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28/07/2008

Lundi 28 juillet 2008

            Il y a déjà longtemps que le ménage est mal fait dans les parties communes de mon immeuble. Depuis que j’ai mis en vente mon appartement, je m’en plains régulièrement au syndic, car je voudrais que l’accès à mon logement paraisse propre aux éventuels acheteurs. Mais j’ai beau me plaindre, le ménage est toujours aussi mal fait, et encore, quand il est fait, car il n’est pas rare que la femme de ménage, le jour prévu, ne vienne tout bonnement pas. Le problème est que le syndic se fait gruger par la société de nettoyage, et ladite société par la femme de ménage chargée du travail. Ainsi, il était prévu de longue date que le ménage soit exceptionnellement fait le vendredi suivant immédiatement la fin des fêtes de la Madeleine. Il n’a été fait qu’aujourd’hui, et après que je me suis plaint deux fois au syndic de ce qu’il n’en était rien ! La société de nettoyage comptait sans doute nous faire payer un travail qu’elle n’avait pas même pris la peine de faire faire à la femme de ménage ! Je le sais pour avoir justement rencontré cette dame à midi, peu de temps après mon second coup de téléphone au syndic : on ne pouvait rien lui reprocher, se défendait-elle, parce qu’on ne lui avait rien dit : elle venait tout juste d’être prévenue. Très sûre d’elle, pour ne pas dire proprement effrontée, elle a continué en me demandant si le sac-poubelle qui traînait au pied de l’escalier menant à mon palier était à moi. « Non, il appartient sûrement à mon ivrogne de voisin. – Eh bien ! Je ne touche pas à ça, ça ne fait pas partie de mon travail. » Admettons. Est-ce une raison pour me demander si je suis l’auteur d’une telle incivilité ? Pour qui me prend-elle donc ? J’ai profité de ce que la conversation était si bien engagée entre nous pour lui demander comment elle s’y prenait exactement pour que le ménage soit si mal fait dans les parties communes. Que n’avais-je pas dit ! Elle s’est mise à jouer les outragées, levant la voix au ciel, plutôt que les yeux, comme on imagine que font souvent les africaines (c’en est une), qui n’aiment pas beaucoup qu’on leur tienne tête. En regardant le matériel qu’elle avait apportée pour accomplir sa tâche, j’ai compris pourquoi le ménage était si mal fait. Elle n’était équipée que d’un balai et d’un balai-serpillière. « Comment ? Vous n’avez pas de balai-brosse ? Mais c’est pour ça que le ménage est si mal fait ! Après avoir balayé et avant de passer la serpillière, il vous faut brosser le sol, en le mouillant avec une eau dans laquelle vous aurez versé l’un de ces produits ménagers qu’on vous donne. Si vous ne passez que la serpillière, les tâches les plus tenaces, l’alcool qui a séché, toutes ces humeurs douteuses et laissées dans les coins ne partent pas. – Ah ! Mais vous croyez que j’ai le temps de faire tout ça ? Vous savez combien je suis payée ? Je ne suis payée que pour une heure de travail. – Ah ! Non ! Sûrement pas ! Vous êtes payée pour faire, en une heure, le ménage, correctement, dans toutes les parties communes. Vous n’avez qu’à travailler plus vite ! » Comme le ton était monté, la plus hommasse de mes voisines lesbiennes, toujours à l’affût d’un scandale, toujours prête à défendre la veuve et l’orphelin, est évidemment sortie de derrière sa porte pour demander : « Comment ? Qu’est-ce que j’entends ? Le ménage serait mal fait ? Le ménage est très bien fait, Monsieur. N’avez- vous pas honte de parler comme vous faites à cette pauvre dame qui a la gentillesse de venir faire le ménage ici, et deux fois par semaines, encore ? – Mais ce n’est pas par gentillesse qu’elle le fait ! Elle est payée pour ça ! C’est son travail. Si je parle un peu fort, c’est parce qu’elle s’est mise la première à parler plus fort que moi, comme vous faites vous-même en ce moment. Je demande juste que le travail soit bien fait. Je lui explique comment procéder. – Ah ! Parce que vous savez comment on fait le ménage, peut-être ? Moi, j’ai déjà fait des ménages, et je peux vous dire que… – Mais moi aussi, j’en ai déjà fait, justement, et… – Quoi ? Vous, vous avez fait des ménages ? Ah ! Ça m’étonnerait ! J’aimerais bien voir ça ! – Et quel âge vous avez, d’abord, reprit l’africaine, vous n’êtes pas un peu jeune pour nous dire comment faire les choses, non ? » Si bien que je suis reparti de très bonne humeur, heureux de voir que j’avais toujours l’air aussi outrageusement jeune et frais, comme j’ai déjà dû l’écrire, en toute modestie, même s’il est vrai que j’en doute de plus en plus.

