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01/02/2008
Jeudi 31 janvier 2008
Pierre Driout devrait danser de joie derrière l’écran de son ordinateur en lisant ce que je vais dire ! Pour une fois, il me semble que Renaud Camus, dans Corée l’absente, laisse entrevoir un peu de sa bêtise (il est vrai que personne n’en est totalement exempt, surtout pas moi, qui m’y livre allègrement dans les pages de ce journal). Il croit que l’abondance de ‘‘gargotes’’ en Corée est une conséquence du triomphe de l’idéologie du sympa. Mais je préfère recopier le passage auquel je pense, afin de laisser mes lecteurs juger d’eux-mêmes : « A Séoul et dans toute la Corée l’idéologie du sympa triomphe, friande qu’elle est de ce que le Guide bleu appelle avec sympathie des ‘‘gargotes’’ qui offrent la meilleure nourriture et sont les plus commodes pour tout le monde. Je pense qu’il existe quelques grands restaurants agréables où l’on réserve sa table, et où l’on va parce qu’on les connaît de réputation. Encore semblent-ils très rares. Quant au restaurant de catégorie moyenne, ‘‘ordinaire’’, raisonnablement confortable et raisonnablement bon, l’espèce en semble inconnue. Je veux bien croire qu’elle a quelques représentants, mais on ne tombe pas sur eux par hasard. Tout ce qu’on trouve en marchant dans la rue, mais alors là par centaines, ce sont ces bouis-bouis où l’on dîne sur un tabouret, et où l’on s’essuie la bouche avec de minuscules serviettes en papier. Il est convenu de raffoler de ces endroits. » (Renaud Camus, Corée l’absente, Fayard, 2007, page 258). Bien sûr, je ne dis pas que l’idéologie du sympa n’a pas triomphé en Corée. Je n’en sais rien, ne connaissant pas ce pays, je puis bien l’avouer, ce qui ne m’empêche d’ailleurs aucunement d’être sur le point d’écrire ici mes petites vérités sur lui ; ce qu’écrivant, j’aurai fait la preuve que je n’ai plus à en faire en matière de bêtise ! Je me souviens de la joie de ma grand-mère, en 1994, à Amsterdam, quand nous étions tombés tout à fait par hasard sur une de ces gargotes (un gargote chinoise, pour être précis), qui l’avait replongée soixante ans en arrière : dans le Canton de son enfance. Les canards laqués dégoulinants accrochés à la devanture du lieu, les odeurs, les bruits, la saleté même lui avaient fait revenir en mémoire mille autres souvenirs. C’était une véritable madeleine de Proust. Il me semble que ces gargotes sont le propre de l’Asie. Elles sont précisément les ‘‘restaurants’’ de catégorie moyenne en Corée. D’où qu’on les trouve par centaines, dans les rues de Séoul. J’ai bien peur que la catégorie moyenne à laquelle se réfère Camus ne soit pertinente qu’en France, en Europe ou en Occident. La notion même de restaurant a-t-elle quoi que ce soit d’oriental ? On pourrait presque croire que Renaud Camus ne déplore pas tant le triomphe du sympa qu’un avènement encore insuffisant, en Corée, du mode de vie propre à l’Occident. Mais comme je ne peux pas sérieusement penser que Camus, qui est un ‘‘cratylien’’, déplore réellement que le mode de vie occidental n’ait pas totalement triomphé en Asie, je me dis qu’il fait preuve, pour une fois, d’un peu de bêtise. Le regard aigu qui lui permet d’habitude de voir ce qui, en France, est de moins en moins la France, l’empêcherait en quelque sorte de voir ce qui, en Corée, est peut-être typiquement coréen. Il est fort probable que les gargotes en question aient existé bien avant l’avènement de l’idéologie du sympa. Que les rédacteurs occidentaux de guides de voyage les aiment tout particulièrement pour ce qu’elles coïncident parfaitement avec cette idéologie, c’est fort possible, mais c’est tout autre chose (Camus le dit lui-même, page 268, parlant encore de ces restaurants : « même s’ils ont tout pour plaire à l’‘‘idéologie du sympa’’ »). Quelque chose ne va pas dans le regard que Camus s’entête (le terme est un peu exagéré) à porter sur les Coréens. Il les considère comme il considèrerait des Français ! Un tout petit mot, page 267, trahit à mon avis ce regard inapproprié : « On se demande bien, écrit-il, pourquoi les gens ne sont pas capables de faire un voyage de deux heures et demie sans se gaver de nourriture, et tiennent absolument à déployer en tout lieu leur petit en-cas, non sans faire profiter leurs voisins du spectacle... » (c’est moi qui souligne). Comme si les Coréens pouvaient être les gens ! Je vois bien que c’est un peu choquant ce que je viens de dire là. Mais ce qu’on appelle les gens, n’est-ce pas un groupe d’hommes auquel on appartient, ou du moins dont on vient et s’exclut, momentanément ? Moi, quand