infinies. C’est à peine si l’on entend le son de sa voix, lorsqu’il participe à la conversation. (Il faut dire qu’il est fort difficile de se faire entendre, une fois que Tityre a pris la parole. Si donc Cléomédon est aussi de la partie, cela devient impossible.) Il a l’accent de Bordeaux, la nuque presque aussi fine que les poignets, l’air amoureux de Cléomédon, mais des regards furtifs en ma direction en présence de ce dernier et moins discrets en son absence. Ce gracieux petit être est aussi parfois d’une incroyable grossièreté. Par exemple, hier soir, dans la rue, en chemin pour chez moi, il s’est mis à cracher par terre en faisant un épouvantable bruit venu du fond de la gorge, un peu comme un arabe. Et puis il a pissé contre le porche de l’ancienne gendarmerie à cheval. Hélas, il m’est absolument inaccessible, à cause du terrible Cléomédon, qui est tout de même capable de faire rouler par terre un obèse à cause de la mauvaise orthographe de ses SMS ! J’ose à peine imaginer ce qu’il ferait à un gringalet comme moi qu’il surprendrait en train de faire des avances à son Clinias.

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20/02/2009

Jeudi 19 février 2009

            Hier, quatrième séance avec Tirésias. Je lui ai rapporté la plupart des associations que j’avais faites depuis la dernière fois, plus quelques autres, qu’ayant beaucoup hésité à confier à mon autre journal, tout à l’heure, je n’écrirai bien évidemment pas dans celui-ci. J’ai déjà dit, lundi dernier, que j’avais retrouvé les fausses lettres de Julien et celles d’Anja rangées ensemble. Ce fait est sans doute très significatif. Julien et Anja sont les deux grandes figures de mon passé avant la rencontre d’Augustin. Il est même probable qu’ils soient à l’origine du plus grand des mythes qui me sont propres. Les deux sont morts de morts violentes, puisque Julien est censé s’être suicidé et qu’Anja a été assassinée. J’ai rencontré cette dernière en Allemagne, quelques années après la création de Julien. Depuis la classe de quatrième, et jusqu’à la terminale, j’allais tous les ans passer une quinzaine de jours dans ce pays, avec d’autres élèves des deux lycées d’enseignement général de Mont-de-Marsan, pour perfectionner mon allemand. Pour une raison que je ne m’explique toujours pas, dans ce pays, alors que je me trouvais pourtant encore parmi des élèves de mon propre lycée, je me sentais complètement libéré de mes névroses habituelles. Je redevenais pour ainsi dire un adolescent normal. Julien étant un personnage de mon invention, le fruit de mon imagination (l’imaginaire pouvant être considéré comme un espace d’évasion) et Anja ayant été rencontrée en Allemagne, qui était pour moi le lieu d’une libération éphémère mais salutaire, tous deux appartenaient donc à un monde de liberté, de relative paix intérieure, un monde aussi de parenthèses. Je n’ai vu physiquement Anja qu’une fois, le jour de notre rencontre, après quoi nos relations ne furent qu’épistolaires. Il est tout de même étrange que je me sois pris d’amitié pour une étrangère, qui ne parlait pas un mot de français, et que je ne pouvais pas fréquenter aussi régulièrement qu’il eût été naturel. Non seulement il y avait entre nous la barrière de la langue, que je ne parlais pas aisément, mais encore des centaines et des centaines de kilomètres nous séparaient-ils. De toute notre correspondance, je ne me souviens que d’une phrase de moi, sans doute hautement significative du fait même qu’elle soit la seule que je me rappelle : « Unsere Freundschaft, lui avais-je écrit un jour, ist ein stummes Zauberwort » : « Notre amitié est une muette parole magique ». C’était l’impossibilité de parler, au fond, que, déjà, je pointais à l’époque ; c’est d’elle que je me souviens encore aujourd’hui. J’étais devenu l’ami d’une personne dont je ne pouvais pas être l’ami. De nos jours encore, l’une des grandes questions qui agitent mon esprit et se posent régulièrement dans ce journal, c’est l’impossibilité pour moi de me faire de véritables amis. Cette impossibilité s’explique-t-elle par la même raison qui me rend impossible de dormir avec d’autres garçons ? De même que, par une espèce de fidélité à Julien, avec qui je n’ai bien sûr jamais pu dormir, puisqu’il n’a jamais existé, je n’arrive pas à trouver le sommeil en présence d’une autre personne dans mon lit, se pourrait-il que je sois devenu incapable de me faire des amis par fidélité à la morte ? Sa mère m’avait exhorté à ne pas l’oublier. « Behalte sie in guter Erinnerung », m’écrivit-elle, dans la lettre qu’elle m’avait adressée après la mort d’Anja. (Pourtant, je me suis tout de même fait quelques amis, depuis, mais, il est vrai, si peu, et si rarement…) Anja était une jeune fille à qui je ne pouvais pas vraiment parler ni vraiment me confier, à cause de la barrière de la langue et parce que nous ne pouvions faire autrement que nous écrire. Il manquait la spontanéité, le naturel, l’immédiateté. Mais Anja devint également, après sa mort, une jeune fille dont je ne pouvais plus parler. Ayant en effet déjà raconté le suicide de Julien à certains des amis que j’avais réussi à me faire en Allemagne où, je l’ai dit, libéré de mes névroses (partiellement libéré, du moins, puisque j’avais manifestement toujours à l’esprit ce Julien de mon invention dont j’osais parler), j’étais plus apte à nouer des liens, j’avais estimé que deux morts violentes et si rapprochées avaient quelque chose d’invraisemblable. Aucun de mes amis français n’avait en effet connu Anja, puisque je l’avais rencontrée au sein de la famille qui me recevait, le jour de la confirmation de mon ‘‘correspondant’’ allemand. J’avais donc peur de passer pour un mythomane, ce que j’étais d’ailleurs en partie : je craignais qu’on crût Anja inventée, alors que c’était Julien le fruit de mon imagination ! Bref, alors que Julien, dont j’avais parlé, avait fini par avoir un peu de la réalité d’une personne, Anja, dont il m’était devenu impossible de parler, avait été en partie réduite