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30/01/2008

Mardi 29 janvier 2008

            Cet après-midi, au supermarché : très joli garçon, qui n’était peut-être pas encore majeur. Le plus étonnant est qu’il était très élégant. Non pas looké, comme je crois que disent les jeunes, non pas fashion, comme disaient ma sœur Laura et ses amis, quand j’étais allé la voir à Nice, mais bien élégant, ce qui n’a sans doute rien à voir. Il m’a regardé un long petit moment droit dans les yeux, sans sourire du tout, ce qui est sans doute la preuve qu’il s’agissait d’un petit pédé. Sa totale absence d’expression avait quelque chose d’un peu décevant : ce garçon ne poussait tout de même pas l’élégance jusqu’à sourire… (Il est vrai que je n’ai pas souri non plus : comme lui, j’avais le regard inexpressif du chasseur soucieux de ne pas se faire remarquer de sa proie (c’est-à-dire, en l’occurrence, de ne pas signaler l’intérêt qu’il porte au garçon qu’il piste, grâce à quoi, paradoxalement, il se fait aussitôt repérer…)). Un peu plus tard, une très jolie jeune fille m’a fait un sourire sans équivoque qui m’a fait un peu regretter d’avoir choisi de me consacrer aux garçons. L’idée est, je crois, très largement reçue, chez les homosexuels (et peut-être aussi chez les hétérosexuels), qu’on ne choisit pas la préférence qu’on a pour tel ou tel sexe. C’est sans doute vrai dans la plupart des cas. Mais moi, je me dis de plus en plus souvent que j’aurais tout aussi bien pu me consacrer aux filles, si je l’avais vraiment voulu, en me forçant peut-être un peu, au début (car on sait que l’appétit vient en mangeant). Les filles ne m’inspirent pas de dégoût. Je n’ai certes pas non plus de goût très prononcé pour elles, mais ma petite expérience en la matière m’a persuadé qu’on pouvait très bien se satisfaire de leur corps. Surtout, avec elles, il n’y a pas lieu de se demander qui est actif et qui est passif (c’est-à-dire, en réalité, qui encule et qui se fait enculer, ce qui n’a sans doute rien à voir avec l’‘‘activité’’ et la passivité, mais c’est ainsi, je n’y peux rien, c’est ainsi qu’on parle entre pédés : il faut être actif ou passif ou même les deux, c’est tout à fait permis ; par contre, si je dis que je ne suis ni l’un ni l’autre, on me prend généralement pour un fou : un détraqué sexuel ! Il n’est donc pas étonnant que je baise si rarement !). Il y a toujours cette espèce de camaraderie avec les garçons, ce danger de l’amitié même, il y a cette égalité aussi, ou plutôt ce ‘‘pied d’égalité’’, qu’il ne peut y avoir avec les filles, puisqu’elles ne sont pas les égales des garçons. Enfin… leurs égales, peut-être le sont-elles, ne serait-ce qu’en droit. Mais surtout : elles sont différentes : elles sont autres. Et de fait, ce doit être beaucoup plus facile de se sentir autre, c’est-à-dire soi, dans le regard d’une fille (qui est, dans mon idée, ce qu’il y a de plus totalement autre qu’un garçon) que dans celui de n’importe quel autre garçon. Etre bon camarade avec une fille, être ami même, cela a quelque chose de presque indécent. Ou, du moins, prétendre qu’on l’est. C’est suspect. C’est une comédie. Ou plutôt, c’est une farce. C’est la vie qui est une comédie. Comment être camarade avec ce qui est si radicalement étranger ? Comment connaître la sérénité à laquelle aspire l’amitié au sein même de ce qui est, par excellence, étrange, troublant, déroutant ? L’autre jour, à Bordeaux, en revoyant Anne, qui a sans doute été l’une des plus grandes amies que j’ai eues (je ne suis pas à une contradiction près), je n’ai pu m’empêcher de penser plusieurs fois à des relations sexuelles avec elles. Bien sûr, c’étaient souvent des souvenirs qui me revenaient en mémoire, mais je me demandais en même temps si elle se laisserait encore toucher par moi, aujourd’hui, si je savais me montrer assez persuasif (ce qui est idiot, car je sais très bien qu’elle ne le voudrait pas : elle n’aime plus que les filles, désormais. J’ai été le seul garçon. J’aimerais pouvoir me dire que c’est moi qui l’ai dégoûtée des garçons (je ne suis pas loin de le penser). Quel beau titre de gloire ce serait !). Quand Anne a constaté que j’avais laissé repousser mes cheveux, je lui ai spontanément rappelé le désarroi qui avait été le sien quand, des années plus tôt, je les avais fait couper, pour faire comme Augustin. « Tu aimais tellement passer tes mains dedans… » Elle n’a pas du tout aimé cette remarque, qui lui a semblé très déplacée et qui l’était en effet. J’imagine que ce doit être plus simple de coucher avec une fille de n’importe quel âge : on ne peut pas se dire que le corps vieillissant qu’on touche sera un jour le sien. Grâce à cette irréductible ‘‘étrangèreté’’, ce n’est pas sa propre mort qu’on effleure. Ce n’est jamais soi qu’on touche quand on touche une fille. Or, précisément, c’est cela que je recherche, dans les garçons : le corps que je voudrais avoir : plus grand, plus fin et, maintenant, plus frais. Si j’avais eu un tel corps, (et si j’avais eu une autre mère, tout de même !), j’aurais pu me consacrer exclusivement aux filles. Mais, sans doute en grande partie à cause de ma mère, qui m’a toujours fait sentir à quel point elle était dégoûtée des hommes, et bien que je n’aie quant à moi aucun dégoût pour les filles, je ne suis pas capable de m’y consacrer même occasionnellement : la pensée qu’elles ont du dégoût pour les hommes m’enlèverait tous mes moyens. Presque toujours, je me suis senti attiré par des filles qui se trouvaient être des lesbiennes, ces temples qu’on profanerait en (y) pénétrant ! Les garçons me prêtent le corps que je n’ai pas. Ils m’aident à être un peu plus celui que je voudrais être. Les filles me donneraient plus de moi. Entièrement autres, elles verraient en moi, et me montreraient ce que les garçons ni moi ne voyons pas, trop garçons que nous sommes. Je me découvrirais plus autre que moi, c’est-à-dire plus largement moi. Je me connaîtrais mieux. Heureusement, il n’est pas trop tard. Sans doute d’ailleurs l’âge que je prends me contraindra-t-il un jour à préférer les filles. Il me semble en effet qu’elles sont moins sensibles à l’imperfection physique des garçons, trop occupées qu’elles sont de l’imperfection de leur propre corps. La date de péremption est très vite atteinte dans la société de consommation des pédés. J’envie les hétérosexuels pour une chose au moins : le bel équilibre qu’il semble y avoir entre l’offre et la demande. On présume, en général, que la majorité des filles est hétérosexuelle, alors que la majorité des garçons est censée ne pas être homosexuelle. Idéalement, il me faudrait sans doute une fille et un garçon. Mais la fille ne comprendrait pas. (Le plus inquiétant, c’est que je dise fille et non pas femme ; garçon au lieu d’homme.)

