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25/02/2008
Lundi 25 février 2008
Je jure, blond lecteur, de ne rien inventer. C’est encore la Providence qui se rit de me voir abandonné des miens, de celle-là, surtout, qui m’a porté en son sein et refuse désormais de me voir y retourner ! J’ai reconnu dans les signes qu’Elle m’a de nouveau envoyés hier à quel point Elle aimait à se jouer de moi, à me voir me débattre avec le sort qu’Elle me faisait et, surtout, comme Elle tenait à me faire connaître le plaisir qu’Elle y prenait. Ses grands éclats de rire ont laissé des éclaboussures jusque sur la porte de cet immeuble de plus en plus détesté, et de plus en plus détestable, en effet, c’est ce que la Providence ne cesse de me dire depuis quelques jours. Dans la nuit de samedi à dimanche, quelqu’un, en haut de cet absurde escalier au bout duquel se trouve la porte du hall (que le bon sens aurait voulu qu’on installe en bas !), en haut de cet escalier maudit qui, tournant légèrement, forme entre deux murs comme un couloir cachant celui qui l’emprunte à la vue de ceux qui sont dans la rue, quelqu’un s’était donc vidé, juste derrière la porte, de deux ignobles flaques humaines, l’une de pisse, l’autre de merde. Pélagie, dans son impatience typiquement canine à descendre les escaliers, avait marché dans la merde avant même que je m’aperçoive de sa présence. Une fois dans la rue, la pauvre bête, sentant enfin que de la merde maculait ses pattes et pensant avoir fait une bêtise, s’est assise et n’a plus voulu bouger du tout, en me jetant des regards implorants, selon son habitude, dans ces cas-là. J’ai dû la nettoyer avec des mouchoirs en papier et la porter dans mes bras jusqu’à la voiture, ce que faisant, je me suis souillé à mon tour les mains. Il a fallu doucher la chienne dès mon arrivée chez ma mère (où j’ai l’habitude de le faire, même sans une telle catastrophe, parce que, comme je dis souvent à ma mère qui s’étonne de me voir la laver toujours chez elle, « Pélagie y a plus de place pour sécher »). La journée avait pourtant merveilleusement commencé, puisque je m’étais réveillé d’un de ces rêves dans lesquels je suis aimé d’un garçon tel que je l’aime en retour, et totalement, ce qui, dans la réalité, n’est jamais encore arrivé. J’étais même aimé de deux garçons, dont un seulement avait ma préférence. Dans mon rêve, il avait dû s’absenter et je devais le retrouver le lendemain matin. De sorte que je me suis couché en songe et réveillé dans la réalité plein du sentiment merveilleux d’être sur le point de revoir l’être aimé. Mais ce rêve aussi faisait partie du mauvais tour que me jouait la Providence, parce que toute la journée, pour me remettre de mon extrême contrariété, j’ai tenté de retrouver ce sentiment, sans jamais y parvenir. Mais quel est donc ce monde dans lequel les hommes chient dans la rue et les chiens marchent dans la merde ? C’est le monde à l’envers ! Ou c’est l’Enfer. Je voudrais toujours dormir. Je suis de plus en plus persuadé que ma véritable vie est dans mes rêves, dont je suis absent, la plupart du temps, puisque je les oublie presque tous. C’est comme si, tel Adonis, l’adolescent déchiré entre la terre et le monde souterrain, entre l’amour et la mort, j’étais condamné à partager ma vie entre le jour et le nuit, entre ma vraie vie, rêvée, et ma pauvre existence, parmi les vivants, ces véritables morts. Entre ces deux moments, ces deux mondes, il me faut boire au fleuve d’oubli. C’est cela le malheur : l’oubli du bonheur. Qui es-tu, garçon de mes rêves, blond lecteur de ces pages ? Pour une fois, je n’ai pas dû boire assez du Léthé. Le peu que je me rappelle me fait dire que le terme de jeune homme te désignerait mieux que celui de garçon. Tu sembles être plus viril que moi, si de telles comparaisons ont un sens. Plutôt, il émane de toi une espèce d’autorité, de force qui s’imposent tout naturellement à moi, que j’accepte donc, et qui me font abdiquer les miennes. Pas de rapport de forces avec toi, comme avec les autres. J’accepte enfin d’être mené. Je me souviens de cette fois, à Bordeaux, où Anne et moi, pendant un entracte, étions tombé sur Fabien B***, ce garçon plus jeune que moi de deux ou trois ans, qui m’avait proposé, quelques années plus tôt, de faire une seconde fugue, mais avec lui, cette fois (ce que j’avais refusé). Ce soir-là, au théâtre, je ne l’avais pas revu depuis un certain temps. Anne avait été très contrariée de le voir passer son bras autour de mes épaules pour m’emmener un peu plus loin me parler en aparté. Parce que je m’étais laissé faire avec plaisir, elle m’avait reproché ma faiblesse. De fait, ce soir-là, je m’en souviens très bien, la jeune autorité de Fabien, sa force joyeuse, sa ferme bonne humeur, son fraternel ascendant sur moi m’avaient paru parfaitement légitimes. Il m’avait semblé normal de lui appartenir, d’être entièrement à lui le temps de l’entracte. C’est cette même emprise qu’avait sur moi le garçon de mon rêve. Une telle emprise n’a rien d’oppressant, parce que ce ne sont ni l’envie ni l’égoïsme qui l’inspirent, mais la plus sincère amitié, comme avec Fabien, ou l’amour. Quant à savoir d’où vient cette impression de légitimité dont j’ai parlé, faute de trouver un meilleur terme, je ne pourrais le dire… (Est-ce quelque chose comme la légitimité de l’amour entre frères ?) Mais je sais que plus encore que d’appartenir, dans mes rêves, j’ai le sentiment d’être rendu, rendu ‘‘à qui de droit’’ en quelque sorte. Mes rêves en effet ne sont jamais tant le récit de la rencontre de l’amour que celui de retrouvailles entre deux êtres faits pour s’aimer.
23:10 Publié dans 2008, Journal | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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