à l’état de personnage. A la fin, les qualités de personne et de personnage ont dû se répartir équitablement entre ces deux êtres, puisqu’ils ont fini par occuper dans mon cœur et dans mon souvenir autant de place l’un que l’autre. Anja avait d’ailleurs une sœur jumelle, et il est probable que ce fait m’ait beaucoup inspiré dans l’élaboration du mythe qui m’est personnel selon lequel j’aurais connu mon double, mon amant/frère (dont Julien était l’‘‘incarnation’’), en rêve, avant d’en faire la rencontre dans la réalité. (Au fond, selon ce mythe, Julien, connu en rêve (puisque fruit de mon imagination), pourrait toujours être rencontré dans le futur. D’où ma difficulté d’aimer, puisque ce n’est jamais Julien que je rencontre, évidemment.) Anja était rousse, comme Camille. Camille, c’était un Julien roux. C’était Julien et Anja, Julien par le diabète (fragilité), Anja par la rousseur. D’où mon attachement à lui, incompréhensible autrement. (En hypokhâgne, Sandrine F*** était pour moi l’image même de la beauté. Elle était rousse. Je la connaissais depuis l’enfance. Lorsque nous avions dix ou onze ans, peut-être plus tôt, nos parents nous avaient inscrits à un cours de poterie et de dessin. Je m’entendais très bien avec elle alors, qui faisait très fillette, avec ses belles nattes rousses. J’ai regretté que cette bonne entente ait disparu, quand nous nous sommes retrouvés en hypokhâgne. J’aurais aimé, moi, un garçon, être l’ami d’une fille aussi belle. J’en aurais été fier. (J’aurais eu plus de valeur aux yeux des autres, puisque Tirésias estime, à juste titre, d’ailleurs, que l’un de mes problèmes, c’est le sentiment de n’avoir pas de valeur pour autrui). Le bruit courait qu’elle était lesbienne. J’aurais été fier qu’une lesbienne, une Artémis, me souffre comme ami. (Ma mère a toujours eu la virilité en horreur.) Sandrine F***, c’était la beauté même, c’était peut-être aussi le souvenir de l’enfance perdue.) Je me suis souvenu que j’avais donné un nom patronymique à Julien : Clément, c’est-à-dire un autre prénom. Or il y avait un Clément parmi mes camarades français en Allemagne. Un jour, il s’était amusé à pisser contre un arbre au pied duquel était assise Elisa, qui boudait pour une raison que j’ai oubliée. J’aime regarder les garçons uriner. J’aime par exemple qu’on voie des garçons uriner dans les films pornographiques ou même dans les films normaux. A la fac, j’avais écrit un poème sur la première urine du matin. Dans La Boucle d’un songe, les jets d’urine de Julien et du narrateur se croisaient, leurs visages se reflétaient dans la cuvette des toilettes : c’était un symbole de la fusion de l’amour (l’œuf unique, la gémellité, etc.). Je recopie le passage en question. Que mes lecteurs me pardonnent ma prose poético-lourdingue : « Un fait me revient, apparemment sans importance, et pourtant digne d’être rapporté – tout a la même importance, même les plus petits riens, dans un bonheur égal et parfait : portés par les carreaux glacés plutôt que véritablement marchant, nous sommes allés, pied contre pied, comme lourds et penchés, du lit jusques au cabinet d’aisance. Dans ce lieu secret, qu’on ne partage qu’avec soi, nous nous sommes vidés, épaule contre épaule et chevelures mêlées, des accumulations de la nuit. Deux arcs aux courbes parfaites, se croisant, couraient briser le trouble écran d’or. Du fond de la cuvette montait un seul crépitement, à la fois limpide et confus. L’arche liquide s’est tarie et l’écran redevenu lisse a révélé nos presque imperceptibles têtes, effacées par l’eau comme ces portraits que le temps estompe : deux visages serrés à l’intérieur d’un médaillon de porcelaine. » Dans la réalité, il m’est très difficile d’uriner en présence de quelqu’un. Je ne parviens pas à relâcher mes sphincters et, d’ailleurs, personne n’a jamais pu m’enculer. Pourquoi donc me sentais-je libéré en Allemagne ? Pourquoi n’ai-je jamais pu me faire enculer ? Trouver des réponses à ces questions, ce serait à coup sûr faire un grand pas en direction de la guérison. Après avoir entendu ce que je censure dans ce journal, Tirésias a dit qu’il me faudrait, la prochaine fois, lui parler de mon père. Il n’y aura pas d’autre séance avant le 10 mars, Tirésias devant s’absenter jusqu’à cette date. Renaud Camus déplore le peu de savoir vivre dont font preuve ses correspondants dans leurs lettres électroniques (ou même dans les lettres qu’il reçoit par voie postale). Mais ma sœur serait bien en droit de se plaindre elle aussi, qui vient d’être demandée en mariage, sur Facebook, par son illettré d’amoureux. La pauvre. Quelle humiliation ! Maintenant, tous ses contacts, tous ses ‘‘amis’’, comme on dit sur Facebook, vont savoir avec quel genre de personne elle ne va tout de même pas jusqu’à envisager (enfin, j’espère) de se marier ! Quand je pense qu’hier encore, comme j’étais venu lui dire que j’avais compris, grâce à Tirésias, pourquoi je m’étais tellement attaché à Camille, un garçon qui m’est pourtant tellement inférieur, elle me confiait être elle aussi la première étonnée de s’être mise avec un garçon d’un niveau si bas ! Et voici que le garçon veut l’épouser ! Naguère encore, les homosexuels, au moins, n’avaient pas à subir les joies du mariage. (Je parle de ceux qui ne jouaient pas la comédie de l’hétérosexualité.) Ils étaient généralement bien assez à plaindre comme cela ! Avec l’avènement du Pacs, ils ont obtenu le droit d’en connaître, eux aussi, tous les désagréments, mais sans la gloire. Les cons ! Autrefois, les couples d’homosexuels faisaient comme Napoléon se couronnant lui-même : ils se mariaient entre eux sans demander l’accord de personne. Ils fondaient leur propre église en se consacrant d’eux-mêmes et l’un par l’autre : l’un à l’autre. C’est aussi ce qui se passait dans La Boucle d’un songe, je crois. Le soleil et la chienne étaient les seuls témoins du mariage. Le soleil, c’est tout de même plus glorieux qu’un greffier ! Le ciel sera toujours plus haut que la voûte de la plus haute cathédrale.