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26/07/2008

Samedi 26 juillet 2008

            La presse locale parlait hier de mon amie Laurence, qui se trouvait parmi les femmes qui, pour la première fois dans l’histoire des fêtes de Mont-de-Marsan, « étaient présentes, disait le journal, à la présidence des corridas de la féria ». Je puis donc désormais écrire dans ce journal que je compte parmi mes fréquentations un personnage historique : la première femme à avoir, etc. ! (Première année où des femmes, et dernière année pour l’alguazil Robert Soldevilla, qui exerça sa charge pendant soixante ans.) Je regrette d’autant plus, moi qui suis si pauvre, de ne pas avoir eu les moyens d’assister à ces corridas que, toujours selon la presse, elles semblent avoir été, après plusieurs mauvaises années, d’une très bonne qualité, puisqu’il y eut au moins un triomphe par jour et plus de vingt-cinq oreilles coupées. C’est le nouveau maire (une femme également) qui doit être heureux d’inaugurer sa magistrature sous de si bons auspices. Les fêtes de la Madeleine se sont terminées dans la nuit de jeudi à vendredi. Ces fêtes sont pour moi la période de l’année où je me rappelle le plus à quel point je ne suis décidément pas de ce monde ni vraiment de cette ville. Mon caractère m’empêcherait d’apprécier ce que ma névrose phobique me fait fuir, de toute façon ! Je ne suis pas de ce monde, pour ne pas aimer la fête, ni de cette ville, pour le peu d’entregent de ma famille ou de moi. Ce n’est pas moi qui, comme Patrick D***, l’ancien patron du Dix-bis, rencontré par hasard l’autre jour, me verrais proposer par un ami qui se serait disputé avec sa femme, des places gratuites pour toutes les corridas ! Quand même de mes familiers auraient de telles places, dont ils ne sauraient que faire, ce n’est certainement pas à moi qu’ils songeraient à les offrir ! J’ai déjà dit que je n’étais pas quelqu’un d’aimable. J’ai cru que Damis m’inviterait à la corrida à cheval, comme il me l’avait laissé espérer, mais il a préféré se rendre, sans moi, avec un autre ami à lui, à une fête privée, avant que d’aller à la fête proprement dite, dans les rues, vêtu de la tenue blanche et rouge du festayre, que je ne l’ai même pas vu porter (il n’y a rien de plus beau), puisqu’il ne l’a mise que chez la personne qui donnait cette première fête, une personne que je connais d’ailleurs depuis longtemps, mais qui, bien sûr, ne m’avait pas invité, non tant parce qu’elle me trouve mal aimable, que parce qu’elle a renoncé à me fréquenter depuis belle lurette, sans doute à cause, il est vrai, du peu d’amabilité qu’elle me trouve ! Non seulement on ne m’aime pas, mais on finit par m’oublier ! Je suis bien malheureux ! Malgré ma phobie, je nourrissais le secret espoir de passer avec Damis un soir de ces fêtes dans les rues de la ville, pour me donner l’illusion, grâce à l’alcool, d’être comme tout le monde. Hélas ! Ce ne fut pas possible : parce que j’ai, semble-t-il, un peu trop durement réagi à son retard à l’un de nos rendez-vous, Damis, qui dit avoir été fort refroidi par la glace de mes yeux, ne veut plus que se poursuive notre mignonne relation. C’est d’autant plus regrettable qu’il était celui par qui j’ai fait la connaissance du bel Alcide, que j’aimerais justement connaître davantage et bibliquement. Comment reverrai-je Alcide, maintenant, à moins de lui téléphoner ? Mais si je l’appelais, je lui montrerais trop le désir qu’il m’inspire et ce serait mauvais pour mes affaires. La désaffection de Damis me blesse plus que j’aurais cru. Je l’aimais sans l’aimer. Je n’aimais pas qu’il mette tant de temps et d’énergie à m’embrasser, mais j’aimais qu’il en ait le désir. Tous les soirs, j’entendais dans le silence de la chambre chez ma mère la rumeur de la fête en ville. C’était le fracas du temps qui passe au loin, sans moi…