je dis « les gens », je parle généralement de mes semblables, sans m’y inclure ! Il ne me viendrait jamais à l’esprit d’appeler des étrangers les gens, même si, bien sûr, comme dit Terence, homo sum, et humani nihil a me alienum puto. Il n’empêche, les Coréens, pour moi, ce ne sont pas les gens. Il faudrait que je sois Coréen pour pouvoir le dire. Mais y a-t-il seulement un équivalent de les gens en coréen ? Peut-être pourrait-on dire « ces gens », mais ce serait sûrement méprisant ! Reprocher aux gens, à nos semblables Français, donc, ou, plus largement, aux Européens, de manger dans les trains, soit ; évidemment, même ! Mais le reprocher à des Asiatiques : autant leur reprocher d’être asiatiques ! N’est-ce pas précisément propre à leur manière d’être, à leur manière de vivre, que de manger en toute occasion ? Lorsque ma grand-mère me racontait l’opéra chinois, elle ne me parlait que de la nourriture qu’elle mangeait pendant le spectacle, qui durait des heures et des heures. Un ‘‘cratylien’’ peut-il vraiment déplorer que des Asiatiques ne soient pas, en Asie, policés, civilisés de la façon dont on l’est en Europe ? La civilité occidentale n’est tout bonnement pas la civilité asiatique. Par exemple, ce serait mal se tenir, en France, que de faire du bruit avec la bouche en mangeant. Mais que je sache, en Chine, ce n’est pas du tout manquer de savoir vivre que de faire un tel bruit. Qui sait même si ce ne serait pas mal vu que de ne pas en faire ? Mon Dieu ! Un scrupule m’a fait relire la phrase de Renaud Camus que je citais tout à l’heure. Est-ce que je n’aurais pas fait beaucoup de bruit pour rien ? « […] l’idéologie du sympa triomphe, friande qu’elle est de ce que le Guide bleu appelle avec sympathie des ‘‘gargotes’’ etc. », cela ne signifie sûrement pas, comme je l’ai prétendu, que l’auteur croit que lesdites gargotes sont une conséquence du triomphe en Corée de l’idéologie du sympa, mais bien plutôt que les ‘‘idéologues’’ du sympa (s’il est possible de s’exprimer ainsi), les rédacteurs de guides de voyage, par exemple, triomphent, c’est-à-dire exultent de trouver institué, avant même leur venue, quelque chose de fort ressemblant au sympa. N’avais-je pas prévenu que je disais beaucoup de bêtises dans ces pages ?
02:45 Publié dans 2008, Journal | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note
Commentaires
Je me préparais, Cher Ami, à faire exactement l'objection que vous faites vous-même en bas de page. M'en voilà donc dispensé. Que ma bêtise transparaisse en de nombreux points, cela dit, je n'en doute pas un seul instant. Point par point, c'est fâcheux, mais je pense, comme vous savez, que c'est globalement assez nécessaire.
Ecrit par : Renaud Camus | 01/02/2008
Et assorti d'un commentaire du patron, en plus : on vous gâte, cher Olivier, on vous gâte !
Ecrit par : Didier Goux | 01/02/2008
Je dois confesser, cher maître, que je m'étais fait cette objection avant même que d'écrire mon texte. Mais je trouvais plus ''sympa'' de faire ces deux ou trois remarques sur les gargotes de cette manière certes peu honnête, mais tellement plus plaisante. Le plus bête des deux, c'est évidemment moi !
Ecrit par : Olivier Bruley | 01/02/2008
Ah ! là là ma tête ma tête ... vous n'auriez pas un petit Cingal de derrière les fagots que je me l'envoie dans la goulotte pour me remonter après ces gros efforts cérébraux ?
Olivier tu veux ma mort ou quoi ? Tu m'assommes avec ton gros QI !
Ecrit par : iPidiblue, les nerfs défaits et les fluides épaissis. | 01/02/2008
J'étais sûr que vous alliez réveiller le Driout ! La malédiction soit sur vous !
Ecrit par : Didier Goux | 01/02/2008
Mais moi je fréquente votre gargote Didier et est-ce que je me plains ? Cuisine variée à toute heure, tablées intéressantes et soignées, joyeuse compagnie, bien entendu ce n'est pas la même classe que la table trois étoiles d'Olivier, mais vous savez on ne peut pas déjeûner tous les jours dans des restaurants gastronomiques et puis le côté compassé du taulier n'aide pas à la conversation, il faut toujours s'habiller pour aller chez lui et surveiller ses propos !
Ecrit par : iPidiblue protège son foie et ses arrières | 01/02/2008
Alors que, chez moi, bien sûr, on peut fourrer les doigts dans son nez, se gratter les couilles et roter entre chaque plat ? Merci, mon Pierre, merci bien...
Ecrit par : Didier Goux | 01/02/2008
Moi, de toute façon, en voyage, je ne vais que dans les restaurants arborant fièrement un macaron "Guide du Routard"...
Ecrit par : Raphaël Juldé, sympa | 04/02/2008
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