02:42 Publié dans 2009, Anja, Augustin, Camille, Clément, Cyrille, Elisa, Journal, Julien, La Boucle d'un songe, Ma mère, Ma soeur, Mon père, Renaud Camus, Sandrine F***, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

17/02/2009

Lundi 16 février 2009

            J’ai retrouvé les fausses lettres de Julien. Elles étaient rangées avec celles qu’il me reste d’Anja. J’ai également retrouvé la lettre que la mère de cette dernière m’avait écrite après sa mort. Toutes ces lettres n’étaient pas perdues. Elles étaient restées pendant des années dans une boîte que je n’ouvrais jamais. Puis, sans doute au moment d’emménager dans l’appartement de la rue des Cordeliers, que j’ai quitté depuis, je les avais classées dans une chemise rouge intitulée « Anja et autres lettres ». Ayant beaucoup perdu de mon allemand, j’ai demandé à don Esteban, dont la mère était autrichienne, de retraduire pour moi la lettre de la mère d’Anja. « Nach Ostern werden wir unsere geliebte Anja auf dem Friedhof in Rostock beisetzen ». J’avais complètement oublié que sa mère m’avait dit qu’Anja était enterrée à Rostock. Je n’avais bien sûr pas relu cette lettre avant le voyage que nous fîmes en Allemagne, Esteban et moi, en 2005, si bien que, le jour que nous consacrâmes à sa recherche, nous ne trouvâmes évidemment pas la tombe de mon amie, que je croyais enterrée à Dummerstorf, son village natal. Il n’y avait d’ailleurs pas de cimetière à Dummerstorf. Il fallait aller à Kavelstorf, un village voisin, pour rendre hommage aux morts de Dummerstorf. Mais bien sûr, dans le cimetière de ce village, point de tombe d’Anja ! Don Esteban, en traduisant la lettre de sa mère, a dû se dire que je n’étais vraiment qu’un imbécile. Je recopierai peut-être cette lettre ici, dans les jours qui viennent. Quant aux autres, les fausses lettres de Julien, elles me font trop honte ! Voilà typiquement le genre de contenu qui n’aura sa place que dans mon autre journal, celui de mon analyse. Plus de quinze ans séparent les rencontres d’Anja et de Camille. Et pourtant, je crois pouvoir dire que si je n’avais pas connu Anja, il y a tant d’années, je n’aurais sans doute jamais pu m’attacher à ce point à Camille. J’en parlerai bientôt, après ma prochaine séance chez Tirésias, à qui je réserve la primeur de mes découvertes.

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16/02/2009

Dimanche 15 février 2009

            Renaud Camus évoque une fois Dominique Autié dans Le Royaume de Sobrarbe, dernier tome de son journal intime, le 3 février, page 79, à propos des éditions Privat, dirigées par ce dernier dans les années quatre-vingt-dix. Quelques jours plus tôt, il notait que Virginia Woolf « n’écrivait pas dans les livres, elle, et qu’elle se moquait des gens qui le faisaient, même ». Dominique Autié ne se moquait pas seulement de ces gens, mais il les détestait. « Dupont-Durant n’étant pas Voltaire, écrivait-il dans la chronique qu’il consacra, dans L’ordinaire et le propre des livres, à ces déprédateurs, comme il n’était pas loin de les appeler (‘‘Sans hésiter, disait-il, je range dans la catégorie des déprédations – et non dans celle, prisée des bibliophiles, des dédicaces et envois – l’ex-dono, cette odieuse appropriation de l’objet par qui offre un livre à un tiers et se hausse au rang de donateur en y apposant sa griffe (et, la plupart du temps, le motif du cadeau)’’), Dupont-Durand n’étant pas Voltaire, écrivait-il donc, il est peu probable que je confonde ses coups de crayon ou ses crottes de bic avec des marginalia. » On pourrait objecter à Virginia Woolf, qui ne l’avait certes pas lu, que Renaud Camus, qui annote ses livres, n’est pas les gens. Son journal est là pour en témoigner, dans lequel il écrit presque à chaque page combien la fréquentation des gens lui cause de souffrance. Renaud Camus est sans doute un misanthrope, comme il en fait lui-même l’hypothèse. Plus généralement : c’est des écrivains qu’on ne peut pas dire qu’ils sont des gens. Par contre, je ne comprends absolument pas que Camus puisse trouver à son goût les livres tels qu’ils sont fabriqués par Fayard, c’est-à-dire brochés sans couture, comme c’est d’ailleurs désormais le cas chez la plupart des éditeurs. Lui qui est un grand pourfendeur de la camelote, ne voit-il donc pas que de tels livres en sont aussi ? Ne voit-il pas que ce ne sont tout bonnement pas des livres ? « Pas de fil ? Ce n’est pas un livre », disait encore Dominique Autié, dans une autre chronique de L’ordinaire et le propre des livres. J’avais d’ailleurs laissé ce commentaire à la suite du texte d’Autié consacré aux livres cousus : « Je ne dois pas être encore arrivé à la moitié du livre que je lis en ce moment, et déjà, des paquets entiers de pages se sont décollés