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09/02/2008

Samedi 9 février 2008

            Ma relation de la journée de mercredi a quelque peu contrarié don Esteban. Mais sa contrariété ne venait pas de ce que j’avais été fort imprudent avec Christophe, qui m’aura peut-être contaminé (nous verrons bien !). D’ailleurs, il ne fut pas du tout question de cela. Non, si Esteban était contrarié, c’était à cause de ce que j’avais fait avec les deux garçons, que je ne fais pas assez volontiers avec lui, ou même parfois pas du tout, n’entrons pas dans les détails. Du moins, je suppose que c’était là la cause de sa contrariété, car Esteban est resté très allusif, selon sa nouvelle habitude. Moi qui l’ai toujours cru d’une grande droiture, je le découvre de plus en plus insinuant. La jalousie est un sentiment de serpent. Il a dit que je ne me grandissais pas en disant tant de mal de garçons que j’avais manipulé. Mais dans le même temps, il semblait regretter, si j’ose dire, que je ne le manipule pas davantage ! « Crois-tu vraiment que je sois le seul à manipuler ? Eux aussi se servent de moi : pour se faire du mal l’un à l’autre, ils se répètent des propos les concernant que je leur avais fait promettre de garder pour eux, grâce à quoi je passe pour un médisant ! – Mais tu es médisant. Je ne t’ai jamais entendu dire du bien de quelqu’un. – Mais cela, je le sais bien. Ce que je ne veux pas, c’est passer pour un médisant. – Ah ! Que tu es naïf, Olivier. Bien sûr que tu passes pour un médisant et bien sûr que les gens te manipulent autant que tu le fais. » Oh que oui ! Je suis un bien grand naïf ! Je commence seulement à découvrir un autre visage d’Esteban, que ma candeur m’avait empêché de voir jusqu’alors (ma candeur ou mon arrogance). Esteban est cet homme qui croit m’aimer mais pour qui l’éventualité que j’aie attrapé une maladie mortelle compte pour rien à côté de cette certitude : j’ai couché de meilleure grâce avec deux garçons de mon âge qu’avec lui qui en a le double (non, pas tout à fait le double : soyons précis, sinon, on me reprochera d’être cruel) ! La jalousie l’a rendu plus égoïste que moi, ce qui n’est pas peu dire ! Lorsque c’est lui qui m’annonce qu’il est atteint de la dengue et qu’il refuse de consulter un médecin, préférant attendre que « ça passe ou ça casse », comme il dit, je lui montre toujours mon inquiétude, même si c’est peut-être une inquiétude intéressée : « Tu ne vas pas mourir maintenant que nous sommes si près du but, lui dis-je, ce serait vraiment trop bête ! Va te faire soigner, si ce n’est pour toi : fais le pour moi ! Etc., etc. » Si je dois me découvrir prochainement séropositif, je me souviendrai d’Esteban comme celui qui n’aura rien dit le jour de ma contamination (car je suis sûr que je considèrerai ce mercredi, à tort ou a raison, comme le jour de ma contamination). Bien sûr, je n’attendais pas de lui une leçon de morale ni quelque exhortation convenue à plus de prudence. Mais j’aurais cru que la perspective, non pas de ma perte, mais de ma disparition (qui serait une perte jusque pour moi-même) l’aurait affecté davantage. Sans doute était-il trop occupé à faire ses comptes d’apothicaire : qu’importe le scandale de ma disparition quand il y a cet autre scandale, bien plus grand, c’est à savoir que je donne plus à d’autres qu’à lui. Mieux vaut sans doute que je n’aie plus rien à donner à personne ! Ce serait plus équitable. Ou peut-être, au contraire, n’aurais-je plus qu’Esteban à qui donner, une fois contaminé. Qui donc, en effet, voudrait d’un sidéen ? Désormais, il y aura donc ce silence d’Esteban. Il y aura son radotage hors de propos (à chaque nouveau garçon, ce sont les mêmes reproches : je ne me comporte pas avec eux comme avec lui !). Il y aura cette impardonnable indifférence qui, d’ailleurs, est sans doute au cœur de tout homme : l’homme n’a pas de cœur. J’ai suggéré à Esteban de ne plus lire ce blogue, qui ne lui cause que des contrariétés. « Après tout, si je tenais mon journal dans un cahier et que tu le découvrais par hasard, est-ce que tu irais le lire ? – Oui, m’a-t-il dit, ce qui est une réponse bien digne de moi, mais de lui, je ne l’aurais pas cru ! » Ensuite, mes paroles on dépassé ma pensée. Inutile, donc, de les rapporter. J’ai laissé entendre que peut-être, il était temps que je le ‘‘quitte’’. Ce qui était doublement absurde, d’abord parce nous sommes séparés de fait, puisque, pour l’instant, il est coincé aux antipodes ; ensuite, j’ai déjà dit quelque part dans ce journal que ce n’était jamais moi qui quittais, en vertu de cette fameuse indifférence qu’il y a au cœur de tout homme dont je parlais tout à l’heure. Je prétends avoir pris toute la mesure de cette indifférence et mener ma vie en fonction d’elle. Que me fait qu’on me quitte ou qu’on ne me quitte pas ? En quoi cela me concerne-t-il ? Cela relève de la liberté d’autrui. S’il lui plaît de s’enchaîner à moi, qu’y puis-je ? Est-ce ma faute s’il souffre ensuite de ses chaînes ou de la liberté qui lui est rendue ? Je ne crois pas trop jouer sur les mots en disant qu’être libre, c’est être indifférent : si l’indifférent est détaché de tout, c’est bien qu’il est un homme libre. Je préfère être quitté, pour mettre en face de sa propre indifférence celui qui me quitte : je ne veux pas jouer le jeu de son hypocrisie. Je reconnais que la liberté de l’indifférent a quelque chose de profondément odieux, lâche et cynique. Mais, paradoxalement, il faut du courage pour assumer cette lâcheté. Et il y a une forme de lâcheté à ne pas reconnaître l’indifférence au cœur des hommes. Mais il me faut reconnaître à mon tour que cette lâcheté-là, cette hypocrisie, c’est précisément la civilisation. En un sens, il y a sans doute toute une barbarie d’Olivier Bruley. On est très loin de la gentillesse en amour chère à Renaud Camus, qui est paradoxalement l’auteur le plus évoqué dans ces pages. Par contre, on pourrait sans doute faire de nombreux rapprochements entre in-nocence et indifférence. Ou peut-être pas. Des rapprochements superficiels, au moins. (Preuve que j’ai moi-même encore du mal à me satisfaire pleinement de cette indifférence constitutive des hommes, j’ai dit : l’impardonnable indifférence d’Esteban. Mais c’est ne pas lui pardonner d’être homme !)

