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25/02/2008
Lundi 25 février 2008
Je jure, blond lecteur, de ne rien inventer. C’est encore la Providence qui se rit de me voir abandonné des miens, de celle-là, surtout, qui m’a porté en son sein et refuse désormais de me voir y retourner ! J’ai reconnu dans les signes qu’Elle m’a de nouveau envoyés hier à quel point Elle aimait à se jouer de moi, à me voir me débattre avec le sort qu’Elle me faisait et, surtout, comme Elle tenait à me faire connaître le plaisir qu’Elle y prenait. Ses grands éclats de rire ont laissé des éclaboussures jusque sur la porte de cet immeuble de plus en plus détesté, et de plus en plus détestable, en effet, c’est ce que la Providence ne cesse de me dire depuis quelques jours. Dans la nuit de samedi à dimanche, quelqu’un, en haut de cet absurde escalier au bout duquel se trouve la porte du hall (que le bon sens aurait voulu qu’on installe en bas !), en haut de cet escalier maudit qui, tournant légèrement, forme entre deux murs comme un couloir cachant celui qui l’emprunte à la vue de ceux qui sont dans la rue, quelqu’un s’était donc vidé, juste derrière la porte, de deux ignobles flaques humaines, l’une de pisse, l’autre de merde. Pélagie, dans son impatience typiquement canine à descendre les escaliers, avait marché dans la merde avant même que je m’aperçoive de sa présence. Une fois dans la rue, la pauvre bête, sentant enfin que de la merde maculait ses pattes et pensant avoir fait une bêtise, s’est assise et n’a plus voulu bouger du tout, en me jetant des regards implorants, selon son habitude, dans ces cas-là. J’ai dû la nettoyer avec des mouchoirs en papier et la porter dans mes bras jusqu’à la voiture, ce que faisant, je me suis souillé à mon tour les mains. Il a fallu doucher la chienne dès mon arrivée chez ma mère (où j’ai l’habitude de le faire, même sans une telle catastrophe, parce que, comme je dis souvent à ma mère qui s’étonne de me voir la laver toujours chez elle, « Pélagie y a plus de place pour sécher »). La journée avait pourtant merveilleusement commencé, puisque je m’étais réveillé d’un de ces rêves dans lesquels je suis aimé d’un garçon tel que je l’aime en retour, et totalement, ce qui, dans la réalité, n’est jamais encore arrivé. J’étais même aimé de deux garçons, dont un seulement avait ma préférence. Dans mon rêve, il avait dû s’absenter et je devais le retrouver le lendemain matin. De sorte que je me suis couché en songe et réveillé dans la réalité plein du sentiment merveilleux d’être sur le point de revoir l’être aimé. Mais ce rêve aussi faisait partie du mauvais tour que me jouait la Providence, parce que toute la journée, pour me remettre de mon extrême contrariété, j’ai tenté de retrouver ce sentiment, sans jamais y parvenir. Mais quel est donc ce monde dans lequel les hommes chient dans la rue et les chiens marchent dans la merde ? C’est le monde à l’envers ! Ou c’est l’Enfer. Je voudrais toujours dormir. Je suis de plus en plus persuadé que ma véritable vie est dans mes rêves, dont je suis absent, la plupart du temps, puisque je les oublie presque tous. C’est comme si, tel Adonis, l’adolescent déchiré entre la terre et le monde souterrain, entre l’amour et la mort, j’étais condamné à partager ma vie entre le jour et le nuit, entre ma vraie vie, rêvée, et ma pauvre existence, parmi les vivants, ces véritables morts. Entre ces deux moments, ces deux mondes, il me faut boire au fleuve d’oubli. C’est cela le malheur : l’oubli du bonheur. Qui es-tu, garçon de mes rêves, blond lecteur de ces pages ? Pour une fois, je n’ai pas dû boire assez du Léthé. Le peu que je me rappelle me fait dire que le terme de jeune homme te désignerait mieux que celui de garçon. Tu sembles être plus viril que moi, si de telles comparaisons ont un sens. Plutôt, il émane de toi une espèce d’autorité, de force qui s’imposent tout naturellement à moi, que j’accepte donc, et qui me font abdiquer les miennes. Pas de rapport de forces avec toi, comme avec les autres. J’accepte enfin d’être mené. Je me souviens de cette fois, à Bordeaux, où Anne et moi, pendant un entracte, étions tombé sur Fabien B***, ce garçon plus jeune que moi de deux ou trois ans, qui m’avait proposé, quelques années plus tôt, de faire une seconde fugue, mais avec lui, cette fois (ce que j’avais refusé). Ce soir-là, au théâtre, je ne l’avais pas revu depuis un certain temps. Anne avait été très contrariée de le voir passer son bras autour de mes épaules pour m’emmener un peu plus loin me parler en aparté. Parce que je m’étais laissé faire avec plaisir, elle m’avait reproché ma faiblesse. De fait, ce soir-là, je m’en souviens très bien, la jeune autorité de Fabien, sa force joyeuse, sa ferme bonne humeur, son fraternel ascendant sur moi m’avaient paru parfaitement légitimes. Il m’avait semblé normal de lui appartenir, d’être entièrement à lui le temps de l’entracte. C’est cette même emprise qu’avait sur moi le garçon de mon rêve. Une telle emprise n’a rien d’oppressant, parce que ce ne sont ni l’envie ni l’égoïsme qui l’inspirent, mais la plus sincère amitié, comme avec Fabien, ou l’amour. Quant à savoir d’où vient cette impression de légitimité dont j’ai parlé, faute de trouver un meilleur terme, je ne pourrais le dire… (Est-ce quelque chose comme la légitimité de l’amour entre frères ?) Mais je sais que plus encore que d’appartenir, dans mes rêves, j’ai le sentiment d’être rendu, rendu ‘‘à qui de droit’’ en quelque sorte. Mes rêves en effet ne sont jamais tant le récit de la rencontre de l’amour que celui de retrouvailles entre deux êtres faits pour s’aimer.
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23/02/2008
Samedi 23 février 2008
J’ai déjà dit plusieurs fois tout le bien que je pensais de ma mère. Inutile de me répéter. Elle m’annonçait justement hier qu’elle n’avait plus envie de me voir m’installer sur ses terres ! C’est pourtant elle qui me l’avait proposé. Je ne lui avais rien demandé, moi. Mais depuis cette proposition, qui n’est donc plus valable aujourd’hui, j’avais eu le temps de m’imaginer installé ailleurs qu’entre ces murs qui n’en sont pas vraiment et que j’aime de moins en moins. Or, comme si la Providence elle-même voulait m’assurer qu’en effet j’aurai de moins en moins de raisons d’aimer ces murs entre lesquels je suis condamné à demeurer, de l’eau s’est mise à couler du plafond, cet après-midi, de part et d’autre du mur qui sépare le salon de la chambre, entre deux poutres apparentes (oui, apparentes, en plus…). Cela venait de chez mon voisin, le fou, qui avait décidé de laver son appartement à grande eau, ai-je pu constater tout à l’heure en montant chez lui qui baignait dans un bon centimètre de bouillon jaunasse. J’avais l’impression que c’était du jus de cet être répugnant qui s’écoulait chez moi ! Et pendant que j’écris ces lignes, c’est le bruit de mes autres voisins, les asiatiques, les jeunes, qui passe à travers les murs. C’est ce qui me fait dire que ces murs n’en sont pas vraiment : ils laissent tout passer à travers eux. N’ayant donc pas de vrais murs, je ne me sens pas vraiment chez moi. D’où mon désir de partir. Voir mon voisin fou s’inonder tout seul était comme la confirmation que le danger est bien réel de le voir mettre un jour le feu à l’immeuble. Car la fumée ne lui sort pas que par les oreilles, mais aussi par la bouche et le nez : c’est un très gros fumeur. (Ai-je dit que l’odeur de ses cigarettes et des pétards des jeunes passait elle aussi à travers les murs ?)