et sont devenus des feuilles volantes qui, à tout moment, risquent de ‘‘tomber’’ hors du livre, si je ne le tiens pas assez fermement entre mes mains, ce qui me donne parfois des crampes. C’est très désagréable. On croirait presque que ces livres sont conçus pour n’être lus qu’une fois, et encore, pour certains, jusqu’à la moitié seulement ! » Eh bien ! Ce livre que je lisais alors, je crois bien que c’était Outrepas, c’est-à-dire l’un de ces volumes Fayard que Camus trouve qu’ils lui tiennent si bien en main (je ne me souviens plus de l’expression exacte de l’auteur). Il est probable que nous n’ayons pas les mêmes mains, lui et moi ! Mais lui qui doit, pour travailler à ses églogues, laisser ouverts, pendant des jours et des jours, des dizaines de livres sur son bureau, il devrait être le mieux placé pour comprendre que l’écrivain de demain, son disciple, qui voudrait écrire à son tour des églogues et aurait, pour ce faire, besoin de consulter à tout moment Outrepas ou Le Royaume de Sobrarbe, ne le pourrait tout bonnement pas, à cause de la fragilité des livres, qui ne se prêtent pas à pareille consultation. La fabrication de livres sans couture contribuera sans nul doute à l’appauvrissement de la littérature. Les battements de mon cœur se sont accélérés quand j’ai lu ces quelques phrases, qui me parurent confirmer une certaine communauté de vues, de sentiments et même de sensations, entre Camus et moi, sur les bibliothèques, ou plutôt sur la bibliothèque, page 366 : « Mais c’est parfois dans cette bibliothèque, aussi, à tout cet étage, par de beaux crépuscules d’été comme celui-ci, quand la lumière semble arrêtée et se présenter par toutes les fenêtres avec une intensité égale, étale, passionnément dépassionnée. La vie est là, simple et tranquille sans doute, mais noble aussi, amicale avec indifférence, majestueuse, transparente, mortelle. Hic est locus patriae : cette absence. » Hic est locus patriae, c’était le titre que j’avais donné au texte consacré aux bibliothèques que Dominique Autié avait bien voulu publier dans L’ordinaire et le propre des livres. Mais la lecture du journal de Renaud Camus m’est devenue une épreuve. A chaque fois que je tombe sur une page où il est question du manque de savoir vivre de ses correspondants, de la mauvaise tenue des lettres, surtout des lettres électroniques, je ne puis m’empêcher de repenser à celle que je lui avais envoyée pour lui signaler la parution dans le blogue de Dominique Autié de mon texte sur les bibliothèques. J’avais tourné ma prose d’une telle façon, j’avais été si abrupt, si dépourvu de transition, de préambule (j’avais commencé ex abrupto, si ma mémoire est bonne), je m’étais montré si concis, si bref, si pressé d’en finir, que j’avais dû laisser une fort mauvaise impression. Pour tout dire, j’avais commencé en disant je et conclu par un cordialement du meilleur effet ! C’est d’autant plus absurde que j’avais déjà beaucoup lu Renaud Camus, à cette époque, et savais donc à peu près comment il ne fallait pas m’y prendre pour lui écrire… Mais je l’ai sans doute déjà dit dans ce journal, il y a parfois quelqu’un d’autre en moi, qui agit et parle à ma place. C’est le même qui m’avait poussé à dire à Camille, quand il habitait chez moi, que je voulais qu’il parte, alors que je voulais qu’il reste. Page 133 : « Je connais beaucoup de gens qui n’aiment pas passer la nuit avec leurs amants. » J’en suis ! Plus précisément, j’aimerais passer la nuit avec mes amants, mais je ne le peux pas. C’est d’ailleurs l’un des changements que j’attends de l’analyse que j’ai commencée avec Tirésias. J’espère pouvoir dormir un jour avec les garçons qui entrent dans mon lit. Je croyais que je le pouvais déjà, depuis Camille, dont j’avais très bien supporté la présence dans mon lit toute la nuit. Mais ce n’était que parce que c’était Camille, c’est-à-dire un garçon dans lequel je retrouvais inconsciemment des traits ayant appartenu à des personnages-clés de mon passé : à Julien, comme je l’ai déjà dit mardi dernier, et à un autre, une autre, dont je n’ai pris conscience qu’avant-hier, et dont je parlerai plus tard, après en avoir rendu compte à Tirésias. J’ai voulu renouveler l’expérience du sommeil à deux, il y a quelques jours, avec un adorable Nicéphore, mais ce fut très pénible. Je ne me suis pas endormi avant plusieurs heures. Par contre, le réveil a été très agréable. Nicéphore était venu se blottir au creux de moi, comme fait d’habitude la chienne Pélagie. J’ai fait cette confidence amusée, tout à l’heure, à Osman, qui m’avait invité à venir regarder la télévision chez lui, sur son canapé, contre lui, sous sa couverture : au fond, j’ai commencé mon analyse pour ne plus avoir froid dans mon lit les nuits d’hiver.

