06/02/2008
Mercredi 6 février 2008
Christophe et Laurent sont à présent repartis. Le rendez-vous de Laurent (si jamais il a été vraiment pris) s’est trouvé annulé au dernier moment, comme par hasard. Laurent nous a téléphoné de je ne sais où juste au moment où nous allions lui faire pousser des cornes, Christophe et moi ! Du coup, j’ai bien participé avec eux à une espèce de partie à trois, mais c’était surtout pour vérifier que je n’aimais pas cela, comme je l’avais d’abord déclaré. Eh bien ! Contre toute attente, je n’ai pas entièrement détesté. C’était plutôt bon enfant. Ç’a pris la forme d’un jeu, dans lequel chacun avait des gages, à chaque fois un peu plus licencieux. Il n’était pas possible d’enculer Christophe, parce que, nous prévint-il, il avait du sang qui lui coulait du cul depuis quelques jours. Il ne savait pas encore à quoi c’était dû. « J’ai mes règles », disait-il. C’était le rappel que la mort, en lui, était parmi nous. Il y avait aussi tous ses sarcomes de Kaposi, ces espèces de croûtes molles d’une pourriture noire et comme propre. Malgré ces signes, j’ai sucé deux fois sa bite, sans préservatif, par courtoisie, en quelque sorte, parce que je ne voulais pas qu’il se sente vexé de n’avoir pas le même traitement que Laurent, qui faisait d’ailleurs de même. Si donc j’ai tout à l’heure attrapé la mort, ce sera par un excès de savoir vivre, c’est tout de même un comble ! Je vais devoir aller faire un test dans trois semaines ou dans trois mois, je ne sais plus, moi qui déteste les prises de sang : elle me font m’évanouir. Alors que le risque d’attraper la maladie en suçant une queue sidéenne ne m’a rien fait ! C’est bien simple, si j’ai mauvaise conscience, en ce moment, c’est d’avoir mangé ce soir de la nourriture de fast food, affamé que j’étais d’avoir baisé, alors que j’avais déjà copieusement déjeuné, d’ailleurs contre mon habitude, puisque je me réveille généralement à midi, qui est donc pour moi l’heure du petit déjeuner. Ma peur en ce moment est plus grande d’avoir pris du poids qu’attrapé le sida. Peut-être pas plus grande : mais elle a comme plus de réalité, parce qu’elle m’est beaucoup plus familière. Depuis que j’ai réussi à faire descendre mon poids de soixante-neuf à cinquante-huit kilos, mon angoisse est devenue plus grande. Il y a trois mois, j’étais contrarié de me trouver un peu trop grassouillet ; aujourd’hui, j’ai peur de le redevenir. Le fromage du sandwich dont je me suis nourri tout à l’heure piquait sur ma langue. Est-ce à dire qu’elle est pleine de trous microscopiques, de ces plaies par où entre le virus ? Je n’ai rien fait de plus ni de moins qu’avec une personne qui se prétend ou se croit séronégative. Mais les doutes qui m’assaillent sont infiniment plus nombreux ! Pourtant, si ça se trouve, j’étais déjà contaminé, sans encore le savoir. Ma théorie selon laquelle il est dangereux de fréquenter des sidéens de trop près se trouve confirmée. Ils ressemblent énormément à des personnes saines, ont exactement les mêmes besoins qu’elles : à cause de quoi l’on s’identifie à eux, l’on s’attendrit, on prend pitié et, à la fin, on fait d’eux des coupables et de soi, pareillement : de futurs coupables, si ce n’est en intention, du moins en (in)conscience (l’inconscience n’est pas tant l’incapacité que le refus d’avoir conscience). C’est à peu près ce qui est arrivé à ma sœur. Et Dieu seul sait ce qui est en train d’arriver à son fiancé en ce moment. Pierre Driout me dira que je ne sais absolument pas ce qui se passe dans le lit de ma sœur et que ça ne me regarde d’ailleurs en rien. Il a parfaitement raison. Mais je l’écris quand même ! Ce serait tout de même étrange que je n’aie absolument rien fait pour ne pas attraper la même maladie que ma sœur. Serait-ce le recommencement de l’inceste ? Je disais l’autre jour à un blogueur du site de pédé habituel, en croyant plaisanter, que, peut-être, ma manie de regarder toujours d’un très mauvais œil les petits amis de ma sœur ou d’être physiquement attiré par eux cachait une sorte d’amour incestueux pour elle. Et si j’avais dit beaucoup plus vrai que je n’avais d’abord cru ? Est-ce que je ne suis pas en train, peut-être pas de rechercher la mort, mais de me découvrir du désir pour elle ? D’ailleurs, si je veux faire construire ma demeure chez ma propre mère, c’est bien que j’ai l’intention de retourner à mon tombeau avant l’heure ! Longtemps, comme tout petit-bourgeois, je n’ai rien tant désiré que de mourir très vieux. A présent que j’ai fait le choix d’une vie immobile, quelle différence y a-t-il entre aujourd’hui et demain ? Don Esteban savait me mouvoir si ce n’est toujours m’émouvoir. Mais maintenant… maintenant qu’il fait défaut, bien malgré lui, d’ailleurs… Cette crapule de Laurent exultait tout à l’heure de pouvoir médire de lui : il pense que je serai toujours dans dix ans (si Dieu me prête vie jusque-là !) au même point qu’aujourd’hui : à l’attendre. Il a peut-être raison. Maintenant, je me contente d’espérer pouvoir mourir sans souffrance, ce qui n’est pas très compatible avec le sida, j’en conviens. Mes contradictions me tueront ! Au contraire, peut-être cette maladie qui n’en est pas une immédiatement m’aiderait-elle, non pas à reprendre goût à la vie (car je n’en suis aucunement dégoûté), mais à y reprendre part : à participer de nouveau à ma propre existence. Pourtant, quand je considère la vie de ma sœur, rien ne semble avoir vraiment changé. Bien sûr, elle a, de fait, perdu tous ses anciens amis, sans d’ailleurs que cette perte soit toujours directement liée à la maladie. Mais sa vie est toujours aussi ordinaire, pour ne pas dire insignifiante. Rien ne s’est accéléré. Les sentiments ne sont devenus ni bons ni beaux, comme souvent au cinéma. On ne s’aime ni plus ni moins. Je ne vois pas que ma sœur ait été grandie de son épreuve. Je ne le vois pas, mais je le devine (ou je veux le croire). Son silence, sa discrétion : j’en serais bien incapable ! Elle est grande dans son insignifiance. Je trouve cela vraiment très triste.
23:50 Publié dans 2008, Journal | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Commentaires
Et bien moi je suis allé chez mon dentiste ce matin et il ne m'a pas sucé, lui ... j'espère que tu me crois au moins ?
Sinon je n'ai rien contre les parties à trois mais je suis très timide tu sais, il faut donc déjà que je sois en confiance, la prochaine fois que tu viens à Paris amène un copain ...
Ecrit par : iPidiblue la décadence, consommé froid | 07/02/2008
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