Commentaires

Ne crois-tu-pas, Olivier, que tu as tout fait pour susciter la jalousie d'Esteban ( si jalousie il y a, cela reste à vérifier) en détaillant tes relations dans les notes précédentes ? ... Quant à devoir s'inquiéter pour ta santé future, on peut supposer que tu connaissais les risques encourus.

Ecrit par : tinou | 09/02/2008

Oui, mais ce n'est pas de cela que je parle.

Ecrit par : Olivier Bruley | 09/02/2008

Bien sûr que je connais les risques, mais je dois dire que je ne vois pas le rapport qu'il y a avec le fait qu'Esteban ne s'inquiète pas du tout de ma santé. Je l'ai dit, ce n'est pas des leçons de morale que j'attendais, ni une exhortation à plus de prudence. Je constate juste qu'Esteban, au fond, n'a pas beaucoup plus de coeur que moi. C'est sans doute moi qui ai causé sa jalousie, oui, je ne le nie pas. Mais je m'étonne que cette jalousie l'emporte sur les autres sentiments. Esteban ne le reconnaîtrait pas, sans doute. Mais je veux dire que je trouve surprenant (enfin, pas tant que cela), qu'il ne me rende compte que de sa jalousie. Lui non plus ne se grandit pas beaucoup, non par ce qu'il dit, mais par ce qu'il ne dit pas.

