16/10/2008

Mercredi 15 octobre 2008

            Alexis et Ménalque se sont offert une très grosse voiture, il y a quelques mois, la plus grosse qui se puisse trouver dans la marque qu’ils ont choisie. Mais parce qu’elle leur coûtait une fortune en essence, ils ont décidé d’en acheter une seconde, beaucoup plus petite et d’une autre marque, qu’on fabriquait il y a sans doute plus de cinquante ans et qui était, je crois, souvent conduite par des bonnes sœurs. Il fallait aller chercher cette deuxième voiture à l’autre bout de la France. Or Alexis n’ayant pas le permis de conduire, tout passionné qu’il est de mécanique et d’automobile, on avait besoin d’un second conducteur pour ramener à Mont-de-Marsan la plus grosse des voitures, tandis que le premier serait au volant de la plus petite. Corydon était ce second chauffeur. J’ai remarqué qu’il était toujours partant pour conduire la voiture des autres ! Mais sachant qu’Alexis préférerait faire le voyage du retour avec Ménalque, Corydon voulait qu’un quatrième fût de la partie, pour ne pas se retrouver seul dans la grosse voiture au moment de faire le trajet dans le sens inverse. Je ne me sentais vraiment pas la force pour un tel voyage. J’ai l’impression de n’avoir pas eu une minute à moi ces derniers temps, à cause des travaux de la maison, qu’il me fallait organiser et surveiller, mais qui devraient justement être enfin terminés ce soir. J’aurais eu le temps d’accompagner Corydon, mais je préférais le passer à ne voir personne et me reposer. Paradoxalement, j’ai remarqué que mon besoin de solitude était devenu plus grand depuis que j’ai pris goût à la fréquentation d’un plus grand nombre de gens. Comme je n’étais pas disponible, Corydon s’est dit qu’il pourrait peut-être se faire accompagner de Camille. Il lui téléphone donc, pour lui demander s’il peut se libérer. Camille lui dit qu’il le peut, qu’il lui faut juste prévenir ses infirmières de ne pas venir inutilement chez lui le jour prévu pour le voyage. A ce moment, je le tiens de Camille et de Corydon, qui m’ont rapporté tous deux des versions concordantes de leur entretien, celui-ci a décidé qu’il serait sans doute plus sage de demander d’abord la permission au père de celui-là, un garçon qui a tout de même déjà vingt ans ! Et sans doute parce qu’il n’a pas confiance en la parole de Camille, Corydon, s’en rendant ainsi le complice à mes yeux, s’est chargé lui-même de téléphoner au père, dont il est vrai qu’il est un ami ou, si ce n’est un ami, du moins une relation sexuelle. C’est dire s’ils sont étroitement liés ! Les propos qu’a tenus le père sur le fils étaient si durs et si inquiétants que Corydon a renoncé de lui-même à demander la permission de se faire accompagner de Camille. Pire, il n’a pas voulu rapporter à ce dernier la teneur de la conversation qu’il avait eue avec son père, pour ne pas l’inquiéter, m’a-t-il dit ! Pourtant, ce méchant père avait confié à Corydon qu’il envisageait de chasser son fils de chez lui, si celui-ci ne changeait pas son comportement, qu’il jugeait fort mauvais. Le fait qu’un père qui aimerait cloîtrer chez lui son fils pense à l’en chasser prouve assez, me semble-t-il, que la situation est plus grave que Corydon veut bien le croire ! C’est pourquoi j’ai pris sur moi de dire à Camille ce que Corydon m’avait rapporté des intentions de son père, pour lui permettre, en s’amendant, de s’éviter de tomber dans une situation qui pourrait lui sembler plus pénible que celle où il est en ce moment. Car le confort d’une prison peut être parfois préférable aux misères de la liberté. J’ai pu dire tout cela de vive voix à Camille hier, dans l’après-midi, que nous avons passé ensemble. Il m’avait en effet écrit le matin, dans une lettre électronique, qu’il avait absolument besoin de me voir, pour me demander si je pouvais lui rendre un service de la plus grande importance. Comme je me lève rarement avant onze heures ou midi, il s’était un peu affolé de ne pas recevoir de réponse de ma part et avait envoyé plusieurs SMS, avant de se résoudre à me téléphoner