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28/01/2008

Dimanche 27 janvier 2008

            Le fiancé, qui est aphone depuis une semaine, n’a pas ouvert la bouche de tout le repas dominical. (Comment donc peut-on se trouver aphone pendant une semaine entière ? J’ai bien mon idée sur la question, mais on m’a fait promettre de ne rien dire. (Que la tentation est grande, pourtant, de tout dire, malgré ma promesse… Ce n’est pas tant moi qui le souhaiterais que ce journal. Ce qu’on ne veut pas que je dise dans ces pages y trouverait en effet tout naturellement sa place. Je cultive dans ce jardin quelques thèmes récurrents, j’y fais pousser des personnages que la trahison de ce secret approfondirait, éclairerait aussi : embellirait, peut-être. Un destin s’en trouverait confirmé. Un nouvel acte de la tragédie serait écrit. Que ma sœur est sotte de m’avoir confié ce secret. Elle veut que je le garde pour moi : elle aurait mieux fait de se taire. Depuis le temps qu’elle me connaît, comment peut-elle encore me faire confiance ? Après tous les mauvais tours que je lui ai joués dans notre enfance ! Ecrire, c’est peut-être d’abord trahir sa famille et ses amis : soit en vertu d’une sorte de fidélité supérieure, voudrait-on penser (pour pouvoir croire malgré tout en sa propre bonté), une fidélité due à l’ensemble des hommes, que représenteraient les lecteurs, les seuls à qui l’on estime se devoir entièrement, soit, plus vraisemblablement, parce que, si j’ose dire, fidèle à soi, l’on n’est fidèle qu’à soi… Pas un instant je n’ai hésité à causer la fin de mon amitié avec Myriam pour pouvoir écrire dans ce journal quelles leçons sur l’amitié j’avais tirées du naufrage de la nôtre ! Ce n’est pas un hasard si j’ai si peu d’amis. Il n’y a guère qu’Esteban qui me prenne avec cette infidélité, ou cette liberté, qui m’est propre, propre à l’auteur de ce Jardin d’Adonis, veux-je dire, car je ne suis plus tout à fait moi, depuis que je m’efforce de me trouver et de me connaître davantage en écrivant dans ce journal. C’est pourquoi don Esteban m’est si cher. Inutile de préciser qu’il préfèrerait l’être pour de tout autres raisons. Il me reprochait récemment encore de ne jamais avoir écrit sur lui de texte aussi ‘‘intense’’ (c’était son mot) que, par exemple, sur Christophe, le psychotique épileptique sidéen dur de la feuille dont j’ai parlé dernièrement. Je lui expliquais que c’était par pudeur, parce que je savais qu’il me lisait, et que je ne me sentais pas aussi libre que je le voudrais. Mais il est sans doute vrai que mon silence en dit beaucoup plus long que je ne veux bien croire. Il n’empêche : tant que j’aurai cette pudeur qui m’empêche de dire des choses qui me rendraient infiniment plus détestable encore aux yeux de ceux à qui je suis cher, tant que je garderai le secret que m’a confié ma sœur et qui n’est d’ailleurs pas le sien, c’est que je ne serai pas vraiment prêt à être l’écrivain que je ne me pique certes pas d’être déjà, mais que j’aspire à devenir, du moins dans ces pages, qui ne sont pas d’un styliste, par exemple, mais d’un homme qui s’efforce, avec peine, sans doute, de se montrer aussi sincère que possible, ce qui, pour moi, le plus souvent, consiste à montrer l’étendue de ma mauvaise foi.)) Le fiancé, disais-je donc, qui était momentanément condamné au silence, a tout de même réussi à paraître aussi bête que d’habitude : sans dire un mot ! Toute sa bêtise était passée dans les gestes grotesques qu’il faisait pour se faire comprendre. Il avait un petit carnet sur lequel il notait quelques phrases qui tombaient toujours mal à propos : on était déjà passé à autre chose quand il avait fini de les écrire ! Avec son petit carnet, il me faisait penser à la fillette de La Loi du désir, qui fait vœu de silence, mais pas de chasteté ! Cyrille semblait avoir fait vœu de silence à son tour, mais toujours pas de vivacité (d’esprit) ! Je n’ai pas de goût particulier pour Almodovar, qui n’a été qu’une grande déception. Mais j’aime énormément La Loi du désir. Le garçon qui se fait assassiner est d’une grande beauté (on voudrait pouvoir en tuer de si beaux de ses propres mains !). Ses cheveux bouclés aussi noirs que ses yeux font regretter que les chevelures ne puissent être bues comme des larmes. « Ce n’est pas de ta faute, si tu ne m’aimes pas, lui dit Pablo, son amant. Et ce n’est pas de ma faute non plus si je t’aime. » C’est sans doute tout ce qu’il y a à dire sur l’amour. Ne me quitte pas chanté sur scène en play-back par la fillette (sur l’interprétation qu’en a faite Maysa Mataraso), tandis que son père (devenu femme, dont le rôle est tenu par Carmen Maura, que j’ai toujours trouvée très belle, sans bien m’expliquer pourquoi (l’est-elle seulement ?)) joue La Voix humaine, tout cela me paraît également très beau. Certains trouveront sans doute que j’ai fort mauvais goût… Il est vrai que les mises en abyme sont souvent tout ce qu’il y a de vraiment beau dans les films d’Almodovar : c’est peu de choses.