03:57 Publié dans 2009, Camille, Dominique Autié, Journal, Julien, Nicéphore, Osman, Pélagie, Renaud Camus, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : renaud camus, dominique autié, le royaume de sobrarbe, virginia woolf

10/02/2009

Mardi 10 février 2009

            En réalité, les enceintes dont je parlais l’autre jour, celles grâce auxquelles j’écoutais les mp3 de mon ordinateur portable, n’avaient pas rendu l’âme. Seulement, je ne m’étais pas aperçu que j’avais coupé le son… Troisième séance aujourd’hui chez Tirésias. Je lui ai rapporté la plupart des associations que j’avais faites depuis la séance précédente. Je me suis souvenu, cette semaine, de quelque chose que je n’avais pas vraiment oublié, mais à quoi je ne pensais presque plus, depuis quelques années, et qu’il m’est pénible de rapporter dans ce journal, parce que mes lecteurs découvriront, en lisant ce que je vais dire, que tout n’était pas vrai dans les pages de mon blogue ; ce qu’apprenant, ils pourront légitimement douter de la véracité de tout le reste. (Mais si tout n’était pas vrai, tout relevait de ‘‘ma vérité’’, s’il m’est permis de le dire ainsi.) Au début de mon adolescence, un jour d’hiver (il avait neigé), je m’étais inventé un petit amoureux, que j’étais censé avoir connu quelques mois avant son invention, mais qui s’était suicidé. J’avais baptisé Julien ce personnage, c’est-à-dire d’un prénom qui pourrait être le masculin de Julie, celui que porte ma sœur. J’avais dit à Tirésias, lors de la séance précédente, que l’homosexualité, telle du moins que je la concevais pour moi, était une forme d’inceste, puisqu’elle revenait dans mon cas à rechercher un frère. Peut-être avais-je inventé ce personnage pour mettre fin à l’inceste avec ma sœur, mais j’en doute, parce que les dates ne coïncident pas dans la chronologie, que j’ai le plus grand mal, il est vrai, à établir avec précision. Je suis presque sûr que l’invention de Julien a suivi de plusieurs mois, peut-être même de deux ans, les dernières manifestations de cet inceste, qui furent d’ailleurs peu nombreuses. (Plus j’y repense, plus ce mot d’inceste, qui est si chargé, me paraît disproportionné.) Pour donner plus de réalité à mon invention, j’avais fabriqué de fausses lettres de Julien, en contrefaisant son écriture, si j’ose dire, car, n’ayant jamais existé, il va de soi que Julien n’écrivit jamais rien, si ce n’est sans doute la plus grande partie de ma vie. Pour donner l’illusion que ces lettres n’étaient pas neuves et que le temps avait passé sur elles, je m’étais mis à dormir avec elles, à les cacher sous mon oreiller, pour les froisser. Ç’avait fini par devenir une habitude, un rituel, qui dura des mois, peut-être même des années. Je me demande si ce n’est pas à cause de ces lettres qu’encore aujourd’hui, je n’arrive pas à dormir avec quelqu’un dans mon lit, comme si j’étais resté fidèle à ce garçon de mon invention, avec qui je n’ai donc évidemment jamais pu réellement coucher. (Autre souvenir : peu de temps avant l’invention de Julien, sans doute, (ou était-ce plusieurs mois avant, voire une ou deux années ?) prit fin, avec ma mère, un autre rituel, qui consistait, pour ma sœur et moi, à dormir à tour de rôle (ou les deux en même temps) avec celle-ci, dans son lit. J’étais déjà au collège, quand cela cessa, sans doute en sixième, ou peut-être en cinquième. A cette époque, il commençait à devenir pénible, pour moi, d’aller en cours. Mais la difficulté de me rendre en classe connut son paroxysme au lycée. Par exemple, il m’était devenu extrêmement douloureux de traverser la cour, pour aller d’un bâtiment à l’autre. J’étais pris d’épouvantables démangeaisons du cuir chevelu, et à l’époque, il était absolument inconcevable, pour moi, de me gratter, de me moucher, de tousser en public. Même déglutir m’était difficile. Je me hâtais de rejoindre les escaliers du bâtiment où je devais aller, généralement vides, pour pouvoir mettre un terme à la démangeaison.) Julien, le personnage de mon invention, était affligé, dans mon imagination, d’une grande faiblesse morale, et d’ailleurs, il était censé avoir fini par se suicider. Mon attachement à Camille est sans doute incompréhensible, si l’on ne tient pas compte de ce fait inventé. Après tout, ce dernier m’est intellectuellement très inférieur. Il n’est pas vraiment beau. Il a sans doute bien plus de défauts que de qualités. Je n’ai donc pas de bonne raison de m’être attaché à lui. Mais, comme Julien était moralement faible, Camille l’est physiquement, à cause de son diabète, même si, dans le même temps, il est plein d’une énergie qui est peut-être bien au-dessus de ses forces. C’est cette faiblesse qui pourrait expliquer mon attachement à lui. Il serait comme un second Julien. D’ailleurs, j’ai pu dormir avec lui dans mon lit, ce qui m’est d’ordinaire impossible avec d’autres. D’habitude, je ne tolère, pour le sommeil, aucune autre présence que celle de la chienne Pélagie (et encore, au moment de m’endormir, je la chasse de mon lit, pour avoir la paix. Ce n’est que lorsque je suis endormi, que je lui permets de revenir à côté de moi. (Je suis conscient que le sens de cette dernière phrase peut paraître un peu étrange.)). L’invention de Julien a sans doute été précédée de peu (quelques mois ? était-ce au printemps précédent ?) par un événement qui m’avait fort impressionné, à l’époque. J’étais seul, chez moi, quand on sonna à la porte. J’ouvris à un garçon légèrement plus âgé que moi, qui prétendait vendre des pâquerettes pour se faire un peu d’argent de poche. (Oui, des pâquerettes !) Il était très beau, très à mon goût, mais je n’avais pas d’argent à lui donner pour ses fleurs et j’ai fini par refermer la porte, sans l’inviter à entrer. Est-ce de ce personnage réel qu’est né Julien ? J’ai vérifié dans mon journal : en 2005, je parlais encore de Julien comme s’il avait réellement existé. D’ailleurs, jusqu’à ce jour, je ne crois pas avoir jamais reconnu devant personne qu’il n’était que le fruit de mon imagination. (Ou peut-être que si. Je ne me souviens jamais de ce que j’ai pu écrire dans ce journal…) Julien a jeté son ombre sur presque toute ma vie. Il est le sujet et le dédicataire de bien de mes sonnets. Il était le personnage principal de La Boucle d’un songe, ce roman que je n’ai bien sûr jamais terminé (c’est à peine si je l’ai commencé !). En 2005, je créais pour mon blogue une catégorie intitulée Cycle de Julie(n), dans laquelle je rangeais encore un texte le concernant en mai 2006. Anne a sincèrement cru en l’existence de ce dernier. Celui-ci a d’ailleurs été le sujet de bien de nos conversations. Maintenant que j’y pense, Augustin, dont j’ai été très amoureux, avait le type physique que j’avais imaginé pour Julien, du moins jusqu’à ce qu’il change de coupe de cheveux. (Je ne suis pas sûr d’avoir été bien clair : évidemment, je n’ai jamais cru en la réalité de Julien. J’ai toujours su qu’il était une invention, même si ma mythomanie (si c’est bien le mot) m’a poussé à faire croire à d’autres en la réalité de son existence.) Demain, je n’aurai pas vu Camille depuis un mois, même si nous nous sommes parfois téléphoné ou envoyé des SMS depuis notre dernière rencontre. Est-ce l’effet du temps ou de l’analyse déjà ? J’ai le sentiment de parvenir à me libérer de lui. Le fait que j’aie pris conscience qu’il n’était sans doute qu’un avatar du fantôme qui a hanté ma vie, qu’une ombre en chair et en os, m’a comme délié. Contrairement à ce que je faisais tout récemment encore, je n’interprète plus tout ce que j’apprends ou n’apprends pas comme autant de preuves de son indifférence. Plus exactement, j’accepte cette indifférence, puisque je sais à présent que ce n’est pas l’indifférence de Julien, puisque je sais que l’indifférent n’est que Camille. Malgré tout, je suis triste. J’ai le sentiment de perdre un ami, sentiment absurde, sans doute, puisque je n’aurais probablement jamais pu avoir de réelle amitié pour un être aussi incomplet que lui. Mais si je ressens cette tristesse, c’est surtout de voir que personne ne veut de moi comme ami, pas même un Camille, qui était pourtant bien loin de pouvoir espérer en trouver un tel que moi. (J’accepte l’indifférence de Camille en tant qu’avatar de Julien, mais je ne l’accepte pas encore totalement, parce qu’elle est aussi l’indifférence que j’inspirerais à n’importe qui d’autre, celle à cause de laquelle je suis seul et sans amis.) « Il vaut mieux, pour nous, se dire adieu, comme chante Léotard, et ne plus penser à la vie tous les deux, n’avoir plus de cœur qui bat, quand l’un, sans l’autre, se noie tout seul dans son chagrin. Il vaut mieux, je crois, prendre un autre chemin, qui nous mènera vers un autre lointain. » Quelle chanson ! Qu’elle voix, surtout ! C’est la même voix qui chante en moi, d’une tristesse accablée, mais résignée. Je crois bien que Camille n’est plus, et sa perte, malgré tout, malgré le peu de choses qu’il était, me laisse inconsolable.

