25/02/2009
Mardi 24 février 2009
J’avais dit que je voulais me détourner de Camille mais, bien sûr, c’est impossible. J’ai assez de volonté pour rester des jours et des jours sans lui donner de nouvelles, mais à la fin, constatant que lui non plus ne m’en donne pas, je ne peux pas m’empêcher de lui téléphoner, pour lui dire tout le mal que je pense de lui, pour lui dire que je ne lui téléphonerai plus jamais et que tout est fini entre nous. En général, je le rappelle dès le lendemain, pour m’excuser, pour lui dire qu’il me manque, qu’il sera toujours dans mon cœur, que je veux le revoir. Il ne m’en veut pas, parce qu’il sait ‘‘que je suis un garçon compliqué’’. Depuis la tempête, il passe énormément de temps chez son père. Il y dort d’ailleurs très souvent, comme ce soir. En lui téléphonant tout à l’heure, vers onze heures, je l’ai réveillé. Il venait de s’endormir. Je pensais qu’il serait tout juste rentré de son travail, mais il n’en était rien : il ne travaillait pas ce soir. C’est merveilleux de le surprendre dans son sommeil. Sa voix encore endormie est pleine d’une douceur qui lui manque d’habitude : il semble plus affectueux, plus proche, plus offert. Je donne un sens qui n’a peut-être pas vraiment lieu d’être au fait qu’il ait répondu à un coup de téléphone si tardif alors qu’il avait déjà sombré dans le sommeil. Je me dis qu’il a lu mon nom sur l’écran de son téléphone portable et qu’il a voulu me répondre. Il ne me reproche pas de l’avoir réveillé. J’y vois une preuve d’amitié. Je me dis qu’il est sans doute permis aux véritables amis de se téléphoner à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Nous nous sommes donné des nouvelles l’un de l’autre. Il m’a dit qu’Ascylte lui avait téléphoné : celui-ci voulait le voir pour lui rendre quelques affaires à lui qu’il avait encore en sa possession. J’aimerais que Camille lui dise qu’il ne veut plus le revoir et qu’il préfèrerait que ce soit moi qui récupère ses affaires : pour mon plaisir, pour le plaisir d’être désagréable à cette belle enflure, pour lui montrer que c’est moi qui l’emporte, à la fin, malgré tout. A moi aussi, Ascylte a fait signe plusieurs fois, sur MSN, le plus souvent pour me parler de sa mauvaise santé, qui s’est encore dégradée. Mais qui sait s’il ne l’a pas prétendu pour m’attendrir ? Il en serait bien capable. A l’en croire, il serait actuellement ‘‘en arrêt maladie longue durée’’. Il ne manquerait plus qu’il crève avant que j’aie pu me venger de lui ! C’est curieux, ce besoin que Camille semble encore avoir de son père, au point d’aller dormir si souvent chez lui, ces temps-ci. Il est vrai qu’il n’a que vingt ans et que, par bien des aspects, il n’est encore qu’un enfant, ne serait-ce que par le faible développement de son intelligence, dont on se demande parfois s’il en a. Mais bien sûr qu’il en a ! Il suffit d’entendre de quelle façon il me répond au téléphone. Sans même dire « allo » en décrochant, il me demande directement comment je vais : « Comment ça va ? », « Tu vas bien ? », « Comment tu vas ? », en le disant très vite, comme s’il était sincèrement inquiet pour moi ! Il me prend ainsi au dépourvu et me laisse le plus souvent complètement désarmé. J’ai l’impression d’être pour lui comme une évidence, comme si j’étais justement dans ses pensées avant même de l’appeler, comme s’il avait deviné que je n’allais pas bien, et que, sachant que j’aurais besoin de le lui dire, il m’invitait à le faire aussitôt, sans aucun préambule, sans détour, comme s’il allait de soi qu’il y avait urgence et que j’étais sur le point d’exploser ou de m’effondrer. Même quand je le surprends dans son sommeil, comme tout à l’heure, il a la présence d’esprit, l’intelligence de me répondre de cette astucieuse façon. Il est vrai que, me considérant comme ‘‘un garçon compliqué’’, il doit se dire que je suis constamment dans un genre d’état appelant cette façon de me prendre. C’est comme s’il y avait une compassion de son indifférence. Il a donc bien son intelligence, oui : j’ai d’ailleurs sûrement déjà dit dans ce journal que Camille était un grand manipulateur : il fait de moi ce qu’il veut, ou presque. Avant de raccrocher, il m’a demandé d’embrasser pour lui la chienne Pélagie. Ça n’a l’air de rien, mais c’est prodigieusement intelligent. En quelques mots, il me fait comprendre que l’espèce d’intimité à laquelle nous étions parvenus à l’époque où, chassé de chez lui par son père, il était venu trouver refuge chez moi est restée la même. Et c’est tout ce que je souhaite, au fond : être l’intime de quelqu’un. Il sait que Pélagie est un autre moi, un prolongement de moi, plutôt, le plus souvent prolongement de ma main, quand je la caresse, et qui obéit au son de ma voix comme mon corps aux ordres de mon cerveau. En embrassant ma chienne, il m’embrasse une seconde fois. Plus précisément, il me montre qu’il pense à embrasser une part de moi qu’il est l’un des seuls à connaître, pour l’avoir vue lorsqu’il partageait mon quotidien et mon intimité. Tirésias voudrait que je lui parle de mon père, dont je me passe très bien, moi, contrairement à Camille. Je suis bien embêté. Je n’ai encore rien trouvé d’intéressant à dire sur le sujet…
01:38 Publié dans 2009, Ascylte, Camille, Journal, Mon père, Pélagie, Tirésias | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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