et laisser un message très poignant sur mon répondeur, dans lequel il me disait, comme avait fait avant lui ce fourbe de Damis, que j’étais le seul à m’être montré si gentil avec lui, qu’il ne savait pas vers qui se tourner et qu’il n’avait que moi ! Sa sœur lui avait en effet emprunté sa voiture quelques jours plus tôt, mais l’avait laissée en panne à Saint-Paul-lès-Dax. La voiture était enfin réparée, mais personne ne voulait conduire Camille jusqu’à Dax pour la récupérer. Il avait donc besoin de moi pour aller retrouver sa voiture et recouvrer ainsi sa liberté déjà si précaire, disait-il dans son message. Heureux de m’être un peu fait désirer, j’ai fini par le retrouver vers deux heures sur MSN. « Mais bien sûr que je vais t’aider, Camille. – Merci beaucoup de ta part, me répondit-il. En plus, il faut que je te parle. » Ah ! Il fallait qu’il me parle… Cela m’inquiétait un peu, mais je me suis vite aperçu qu’il avait besoin de me parler de lui. Il en avait gros sur le cœur et me raconta donc ses misères, toujours de ce ton plein de joie qui lui est propre. Il ne s’entend pas du tout avec sa grand-mère ni sa sœur, qui est revenue s’installer chez eux depuis peu, avec son jeune fils de deux ans. Ces deux femmes auraient une grande influence sur le père, qu’elles pousseraient à être si dur avec Camille. Tous semblent passer leur temps à crier sur lui, à lui jouer de mauvais tour. Ils font tout pour lui être le plus désagréable possible. Sa sœur est même allée jusqu’à résilier leur abonnement à Internet, uniquement parce qu’elle trouvait que Camille passait trop de temps derrière l’écran de son ordinateur au lieu de s’occuper de son neveu, comme elle voudrait. Il était prévu que l’abonnement prenne fin hier soir, à minuit, et c’est en effet ce qui s’est passé, comme je m’en suis aperçu ce matin, en me réveillant (c’est-à-dire à midi), puisque Camille, qui n’éteint jamais son ordinateur, est d’habitude toujours connecté à MSN, même s’il est le plus souvent inactif, comme il est généralement indiqué à côté de son nom. Cette fois, Camille était hors-ligne. Avant de nous conduire à Dax, j’avais pu constater par moi-même qu’il n’inventait rien et qu’on ne lui rendait vraiment pas la vie facile. Il fallait en effet qu’il passe d’abord par sa banque, pour retirer l’argent nécessaire au paiement de la réparation de la voiture. A cette banque, on ne voulut bien lui donner que l’argent qu’il avait prévenu plut tôt qu’il lui fallait pour cette réparation, ni plus ni moins, comme s’il était un enfant, ou sous la tutelle de son père, qui était d’ailleurs peut-être celui qui avait téléphoné. Je lui ai demandé s’il était conscient qu’il n’était pas normal qu’à son âge, on ne le laisse pas disposer librement de son argent. Il m’a répondu que c’était ainsi dans les campagnes, où tout le monde se connaît, où chaque personne est un parent plus ou moins éloigné. Son banquier devait être un cousin de son père, dont il suivait les instructions ! Après s’être épanché (nous nous étions installés à la terrasse d’un café de Dax), Camille est rentré chez lui au volant de sa propre voiture. Il m’a téléphoné deux heures plus tard, pour me demander s’il pouvait venir me voir de nouveau, à Mont-de-Marsan cette fois, parce que l’accueil qu’on lui avait fait chez lui avait été si mauvais qu’il avait besoin de s’échapper, comme il me dit. Nous sommes d’abord allés à l’hôpital, dans le service de diabétologie, où Camille voulait demander à son médecin si l’état de son cœur et de son diabète permettait de mettre fin aux nombreuses visites des infirmières à son domicile (trois ou quatre fois par jour entre six heures du matin et huit ou neuf heures du soir), qui lui sont très pénibles et l’empêchent de vivre au rythme qu’il voudrait. Bien sûr, il était trop tard pour espérer trouver encore un docteur dans le service. Une infirmière a bien voulu l’écouter et jeter un œil aux relevés de sa glycémie, qui n’étaient pas complets, parce que Camille, qui ne tient pas en place, est souvent absent lors du passage des