22:49 Publié dans 2009, Anne D***, Augustin, Camille, Cycle de Julie(n), Journal, Julien, La Boucle d'un songe, Ma mère, Ma soeur, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : philippe léotard

09/02/2009

Dimanche 8 février 2009

            Les yeux me brûlent. Il ne m’arrive que des malheurs, depuis quelque temps. Les enceintes dont je me servais pour écouter les mp3 de mon ordinateur portable semblent avoir rendu l’âme. Les nombreuses coupures d’électricité qui ont suivi la tempête ont complètement déréglé mon réfrigérateur, qui s’est transformé en congélateur. Je dois faire le contrôle technique de ma voiture avant la fin du mois, mais il faut d’abord que je change les plaquettes de frein et les miroirs des rétroviseurs. Parce que j’étais en retard pour le vernissage au Centre d’art contemporain, jeudi soir, dans ma précipitation, j’ai cassé le flacon de ce merveilleux parfum que m’avait offert ma sœur, qui m’allait si bien, mais qui est absolument au-dessus de mes moyens. Ma mère ne veut pas comprendre que je ne peux plus inviter à mon tour les membres de ma famille à dîner le dimanche soir, chez moi, parce que cela me revient trop cher. (C’est nouveau, depuis quelques mois : elle a décidé que nous devions nous inviter à tour de rôle.) Elle prétend que je ne suis pas obligé de faire un festin. Certes. Mais il ne restait, à la fin du mois de janvier, que 2,70 EUR sur celui de mes comptes en banque où sont versées mes rares entrées d’argent. Même la cuisine la plus simple coûterait plus de 2,70 EUR ! Mais elle ne comprend pas. D’ailleurs, elle n’a jamais rien compris. L’autre soir, il était prévu que je dîne chez elle, mais j’ai dû partir soudain, parce que j’avais envie de la tuer. Pas exactement de la tuer, mais de la battre si violemment qu’elle en serait sûrement morte. Depuis que je me suis lancé dans cette psychanalyse avec Tirésias, je me suis remis à éprouver de la haine pour ma mère. Ce ne peut pourtant pas être déjà un effet de l’analyse, qui vient à peine de commencer. Mais, pour l’instant, je ne puis m’empêcher de me rendre aux séances chez Tirésias en me disant (peut-être à tort) que, probablement, me soigner et guérir, c’est me soigner et guérir de ma mère. D’où mes accès de haine. Hier soir, au dîner chez Tityre, son amie Parthénie, dont je m’étais sans doute mal fait comprendre, m’a demandé depuis combien de temps ma mère était membre de l’association du Centre d’art contemporain. J’ai dû lui expliquer qu’Arthénice, la présidente de l’association, qui est une connaissance de ma mère depuis le lycée, ne cessait de me demander quand cette dernière finirait par se décider à devenir adhérente ; mais qu’elle ne le deviendrait sans doute jamais, parce qu’elle était une personne qui n’aimait pas la vie en société et que, n’étaient ses deux lesbiennes, elle ne fréquenterait sans doute personne. A quoi Parthénie a répondu que ma mère ne perdait pas grand-chose. Sans doute. Mais ce m’était pénible d’avoir à dire cela à Parthénie, parce que j’avais l’impression de me justifier, d’expliquer pourquoi, moi, j’étais comme je suis, c’est-à-dire comme ma mère. La grande phobique sociale de la famille, c’est elle. Elle nous a transmis ses névroses, à ma sœur et moi. Le pire est qu’elle s’en lave les mains. D’où mon fantasme de les lui voir tranchées. Il y avait la voix de la sagesse à la télévision, cet après-midi : le grand Robert Badinter, qui nous expliquait encore une fois que la peine de mort était une abomination, au cas où nous ne l’aurions pas compris, depuis le temps. Mais bien sûr qu’il y a des mères qui méritent la peine de mort ! Moi, je rêverais que le bourreau couche la mienne sur la bascule et la coupe en deux, encore vivante, blablabla, pour enfin ne plus jamais voir sa maudite tête de mère, sa tête de Méduse, de Clytemnestre de banlieue pavillonnaire. Je donnerais un dernier grand coup de pied dedans, comme dans le ballon que va chercher et me rapporte la chienne Pélagie, quand je joue avec elle. La tête volerait par-dessus la clôture et les chiens de la voisine se feraient une joie de la bouffer. Au lieu de quoi c’est moi qui devais faire la bouffe à ma mère, ce soir, pour moins de 2,70 EUR, donc ! Mais c’était la dernière fois. Enfin ! J’exagère. Tout n’est pas si noir. Sappho, sa chienne, a peut-être un cancer. On attend les résultats de la biopsie. Mais tout de même, c’est un peu dur de ne plus pouvoir me réchauffer à la rousseur de Camille, pour m’apaiser. Il y aura bientôt trois semaines que je ne l’ai pas vu. Polémon dit qu’il aide chez son père, où la tempête a fait beaucoup de dégâts. Il n’en partirait que pour se rendre à son travail. Mais c’est de Polémon que je le tiens. Camille n’a même pas pensé à me le dire lui-même, si seulement il se souvient que j’existe. Je tiens moins de place dans sa vie que les poulets qu’il va ramasser la nuit dans les fermes des Landes. J’ai dit qu’il avait hébergé Alcidor, l’amant de Flipote, pendant quelque temps. Ça ne le dérangeait pas de dormir dans le même lit que ce grand hétéro malpropre qui allait se coucher sans même se laver, encore tout couvert de fientes et de plumes. Lorsque c’était moi qui l’hébergeais, Camille préférait dormir dans le salon, sur le canapé, loin de moi, qui sens pourtant l’éclair au chocolat, aux dires de Tityre. Il aimait mieux baiser avec Ascylte, ce déjà vieil accroupi, avec Tityre, cette brute qui ne sent pas sa force, ou avec Polémon, qui est presque aussi gros que Damis et qui vient d’attraper la gale ! Mais moi ? Moi, je suis un garçon compliqué. « C’est un garçon compliqué », voilà ce qu’il avait dit à sa cousine, je crois, qui lui demandait, dans l’une de ses conversations sur MSN, dont j’ai pu lire la sauvegarde, pourquoi il n’était plus mon amant, alors que je l’hébergeais pourtant, au mois de septembre ou d’octobre 2008. Il semblait embarrassé, il ne savait trop quoi répondre. « Parce que c’est un garçon compliqué », avait-il finalement expliqué à sa cousine. Ça m’avait touché de trouver sous la plume de Camille cette expression qui veut tout et rien dire. Il me semble qu’en disant cela, il avait compris que ce n’était pas contre lui que j’étais comme j’étais. Il avait compris que mon intention n’était pas de le heurter, mais que je ne cessais de me heurter à moi, plus encore qu’à lui, sans le vouloir, sans pouvoir faire autrement. Camille est bête, mais il comprend les choses, parfois. Peut-être même a-t-il reconnu le gouffre dans lequel je m’efforce de ne pas tomber, aussi profond que le sien, par quoi nous nous ressemblons, lui et moi, je l’ai déjà dit. Mais contrairement à moi, Camille n’a pas le vertige. Il joue les funambules au-dessus de l’abîme. C’est en quoi nous sommes si différents. A lui la grâce, à moi la gravité. Pas étonnant qu’il m’ait fui. Je l’aurais fait tomber.

02:27 Publié dans 2009, Alcidor, Arthénice, Ascylte, Camille, Damis, Flipote, Journal, Ma mère, Ma soeur, Parthénie, Pélagie, Polémon, Sappho, Tirésias, Tityre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : robert badinter

08/02/2009

Samedi 7 février 2009

            Ah ! Ce Tityre ! Il m’a dit ce soir que c’était un plaisir de m’embrasser, ce qu’il appelle m’embrasser (car je ne le laisse pas faire), c’est-à-dire mettre son nez dans mon cou, sa bouche sur ma peau ; que c’était un plaisir de m’embrasser, disais-je, parce que je sentais bon, parce que je sentais l’éclair au chocolat, le café, la confiance, le garçon, et même le sperme, comme si l’on m’en avait badigeonné le corps (car il n’y a pas que dans mon cou qu’il mette le nez !). La tempête a fort embelli la ville. Il y a des soldats et des pompiers à tous les coins de rue. On se dit, à les voir, que ce doit être merveilleux de vivre en temps de guerre ou sous une dictature militaire. Je ne sais rien de plus beau que l’uniforme ou le repos du guerrier, enfin, du guerrier… du trouffion !