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21/07/2008

Dimanche 20 juillet 2008

            J’étais si peiné de la peine que j’avais faite à Damis que je l’ai invité, hier, à passer l’après-midi chez ma mère au bord de la piscine. Il avait peur que je me moque de lui, parce qu’il prétendait ne pas savoir nager ! Mais c’était faux : Il a fini par me montrer qu’il le savait tout de même, mais très mal, en effet : je ne pouvais plus m’arrêter de rire en le regardant faire. Il ne s’éloignait jamais du bord et respirait très fort, en poussant de ces espèces de gémissements qu’ont les enfants qui barbotent. Si ses bras imitaient bien la grenouille, ses jambes faisaient le petit chien ! Il restait très longtemps dans l’eau, pour s’entraîner à la nage, et sans doute aussi parce qu’il ne voulait pas se montrer à ma mère bandant dans son maillot de bain. « N’as-tu pas froid, à rester dans l’eau si longtemps ? – Non, l’eau n’est pas froide ! – C’est parce que tu es comme les phoques, la graisse que tu as en trop te tient chaud. C’est le signe qu’il te faut faire un régime ! Après, il sera trop tard, et c’est à une baleine qu’on te comparera ! » Il s’amusait parfois à mettre la tête sous l’eau en se bouchant le nez. Son grand plaisir fut ensuite de venir dormir profondément à côté de moi qui somnolais. J’ai pu vérifier ce que je soupçonnais : Damis est un ronfleur, ce qui l’éloigne encore un peu plus de mon lit. Mais s’il lui suffit de dormir au bord de la piscine avec moi pour être content, comme il m’a écrit dans un SMS après son départ (« je suis content, merci », m’y disait-il, tout simplement), je n’ai pas à m’inquiéter davantage de cette histoire de lit. Seulement, je ne pourrai contenter Damis que l’été. C’est sans doute pourquoi l’on parle d’amours de vacances ! Les fêtes de la Madeleine ont commencé. Toute la ville est comme en état de siège, les boutiques sont barricadées et ceux qui le peuvent, comme moi, sont allés s’installer loin du centre, dans le calme des quartiers résidentiels, où les familles semblent se retrouver pour l’occasion, dressant de grandes tables pour dîner dans les jardins. Il paraît que la population de la ville est multipliée par dix pendant ces fêtes. Le fait est que le nombre de beaux garçons errant torses nus, pissant contre les murs, dormant dans les caniveaux, campant sur les pelouses explose en cette période de l’année. Celui que j’appelais l’autre jour ‘‘mon délateur’’, mais à qui je devrais trouver un nom, car il semble que je doive souvent parler de lui dans ce journal – en attendant, appelons-le ‘‘mon petit marchand de couronnes’’ (car il vend des fleurs, comme le garçon de l’épigramme de Straton (Anthologie palatine, XII, 8), même s’il est bien moins farouche que lui) –, mon petit marchand de couronnes me disait donc qu’il aimait tout particulièrement les fêtes de la Madeleine pour ce qu’elles lui permettraient de sucer beaucoup de jeunes gens qui, n’ayant pas réussi à se trouver de fille, se contenteraient de garçons pour être vidés, comme dit aussi Damis lorsqu’il me raconte certains de ses exploits. Ces jeunes gens, paraît-il, se rendraient dans de certaines rues et, affectant de pisser contre de certains murs, sans rien pisser du tout, attendraient que ce signal soit reconnu par les pédés qui, généralement, ne passent pas là par hasard. Je ne puis que croire mon petit marchand de fleurs sur parole, n’étant pas pour ma part aussi sexuellement sociable que lui, sans doute en raison de ma phobie particulière. Et puis je suis une fine bouche, ces friandises sont un peu trop corsées à mon goût : il faut dire, en effet, que le festayre, ou le hestayre, comme je crois qu’on dit mieux en patois (comme du moins je le trouve écrit depuis cette année dans la presse locale), n’est pas toujours très frais, surtout quand le jour se lève, et qu’il a bu toute la nuit, et beaucoup pissé par les rues de la ville.