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25/01/2008

Jeudi 24 janvier 2008

            C’est sûrement Renaud Camus (mais je n’ai pas le courage de vérifier, ce soir), c’est sûrement Camus qui parle de « rêveries immobilières », probablement dans un tome de son journal. (Le lecteur attentif aura d’ailleurs sans doute remarqué que Renaud Camus est le seul auteur qu’on cite dans ce journal. C’est un mystère que je ne m’explique pas. S’il me vient une citation à l’esprit, même approximative, c’est donc nécessairement qu’elle est d’un livre de lui !) Depuis que ma mère m’a suggéré de vendre mon appartement et de faire construire un petit pavillon dans son jardin (pour avoir la paix), je n’arrive plus à me concentrer sur rien : le phantasme immobilier occupe toutes mes pensées. L’excitation est un peu la même que lorsque j’ai envie d’un garçon : je pense alors à ce garçon qui n’a pas encore de visage et qui pourrait être sans doute n’importe quel garçon. Eh bien je dessine déjà des plans en pensée, exactement comme lorsque je me demande quelle est la taille de la bite ou le son de la voix de l’internaute qui veut bien, et que j’attends ou chez qui je me rends. Je suis déjà occupé à placer mes livres dans les rayonnages appuyés à des murs qui n’existent toujours pas. Je l’avais déjà dit dans L’ordinaire et le propre des livres du blogue de Dominique Autié : les garçons sont des livres et les livres des pierres. Ils me causent la même excitation. Evidemment, ce n’est pas tout à fait des pierres que je vais élever dans le jardin de ma mère. On est donc très loin des vieilles pierres évoquées dans Hic est locus patriæ ! Il s’agira plutôt de parpaings, c’est-à-dire de cette camelote dont se recouvre le monde. Pour la première fois de ma vie, peut-être, je vais ajouter de la laideur à la laideur. J’ai rendez-vous demain matin avec un agent immobilier pour l’estimation de mon appartement. La réalisation de ce petit rêve immobilier devait surtout m’aider à me distraire un peu de l’attente où je suis d’Esteban, attente de plus en plus longue et triste. Mais je me rends compte que j’ai redoublé ce que je voulais atténuer. Je suis en effet désormais dans l’attente et d’Esteban et de mes nouveaux murs. « Mais la maison est peut-être une valeur plus sûre », me dit Esteban. « Allez, mon Esteban ! Tu sais bien que tu as de la valeur, toi aussi ! » Valeur d’Esteban : Tout ce qui est rare est cher. Personne ne m’aime, sauf Esteban. Il m’est donc cher.