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19/02/2008
Mardi 19 février 2008
Si tu savais, mon blond lecteur ! Car mon lecteur idéal est un blond jeune homme, ou brun, roux ou châtain, blanc comme neige et long comme un roseau, avec des yeux bleus comme des piscines ou noirs comme ceux d’Augustin. Ses mains sont faites pour m’effeuiller et sa bouche pour me faire taire. Pour tout dire, il n’a pas besoin d’être un bon lecteur, du moment qu’il est beau. Voilà pourquoi je m’adresse à toi, mon hypothétique blond lecteur. Or, vois-tu, je me suis rarement comporté aussi salaudement qu’aujourd’hui. J’ai renvoyé chez lui dès ce matin le petit Yvain, qui n’était arrivé qu’hier, par le train du soir, et qui devait repartir jeudi. Je n’en dirai pas plus sur mes raisons, car on me prendrait pour plus méchant que je ne suis vraiment, quand mon seul tort est d’être peut-être un peu trop difficile ou délicat. Même si j’ai fait promettre à Yvain de ne pas lire ce blogue, qui n’est pas une lecture pour les enfants (comme il n’aime pas que je lui dise), je sais très bien qu’il pourrait trahir sa promesse. Aussi, tout ce que je puis écrire, pour ne pas blesser l’indiscret, c’est qu’il ne te ressemblait pas assez !
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17/02/2008
Samedi 16 février 2008
Je me suis probablement enrhumé à Biarritz, où j’ai dû subir Hugo, le fils du fiancé, toute la journée. Comment se fait-il que je n’aime pas les petits enfants, ces êtres mignons et sales, alors que j’aime tant les petits chiens ? Hier soir, pendant le coup de téléphone d’Yvain, mon Lyonnais, qui avait la voix plus lente et comme éteinte, je me suis surpris à craindre qu’il ne m’annonce que sa venue était annulée, ce qui va à l’encontre de mes principes, qui sont de ne rien désirer, mais de prendre les choses et surtout les êtres comme ils viennent. En réalité, s’il ne parlait pas comme d’habitude, c’est parce qu’il était fatigué, m’a-t-il dit. Il téléphonait pour me dire qu’il avait reporté son rendez-vous chez le dentiste. Je me suis dit qu’il était probablement encore en train de me mentir et que c’était précisément à cause de l’anesthésie que sa voix semblait endormie. Je vis sans doute les derniers plus beaux jours avec Yvain. Pour l’instant, il n’est pour moi qu’une très belle voix de garçon, qui me fait rêver à l’idée de garçon. Quand je l’aurai vu de mes yeux, il est fort à craindre que mon espèce d’enthousiasme ne retombe. Il me semble que je suis bien plus sensible à la beauté physique que morale (la beauté intérieure, comme on dit) et s’il m’arrive de fréquenter des garçons quelconques ou laids, c’est à cause de la règle de vie que je disais tout à l’heure, qui me fait prendre les êtres comme ils se trouvent. Je pressens qu’Yvain sera pour moi comme un de ces attendrissants petits chiens bâtards. On peut avoir beaucoup d’amour pour eux, mais il n’est pas possible d’en être fier, parce qu’il n’ont pas la beauté des chiens de race. La race, c’est l’idée de chien. C’est une forme parfaite, dont approche seulement l’individu. En ce sens, même un beau garçon, c’est-à-dire un garçon qui ressemble fort à l’idée que je me fais du garçon idéal, risque de me décevoir assez rapidement. Très vite, je ne verrai que ce qui, en lui, ne correspond pas à l’idée que je me fais du garçon ‘‘parfait’’. Tout cela est compliqué par le fait que le garçon idéal est un être imparfait, justement, et d’abord inachevé, puisque il est un homme en devenir. Le garçon est un être éphémère, transitoire, impur (enfant, adolescent et homme), dont la pureté est la fragilité, le vacillement, la disparition. L’amour des garçons est un amour tragique : on aime un être condamné à se dégrader et disparaître en soi, en un soi épaissi, empâté, enlaidi. Le garçon est un petit dieu, juste avant que ne se referme sur lui le corps d’un silène. C’est un ange sur le point de déchoir. Puisque garçon ne dure, son amour est butinage : à terme, c’est son idée qu’on aime, c’est-à-dire la mort. Aimer les garçons, c’est aimer ce qui ne peut exister, qui hésite entre la vie et la mort, qui oscille entre sa rencontre et sa disparition. Un garçon, c’est Adonis et son corps un jardin d’Adonis, qu’une semaine livre aux flots.
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16/02/2008
Vendredi 15 février 2008
J’étais tranquillement assis dans ma voiture, en train d’attendre que le feu de la rue Montluc passe au vert, ou plutôt, que la petite flèche pour tourner à droite se mette à clignoter. A peine le fait-elle que, déjà, la voiture derrière moi se met à jouer du klaxon. Je me retourne lentement sur mon siège, pour regarder ce que me veut cet excité qui ne me laisse pas même le temps de démarrer. (Il faut dire que je démarre très lentement. D’ailleurs je fais tout lentement, quand je conduis, depuis que je suis pauvre : on appelle cela, je crois, ‘‘une conduite économique’’.) Me voyant faire, l’homme se met à klaxonner de plus belle en me désignant la flèche clignotante, que j’avais pourtant bien vue. Je démarre alors très lentement, en faisant un geste obscène… (Oui, je sais, c’est mal. Mais tout est mal, dans ce que je m’apprête à écrire.) Après avoir tourné dans la rue Gambetta, je me déporte soudain sur la file du milieu, où mon malappris vient de s’engager, uniquement pour le plaisir de le ralentir encore un peu plus longtemps, en faisant d’autres gestes obscènes. Puis je me replace dans la file de droite, pour poursuivre ma route. Mais le feu suivant passe au rouge et, bien sûr, nos deux voitures se retrouvent l’une à côté de l’autre, chacune dans sa file. L’homme baisse sa vitre. J’en fais autant. Il me crie des obscénités. « Elle va pas la fermer un peu, la grande muette », ‘‘que je lui réponds’’, car c’était un soldat… Que n’avais-je pas dit là ! « Eh ! Tu veux que je descende [de sa voiture] ? – Bah ouais, c’est ça, vas-y, descends, pour voir ! » Et le voici qui descend de sa voiture comme un furieux désireux d’en découdre. « Oh là ! Mais qu’est-ce qu’il me veut, celui-là… » ‘‘que je me dis’’, à part moi. Je m’empresse alors de remonter ma vitre et de fermer à clef mes portières (il avait l’air d’un vrai tueur, tout en muscles longs et secs, le genre qui passe son temps à crapahuter, un vrai soldat, quoi). Et je le regarde hilare me crier dessus, entre nos deux voitures, que si je n’ai que ‘‘de la gueule’’, je ne devrais pas ‘‘faire des doigts’’ comme ça. Je lui crie à mon tour, pour qu’il entende bien à travers la vitre que « Je n’ai pas que des doigts ! Je pourrais te mettre autre chose encore, espèce d’enkkûléééééééé ! » Le feu repasse au vert. Il n’y a pas d’autres voitures derrière la mienne, mais celles qui sont derrière la voiture du soldat commencent à klaxonner. « Ah ! Ah ! Ah ! T’as l’air malin, maintenant que t’es descendu de ta voiture, ducon ! Je croyais que t’étais pressé, t’as vraiment que ça à foutre ! » Tout cela dit en riant très fort, en le montrant du doigt et en l’applaudissant. Et puis j’ai redémarré quand il a fini par retourner dans sa voiture. Je mourrai sûrement dans un ‘‘accident’’ de la circulation. Dans ces moments-là, ce n’est plus moi qui parle. Ça parle tout seul, et je me vois, comme de dehors, en train d’inciter le premier venu à mon propre meurtre ! Mais qu’est-ce que c’est donc que ces hommes qui portent l’uniforme et qui se comportent si mal ? Ils devraient être exemplaires, contrairement à moi. Enfin, moi aussi je devrais l’être, mais c’est un devoir que j’ai envers moi-même, tandis qu’eux le doivent à l’Etat, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Le plus triste, ce n’est pas que ma mère me déteste, mais qu’elle me déteste trop mollement, et occasionnellement. Si elle me détestait franchement et totalement, peut-être pourrais-je à mon tour lui tourner franchement le dos. Il faut que je me lève tôt, demain, parce que je dois déjeuner à Biarritz avec mon père, qui y passe quelques jours.