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19/07/2008

Vendredi 18 juillet 2008

            Je n’avais pas dit que Damis est boulanger. Il est charmant dans sa tenue de mitron ! Il m’avait invité, le soir de notre rencontre, à le rejoindre dans la boulangerie où il travaille et dans laquelle il est seul jusqu’à six heures du matin, deux fois par semaines. Sa grande inquiétude était qu’un garçon qui habite en face de la boulangerie ne m’aperçoive à mon arrivée. Damis m’avait dit beaucoup de mal de ce petit pédé qui, selon lui, avait tout d’une commère et lui tournait un peu trop autour, passant souvent lui tenir compagnie, les nuits où il se trouvait seul dans la boulangerie. J’ai été de nouveau invité, avant-hier soir, à rejoindre mon petit mitron sur les lieux de son travail. Peu de temps après mon arrivée, nous eûmes la visite du garçon tant redouté, que nous appellerons Alcide. C’était un vrai petit Alcibiade, qui faisait tout seul son cômos. Il nous est arrivé complètement ivre, avec une bouteille de vodka parfumée au caramel, que je l’ai aidé à vider, pendant que Damis pétrissait ses pâtes. J’ai vite compris que ce dernier m’avait menti sur les raisons qui lui faisaient redouter une rencontre entre Alcide et moi. Damis est bien loin de trouver cet Alcide aussi détestable qu’il a voulu me faire croire. Au contraire, ce garçon est très à son goût, comme d’ailleurs au mien, ce qui était la véritable peur de Damis, qui savait que j’étais moi-même le type de garçon qui plaît au bel Alcide. Sa grande angoisse était que nous nous tombions dans les bras l’un de l’autre, ce qui, bien sûr, a fini par arriver. Mais comment résister aux charmes du merveilleux Alcide ? Il chantait et dansait sur la musique qu’il avait apportée avec lui. Il enlevait le peu de tissu qui couvrait son étroite poitrine et se frottait au pauvre Damis en me regardant dans les yeux. Il me resservait des verres de vodka ou me faisait boire directement au goulot de la bouteille. Il s’amusait avec la farine, s’en barbouillant le torse et la figure, et laissant de grandes empreintes de mains à l’endroit de ses fesses et de son sexe, comme s’il avait été harcelé sexuellement, disait-il. Ce sont probablement l’inquiétude, la mauvaise humeur et la réticence de Damis à l’égard des minauderies d’Alcide qui m’ont jeté dans les bras de ce dernier ! Nous avons fini par laisser le rabat-joie fabriquer son pain et sommes allés terminer la nuit chez moi. Dans la véranda, tandis que le jour se levait, comme j’avais passé mon bras autour de la taille du garçon qui fumait une cigarette, il a jeté son mégot par la fenêtre où nous étions appuyés et m’a embrassé d’une bouche plus humide que celle de Damis. Toutes les parties de son corps, même les plus intimes, avaient un délicieux parfum de lessive et de savon. Plus tard, dans la chambre, après m’avoir fait couler sur son ventre, il est venu se pencher sur moi. Alors, j’ai senti mon propre sperme, déjà froid, goutter lentement du ventre du garçon sur le mien, comme si Alcide s’était mis à pleuvoir sur moi des mêmes gouttes fraîches et lourdes qui précèdent parfois ces menaçants orages d’été qui vont éclater plus loin. Ou bien l’orage, c’était la propre éjaculation d’Alcide, toute chaude sur moi. Damis a très mal pris tout cela. Il se sent trahi par Alcide, dont il est beaucoup plus intime que je pensais ; il est déçu par moi, qu’il voulait garder pour lui seul : dont il se contentait, en réalité, faute de mieux, c’est-à-dire en attendant, en espérant Alcide, avec qui il a déjà couché une fois, mais qui m’a confié s’être offert à Damis, qu’il trouve trop gros, pour la même raison peut-être qu’il s’est offert à moi, c’est-à-dire parce qu’il était ivre ! Je ne suis pas quelqu’un qu’on aime, ni d’amour, ni d’amitié. On aime celui qu’on croit que je suis. Dès qu’on me connaît mieux, on est généralement horrifié. C’est pourquoi j’ai le plus grand mal à résister, comme Damis voudrait que je fasse, qui m’exhorte à lui être fidèle, aux garçons qui se croient sous mon charme uniquement parce qu’ils ont envie de baiser, comme c’était par exemple le cas d’Alcide avant-hier, qui ne l’avait plus fait depuis un mois. Le désir de ces garçons est une forme d’amour très éphémère, mais intense et, me semble-t-il, sincère. Finalement, il n’y a rien de plus sincère qu’un sexe qui veut cracher ce qu’il doit. Je ne veux pas avoir à choisir entre l’amour d’un Damis et le désir d’un Alcide, parce que je voudrais toujours me sentir aimé davantage. On ne m’en aime généralement que moins ! En réalité, Alcide m’a fort impressionné. Il n’a qu’un an de plus que Nicandre, mais il a déjà vécu beaucoup plus que moi. C’est un garçon qui a souffert dans son corps et dans son âme et qui connaît peut-être le prix de la vie. Il semble être d’une grande sagesse et parle d’ailleurs très lentement, comme s’il avait appris à prendre la mesure de l’instant présent, de tout instant présent, pour mieux en jouir, pour mieux l’habiter, pour être sûr d’exister constamment, même entre les moments : dans sa bouche, chaque mot devient un petit instant à lui seul. A côté de lui, c’était moi l’enfant !

