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02/05/2008

Jeudi 1er mai 2008

            Ce qu’Esteban en pense, c’est que pendant ce temps, je ne parle pas de lui dans ce journal, ce que j’ai toujours fait très mal, m’assure-t-il, et non seulement en mal. Il est vrai que je n’ai jamais vraiment su comment parler de lui dans ces pages, parce que, de mes personnages, il est celui que je sais me lire (c’est-à-dire chercher l’erreur) en même temps que j’écris (que je la fais). Autrement dit : c’est un modèle qui se ferait critique d’art pendant le moment même où le tableau se peint ! Trop conscient que je suis de l’impossibilité de jamais voir un homme dans toute sa vérité (sachant bien que tout regard est nécessairement déformant), plutôt que d’être pris en faute, j’ai préféré faire une caricature d’Esteban, espérant qu’il reconnaîtrait dans les traits manifestement trop forcés de sa personne l’aveu d’une erreur que, pensais-je, il pardonnerait volontiers. Il n’en fut rien, car, paradoxalement, loin d’être blessé par la caricature, ce qu’il me reproche (et que je ne comprends pas du tout), c’est d’avoir fait de lui un personnage sans aucune consistance, sans relief, sans couleur et sans le moindre intérêt ! J’aurai sans doute à reparler d’Esteban, et plus tôt qu’il ne le voudrait, parce que nous projetons de faire un petit voyage en Grèce, si du moins il réussit à trouver l’argent nécessaire (il en attend de son frère, non pas du ‘‘bourgeois’’, comme il l’appelle, mais de l’autre, l’original, l’entomologiste, qui est capable, paraît-il, de s’agenouiller en plein milieu d’un trottoir pour observer une fourmi qui passe ! (Car outre une fille, ils sont trois garçons dans la fratrie, de mœurs et de caractères fort différents : le ‘‘bourgeois’’, l’original et l’aventurier qui, par chance pour moi, navigue à voile et à vapeur.)) Certains ‘‘pédés’’ du site habituel sont très remontés contre les pédérastes, avec qui ils ne veulent surtout pas être confondus, parce qu’ils ne sont pas loin de les assimiler eux-mêmes à des pédophiles, qui sont, comme chacun sait, ce qui se trouve de plus abject sur terre, avec les racistes, les enfants et les races (exceptée la blanche) étant les deux choses les plus précieuses au monde, peut-être parce qu’elles sont aussi les plus fragiles et les plus éphémères, l’enfance ne durant qu’un temps et les races étant vouées à disparaître, à cause de leur brassage, inévitable, paraît-il, ou plutôt, grâce au métissage, très souhaitable d’ailleurs, puisqu’il donne toujours de très beaux enfants, c’est bien connu (j’étais moi-même un très joli petit garçon, paraît-il). Allen Ginsberg refusait de joindre son cri aux cris de haine unanimement poussés contre les pédophiles, parce qu’il trouvait que l’hystérie collective qu’ils inspirent de nos jours était semblable à celle qu’inspiraient les homosexuels dans les années cinquante. La pédophilie est condamnable bien sûr, mais l’hystérie qu’elle inspire l’est tout autant. Preuve qu’il y a bien une hystérie : les ‘‘pédés’’ eux-mêmes, mais il faudrait les appeler autrement, les ‘‘gays’’, disons (mais que c’est laid !), une partie d’entre eux, du moins, confond pédérastes et pédophiles (il est vrai que le dictionnaire lui-même n’est pas loin de les confondre…) : c’est à peu près ne pas faire la différence entre Platon, Aristote ou, disons, Alexandre et Gille de Rais, tous deux grands capitaines. L’un de ces pédés de bonne moralité écrivait dans son blogue, où il était question de Jean Daniel Cadinot, qui vient de mourir, que, selon lui, un film pornographique dans lequel jouent de « jeunes garçons au sortir de l’adolescence, encore duveteux », est « un pur produit dégradant visant à satisfaire les pulsions névrotiques de vieux pervers en mal d’amour, en fin de jeunesse, désespérés à l’idée de ne plus pouvoir bientôt consommer de corps si jeunes qu’ils auraient pu les engendrer eux-mêmes… » Il ne semble pas venir à l’esprit de ce blogueur qu’il peut arriver, au contraire, que ce soit pour assouvir leurs propres pulsions que certains adolescents font l’amour avec des ‘‘vieux’’ (si Esteban lit ce mot qu’il ne veut plus entendre, il va être furieux !). Mais c’est pourtant bien le mot. Et un homme de mon âge est bien un vieux aux yeux de ***-***, qui n’a que dix-sept ans, et qui me l’a fait comprendre, un jour que je lui faisais remarquer, à cause de certaines de ses manières, éminemment puériles, qu’il était décidément bien jeune. Il m’avait répondu : « Oui, je suis jeune, et toi, tu es vieux » ! Quand nous faisons l’amour ensemble, personne n’abuse de personne et nous assouvissons chacun nos pulsions respectives, jeunes et vieilles. Il est vrai que j’ignore s’il s’agit dans un cas comme dans l’autre de pulsions névrotiques ! Notre blogueur écrit encore : « Mangez le cerveau de votre adversaire tombé, vous en aurez l’intelligence, dévorez ses couilles, vous en aurez la vigueur, consommez-les jeunes, et retrouvez ces années que vous avez perdues… » C’est aussi vrai que faux. Moi-même, j’écrivais récemment dans ce journal que je me sentais redevenir presque un adolescent dans les bras de ***-***. Mais presque seulement. Car dans le même temps, paradoxalement, je ressens à quel point je suis plus vieux que cet adolescent qui est beaucoup plus du XXIe siècle que moi. Bien que redevenu en partie adolescent près de lui, je me sens également devenir presque le père de ce garçon que j’aurais en effet pu engendrer, à quelques années près. Il y a un paradoxe du même ordre qu’avec Esteban, à qui je dis souvent que, casanier, pantouflard, je suis beaucoup plus vieux que lui, l’aventurier, mais avec qui, dans le même temps, je suis condamné à être plus jeune, à me comporter en étant plus jeune de vingt ans. C’est un plaisir trouble et entêtant que d’être à la fois comme le père et le frère de ***-***, un plaisir encore inconnu, étrange, que je découvre seulement, et qui, sans doute, n’est pas fait pour durer : d’ailleurs, ***-*** est pour moi aussi exotique qu’un amour de vacances à l’étranger (et réciproquement, j’imagine). Nous ne sommes vraiment pas du même siècle, lui et moi. Cela donne un peu le vertige. Je me dis que j’aime la compagnie de ***-*** pour avoir manqué d’un frère quand j’étais adolescent comme lui mais aussi pour manquer d’un fils aujourd’hui que je suis un homme. Et je ne devrais sans doute pas écrire, car il sera sans doute furieux de le lire, que j’aime la compagnie d’Esteban pour avoir manqué d’un père quand j’en avais besoin.

Commentaires

Quelle Ascension douloureuse ! Il va falloir penser à la descente comme on dit aux junkies en mal de stupéfiant ...

Ecrit par : iPidiblue fête le travail en couple | 02/05/2008

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