Ecrit par : Olivier Bruley | 09/02/2008

Bon, mise au point. D'abord j'ai cinquante ans, je te savais nul en calcul Olivier, mais pas à ce point! A moins que tu imagines toujours avoir vingt-cinq ans ce qui ne serait pas étonnant.
Ensuite, ta supposée prise de risque dont j'aurais du m'émouvoir. Je te connais trop bien, pour ignorer que tu as du prendre toute les precautions imaginables. Par ailleurs, tu connais suffisemment cette maladie pour savoir qu'elle n'est pas extrêmement contagieuse et ne s'attrape pas comme un rhume, sinon nous serions tous seropositifs. Par ailleurs, j'ai passé la majorité de mon existence hors de la bulle protectrice de la douce France, sous des latitudes où la maladie est considérée avec fatalisme et où les gens sont capables de faire la fête toute la nuit après avoir mis en terre un être cher, tout en éprouvant un chagrin aussi intense que n'importe quel occidental bien pensant, simplement, pour eux, la maladie, la mort, sont des choses naturelles. Tous les ans des gens meurent ici, en une toute petite semaine (on est loin des années que le sida nécesite pour montrer ses premiers effets) de leptospirose, un virus transmis par le rat. Or, des rats, il y en a dans toutes les maisons.Tous les jours, je vois des gens aux membres rongés par la lèpre ou gonflés par le "fefe". Donc, c'est vrai que je n'ai pas face à la mort ou la maladie, les mêmes appréhensions que toi. En fait, tu ne m'as laissé le temps de te le dire, mais je trouvais ce baiser au lépreux des temps moderne, plutôt élégant. Une fois de plus, l'écrit a dramatisé toute chose. Je t'écrivais le sourire aux lèvres, alors que tu m'imaginais la bave aux lèvres. Pas plus que la moindre inquiétude pour ta santé,je n'éprouve la moindre jalousie. Simplement, je me bornais à constater au vu de cet exemple extrème, que tu préférais coucher avec un jeune sidéen qu'avec une homme de cinquante ans en bonne santé, mettant ainsi en relief ton horreur de la "vieillesse", alors que bien entendu, tu te sais contaminé par ce que tu considères comme une maladie. Comme, de mon côté, je n'ai aucun goût pour les jeunes gens, que je considère, intelectuellement et physiquement, totalement insipides, je trouve que nous ne sommes pas si mal assortis que ça. Je ne sais vraiment pas pourquoi tu évoques, publiquement, dans notre relation, une activité que nous n'avons jamais vraiment pratiquée ensemble, éprouvant, physiquement, pour l'autre, aussi peu d'attirance l'un que l'autre. Tu sais pourquoi, je sais pourquoi. Il me semble que notre intérêt, l'un pour l'autre, s'est affirmé dans des activités autrement plus intéressantes...Non?

Ecrit par : don Esteban | 10/02/2008

"Comme, de mon côté, je n'ai aucun goût pour les jeunes gens, que je considère, intellectuellement et physiquement, totalement insipides, je trouve que nous ne sommes pas si mal assortis que ça." C'est vraiment très cruel de dire des choses pareilles, avec tous les efforts que je fais pour me conserver, à dormir douze heures par nuit et produire le moins d'effort possible dans la journée ! Malgré tout cela, je serais déjà assorti à toi ? C'est bien la peine de me donner tant de mal !

Plus sérieusement, je n'ai pas du tout la vieillesse en horreur, avec ou sans guillemets. Seulement, ma préférence va à la jeunesse. Je ne vois pas en quoi cette préférence, indépendante de ma volonté, serait un mal ni comment elle impliquerait le dégoût de la vieillesse. Je l'ai toujours dit, je suis un pédéraste (ici, il faudrait ajouter toutes les précautions oratoires de rigueur). J'aime les garçons (pas les petits garçons, évidemment). Je n'aime pas particulièrement les hommes. Pas encore, en tout cas.

Pour ce qui est de tout le reste, je veux bien croire que nous nous sommes mal compris, une fois de plus. Ou, plus précisément, comme souvent, c'est moi qui n'ai rien compris. J'ai déjà écrit quelque part dans ce journal à quel point la communication en chattant était cause de malentendus. Ni lettre écrite, ni conversation réellement orale, le chat manque de l'ordonnancement de l'une et des intonations de l'autre. Ce double défaut est cause de la déperdition de presque tout le sens.

"En fait, tu ne m'as pas laissé le temps de te le dire, mais je trouvais ce baiser au lépreux des temps moderne, plutôt élégant." C'était pourtant exactement ce qu'il aurait fallu me dire. Tout le reste aurait été oublié : j'aurais été trop occupé à me rengorger d'être capable d'une telle charité ! Tout ce billet aurait été consacré à ma sainteté. Jusqu'alors, je ne m'étais conduit saintement qu'une fois, avec un clochard de Bordeaux: http://oliviermb.hautetfort.com/archive/2005/09/25/dimanche-25-septembre-2005.html

Ecrit par : Olivier Bruley | 10/02/2008

Bon ! résumons Olivier veut coucher, Don Esteban veut coucher, il leur faut des garçons intéressants pour cela, pourquoi n'organisent-ils pas une petite coopérative où l'on partage les frais et les bénéfices ? Montherlant et Peyrefitte faisait cela avec les jeunes garçons qu'ils levaient ...

Ecrit par : iPidiblue monte une mutuelle | 10/02/2008

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Ecrit par : Lettre anonyme | 10/02/2008

Quand je disais que nous étions bien assortis...

Ecrit par : don Esteban | 10/02/2008

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