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13/07/2008

Samedi 12 juillet 2008

            Le joli spectacle d’hier ! En rentrant chez moi, vers onze heures du soir, j’ai trouvé, dans l’entrée de mon immeuble, le voisin du dessus qui se démenait dans une marre de bière, au pied de l’escalier conduisant à mon palier. Il était tombé du haut des marches avec les vingt-quatre canettes qu’il avait l’intention de boire pendant la nuit : le malheureux les avait vidées toutes à la fois dans sa chute ! Il y avait des éclats de verre partout. Quand je suis arrivé, il était en train d’éponger sa bibine en pleurant presque de dépit, pendant que la plus hommasse de mes deux voisines lesbiennes, attirée par le vacarme, était sortie lui faire la conversation ! Si j’étais passé par là cinq minutes plus tôt, et si le pauvre garçon ne s’était pas raté, j’aurais assisté à sa mort ! Je suis resté quelque temps sur mon palier, pour écouter les paroles que s’échangeaient les deux autres en bas. Je me suis vite aperçu que leur conversation tournait en boucle ! Toutes les trois minutes environ, le jeune ivrogne demandait à la vieille gouine si elle avait guetté son passage derrière la porte de chez elle ; à quoi cette dernière répondait que non, mais qu’elle s’était empressée de sortir de son appartement, parce qu’elle avait craint pour sa vie, en l’entendant dégringoler. Et régulièrement, mon voisin lui confiait qu’il était de plus en plus désespéré, parce qu’il ne savait pas comment il allait payer son loyer. Douces paroles… Cet après-midi, en parlant avec lui, j’ai appris que Damis connaissait fort bien Trimalcion. Il a même couché avec lui plusieurs fois ! Cela, je puis le comprendre et l’excuser, ayant moi-même couché avec bien pire. Mais comment donc Damis peut-il trouver mignon et sympa ce sinistre individu, qui n’est que grotesque ? Quand je pense qu’il m’a donné des mêmes adjectifs ! J’avais oublié de dire que le grand con (l’actuel amoureux de ma sœur), en fouillant l’autre jour dans le téléphone portable de cette dernière, avait lu certains SMS qu’elle avait échangés avec son ancien amoureux (un garçon que j’aime beaucoup) pour organiser un petit rendez-vous entre nous trois. Le grand con, qui est un jaloux, en est devenu comme fou. Cela se passait un soir où ma mère, ma sœur et moi dînions au restaurant (cette dernière avait donc malencontreusement laissé son téléphone chez elle), un restaurant d’ailleurs complètement invraisemblable, puisque y étaient servie des spécialités… italo-sri-lankaises ! L’ancien amoureux, qui ne pouvait évidemment pas joindre ma sœur, m’a appelé moi, pour me demander si je savais où se trouvait cette dernière, dont le nouvel amoureux le harcelait au téléphone, menaçant de venir lui casser les genoux ! Il espérait qu’elle saurait retrouver et calmer le forcené, qui errait comme un fou dans la ville, à la recherche de son rival involontaire. C’est ainsi que j’ai appris de la bouche de la dame de ces cœurs (qui pensait qu’il fallait peut-être prendre ces menaces au sérieux), que le grand con avait déjà été condamné à de la prison avec sursis pour avoir refait le portrait d’un type dont il était également jaloux ! Très contrariée, pour ne pas dire furieuse, celle-ci avait donc fini par se décider à quitter ce soir-là son repris de justice, pour la plus grande joie de ma mère et de moi. Mais quelques heures plus tard, elle s’était déjà remise avec lui ! Maintenant, elle sait exactement ce que nous pensons du grand con, qu’il nous faudra pourtant subir encore, dans deux jours, au dîner d’anniversaire de ma sœur.