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15/02/2008
Jeudi 14 février 2008
Ah ! Que j’ai ri, tout à l’heure, au téléphone, avec Yvain, mon petit Lyonnais ! Je le laissais parler, parler, parler très vite, attendant patiemment qu’il se trahisse une fois de plus, pour en apprendre davantage sur lui, qui ment beaucoup, sans penser à mal, bien sûr, mais comme fait un garçon de dix-sept ans : c’est-à-dire comme il respire. (Avais-je dit qu’il n’avait que dix-sept ans, et non pas dix-neuf, comme il avait tenté de me faire croire ? (Si personne ne vient me traiter de pédophile dans les commentaires, c’est que l’audience de ce blogue est plus réduite encore que je ne croyais !)) Yvain doit venir passer ici trois jours, à partir de lundi : il arrivera par le train de dix heures et demie, le soir (c’est sa mère qui a payé le billet, prétend-il). Or il a rendez-vous demain matin chez le dentiste, qui doit lui arracher les dents de sagesse. « Es-tu conscient que ça ne tombe vraiment pas bien, cette opération ? Tu comptes donc venir faire avec moi des choses que la morale réprouve en ayant deux plaies béantes au fond de la bouche que fermeront à peine six points de suture ? – Oui, mais tu sais, je cicatrise vite. La dernière fois, le dentiste m’a retiré les points au bout de trois jours. – Oui, mais trois jours après ton opération, tu seras dans le train ! – Ah oui ! Tiens, c’est vrai… – Est-ce qu’il ne serait pas plus sage de reporter cette opération ? – Oui, peut-être, mais je ne sais pas si je vais avoir le temps, après (c’est un garçon très occupé). Et puis il faut que mes dents soient arrachées avant le mois de mars. – Avant le mois de mars ? Mais pourquoi donc avant mars ? (Je subodorais une nouvelle cachotterie !) – Parce que j’ai rendez-vous en mars chez l’orthodontiste, qui doit me poser un appareil sur la mâchoire du haut. – Quoi ? Un appareil ? Et voilà ! J’en étais sûr, tu me fais encore des cachotteries ! Tu vas porter un appareil ? – Mais non, je ne t’ai rien caché, puisque je n’en ai pas, pour l’instant, en haut… (c’est moi qui souligne) – Comment ça, tu n’en as pas en haut ? – Oui, justement, je t’en aurais parlé, tu sais… – Oh ! Non ! Tu as un appareil en bas ! C’est ça ? Et tu me le cachais ! – Mais non, j’allais te le dire, mais lundi, chez toi. – Evidemment… Mais dis-moi, tu es bien sûûûûr d’avoir dix-sept ans. Parce qu’à ton âge, moi, j’avais les dents redressées depuis déjà longtemps, vois-tu ! – Ah mais, Olivier, je te jure que j’ai bien dix-sept ans ! Ah ça, non, là-dessus, jamais plus je ne te mentirai. » Et je ne pouvais plus m’arrêter de rire. J’ai l’impression de retomber en enfance, à rire tellement de choses aussi bêtes. Est-ce une mauvaise influence d’Esteban ? Il me semble être déjà possédé du démon de midi ! Aussi bien, c’est un fugueur que je vais accueillir chez moi, lundi ! Et je vais découvrir qu’il pisse encore au lit ! Au même âge qu’Yvain, victime de l’arbitraire de ma Clytemnestre de mère, qui voulait me faire déjeuner à la cantine du lycée, j’avais dû tout abandonner et fuir pour Poitiers, à bicyclette, où, pensais-je, les moines de Saint-Martin de Ligugé me recueilleraient. Pourquoi donc Poitiers ? Sans doute à cause de sainte Radegonde, pour qui je m’étais découvert une éphémère passion. Pourquoi Ligugé ? Peut-être à cause des livres chez ma grand-mère, qui semblaient tous y avoir été imprimés ! De toute façon, je n’étais pas allé plus loin que Langon. Mais j’avais gagné : la cantine me fut épargnée.
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14/02/2008
Mercredi 13 février 2008
Esteban me dit qu’il pense savoir qui est l’auteur de la lettre anonyme de l’autre jour. Ce serait l’une des ses connaissances webmatiques, une espèce de bobo gauchiste au pseudonyme invraisemblable, sans aucun humour et très moralisateur, avec qui je ne comprends pas qu’Esteban ait pu s’acoquiner. Car c’est bien un coquin que cette canaille dont Esteban ne veut pas que j’écrive le nom, qui n’en est d’ailleurs pas un : comme tant de malfaisants de la Toile, il se cache, pour sévir, derrière l’un de ces faux noms ignobles qui ne se donnent pas même la peine de ressembler à de vrais. Mais c’est à peine un homme, ce corbeau, ce chien, s’il n’a pas de nom ! Ou plutôt, s’il refuse de porter son nom, c’est qu’il ne veut pas tenir son rang d’homme ou qu’il sait que ses paroles, qui sont des actes, sont indignes d’un homme : c’est beaucoup plus grave ! Pour s’être si mal comporté, j’allais dire qu’il mériterait d’être souffleté par don Esteban, mon fier hidalgo, mais il n’est évidemment pas digne d’un tel traitement, puisqu’il a dérogé à son humanité, qui est toute la noblesse qu’on lui demande ! Il mériterait d’être bastonné, voilà tout. Il nous reprochait notre prétention grotesque : le voilà servi ! (Et s’il n’est pas l’auteur de la lettre, eh bien, qu’il me pardonne mon emportement : c’est à don Esteban qu’il faut demander des comptes !)