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21/01/2008

Lundi 21 janvier 2008

            J’avais oublié de dire que le dîner qui devait avoir lieu samedi dernier chez ma sœur avait été annulé, comme il était à prévoir. Pour une fois, ce n’était pas à cause de Siobhan, comme j’avais craint, qui fait toujours tout annuler au dernier moment, mais parce que tel invité, qui avait d’abord annoncé sa présence, ne pouvait finalement pas venir. Apparemment, l’usage est de tout annuler quand un seul ne peut pas honorer son engagement. Il est vrai que l’imprévu, de nos jours, c’est quand le dîner n’est ni reporté ni annulé. Hier, lors du repas dominical, j’ai raconté à ma mère comme je souffrais du bruit que font mes voisins : non pas le demi-fou, qui, finalement, ne fait pas tant de bruit que cela, ou, du moins, dont le bruit ne passe pas à travers les bouchons que je mets dans mes oreilles pour dormir, mais mes autres voisins, les jeunes, qui se trouvent également être des Asiatiques, qui sont d’une race fort bruyante, surtout par les pieds (ma grand-mère, par exemple, faisait énormément de bruit en marchant ; qu’on songe seulement au boucan que font les femmes à talons aiguilles dans les films de Wong Kar-Wai). De fait, ce n’est pas de la musique ni de leurs éclats de voix que je souffre, mais bien des bruits de pas et de meubles qu’ils déplacent (pourquoi donc ?) de minuit à trois ou quatre heures du matin. Heureusement, cela n’arrive généralement que dans la nuit du jeudi au vendredi ou le week-end. Le reste du temps, l’appartement des Asiatiques reste vide. Je dis les Asiatiques, parce que depuis une ou deux années, ils sont déjà trois ou quatre visages différents à avoir occupé l’endroit. Peut-être sont-ils d’une même famille et se prêtent-ils l’appartement. Ils se moquent ouvertement de moi. J’ai déjà dû monter une dizaine de fois leur demander de faire moins de bruit. A chaque fois, ils m’ont répondu, avec le sourire faux des Asiatiques, qu’ils se feraient plus discrets, pour se montrer plus bruyants encore aussitôt que la porte est refermée. Une fois, même, comme ils recevaient du monde, je les ai entendu, tandis qu’ils passaient devant ma porte, y frapper et partir en courant comme des enfants qui joueraient quelque mauvais tour. Je racontais donc à ma mère la haine qu’ont fini par m’inspirer ces Asiatiques et les phantasmes de meurtre qui m’agitent généralement l’esprit, les soirs de bruit. Dans la nuit de samedi à dimanche, par exemple, je m’imaginais en train de défoncer avec un pied de biche le crâne du petit Asiatique du moment (qui est d’ailleurs très joli, je le précise alors que je n’ai jamais eu beaucoup de goût pour les jaunes). Ma sœur disait que « c’est comme ça qu’arrivent les faits divers ». Sans doute… Ma mère m’a alors suggéré de revendre mon appartement et de faire agrandir le garage chez elle pour le transformer en un petit logement ou même de faire construire un pavillon dans le jardin. Il faut dire que depuis que je lui ai raconté que mon autre voisin, le demi-fou, qui fume ‘‘comme un pompier’’, risquait à tout moment de mettre le feu à mon immeuble, ma mère semble avoir pris conscience qu’elle pouvait me perdre à tout moment. Il y a aussi que je suis censé partir m’installer aux Canaries du jour au lendemain, ou presque… D’ailleurs, elle a ajouté qu’il était fort possible que les travaux ne soient pas finis avant mon départ. Je l’ai rassurée en lui révélant que, malheureusement, j’étais apparemment encore très loin d’être parti. J’ai demandé son avis à don Esteban, qui pense que je ne dois pas m’arrêter de vivre en l’attendant. Armando, quant à lui, ne comprend pas qu’on quitte un endroit à cause du bruit. Il a grandi entre l’Italie et le Mexique, où c’est plutôt le silence qui est dérangeant… De toute façon, maintenant que l’idée a été lancée, je suis déjà parti. Je me vois déjà dans mes nouveaux murs, alors qu’ils ne sont pas encore construits, alors que les plans n’ont pas même été dessinés. Mais comme je le disais l’autre jour, je n’en peux plus d’attendre. Cette espèce de nouveau projet me distrairait, jusqu’à la prochaine déconvenue… Et puis, je ne vois que des avantages à ce projet : plus de bruit ; la chienne Pélagie aurait de nouveau un jardin, et sa copine la chienne Sappho pour la distraire ; je pourrais plonger comme autrefois dans la piscine au saut du lit.

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Dimanche 20 janvier 2008

            Cet après-midi, pendant ma distribution hebdomadaire de prospectus, grâce à quoi je gagne le peu d’argent dont je vis, une voiture pleine de jeunes, comme on les appelle, non pas de ces jeunes étrangers ou d’origine étrangère, car je crois savoir que c’est également de ce mot qu’on désigne, par euphémisme, les voyous maghrébins ou africains (comme lorsqu’on dit, par exemple, qu’« une bande de jeunes a mis le feu à un bus » ; Sarkozy parlerait de ‘‘racaille’’, lui – toute ‘‘racaille’’ n’étant évidemment pas un jeune étranger ni d’origine étrangère, cela va sans dire, même si c’est très souvent le cas), non pas de ces jeunes étrangers, disais-je, mais bien des jeunes on ne peut plus français (sans majuscule), à ce qu’il m’a du moins semblé (et qu’importe d’ailleurs ?), des jeunes comme sont ou deviennent tous les jeunes de France, entre le mouton haineux et le loup bien en laisse ; des jeunes en voiture m’ont donc klaxonné de très loin. Au moment où la voiture était à mon niveau, j’ai bien entendu qu’un de ces jeunes aboyait, littéralement, il aboyait après moi par la fenêtre ouverte, provoquant ainsi l’hilarité de ses semblables. D’habitude, je sais pourquoi les chiens aboient rudement après moi dans les jardins. Ils le font parce qu’ils sont des chiens, justement. Mais eux, les jeunes, pourquoi ont-ils fait cela ? Ne sont-ils pas des hommes ? Hélas, j’ai bien senti que c’était moi qui n’étais pas tout à fait un homme à leurs yeux, et qu’ils voulaient me rabaisser au rang de chien, en aboyant, par jeu… Leurs parents ne verraient sans doute en moi qu’un rabat-joie, ils diraient probablement que « voyons, ce sont des jeunes, ils s’amusent, c’est normal, à leur âge ». Moi je dis que c’étaient des bêtes fauves qui riaient après moi dans ce tombeau ouvert. Le rire est devenu le propre de la bête. S’il y avait un dieu, s’il m’aimait, surtout, il aurait refermé leur tombeau sous mes yeux, et c’est moi qui aurais bien ri, alors !