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11/07/2008

Jeudi 10 juillet 2008

            Dans le fond, même s’il se trompe de noms pour illustrer son propos, c’est Pierre Driout qui a raison : non seulement le ridicule ne tue pas, mais il est souvent la conséquence directe de cet espoir qui nous fait vivre. C’est bien connu : nous sommes tous le Jérémie Korchia de quelqu’un. Si je suis supérieur au mien, c’est uniquement d’être conscient que je suis, moi aussi, le Jérémie Korchia d’un ou de plusieurs autres. Mais j’ai la faiblesse de faire comme si je ne l’étais pas ! Et ce n’est sans doute pas le plus grand de mes ridicules ! Don Esteban (don Esteban !) a bien raison de me traiter de pompous ass ! En réalité, je suis probablement encore pire que ce qu’on peut croire en lisant ce journal (qui prend bien des libertés avec la réalité de mes vies intérieure et extérieure), c’est-à-dire que je suis sans doute également bien meilleur qu’il y paraît, car il arrive souvent qu’on prenne ses propres qualités pour des défauts et inversement, si bien qu’on risque fort d’empirer en voulant s’améliorer et vice versa. Ainsi, en forçant certains traits qui me semblent beaux ou bons, je ne fais que m’enlaidir un peu plus ; mais il est aussi possible qu’en forçant (par bravade) d’autres traits que je trouve (à tort, donc) résolument laids, je m’embellisse sans le savoir ! Si je puis me tromper à ce point sur moi-même, essaie donc d’imaginer, mon blond lecteur, à quel point tu peux te tromper à ton tour, toi qui crois tout savoir sur moi, sur mes travers ou mes penchants, pour me lire une ou deux fois par semaine entre deux clics. Et si ce que tu estimes être le pire de mes défauts était en réalité la plus grande de mes qualités ? Et si, comme moi, tu ne savais rien ? Pourquoi donc ne t’efforces-tu pas de te connaître toi-même, plutôt que moi-même ?