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11/02/2008
Dimanche 10 février 2008
Puisqu’il est de Lyon (c’est-à-dire à Lyon, ville dont il est originaire, grâce à quoi l’on peut donc bien dire, malgré l’‘‘interdit’’ rinaldo-camusien, qui n’a plus cours, en l’occurrence, qu’il est de Lyon), donnons à ce charmant petit chevalier le beau nom d’Yvain. Il n’a pour armure qu’une épaisse couche de graisse. Si jeune et déjà si gros ! « Mais je ne suis pas obèse, quand même, il ne faut pas exagérer ! » Non, certes. Mais bon… Il est vrai que je n’ai vu que des photos, pour l’instant. Est-ce que les photos ne grossissent pas un peu ? Mais il a un joli petit minois et, surtout, dans le combiné du téléphone, une voix… à se damner. C’est exactement la voix des garçons comme je les aime : ni virile, ni efféminée ; juvénile : adolescente. Il faut dire qu’il est encore bien jeune. C’est d’ailleurs une véritable machine à phantasmes. Il s’est mis dans la tête de venir me voir, ici, à Mont-de-Marsan, à condition qu’il réussisse à réunir la somme nécessaire au voyage, car il est encore plus pauvre que moi, s’il est possible. Il risque d’être fort déçu : comment pourrais-je rivaliser avec ses phantasmes ? Je ne sais pas ce qu’il me trouve. Ce serait tellement plus simple, pour lui, de chercher quelqu’un à Lyon. Il m’a envoyé l’autre jour un message sur le site de pédés habituel, où je ne faisais que passer. J’ai répondu. Il s’est aussitôt entiché de moi. Depuis, il me téléphone tous les soirs. Il n’y a que lui qui parle. Ce ne sont que scénarios sexuels et calculs en tout genre pour réunir l’argent du voyage. Il ment comme il respire et parle et pense si vite que je le surprends souvent en train de se contredire. Il justifie ses mensonges par d’autres mensonges. Mais sa voix est si belle que je fais comme si je le croyais. Ou plutôt, j’essaie de lui faire comprendre qu’il ne sert à rien de me mentir. Il me tient par sa voix. « Inutile de me mentir, Yvain, lui dis-je, tu pourras venir me voir tout de même, tu sais. – Mais non, mais pas du tout, pourquoi voudrais-tu que je te mente, voyons. Bon, oui, j’ai menti sur mon poids et sur mon âge aussi. Et puis c’est vrai que je ne suis pas élève infirmier, comme je t’avais dit, etc. » Il avait dit qu’il pesait 65 kilos. « 65 kilos ? Tu es sûr ? Tu as l’air beaucoup plus lourd, sur les photos que tu m’as envoyées. – Ah ? J’ai peut-être un peu grossi. Il y a longtemps que je ne me suis pas pesé… – Ouh là ! Longtemps comment ? Tu ne voudrais pas aller le faire, là, pour voir ? – Mais non, pas après manger, quand même… – Mais si, comme ça, on connaîtra ton poids le plus grand dans la journée. Et ne me mens pas, cette fois-ci, dis-moi la vérité. » Résultat, il pesait 76 kilos ! C’est-à-dire qu’il en avait tout de même pris onze depuis la dernière fois qu’il s’était pesé… Donc, même s’il en reperdait onze (comme j’ai réussi à faire en deux ou trois mois), il resterait aussi gros que moi quand je n’avais pas encore maigri. D’un autre côté, il ne pèse que 7 kilos de plus que moi quand j’étais gras, ce qui n’est tout de même pas énorme. J’en conclus qu’il n’est pas encore vraiment gros, à strictement parler. Mais enfin, il n’est pas maigre non plus, comme on dit. J’allais annuler notre rencontre, malgré la promesse que je lui avais faite (qu’il pourrait venir me voir quels que soient ses mensonges), quand j’ai entendu qu’il était sur le point de pleurer. Je n’ai pas voulu me montrer trop cruel avec un si jeune être. Qui sait si une telle déconvenue n’aurait pas des conséquences sur toute sa vie amoureuse future ? Il n’a encore connu que deux garçons. Il est du genre sentimental plutôt que collectionneur. C’est d’ailleurs ce qui m’inquiète le plus : je lui ai bien dit de ne pas trop s’attacher à moi, que la différence d’âge était très grande entre nous et, même, que si j’avais été un très jeune père (père à quatorze ans, disons), j’aurais pu être le sien. Il acquiesce à tout ce que je dis, pourvu qu’il soit assuré de pouvoir venir jusque chez moi se glisser dans mon lit ! Car il a beau être un grand sentimental, il a tout de même très envie de se faire enculer ! Ce qui est bien normal, surtout à son âge, mais alors, pourquoi ne se trouve-t-il pas un petit Lyonnais ? Ce serait tout de même beaucoup plus commode pour lui. Je me rassure en me disant qu’il ne trouvera probablement pas l’argent pour le voyage. – Publier son journal intime sur Internet, sous forme de blogue, c’est presque fournir le papier pour les lettres anonymes qu’on reçoit ! C’est surtout sur mon autre blogue, moins intime, plus ‘‘heurétique’’, que des corbeaux venaient m’écrire. Ils m’y comparaient souvent aux plus sinistres personnages de l’histoire : c’était la classique reductio ad Hitlerum. Je dois dire que je ne connaissais pas encore la reductio ad amicum ! C’est un certain Max du Veuzit qui y recourt, dans un odieux petit commentaire à mon dernier billet. Voici sa courte lettre anonyme : « Esteban et Olivier se ressemblent tellement par leur prétention grotesque et leur médiocrité rancie qu’on les croirait sortis de la même plume graphomane de sous-préfecture. Soit ils ne font qu’un, soit l’adage se vérifie : Asinus asinum fricat ! » Peut-on rien imaginer de plus bas ? La reductio ad amicum est infiniment plus odieuse que celle ad hitlerum : dans celle-ci, on prétend que sa victime est aussi mauvaise que ce qu’elle-même considère comme mauvais ; dans celle-là, on lui dit que celui pour qui elle a de l’estime et dont elle est l’amie ne vaut rien et qu’elle ne vaut pas mieux que lui.