02:55 Publié dans 2009, Journal, Tityre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

05/02/2009

Mercredi 4 février 2009

            Hier soir, Laurent Belkacem m’a écrit sur le site Facebook, pour me signaler une coquille dans le texte que je venais de publier dans mon blogue. « Il m’a expliqué, avais-je écrit dans mon journal, que c’étaient ses amis qui préféraient se servir de son second prénom, qu’ils trouvaient plus moderne, mon vieilli ! » Même en relisant ce texte, je n’ai d’abord pas vu la coquille, mais ai bien lu moins, comme il le fallait, au lieu de mon. Ce n’est qu’en découvrant la suite du message de Laurent Belkacem que je me suis enfin aperçu de mon lapsus calami : « Je suppose que c’est un ‘‘mon’’ pour un ‘‘moins’’ », me disait-il. Les deux lettres que je n’avais pas écrites, i et s, ont, en lettres capitales, IS, une forme assez semblable à celle du nombre 15. Or la veille, à propos d’un texte que j’avais écrit sur Facebook encore, pour répondre à l’invitation de Raphaël Juldé, qui m’avait taggué pour que je participe à un jeu qui consistait à écrire ce texte en 25 points, puis à inviter 25 ‘‘amis’’ à en écrire un à leur tour, celui-ci m’avait fait remarquer que j’avais, par erreur, écrit deux n°15. Mon texte était en grande partie consacré à l’amitié et au fait que j’ai fort peu d’amis. « Tu n’as pas 25 amis, m’avait écrit Raphaël Juldé, en commentaire, par contre tu as deux 15… » Ce n’est peut-être pas un hasard, si j’ai omis d’écrire ce 15, I et S, en réalité, dans un mot, moins, qui est particulièrement approprié pour dire le nombre de mes amis : j’en ai moins que la plupart des gens. Si l’on peut juger de la qualité, de la valeur d’un homme au nombre de ses amis, force m’est de reconnaître que j’ai peu de valeur, en effet, comme Tirésias m’avait fait remarquer que je le pensais. Le texte écrit pour Facebook avait trop de 15, puisqu’il en avait deux. Or ces deux points 15 se situaient à l’endroit d’une rupture dans le texte. Dans le premier n°15, je disais qu’une soirée à laquelle j’avais été invité par mon ami Tityre se déroulait dans la joie et la bonne humeur. « Nous avons beaucoup ri et bu », avais-je écrit. Mais dans le second n°15, j’écrivais qu’il fallait absolument que je raconte la scène de bagarre à laquelle j’avais assisté ensuite, ce que je faisais dans le reste du texte, sur le ton de la moquerie, de la dérision et presque du mépris, comme si je voulais absolument signifier que moi, je n’étais décidément pas comme ceux dont je me moquais, que je n’appartenais pas vraiment à leur groupe. (Mais : et si c’était moi qui avais moins de prix qu’eux, et qui étais le plus digne de mépris ?) Après m’être particulièrement bien amusé parmi eux, je m’étais soudain senti en trop. D’ailleurs, je n’ai pas voulu aider à séparer les pugilistes, comme si je ne me sentais pas concerné, comme si leur sort m’indifférait : après tout, ce n’étaient pas vraiment mes amis, mais ceux de Tityre. Un autre garçon n’a pas voulu s’interposer entre les bagarreurs, ce soir-là, et c’était précisément celui qui me plaisait, avec qui j’aurais aimé devenir ami, mais qui m’était interdit, parce qu’il avait déjà un amant, un amant qui plus est très jaloux, et très violent, puisque c’était justement celui qui en était venu le premier aux mains. Ce moins dont j’ai retiré les deux lettres qui veulent dire trop aurait donc bien pu vouloir dire trop lui aussi. Or, dans mon journal, ce trop que je ne voulais pas écrire se trouvait juste devant le mot vieilli : sans doute ne voulais-je pas admettre que j’étais trop vieux, trop vieux pour le garçon dont je parlais à ce moment-là dans mon journal, avec qui j’avais déjà couché, mais dont j’aimerais me faire un véritable ami. (Si j’aime un prénom que les garçons de son âge jugent trop vieilli, c’est bien que j’ai des goûts de vieux !) Je ne voulais pas reconnaître que son amitié m’était probablement inaccessible, du fait de mon âge, comme m’était interdit le garçon de la soirée chez Tityre. Je préférais écrire un mot qui dise mon désir, qui est de voir le garçon de mon journal devenir mon, c’est-à-dire mien, pour oublier Camille. (Vraiment ? Oublier Camille ? Ou seulement le remplacer, ou plutôt m’en libérer ? Tityre m’avait dit que le garçon qui me plaisait, lors de la soirée chez lui, aimait beaucoup les rouquins comme Camille. N’avais-je pas plutôt le désir de plaire à ce garçon pour me sentir aussi désirable que Camille, c’est-à-dire pour avoir le sentiment d’avoir autant de valeur que lui ?) Mon lapsus a-t-il vraiment le sens qu’il me semble lui avoir trouvé, ou si je viens de l’inventer à mesure que je l’écrivais ? Après tout, c’est un peu tiré par les cheveux et, d’ailleurs, i et s en lettres capitales ne ressemblent pas tant que cela au nombre 15, comme je le prétends. Une chose est sûre, cependant : j’ai relu le texte de mon journal une bonne dizaine de fois avant de le publier, comme je fais d’habitude. J’y ai corrigé plusieurs fautes de toutes sortes, mais à aucun moment je n’ai été capable de relever ce lapsus, jusqu’à ce que Laurent Belkacem me le signale.

01:51 Publié dans 2009, Agathon, Camille, Cléomédon, Clinias, Journal, Laurent Belkacem, Polysarque, Raphaël Juldé, Tirésias, Tityre | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : raphaël juldé