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08/07/2008

Lundi 7 juillet 2008

            Il y a sans doute déjà plus d’un an qu’un apprenti vétérinaire m’écrivait pour me dire à quel point il avait aimé les quelques sonnets que j’avais publiés dans ce blogue. En écrivant lui aussi, il voulait que, etc. Si ma mémoire est bonne (il faudrait que je relise notre correspondance, à condition qu’elle n’ait pas été effacée lors de mon récent petit accident informatique), il n’était pas loin de me dire que j’étais un nouveau Virgile, si du moins ce nom lui est familier ! Aujourd’hui, il en est à m’écrire que ce qu’il lit dans ces pages lui retourne l’estomac… Les quelques commentaires qu’il lui arrive de laisser ici, en signant d’un prénom qui n’est pas le sien, auraient tout de la lettre anonyme si je ne connaissais pas la réelle identité du garçon. Je crois qu’il ne me pardonne pas de lui avoir dit ce que je pensais vraiment de ses vers, dont on peut se faire une idée en lisant par exemple le sonnet qu’il m’a récemment adressé, dans lequel il me reprochait, entre autres choses, de lui déclarer la guerre, tiens-toi bien, mon blond lecteur (j’ai déjà dit que mon lecteur idéal était blond), « comme un vers affamé dans un silo de seigle » ! Et encore, ce sonnet est le moins mauvais de tous ceux que m’a fait lire notre poète. J’avais en effet fini par lui conseiller de se munir d’un quelconque traité de métrique, s’il tenait tant à écrire des alexandrins. J’aurais mieux fait de me taire, car il ne me pardonna jamais ce conseil. Dans son esprit, c’était à moi d’être son traité de métrique ! A-t-on jamais vu cela ? Un apprenti poète, ou disons un apprenti versificateur, qui ne daigne pas seulement lire les livres où les fondements de son arts sont exposés, c’est-à-dire qui ne sait pas lire ses illustres prédécesseurs, les Ronsard, les Racine ! Il est vrai qu’avant d’étudier la métrique, il aurait peut-être dû apprendre le calcul et l’orthographe. Comment faire, en effet, des alexandrins qui tombent juste, si l’on ne sait pas compter jusqu’à douze (ou disons jusqu’à six), et si l’on ignore où mettre les bonnes terminaisons, les s, les ées, les ent, dont la présence ou l’absence changent tout le rythme ? Le piètre rimailleur que je suis n’a qu’un enseignement à donner : la métrique française est, était fondée sur l’e muet. C’est tout. C’est le secret. Le secret du mètre, évidemment ; la poésie est ailleurs (mais pas très loin). Je dois cependant reconnaître que tout est ma faute. Je n’aurais jamais dû m’intéresser à ce lecteur, à cet internaute, dont j’avais vite deviné la médiocrité poétique. Mais je nourrissais l’espoir de coucher avec lui lors d’un passage à Paris. Je lui avais même proposé de réserver une suite, pour qu’il puisse dormir dans le salon ensuite, mais il n’avait pas voulu. Je ne dois pas être son type. Lui non plus n’est pas le mien, mais j’ai toujours pensé qu’on pouvait trouver du bon même chez ceux qui ne sont pas de son goût. Une fois que je sus que je ne coucherais pas avec mon bonhomme, je n’avais plus de raison de jouer la comédie du maître de poésie. (Notre rimailleur est un Monsieur Jourdain d’un genre spécial, qui fait de la prose même quand il fait des vers !) Je crois savoir, mais je n’en suis plus très sûr, que Jérémie (c’est son vrai prénom) tient beaucoup à l’anonymat. De mon côté, je n’aime pas que des anonymes se permettent de juger si mal quelqu’un qui, comme moi, écrit au grand jour, je veux dire sous son vrai nom, sans se cacher derrière un pseudonyme. Qu’on me juge mal, c’est la liberté de chacun, mais qu’on le fasse sans se dissimuler. J’ai la naïveté de croire que le fait d’écrire sous son véritable nom incite à plus de retenue, à plus d’égards envers la personne qu’on juge mal. On est sans doute moins tenté de se laisser aller à l’injure ou la diffamation. On est moins tenté par le style ‘‘lettre anonyme’’, en somme. Le nom rend plus responsable. On pourrait m’objecter que même en écrivant sous mon véritable nom, j’ai souvent dans ce journal des considérations peu respectueuses de mon entourage. Sans doute. Mais il y a une différence énorme entre un Jérémie et moi : j’écris sous mon véritable nom des horreurs sur des gens que je protège en leur donnant des pseudonymes ; il écrit sur moi des horreurs en se protégeant derrière son faux prénom ! Lui qui trouve que je tombe chaque jour un peu plus bas dans ce journal est tombé bien plus bas que moi, me semble-t-il ! Pour une fois, je connais le nom de l’auteur des lettres anonymes qui me sont envoyées. (Internet est le règne de la lettre anonyme, cela aussi, j’ai déjà dû l’écrire dans ces pages : la majorité des blogues, des commentaires dans les blogues, des interventions dans les forums ont pour auteurs des corbeaux.) J’ai donc demandé son conseil à don Esteban. Et si, lui ai-je dit, si je rétablissais la vérité, si je remplaçais (cela est possible) le faux prénom de l’auteur de ces lettres anonymes par son véritable nom, qu’il tient tellement à cacher ! Peut-être cela le ferait-il taire à la fin. « Que non, m’a répondu Esteban, ne fais surtout pas cela. Je ne sais pas ce qu’il t’est arrivé, a-t-il poursuivi, mais tu as bien changé. (Don Esteban s’étonne que j’aie changé depuis plus de deux ans que nous ne nous sommes pas vus !) Je t’ai toujours connu méchant, mais je ne te pensais pas capable d’une telle bassesse. » A l’entendre, c’est le bon droit de ce Jérémie que de parler si mal de moi publiquement mais sans se dévoiler ! Esteban me conseillait d’effacer plutôt le commentaire ordurier et de traiter du fond de la question avec Jérémie par lettres électroniques. (Comme s’il y avait un fond de la question !) Je me suis alors souvenu du conseil que Dominique Autié (dont j’ai retrouvé une partie des archives de sa correspondance avec moi) m’avait dit avoir donné à Juan Asensio croisant le fer avec les membres de la société des lecteurs de Renaud Camus lors de la ‘‘Scigalomachie’’ : « Vous êtes écrivain, traitez à votre rang ». Je ne mérite certes pas ce beau titre d’écrivain que Dominique Autié voulait bien me donner dans l’index de son blogue, mais je suis tout de même Olivier Bruley : j’ai mon rang à tenir et n’ai plus rien à dire à ce Jérémie. (Ce qu’entendant, Esteban me répond que je ne suis qu’un pompous ass !) Je n’ai plus rien à lui dire, mais je pourrais très bien, s’ils ne se sont pas perdus lors de mon accident informatique, je pourrais très bien publier ses ridicules petit sonnets ou même notre correspondance ou, pourquoi pas, sa photo, qui doit traîner quelque part dans la mémoire de mon ordinateur. Je ne crains pas de m’abaisser davantage, malgré le rang que j’ai à tenir : ma ‘‘grandeur’’ est ailleurs. Je me rappelle d’ailleurs que Dominique Autié m’avait écrit un jour, dans une de ses lettres, que cette sollicitude qu’il savait chez moi légitimait ma cruauté par ailleurs ! C’est dire si je me sens dans mon bon droit ! Si vraiment tu tiens à ton anonymat, Jérémie K***, je te prie de me laisser tranquille à l’avenir. Si tu n’y tiens pas, tu ne m’en voudras pas de révéler ton nom la prochaine fois que tu te manifesteras dans ces pages, n’est-ce pas ?