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09/02/2008
Samedi 9 février 2008
Ma relation de la journée de mercredi a quelque peu contrarié don Esteban. Mais sa contrariété ne venait pas de ce que j’avais été fort imprudent avec Christophe, qui m’aura peut-être contaminé (nous verrons bien !). D’ailleurs, il ne fut pas du tout question de cela. Non, si Esteban était contrarié, c’était à cause de ce que j’avais fait avec les deux garçons, que je ne fais pas assez volontiers avec lui, ou même parfois pas du tout, n’entrons pas dans les détails. Du moins, je suppose que c’était là la cause de sa contrariété, car Esteban est resté très allusif, selon sa nouvelle habitude. Moi qui l’ai toujours cru d’une grande droiture, je le découvre de plus en plus insinuant. La jalousie est un sentiment de serpent. Il a dit que je ne me grandissais pas en disant tant de mal de garçons que j’avais manipulé. Mais dans le même temps, il semblait regretter, si j’ose dire, que je ne le manipule pas davantage ! « Crois-tu vraiment que je sois le seul à manipuler ? Eux aussi se servent de moi : pour se faire du mal l’un à l’autre, ils se répètent des propos les concernant que je leur avais fait promettre de garder pour eux, grâce à quoi je passe pour un médisant ! – Mais tu es médisant. Je ne t’ai jamais entendu dire du bien de quelqu’un. – Mais cela, je le sais bien. Ce que je ne veux pas, c’est passer pour un médisant. – Ah ! Que tu es naïf, Olivier. Bien sûr que tu passes pour un médisant et bien sûr que les gens te manipulent autant que tu le fais. » Oh que oui ! Je suis un bien grand naïf ! Je commence seulement à découvrir un autre visage d’Esteban, que ma candeur m’avait empêché de voir jusqu’alors (ma candeur ou mon arrogance). Esteban est cet homme qui croit m’aimer mais pour qui l’éventualité que j’aie attrapé une maladie mortelle compte pour rien à côté de cette certitude : j’ai couché de meilleure grâce avec deux garçons de mon âge qu’avec lui qui en a le double (non, pas tout à fait le double : soyons précis, sinon, on me reprochera d’être cruel) ! La jalousie l’a rendu plus égoïste que moi, ce qui n’est pas peu dire ! Lorsque c’est lui qui m’annonce qu’il est atteint de la dengue et qu’il refuse de consulter un médecin, préférant attendre que « ça passe ou ça casse », comme il dit, je lui montre toujours mon inquiétude, même si c’est peut-être une inquiétude intéressée : « Tu ne vas pas mourir maintenant que nous sommes si près du but, lui dis-je, ce serait vraiment trop bête ! Va te faire soigner, si ce n’est pour toi : fais le pour moi ! Etc., etc. » Si je dois me découvrir prochainement séropositif, je me souviendrai d’Esteban comme celui qui n’aura rien dit le jour de ma contamination (car je suis sûr que je considèrerai ce mercredi, à tort ou a raison, comme le jour de ma contamination). Bien sûr, je n’attendais pas de lui une leçon de morale ni quelque exhortation convenue à plus de prudence. Mais j’aurais cru que la perspective, non pas de ma perte, mais de ma disparition (qui serait une perte jusque pour moi-même) l’aurait affecté davantage. Sans doute était-il trop occupé à faire ses comptes d’apothicaire : qu’importe le scandale de ma disparition quand il y a cet autre scandale, bien plus grand, c’est à savoir que je donne plus à d’autres qu’à lui. Mieux vaut sans doute que je n’aie plus rien à donner à personne ! Ce serait plus équitable. Ou peut-être, au contraire, n’aurais-je plus qu’Esteban à qui donner, une fois contaminé. Qui donc, en effet, voudrait d’un sidéen ? Désormais, il y aura donc ce silence d’Esteban. Il y aura son radotage hors de propos (à chaque nouveau garçon, ce sont les mêmes reproches : je ne me comporte pas avec eux comme avec lui !). Il y aura cette impardonnable indifférence qui, d’ailleurs, est sans doute au cœur de tout homme : l’homme n’a pas de cœur. J’ai suggéré à Esteban de ne plus lire ce blogue, qui ne lui cause que des contrariétés. « Après tout, si je tenais mon journal dans un cahier et que tu le découvrais par hasard, est-ce que tu irais le lire ? – Oui, m’a-t-il dit, ce qui est une réponse bien digne de moi, mais de lui, je ne l’aurais pas cru ! » Ensuite, mes paroles on dépassé ma pensée. Inutile, donc, de les rapporter. J’ai laissé entendre que peut-être, il était temps que je le ‘‘quitte’’. Ce qui était doublement absurde, d’abord parce nous sommes séparés de fait, puisque, pour l’instant, il est coincé aux antipodes ; ensuite, j’ai déjà dit quelque part dans ce journal que ce n’était jamais moi qui quittais, en vertu de cette fameuse indifférence qu’il y a au cœur de tout homme dont je parlais tout à l’heure. Je prétends avoir pris toute la mesure de cette indifférence et mener ma vie en fonction d’elle. Que me fait qu’on me quitte ou qu’on ne me quitte pas ? En quoi cela me concerne-t-il ? Cela relève de la liberté d’autrui. S’il lui plaît de s’enchaîner à moi, qu’y puis-je ? Est-ce ma faute s’il souffre ensuite de ses chaînes ou de la liberté qui lui est rendue ? Je ne crois pas trop jouer sur les mots en disant qu’être libre, c’est être indifférent : si l’indifférent est détaché de tout, c’est bien qu’il est un homme libre. Je préfère être quitté, pour mettre en face de sa propre indifférence celui qui me quitte : je ne veux pas jouer le jeu de son hypocrisie. Je reconnais que la liberté de l’indifférent a quelque chose de profondément odieux, lâche et cynique. Mais, paradoxalement, il faut du courage pour assumer cette lâcheté. Et il y a une forme de lâcheté à ne pas reconnaître l’indifférence au cœur des hommes. Mais il me faut reconnaître à mon tour que cette lâcheté-là, cette hypocrisie, c’est précisément la civilisation. En un sens, il y a sans doute toute une barbarie d’Olivier Bruley. On est très loin de la gentillesse en amour chère à Renaud Camus, qui est paradoxalement l’auteur le plus évoqué dans ces pages. Par contre, on pourrait sans doute faire de nombreux rapprochements entre in-nocence et indifférence. Ou peut-être pas. Des rapprochements superficiels, au moins. (Preuve que j’ai moi-même encore du mal à me satisfaire pleinement de cette indifférence constitutive des hommes, j’ai dit : l’impardonnable indifférence d’Esteban. Mais c’est ne pas lui pardonner d’être homme !)