03/02/2009

Mardi 3 février 2009

            Deuxième séance chez Tirésias, le psychanalyste. J’ai continué à lui faire l’exposé de mes souffrances quotidiennes. Deux grands types apparaissent. Premièrement : ma peur du regard des autres (les inconnus, les étrangers), la peur de paraître ridicule, ce que j’appelle ‘‘ma phobie sociale’’. Deuxièmement : la peur de laisser indifférents mes amis. C’est ce que je vis en ce moment avec Camille, par exemple. Tityre appelle cela mon ‘‘obsession amoureuse’’. Non pourtant, je ne suis pas amoureux de Camille comme j’ai pu l’être d’Augustin. Mais oui, il s’agit bien d’une obsession. Tout ce que fait ou ne fait pas Camille est analysé et interprété par moi comme autant de preuves de son indifférence. (Il ne me semble cependant pas totalement exclu que je sois tombé sur mon pire cauchemar, c’est-à-dire sur quelqu’un que je laisse effectivement complètement indifférent. « Vous avez peur que ce garçon ne s’intéresse pas assez à vous, dit Tirésias. – Oui, mais c’est plus compliqué que cela. Camille a ses propres problèmes, et je pense sérieusement qu’il ne peut vraiment s’intéresser à personne. A moins que ce ne soit ma propre peur qui ne m’aveugle… ».) Tirésias me fait remarquer que le ‘‘fil conducteur’’ entre mes deux grandes angoisses, c’est ma propre valeur, le peu de valeur que je crois avoir aux yeux des autres, inconnus ou familiers. Il semblerait également que j’aie inconsciemment cessé de grandir. Mon travail de distribution de prospectus, qui n’est pas un métier, est typiquement un travail d’étudiant. Parvenu en licence, je m’étais retrouvé subitement incapable de terminer toute dissertation en temps limité (pourquoi à ce moment-là précisément, c’est ce que je ne sais pas). C’était sans doute parce que, inconsciemment, je ne voulais plus progresser. (Je ne suis d’ailleurs pas plus capable de terminer un livre ! Je me souviens de l’intervention de je ne sais plus quel internaute, sur le forum du parti de l’in-nocence, qui disait que faire œuvre, c’était d’abord faire son âge. Or justement, on me dit souvent que je ne fais pas mon âge…) De même, jusqu’à présent, je n’ai jamais été capable de me projeter dans une véritable relation de couple, qui est censément une relation d’adultes. (D’ailleurs, c’est ce que j’appelle les garçons que j’aime, et non les hommes.) Mais le fait d’avoir vécu un semblant de relation de couple avec Camille, pendant le petit mois qu’il a passé chez moi, m’a fait prendre conscience de ce à côté de quoi je passais, et m’a sans doute en partie incité à commencer enfin cette analyse. Tirésias m’a ensuite expliqué comment nous allions procéder. Il y aura quatre séances par mois. Je devrai laisser libre cour à ma parole, suivant le principe de l’association libre. Apparemment, pas de divan en perspective (je suis un peu déçu, je m’y voyais déjà), mais un face à face, comme aujourd’hui. Il est possible de parler de mes rêves, mais pas nécessairement d’eux uniquement. Il faudrait d’autre part que, même entre les séances, selon l’expression de Tirésias, je ‘‘m’ouvre à cette parole et aux associations que je pourrais faire’’. J’ai commencé dès aujourd’hui à faire ce travail d’association libre avec Tirésias. J’ai d’abord dit que Camille occupait beaucoup mes pensées. « Il est diabétique, ce qui contribue à le rendre attachant. Son diabète le rend à mes yeux plus fragile (j’aime la fragilité) et irresponsable. Je me demande si je n’ai pas le même travers que ma sœur, qui a vécu pendant longtemps avec un hémophile, qui lui a d’ailleurs donné le sida, puis avec un cancéreux. C’est curieux cette association avec ma sœur, parce que je dis souvent que l’homosexualité, du moins la mienne, l’homosexualité telle que je la veux pour moi, est une forme d’inceste. Pour moi, être homosexuel, c’est rechercher un frère. Ce qui me fait penser que j’ai eu pendant un certain temps des relations incestueuses avec ma sœur, au début de la puberté. – Avez-vous honte de cet inceste, me demande Tirésias. – Non, pas du tout, même si, bien sûr, je suis conscient que je le devrais ! (D’ailleurs, j’hésite un peu à l’écrire dans ce journal… Je viens de commencer un autre journal, uniquement consacré à mon analyse, dont je projette de recopier la plus grande partie dans celui-ci, mais auquel je réserve ce que, sans doute, il arrivera que j’estime ne pas devoir être publié. Parler de cet inceste, qui n’a certes pas duré très longtemps, et qui n’alla pas bien loin, si mon lecteur voit ce que je veux dire, je me demande tout de même si ce n’est pas précisément ce que je ne devrais faire que dans l’autre journal…) Ma mère a fait une fausse couche entre ma naissance et celle de ma sœur. Je devais avoir deux ou trois ans. Je me rappelle être allé la voir à l’hôpital avec mon père, mais je ne sais plus si j’étais entré dans sa chambre, ou si je n’avais pu lui faire signe qu’à travers la fenêtre. » C’est à peu près tout ce dont je me souviens de la séance d’aujourd’hui. Je me demande si ce travail d’analyse aura rapidement des effets positifs sur moi et sur ma vie. Jusqu’à quel point vais-je changer ? Si mon amour des garçons n’est qu’un symptôme, par exemple, se pourrait-il que je finisse par me mettre à aimer les hommes ? Pour l’instant, j’aurais tendance à trouver aussi révoltant de voir transformer en homosexuel le pédéraste que je suis et que j’aime être que de voir transformer un homosexuel en hétérosexuel, comme il paraît que cela se fait dans certains pays. Pour dire à quel point mon obsession de Camille est grande, j’en suis réduit à me débattre entre le désir de couper tous les ponts avec lui et la peur de le perdre définitivement ! Je voudrais l’effacer de la liste des contacts de mon téléphone portable, pour ne plus être à guetter l’apparition de son nom, lorsque je reçois un SMS ou un appel, mais même cela, je n’y arrive pas, pour l’instant. Le fait que je sois dans une telle dépendance d’un garçon dont je ne suis même pas réellement épris et qui n’est tout au plus qu’une amourette pour moi, voilà ce qui me fait penser que j’avais en effet bien besoin d’un psy. Je ne dois pas être normal pour en être là. (Camille n’est certes qu’une amourette, mais, je l’ai déjà dit, je l’aime aussi comme un ami, comme un frère et peut-être même comme un fils. Pour toutes ces raisons, je l’aime donc énormément. Mais cela non plus, ce n’est sans doute pas normal.) Malgré mon obsession de lui, je continue de vivre ma vie, tant bien que mal. J’ai par exemple fait la connaissance d’un autre garçon, de dix-huit ans celui-là, très joli, et beaucoup plus sensuel et affectueux que Camille. Je me suis fait cette réflexion, hier soir, que ses couilles et son cul, qui sont très poilus et retiennent donc les odeurs qu’il n’y a qu’à cet endroit, avaient le parfum de la pâte à crêpe que je venais de préparer. Il a un fort joli prénom, qui évoque des fleurs qui s’ouvrent. Mais je me suis aperçu, en laissant un message sur le répondeur de son téléphone portable, qu’il se faisait appeler par ses amis d’un autre nom, l’un de ces noms de séries télévisées américaines, qui sont si ridicules, si populaires. Il m’a expliqué que c’étaient ses amis qui préféraient se servir de son second prénom, qu’ils trouvaient plus moderne, moins vieilli ! Je me suis d’abord demandé si ce garçon n’était pas vraiment très con. J’ai cru qu’il n’avait pas compris que ses amis s’étaient tout bonnement foutus de sa gueule, et puis je me suis rappelé que la jeunesse était de moins en moins consciente de son ridicule, qui est pourtant chaque année plus grand. Il est sans doute très possible que les jeunes trouvent de la beauté à des prénoms comme Dylan ou Brandon. Ils ont le mauvais goût de leurs parents, voilà tout. Quelle époque ! Le garçon m’a dit qu’il habitait chez son frère, parce qu’il ne s’entendait pas avec ses parents. Je comprends fort bien, pour ma part, qu’on ne s’entende pas avec des parents qui ont choisi pour soi un prénom de série américaine, même si ce n’est que le second. Mais ce n’est manifestement pas pour cette raison que le jeune homme est en froid avec eux. Je voulais aussi parler de la scène à laquelle j’ai assisté avant-hier chez Tityre, mais je n’en ai plus le courage. Je sens bizarrement le sommeil me gagner, alors qu’il est encore tôt. J’en parlerai peut-être une autre fois. Sinon, on peut s’en faire une idée en lisant ce petit texte, que j’ai écrit hier pour Facebook.

22:59 Publié dans 2009, Augustin, Camille, Chrysanthe, Journal, Ma mère, Ma soeur, Mon père, Tirésias, Tityre | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note