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07/07/2008

Dimanche 6 juillet 2008

            Sans doute ai-je tout de même fini par blesser Damis qui, probablement vexé d’avoir dû coucher, seul, sur le canapé, m’a dit que nous nous reverrions lorsque je serais disposé à ne plus dormir uniquement avec la chienne Pélagie… Je lui ai demandé s’il voulait que je la lui laisse pour la prochaine nuit, ou même s’il préférait que je prenne sa place sur le canapé, mais ça ne l’a pas vraiment fait rire. Il a décidé que si je voulais l’enculer, je devrais dormir ensuite avec lui. Je lui ai répondu que c’était impossible, que je serais incapable de tenir ma part du marché une fois l’acte accompli, s’il avait la naïveté de me laisser le prendre, comme il préfère dire. Le mieux serait que je l’invite à boire le thé et que je l’encule ensuite, en plein milieu de l’après-midi ! Ça ne l’a pas fait rire non plus. Peut-être est-ce un autre aspect de ma névrose phobique, je ne sais : il m’est impossible de dormir avec un être humain. Je ne dors qu’avec des anges ou mes démons.

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03/07/2008

Mercredi 2 juillet 2008

            Il me faut bien lui donner un nom, puisqu’il semble vouloir s’installer dans ma vie. Appelons-le Damis. Son visage est joli mais il a de mauvaises dents. Et puis il est trop gras ! Mais ce sont tous les Français qui sont de plus en plus gros. C’est à n’y rien comprendre : ils semblent grossir d’autant que baisse leur pouvoir d’achat, ce qui ne les empêche d’ailleurs pas de partir en vacances ! Je ne compte plus les garçons qui m’ont dit, comme si c’était une excuse, qu’ils avaient pris du poids depuis peu seulement, généralement parce qu’ils sont dépressifs. Ah ! Si je les avais connus avant leur dépression, je n’aurais pas été déçu, m’assurent-ils ! C’est tout de même quelque chose que ces dépressifs ! Ils n’ont plus d’appétit pour leur pauvre existence, mais ce qu’ils peuvent bouffer ! Bien qu’étant plus jeune que moi, Damis est déjà comme usé par la vie. Il a trop travaillé. Je l’ai néanmoins entendu me faire cette remarque fort désagréable qu’on pouvait voir que j’étais plus âgé que lui à mes pattes-d’oie. C’est sans doute que j’ai trop souri dans la vie. Le temps n’épargne personne, ni les fourmis ni les cigales. Damis me dit rechercher l’amour de sa vie. Comparé à lui, je suis un bien petit joueur avec mes amourettes ! Je lui explique que, par définition, il a la vie entière pour trouver l’amour de sa vie : en attendant de tomber sur lui, il peut bien s’adonner à de plus modestes amours avec moi. C’est un discours qui ne lui plaît guère. Il passe son temps à m’entourer de ses bras, comme s’il avait déjà compris qu’il ne me retiendrait pas. Il m’étouffe de ses baisers, comme à l’enterrement de ma grand-mère l’assaut des inconnus venus présenter leurs baveuses condoléances. Mais il pose sa tête sur mon épaule au cinéma et va dormir sur le canapé après l’amour, ce qui convient fort à la chienne Pélagie, qui tient beaucoup à ses privilèges avec moi. Ce soir, j’ai croisé de très près Hiéronymus (qui est toujours aussi maigre, lui), dans un endroit désert, où j’allais poster une lettre et lui retirer de l’argent. Nous sommes passés si près l’un de l’autre, en nous dévisageant, que j’aurais pu le toucher. Il s’attendait si peu à ce que je lui parle qu’il en a bafouillé quelque chose d’incompréhensible. Je crois pouvoir dire, sans me vanter, que je suis la personne au monde qu’il déteste le plus. Il a peur de moi, non d’une peur physique (de nous deux il est le plus fort, malgré sa maladie), mais bien d’une peur morale : il sait que je sais ; il est conscient que je pourrais lui nuire énormément. L’extrême tension de tout son corps, toutes les fois où nous nous croisons, l’intensité de son regard quand il ne peut m’ignorer, de sa haine, de sa peur, le rendent très beau. Il est comme une pierre vive. Il y a entre nous cet obscur désir de lapidation qui me fait me sentir plus vivant. C’est tout de même plus exaltant que mes amourettes.

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