17:08 Publié dans 2008, Journal | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note
06/02/2008
Mercredi 6 février 2008
Christophe et Laurent sont à présent repartis. Le rendez-vous de Laurent (si jamais il a été vraiment pris) s’est trouvé annulé au dernier moment, comme par hasard. Laurent nous a téléphoné de je ne sais où juste au moment où nous allions lui faire pousser des cornes, Christophe et moi ! Du coup, j’ai bien participé avec eux à une espèce de partie à trois, mais c’était surtout pour vérifier que je n’aimais pas cela, comme je l’avais d’abord déclaré. Eh bien ! Contre toute attente, je n’ai pas entièrement détesté. C’était plutôt bon enfant. Ç’a pris la forme d’un jeu, dans lequel chacun avait des gages, à chaque fois un peu plus licencieux. Il n’était pas possible d’enculer Christophe, parce que, nous prévint-il, il avait du sang qui lui coulait du cul depuis quelques jours. Il ne savait pas encore à quoi c’était dû. « J’ai mes règles », disait-il. C’était le rappel que la mort, en lui, était parmi nous. Il y avait aussi tous ses sarcomes de Kaposi, ces espèces de croûtes molles d’une pourriture noire et comme propre. Malgré ces signes, j’ai sucé deux fois sa bite, sans préservatif, par courtoisie, en quelque sorte, parce que je ne voulais pas qu’il se sente vexé de n’avoir pas le même traitement que Laurent, qui faisait d’ailleurs de même. Si donc j’ai tout à l’heure attrapé la mort, ce sera par un excès de savoir vivre, c’est tout de même un comble ! Je vais devoir aller faire un test dans trois semaines ou dans trois mois, je ne sais plus, moi qui déteste les prises de sang : elle me font m’évanouir. Alors que le risque d’attraper la maladie en suçant une queue sidéenne ne m’a rien fait ! C’est bien simple, si j’ai mauvaise conscience, en ce moment, c’est d’avoir mangé ce soir de la nourriture de fast food, affamé que j’étais d’avoir baisé, alors que j’avais déjà copieusement déjeuné, d’ailleurs contre mon habitude, puisque je me réveille généralement à midi, qui est donc pour moi l’heure du petit déjeuner. Ma peur en ce moment est plus grande d’avoir pris du poids qu’attrapé le sida. Peut-être pas plus grande : mais elle a comme plus de réalité, parce qu’elle m’est beaucoup plus familière. Depuis que j’ai réussi à faire descendre mon poids de soixante-neuf à cinquante-huit kilos, mon angoisse est devenue plus grande. Il y a trois mois, j’étais contrarié de me trouver un peu trop grassouillet ; aujourd’hui, j’ai peur de le redevenir. Le fromage du sandwich dont je me suis nourri tout à l’heure piquait sur ma langue. Est-ce à dire qu’elle est pleine de trous microscopiques, de ces plaies par où entre le virus ? Je n’ai rien fait de plus ni de moins qu’avec une personne qui se prétend ou se croit séronégative. Mais les doutes qui m’assaillent sont infiniment plus nombreux ! Pourtant, si ça se trouve, j’étais déjà contaminé, sans encore le savoir. Ma théorie selon laquelle il est dangereux de fréquenter des sidéens de trop près se trouve confirmée. Ils ressemblent énormément à des personnes saines, ont exactement les mêmes besoins qu’elles : à cause de quoi l’on s’identifie à eux, l’on s’attendrit, on prend pitié et, à la fin, on fait d’eux des coupables et de soi, pareillement : de futurs coupables, si ce n’est en intention, du moins en (in)conscience (l’inconscience n’est pas tant l’incapacité que le refus d’avoir conscience). C’est à peu près ce qui est arrivé à ma sœur. Et Dieu seul sait ce qui est en train d’arriver à son fiancé en ce moment. Pierre Driout me dira que je ne sais absolument pas ce qui se passe dans le lit de ma sœur et que ça ne me regarde d’ailleurs en rien. Il a parfaitement raison. Mais je l’écris quand même ! Ce serait tout de même étrange que je n’aie absolument rien fait pour ne pas attraper la même maladie que ma sœur. Serait-ce le recommencement de l’inceste ? Je disais l’autre jour à un blogueur du site de pédé habituel, en croyant plaisanter, que, peut-être, ma manie de regarder toujours d’un très mauvais œil les petits amis de ma sœur ou d’être physiquement attiré par eux cachait une sorte d’amour incestueux pour elle. Et si j’avais dit beaucoup plus vrai que je n’avais d’abord cru ? Est-ce que je ne suis pas en train, peut-être pas de rechercher la mort, mais de me découvrir du désir pour elle ? D’ailleurs, si je veux faire construire ma demeure chez ma propre mère, c’est bien que j’ai l’intention de retourner à mon tombeau avant l’heure ! Longtemps, comme tout petit-bourgeois, je n’ai rien tant désiré que de mourir très vieux. A présent que j’ai fait le choix d’une vie immobile, quelle différence y a-t-il entre aujourd’hui et demain ? Don Esteban savait me mouvoir si ce n’est toujours m’émouvoir. Mais maintenant… maintenant qu’il fait défaut, bien malgré lui, d’ailleurs… Cette crapule de Laurent exultait tout à l’heure de pouvoir médire de lui : il pense que je serai toujours dans dix ans (si Dieu me prête vie jusque-là !) au même point qu’aujourd’hui : à l’attendre. Il a peut-être raison. Maintenant, je me contente d’espérer pouvoir mourir sans souffrance, ce qui n’est pas très compatible avec le sida, j’en conviens. Mes contradictions me tueront ! Au contraire, peut-être cette maladie qui n’en est pas une immédiatement m’aiderait-elle, non pas à reprendre goût à la vie (car je n’en suis aucunement dégoûté), mais à y reprendre part : à participer de nouveau à ma propre existence. Pourtant, quand je considère la vie de ma sœur, rien ne semble avoir vraiment changé. Bien sûr, elle a, de fait, perdu tous ses anciens amis, sans d’ailleurs que cette perte soit toujours directement liée à la maladie. Mais sa vie est toujours aussi ordinaire, pour ne pas dire insignifiante. Rien ne s’est accéléré. Les sentiments ne sont devenus ni bons ni beaux, comme souvent au cinéma. On ne s’aime ni plus ni moins. Je ne vois pas que ma sœur ait été grandie de son épreuve. Je ne le vois pas, mais je le devine (ou je veux le croire). Son silence, sa discrétion : j’en serais bien incapable ! Elle est grande dans son insignifiance. Je trouve cela vraiment très triste.
23:50 Publié dans 2008, Journal | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Mardi 5 février 2008
Tout à l’heure, étrange coup de téléphone de Christophe, la beauté rachitique. Il m’appelait à la demande de Laurent (qui se trouvait tout à côté de lui, m’a-t-il dit), pour savoir s’il pouvait venir passer la journée de demain à Mont-de-Marsan, chez moi, pendant que Laurent vaquerait à ses occupations dans la ville, où il doit parfois se rendre, pour son travail. Christophe a dit, à mon grand étonnement, devant Laurent qui écoutait, qui surveillait, plutôt, ces mots qu’il faut avoir bien peu d’amour propre pour prononcer, qu’il le suivait partout comme un petit chien ! Je me demande si Laurent n’a pas organisé tout cela pour me faire comprendre (comme si cela m’importait !) que c’était bien de lui que Christophe était amoureux, et non de moi, quand même il était venu passer deux jours chez moi, il y a quelque temps, sans lui, et sans le lui dire, du moins dans un premier temps. Quand je pense que Laurent croit, maintenant qu’il est informé, que nous étions restés à nous regarder dans le blanc des yeux, Christophe et moi, à nous sourire et nous faire la conversation ! Voilà qui n’est pas d’un très fin psychologue ! Et sans doute s’imagine-t-il encore que nous nous comporterons en tout bien tout honneur, Christophe et moi, demain, pendant que lui sera en train d’expertiser l’un de ces fous hors-la-loi comme, peut-être, celui qui vit au-dessus de mon appartement… Alors que Christophe, qui doit aller passer quelques jours à Toulouse, la semaine prochaine, a fait croire à ce pauvre Laurent que sa présence là-bas durerait une journée de plus, journée qu’il avait l’intention de passer ici avec moi, à son insu comme la première fois ! Il se peut aussi que ce débauché de Laurent espère encore m’entraîner dans une partie à trois. Malheureusement pour lui, c’est l’amour à la grecque qui a ma préférence : pas la Macédoine, qui me tente très peu ! Il est vrai qu’il y a un début à tout. Mais alors, il faudrait que le second ne soit pas Laurent, ni sidéen le troisième, tant qu’à faire. Il faudrait plus de camaraderie et moins de petites jalousies. Et encore beaucoup d’autres ingrédients qui, sans doute, ne se trouveront jamais en même temps.
