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17/03/2008

Dimanche 16 mars 2008

            Heureusement qu’Esteban, qui trouve que ce blogue « sombre dans la lubricité la plus commune », a décidé tout à l’heure de ne plus le lire, parce qu’il me faut justement parler du garçon d’hier. Il n’a que vingt et un ans et parle peu mais fort, avec l’accent des Landes (il venait de Soustons), comme un vrai petit paysan, qu’il est presque, d’ailleurs, puisque son père est agriculteur. Je lui avais donné rendez-vous aux arènes. Sa voiture était facilement reconnaissable, parce qu’elle était rouge avec des bandes et comme des flammes vertes sur les côtés. Des lettres argentées collées sur le haillon du coffre indiquaient que le véhicule s’appelait Starsky et Hutch ! Les lettres GTI n’étaient pas d’origine. Elles avaient été ajoutées par un frère du conducteur, coiffeur de profession, qui, ai-je découvert par la suite, s’était également amusé à teindre en rouge les poils pubiens de son cadet ! Appelons-le Chrysonyme : il faut absolument mettre de l’or dans son nom, à cause de sa merveilleuse blondeur, qui le dit tout ; ou bien Chrysostome, par antiphrase, en quelque sorte, et parce que le silence est d’or, après tout. J’ai très vite remarqué que Chrysonyme était bête. Il comprenait mal ce que je lui disais et ne connaissait pas le sens de mots pourtant très simples, comme par exemple celui d’aîné : dans sa bouche, aîné signifiait indifféremment aîné ou cadet. Je m’en suis rendu compte en regardant les photos de famille qu’il me montrait sur son blogue. « Là, disait-il, c’est mon frère aîné. – Ah oui ? Quel âge-t-il donc ? – Vingt ans. – Mais c’est ton frère aîné ou ton frère cadet ? – Mon frère aîné. – Mais… S’il est plus jeune que toi… – Oui, oui, il est plus jeune. – Alors, c’est ton cadet, pas ton aîné. – Oui, oui ! Je sais pas… », a-t-il fini par reconnaître en riant. Il acquiesçait à tout ce que je disais et tenait sa tasse de thé dans la paume de sa main ! Et sans même se brûler ! J’ai fini par le déshabiller, et c’est alors que j’ai vu ses poils tout rouges. Nous avons encore ri. Puis il est devenu plus silencieux encore et complètement immobile. Un peu déconcerté, je lui ai demandé s’il aimait ce qui se passait, ce qu’il voulait que je lui fasse. Mais il continuait d’acquiescer à tout, tellement qu’il en vint à se contredire : « Tu aimes ça, là ? – Oui. – Tu veux que j’arrête ? – Euh… Oui. » C’est alors seulement que j’ai compris ! Chrysonyme n’était pas bête, il était simplet. Il ne parlait pas fort comme un paysan, mais bien comme un débile léger. Je ne m’étais pas rendu compte plus tôt de sa débilité mentale, parce que je l’avais vu au volant de sa voiture, et qu’il ne m’était pas venu à l’idée que des simples d’esprit pouvaient avoir le permis de conduire. J’avais cru que c’était à cause de ma manie de regarder les gens de haut (qu’Esteban me reprochait encore récemment) que je le trouvais tellement bête. Et puis il était habillé de vêtements larges, comme tant de jeunes de son âge, qui ont presque toujours l’air d’être eux-mêmes des débiles profonds ! Mais Chrysonyme était réellement débile, lui ! D’ailleurs (je ne l’ai compris qu’alors), si son frère lui avait demandé de lui téléphoner dès son arrivée chez moi, c’était sans doute pour vérifier qu’il ne s’était pas perdu en route ! (Sans doute les poils rouges étaient-ils le résultat d’un de ces mauvais tours qu’on joue au frère le plus faible.) Apparemment, sa famille et tout ses amis savaient qu’il était venu me voir (et me voir pour faire des choses que la morale réprouve !), car lorsque son téléphone portable a sonné d’autres fois, j’ai compris qu’il était question de moi dans les conversations. J’ai tout de même été surpris qu’on le laisse ainsi rencontrer des inconnus. Je sais bien que même les simplets ont une libido (la preuve !), mais je ne me suis pas senti le droit de continuer (peut-être ai-je eu tort, d’ailleurs, et laissé passer une occasion de faire une bonne action). Il voulait profiter de sa présence à Mont-de-Marsan pour rendre visite à un ami, mais ne savait plus comment se rendre à l’adresse. Je l’ai raccompagné jusqu’à sa voiture, et suis resté avec lui pour lui montrer le chemin. Au moment de nous dire au revoir, il m’a répété (il l’avait déjà beaucoup dit) qu’il me trouvait vraiment très gentil et qu’il reviendrait me voir (qui peut dire des choses pareilles, si ce n’est un simple d’esprit ?). Le petit Chrysonyme a fait très grande impression sur moi. Il m’a laissé totalement désespéré. Complètement perdu, aussi : je ne savais plus si j’étais au fond du gouffre, ou seulement encore au bord… La douceur de Chrysonyme est indicible. Comment peut-on être aussi doux en parlant si fort (fort mais peu, il est vrai) ? J’ai dit que, comme ce chien de Diogène, qui se branlait dans la rue (à côté de quoi mes textes qui sentent le pipi sont bien peu de choses), j’ai dit que comme ce fils d’un faux-monnayeur de Sinope, je cherchais un homme, je veux dire un homme authentique, qui n’ait pas d’homme que le nom. Jusqu’à présent, c’est dans cet être incomplet, Chrysonyme, que j’ai trouvé le plus d’humanité : il voulait sincèrement me revoir, même si, sans doute, il ne reviendra pas. Il y a bien de quoi désespérer. Et moi ? Quelle sorte d’homme suis-je donc, qui n’ai pas su reconnaître en Chrysonyme un simple d’esprit ? Encore maintenant, je me demande si je n’ai pas tout rêvé, ou plutôt si je n’ai pas tout mal interprété. Et s’il n’était vraiment que très bête, mais normal ? Il y a là comme un mystère incompréhensible : je crois qu’il est les deux à la fois.

Commentaires

Ton texte est magnifique. Ils le sont souvent mais celui-là particulièrement.

Ecrit par : ron | 17/03/2008

Bon, tu as trouvé ta moitié, et tu comptes en faire quoi maintenant ?

Ecrit par : iPidiblue le fou chantant | 17/03/2008

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