infirmières, dont l’une des missions est précisément de relever correctement ces données dont lui ne se soucie pas assez. J’ai donc compris, en écoutant sa conversation avec l’infirmière, que Camille n’était pas si cloîtré que cela ! Quant à l’état de son cœur, celle-ci ne pouvait rien dire. Il fallait que Camille revienne plus tôt le lendemain, pour prendre l’avis du docteur, une petite femme toute jolie, mais avec laquelle il est un peu en froid, parce que, lors du dernier passage de Camille dans le service, ai-je également appris en écoutant ce qui se disait devant moi, il avait été question de l’hospitaliser, probablement pour plusieurs semaines, et que Camille avait si mal pris cette nouvelle qu’il avait préféré signer une décharge pour ne pas avoir à rester plus longtemps dans les lieux. Evidemment, la doctoresse était furieuse. Nous sommes ensuite allés voir l’état de la maison, dont les travaux de peinture étaient presque terminés. Puis nous avons dîné ensemble. Il est reparti vers dix heures, un peu fatigué. Je l’ai revu cet après-midi. Il revenait de l’hôpital, où il avait vu ses médecins, la diabétologue et le cardiologue. Ce dernier ne savait pas vraiment s’il était guéri (guéri du cœur) et voulait donc arrêter le traitement, pour voir si la machine arriverait à fonctionner normalement sans cela. Hier soir, en s’apercevant qu’il ne pouvait plus se connecter à Internet, Camille, qui était furieux qu’elle ait effectivement résilié l’abonnement, a parlé un peu durement à sa sœur. Celle-ci l’a si mal pris qu’elle en est venue aux mains : le père a dû s’interposer entre eux pour les séparer ! Sa sœur avait eu le temps de mettre en pièce le t-shirt de Camille. Il m’a confié que s’il l’aime si peu, c’est parce qu’elle est aussi violence que leur mère, qui a tout de même tenté de le tuer quand il était adolescent. Tout le monde était d’accord, dans le service de diabétologie, où Camille est assez connu, pour dire qu’il ferait mieux de quitter sa famille, m’a-t-il rapporté tout à l’heure, dont l’influence sur son humeur est des plus mauvaises, ce qui n’est bon ni pour son cœur ni pour son diabète. « Elles sont marrantes, les infirmières ! Quitter ma famille ? Et pour aller où ? – Chez moi, si tu veux. Je suis là, si tu as besoin d’aide. – Oui, je sais que tu es là pour moi. » (Quand nous nous voyons, je m’arrange toujours pour lui dire que je suis là pour lui, en cas de besoin.) Il est reparti de chez moi vers sept heures, en retard pour la visite de l’infirmière. J’étais tout heureux d’avoir pu si bien effacer, en l’aidant hier, en l’écoutant aujourd’hui, la désastreuse impression que je pensais lui avoir faite en lui jouant l’autre jour ce mauvais tour. Il ne m’en tenait pas du tout rigueur. Au contraire, il était plutôt amusé, même s’il avait d’abord été furieux de ne trouver personne au faux rendez-vous du parking, auquel, d’ailleurs, il prétendait n’être pas allé, car il n’est pas à une contradiction près ! Pendant que je faisais ce récit, Camille à encore une fois sonné chez moi, à plus d’une heure du matin. Il était à la rue. Son père vient de le chasser de chez lui. Il a été obligé de prévenir la gendarmerie pour qu’on force sa famille à lui ouvrir la porte, le temps pour lui de prendre quelques affaires. Je l’ai installé dans le salon, où il est en train de dormir avec la chienne Pélagie.

Commentaires

Etre chassé hors de la maison paternelle est certainement ce qui pouvait arriver de mieux à Camille, avant qu'il ne soit envoyé ad patres par sa famille de dégénérés ! Je suis heureux d'apprendre qu'il ait pris refuge chez vous, et qu'il dort, veillé par la chienne Pélagie, nettement plus sympathique et aimante que sa cerbère de soeur !

Ecrit par : Racam | 16/10/2008

Ca se passe comme cela alors dans les Landes ? Ce sont des moeurs de bergers à échasses probablement ... on tond le mouton et on l'envoie paître ailleurs !

Ecrit par : iPidiblue us et coutumes bucoliques | 16/10/2008

Je te souhaite bien du courage !

Ecrit par : tinou | 16/10/2008

Ecrire un commentaire