00:50 Publié dans 2008, Journal | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
05/02/2008
Lundi 4 février 2008
Maintenant que je sais qu’il peut arriver que Renaud Camus lise ce blogue (je ne dis pas qu’il l’a fait souvent, sans doute même ne l’a-t-il fait qu’une fois, mais cela peut arriver), maintenant que je le sais, donc, je vais devoir être un peu plus attentif à ce que j’écris, un peu plus rigoureux, plus scrupuleux, du moins quand il me prendra de l’évoquer ou de le citer, ce qui n’est pas tout à fait rare. Ce n’était sans doute déjà pas très correct de ma part de commencer jeudi dernier en parlant de « sa bêtise », comme je disais (il est vrai qu’un journal n’est probablement pas le lieu de la correction ni de la courtoisie), mais justement : ce n’était même pas cela que je voulais dire ! « Pour une fois, il me semble que Renaud Camus, dans Corée l’absente, laisse entrevoir un peu de sa bêtise, etc. », cela pourrait vouloir dire que je pense que Camus est très bête mais qu’il ne laisse paraître de sa bêtise que rarement (ce qui, en soi, d’ailleurs, serait une forme d’intelligence). Bien sûr, je suis très loin de penser une telle chose. J’aurais dû dire qu’il « laisse entrevoir un peu de bêtise » tout court, sans le possessif. Deux petites lettres changent tout le sens. Mais c’est tout mon journal qui est plein de ces petites lettres qui, l’air de rien, changent tout. Publiant ici mes textes aussitôt qu’écrits, je ne me relis pas assez attentivement. Je n’en prends pas le temps. Je l’écrivais encore récemment : « Lorsque je relis, après quelque temps, des pages de ce journal, ce qui me saute aux yeux, c’est qu’il faudrait les retravailler encore. Publiées dès qu’écrites, elles ne forment pas une œuvre, mais un premier état d’une œuvre possible qui, probablement, n’existera pourtant pas ailleurs qu’ici. L’œuvre parfaite existe pour les livres. Internet a des œuvres à l’état virtuel. » C’est de temps que manquent ces pages, du temps qu’il faut, avant la relecture, pour changer le regard, pour l’éloigner : de trop près, on ne voit rien. Il leur manque un regard extérieur. Ces pages publiées ne sont pas proprement éditées. (C’est toute la différence que rappelle souvent Dominique Autié entre l’editor et le publisher.) Maître G*** fils, le notaire chez qui nous avions rendez-vous cet après-midi, ma mère et moi, est un très joli garçon, tout frais, tout blond, et, j’allais presque dire : tout rose, mais ce serait un peu exagéré ! D’ailleurs, ce serait faux : il est d’une délicieuse blancheur, comme j’aime beaucoup. Ses mains son incroyablement fines et c’étaient des gouttes de lait que la pulpe de ses doigts. Cet appétissant tabellion nous a expliqué toutes sortes de ‘‘montages’’ un peu compliqués (et donc coûteux) pour prévenir tout désaccord entre les héritiers au moment de la mort de ma mère ou de moi, car ma mère, après réflexion, ne veut rien me céder de son terrain. Tout ce que j’y construirai lui appartiendra donc de fait. Mais je voudrais pouvoir ‘‘récupérer’’, même symboliquement, ce que j’aurai investi. Je dis symboliquement, car au moment de l’héritage, qui devrait avoir lieu dans très longtemps, si Dieu le veut, comme disait mon arrière-grand-mère, l’inflation devrait faire que tous ces montages auront été beaucoup de paperasse pour peu de gain… Finalement, nous avons trouvé un arrangement tout simple. Ma mère devra me faire une reconnaissance de dette d’un montant égal à la somme que j’aurai investie chez elle et réévalué tous les ans suivant l’indice Insee de je ne sais plus quoi (le coût de la construction, peut-être), dette qui me sera remboursée sur l’héritage à son décès ou au moment de la revente du tout de son vivant. Quant à moi, je ferai un testament dans lequel je renoncerai à cette dette pour mes héritiers, afin que, si je mourais avant ma mère, elle n’ait rien à devoir à mes sœurs ou mon père. J’ai demandé au notaire s’il pourrait m’aider à rédiger ledit testament le moment venu. Je trouve très excitante la pensée d’écrire sous la dictée d’un si joli jeune homme, et au sujet de ma mort, en plus ! Peut-on rien imaginer de plus sensuel ? Bien sûr, mon investissement se trouvera complètement gelé et je ne pourrai plus en disposer librement, comme je fais en ce moment, en décidant de revendre mon appartement. Don Esteban appelle cela le coût d’opportunité : pour gagner certaines choses, on doit renoncer à d’autres. Cela en vaut-il la peine ? Ne perd-on pas trop par rapport à ce qu’on espère gagner ? C’est cela, le coût d’opportunité. Je perdrai donc le libre usage de la somme investie, mais je gagnerai le silence, un jardin pour Pélagie, une piscine pour son maître, et je ferai des économies d’essence (car je n’aurai plus à me rendre en voiture chez ma mère, qui est désormais la personne que je fréquente le plus, ayant perdu à peu près tous mes amis !). J’envisage aussi de me remettre à jouer du piano. On déplacera l’instrument du salon de ma mère au mien. Quand enfin je partirai avec don Esteban (si cela doit encore arriver !), je ne pourrai pas non plus louer mon petit pavillon, parce que ma mère ne le voudra très certainement pas, sauf, peut-être, si le locataire est un élève infirmier. L’endroit sera donc un pied à terre lors de mes retours à Mont-de-Marsan. Ma mère et moi, nous vivrons comme faisaient dans leur maison ma grand-mère et mon arrière-grand-mère : chacun dans son appartement. J’aurai ma ligne téléphonique, mes propres compteurs d’eau et d’électricité. Je paierai une partie des impôts locaux, qui seront augmentés, mais seulement deux ans après la fin des travaux d’extension de la maison, si j’ai bien compris. Il reste à dessiner les plans de cette extension, en fonction de mes moyens, qui ne seront pas très grands (entre cinquante et cinquante-cinq mille euros). Il faut ensuite déposer une demande de permis de construire et attendre de l’obtenir pour mettre mon appartement en vente (ledit permis est valable deux ans). Armando, qui a des notions de tout, et donc d’architecture également, a proposé de faire un plan qui prendrait en compte la course du soleil dans la journée ! Moi-même, je perds beaucoup de temps à dessiner des plans : c’est même essentiellement en cela que consiste la ‘‘rêverie immobilière’’ dont je parlais l’autre jour. L’idéal serait que la petite aile ajoutée referme complètement la partie du jardin où se trouve la piscine, qui, l’été, deviendrait une espèce d’atrium où nous pourrions nous retrouver, selon notre désir. Dans le même temps, la disposition des deux ‘‘appartements’’ serait telle que nous pourrions très bien ne plus nous voir du tout, si, par exemple, comme c’était le cas entre ma grand-mère et mon arrière-grand-mère, nous finissions par nous détester, ce que je ne souhaite pas, bien sûr, mais qui peut dire de quoi demain sera fait ? Je ne suis pas sûr que tout ce beau projet soit très sérieux, ou plutôt qu’il soit très raisonnable. Construire chez ma mère, n’est-ce pas un peu retourner en son sein ? A mon âge ! Mais je supporte de moins en moins bien de vivre en plein centre de la ville. Sortir de chez moi redevient une épreuve. Même à Mont-de-Marsan, il y a la foule, la circulation des voitures, la nuit urbaine, les gens qu’on croise. Il me semble que je commence à ressentir le même malaise qu’à Bordeaux, à la fin de mes études, quand les travaux du tramway, rendant mon quartier invivable, m’avaient incité à tout laisser tomber ! Moi qui croyais avoir guéri (en apprenant son nom) de la ‘‘phobie sociale’’ dont j’étais atteint, serais-je en train de faire une rechute ?