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19/01/2008

Vendredi 18 janvier 2008

            J’ai appris hier qu’un membre du site de pédés habituel et son ami s’étaient donné la mort. Ils s’appelaient Stéphane et Guillaume. La blogueuse CarineTLV écrit qu’ils ont mis fin à leurs vies après plusieurs jours de disparition. Le pseudonyme qu’utilisait Stéphane sur ledit site était Qatsitrilogy. Il avait un blogue que je ne lisais pas. Je ne me rappelle pas non plus avoir jamais parlé avec lui, mais je voyais souvent son pseudonyme sur le ‘‘journal des inscrits’’, page sur laquelle paraissent quotidiennement les articles publiés dans les blogues des différents membres du site. D’après un blogueur qui s’appelle Ned, Guillaume était malade et souffrait ; et Stéphane était dépressif. Yets, un autre blogueur, dit que Stéphane lui semblait avoir changé depuis un récent ‘‘pèlerinage’’ à Auschwitz (c’est moi qui dis « ‘‘pèlerinage’’ » ; je ne sais pas si c’est bien le mot). Peut-être Auschwitz est-il pour quelque chose dans cette mort, je ne sais : on ne peut sans doute jamais vraiment savoir ce qui conduit des hommes à se donner la mort. De fait, les derniers articles du blogue de Stéphane étaient consacrés aux camps. Je ne connaissais pas ces deux garçons. D’ailleurs, je me fais violence pour les appeler par leurs prénoms. Je ne m’en sens pas le droit. Ils ne m’étaient rien. Mais je l’écris tout de même dans ce journal. Je me suis senti inexplicablement bouleversé par le fait que deux êtres qui s’aimaient se soient donné la mort ensemble. C’est sans doute un peu déplacé que de l’écrire, mais j’ai pensé à Roméo et Juliette. D’autres ont réagi à ce double suicide à leurs façons : Népomucène, LucOlivier, Furyo (d’une étrange manière), Tontonzig, Faudelio, j’en oublie sûrement. Derrière tous ces pseudonymes, il y a des êtres de chair, que la mort guette. C’est pour moi très difficile de trouver de la consistance, de la présence à ces fantômes sans noms que sont la plupart des internautes. Plus encore depuis que j’essaie de me trouver, pour patienter (ah là  ! si don Esteban me lit !), un fuckbuddy digne d’intérêt. C’est à peine si l’on daigne me répondre, sur les sites de rencontres. Le plus souvent, les internautes me ‘‘zappent’’ ou me ‘‘blacklistent’’ aussitôt, selon la terminologie du site, sans un mot d’explication. Ils ne me voient pas. Ils ne m’entendent pas. Ils ne me parlent pas. Je me dis souvent que s’ils s’appellent internautes, c’est parce qu’ils sont comme déjà les passagers de Charon, comme s’ils étaient déjà passés de l’autre côté, dans l’autre monde. (Je ne puis me résoudre à penser que c’est moi le fantôme, même si c’est bien l’impression que j’ai, en fréquentant ces sites où l’on me voit si peu.) Je découvre donc que ces créatures obstinément effacées, les internautes, peuvent toujours disparaître davantage, être encore plus ombres, encore plus absence… Peut-on rien imaginer de plus triste ? For never was a story of more woe.