02:20 Publié dans 2008, Journal | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
01/02/2008
Jeudi 31 janvier 2008
Pierre Driout devrait danser de joie derrière l’écran de son ordinateur en lisant ce que je vais dire ! Pour une fois, il me semble que Renaud Camus, dans Corée l’absente, laisse entrevoir un peu de sa bêtise (il est vrai que personne n’en est totalement exempt, surtout pas moi, qui m’y livre allègrement dans les pages de ce journal). Il croit que l’abondance de ‘‘gargotes’’ en Corée est une conséquence du triomphe de l’idéologie du sympa. Mais je préfère recopier le passage auquel je pense, afin de laisser mes lecteurs juger d’eux-mêmes : « A Séoul et dans toute la Corée l’idéologie du sympa triomphe, friande qu’elle est de ce que le Guide bleu appelle avec sympathie des ‘‘gargotes’’ qui offrent la meilleure nourriture et sont les plus commodes pour tout le monde. Je pense qu’il existe quelques grands restaurants agréables où l’on réserve sa table, et où l’on va parce qu’on les connaît de réputation. Encore semblent-ils très rares. Quant au restaurant de catégorie moyenne, ‘‘ordinaire’’, raisonnablement confortable et raisonnablement bon, l’espèce en semble inconnue. Je veux bien croire qu’elle a quelques représentants, mais on ne tombe pas sur eux par hasard. Tout ce qu’on trouve en marchant dans la rue, mais alors là par centaines, ce sont ces bouis-bouis où l’on dîne sur un tabouret, et où l’on s’essuie la bouche avec de minuscules serviettes en papier. Il est convenu de raffoler de ces endroits. » (Renaud Camus, Corée l’absente, Fayard, 2007, page 258). Bien sûr, je ne dis pas que l’idéologie du sympa n’a pas triomphé en Corée. Je n’en sais rien, ne connaissant pas ce pays, je puis bien l’avouer, ce qui ne m’empêche d’ailleurs aucunement d’être sur le point d’écrire ici mes petites vérités sur lui ; ce qu’écrivant, j’aurai fait la preuve que je n’ai plus à en faire en matière de bêtise ! Je me souviens de la joie de ma grand-mère, en 1994, à Amsterdam, quand nous étions tombés tout à fait par hasard sur une de ces gargotes (un gargote chinoise, pour être précis), qui l’avait replongée soixante ans en arrière : dans le Canton de son enfance. Les canards laqués dégoulinants accrochés à la devanture du lieu, les odeurs, les bruits, la saleté même lui avaient fait revenir en mémoire mille autres souvenirs. C’était une véritable madeleine de Proust. Il me semble que ces gargotes sont le propre de l’Asie. Elles sont précisément les ‘‘restaurants’’ de catégorie moyenne en Corée. D’où qu’on les trouve par centaines, dans les rues de Séoul. J’ai bien peur que la catégorie moyenne à laquelle se réfère Camus ne soit pertinente qu’en France, en Europe ou en Occident. La notion même de restaurant a-t-elle quoi que ce soit d’oriental ? On pourrait presque croire que Renaud Camus ne déplore pas tant le triomphe du sympa qu’un avènement encore insuffisant, en Corée, du mode de vie propre à l’Occident. Mais comme je ne peux pas sérieusement penser que Camus, qui est un ‘‘cratylien’’, déplore réellement que le mode de vie occidental n’ait pas totalement triomphé en Asie, je me dis qu’il fait preuve, pour une fois, d’un peu de bêtise. Le regard aigu qui lui permet d’habitude de voir ce qui, en France, est de moins en moins la France, l’empêcherait en quelque sorte de voir ce qui, en Corée, est peut-être typiquement coréen. Il est fort probable que les gargotes en question aient existé bien avant l’avènement de l’idéologie du sympa. Que les rédacteurs occidentaux de guides de voyage les aiment tout particulièrement pour ce qu’elles coïncident parfaitement avec cette idéologie, c’est fort possible, mais c’est tout autre chose (Camus le dit lui-même, page 268, parlant encore de ces restaurants : « même s’ils ont tout pour plaire à l’‘‘idéologie du sympa’’ »). Quelque chose ne va pas dans le regard que Camus s’entête (le terme est un peu exagéré) à porter sur les Coréens. Il les considère comme il considèrerait des Français ! Un tout petit mot, page 267, trahit à mon avis ce regard inapproprié : « On se demande bien, écrit-il, pourquoi les gens ne sont pas capables de faire un voyage de deux heures et demie sans se gaver de nourriture, et tiennent absolument à déployer en tout lieu leur petit en-cas, non sans faire profiter leurs voisins du spectacle... » (c’est moi qui souligne). Comme si les Coréens pouvaient être les gens ! Je vois bien que c’est un peu choquant ce que je viens de dire là. Mais ce qu’on appelle les gens, n’est-ce pas un groupe d’hommes auquel on appartient, ou du moins dont on vient et s’exclut, momentanément ? Moi, quand je dis « les gens », je parle généralement de mes semblables, sans m’y inclure ! Il ne me viendrait jamais à l’esprit d’appeler des étrangers les gens, même si, bien sûr, comme dit Terence, homo sum, et humani nihil a me alienum puto. Il n’empêche, les Coréens, pour moi, ce ne sont pas les gens. Il faudrait que je sois Coréen pour pouvoir le dire. Mais y a-t-il seulement un équivalent de les gens en coréen ? Peut-être pourrait-on dire « ces gens », mais ce serait sûrement méprisant ! Reprocher aux gens, à nos semblables Français, donc, ou, plus largement, aux Européens, de manger dans les trains, soit ; évidemment, même ! Mais le reprocher à des Asiatiques : autant leur reprocher d’être asiatiques ! N’est-ce pas précisément propre à leur manière d’être, à leur manière de vivre, que de manger en toute occasion ? Lorsque ma grand-mère me racontait l’opéra chinois, elle ne me parlait que de la nourriture qu’elle mangeait pendant le spectacle, qui durait des heures et des heures. Un ‘‘cratylien’’ peut-il vraiment déplorer que des Asiatiques ne soient pas, en Asie, policés, civilisés de la façon dont on l’est en Europe ? La civilité occidentale n’est tout bonnement pas la civilité asiatique. Par exemple, ce serait mal se tenir, en France, que de faire du bruit avec la bouche en mangeant. Mais que je sache, en Chine, ce n’est pas du tout manquer de savoir vivre que de faire un tel bruit. Qui sait même si ce ne serait pas mal vu que de ne pas en faire ? Mon Dieu ! Un scrupule m’a fait relire la phrase de Renaud Camus que je citais tout à l’heure. Est-ce que je n’aurais pas fait beaucoup de bruit pour rien ? « […] l’idéologie du sympa triomphe, friande qu’elle est de ce que le Guide bleu appelle avec sympathie des ‘‘gargotes’’ etc. », cela ne signifie sûrement pas, comme je l’ai prétendu, que l’auteur croit que lesdites gargotes sont une conséquence du triomphe en Corée de l’idéologie du sympa, mais bien plutôt que les ‘‘idéologues’’ du sympa (s’il est possible de s’exprimer ainsi), les rédacteurs de guides de voyage, par exemple, triomphent, c’est-à-dire exultent de trouver institué, avant même leur venue, quelque chose de fort ressemblant au sympa. N’avais-je pas prévenu que je disais beaucoup de bêtises dans ces pages ?
02:45 Publié dans 2008, Journal | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note