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16/01/2008

Mardi 15 janvier 2008

            Que d’indélicatesses dans ce journal ! Mes personnages, s’ils me lisaient, ne se reconnaîtraient évidemment pas dans les méchants portraits que je fais d’eux. Don Esteban me dit qu’il n’est absolument pas celui que j’esquisse à grands traits grossiers dans ces pages. Si Laurent ou Christophe, dont j’ai souvent parlé dernièrement, dont j’ai beaucoup médit surtout, voyaient le portrait que j’ai fait de leurs personnes, c’est bien moi, plus encore qu’eux, qu’ils ne reconnaîtraient pas ! Ce n’est donc que cela, l’Olivier que nous croyions connaître, penseraient-ils ? Cet être entièrement faux qui n’a de sincérité que pour son journal ? (Myriam le disait bien l’autre jour : si nous ne savons plus nous parler franchement quand nous sommes face à face, etc.). Je dois encore dîner samedi prochain chez ma sœur, où je trouverai sans doute le moyen de me montrer bon camarade avec ce pauvre Cyrille, dont je suis pourtant bien loin de n’avoir dit ici que du bien. Mais comment vivre en paix avec les hommes sans être hypocrite, sans leur dissimuler l’horrible reflet qu’ils laissent dans les noires pupilles qui les fixent ? Il faut fermer les yeux. Je les rouvre ici. Mais c’est sans doute de moi que je fais le portrait le plus cruel, puisque je laisse voir dans ce journal le véritable regard, méchant regard, que je porte sur ceux que j’ai sous les yeux. Mes regards, devrais-je plutôt dire, regards tantôt de glace, tantôt lubriques, bien peu chaleureux, trop souvent hautains, rarement assurés pourtant, presque toujours dans le vague au contraire, presque jamais les mêmes d’un jour sur l’autre. Il y a aussi tout ce que je ne dis pas (c’est ma pudeur), dont l’omission dessine également mes contours. Qu’est-ce donc en effet qu’un contour, si ce n’est la ligne qu’il y a entre ce qui existe et ce qui n’existe pas, entre ce qui est quelque chose et ce qui n’est rien, mais aussi entre ce qui est dicible et ce qui est indicible, entre ce qui est conscient et ce qui ne l’est pas ? Je n’ai pas qu’un contour. C’est pourquoi je suis laid, comme tous les hommes. C’est pourquoi il est sans doute également possible de trouver un peu de beauté dans ma laideur, comme il m’a semblé trouver de la grâce dans l’être déchu qu’est le pauvre Christophe.

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15/01/2008

Lundi 14 janvier 2008

            « Encore merci, m’écrit Armando, et sache que je te suis encore compagnon, poivrot, fou et nain comme quand tu m’as connu. »

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14/01/2008

Dimanche 13 janvier 2008

            Le fiancé de ma sœur, lors du repas dominical, parlant de livres : « Chez nous, c’est mon père qui achète les livres. Ensuite, on les fait tourner dans la famille. On ne les revend pas. D’ailleurs, on ne peut pas sauter sur le lit de mes parents. Les piles de livres rangés en dessous montent jusqu’aux lattes du sommier. » Air excédé de ma sœur, qui est tout de même consciente, ce qui est plutôt rassurant, que son Cyrille n’a pas inventé la poudre… Christophe, l’amoureux de Laurent, n’a pas lu de livre depuis onze ans. J’ai d’ailleurs beaucoup ri, avec lui (mais peut-être n’étions-nous pas tout à fait sur la même ‘‘longueur d’ondes’’), en apprenant cela, car il était justement en train de me parler du ‘‘genre de livres’’ qu’il aimait. « Moi, ce que j’aime, disait-il, c’est plutôt la philosophie, la psychologie, l’ésotérisme. – Ouh là ! L’ésotérisme ? Quel est donc le dernier livre que tu as lu ? – Le Bourgeois gentilhomme, parce que je devais jouer dedans. – Ah ? Tu fais du théâtre ? – J’en ai fait au lycée. – Mais… quand as-tu lu ce livre exactement ? – C’était il y a onze ans ! » Fou rire.

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12/01/2008

Vendredi 11 janvier 2008

            Les conversations avec don Esteban, sur MSN, sont de plus en plus pénibles. Ma mélancolie, ma langueur, ma déprime, comme on dit aujourd’hui, n’en sont que plus grandes. A cause de la distance qui nous sépare (il vit aux antipodes), nous ne sommes plus l’un pour l’autre que des mots, les mots échangés sur MSN ou ceux de ce journal. L’éloignement nous a réduits à n’être plus que des idées. Mais la terrible conséquence de cela est que si l’adéquation n’est pas parfaite et entière entre les idées que nous nous faisons respectivement l’un de l’autre d’une part, et, d’autre part, entre celles que nous nourrissons plus généralement chacun quant à notre relation, notre situation ou notre avenir, alors rien ne va plus. C’est ainsi, dans le règne des idées : c’est tout ou rien. La vie concrète s’accommode bien plus facilement des petites et grandes contradictions. L’intonation des voix, les sourires, les gestes d’apaisement, les silences sont une graisse merveilleuse grâce à laquelle les rouages même les moins adaptés l’un à l’autre tournent ensemble. Et comme j’ai dit hier à Esteban, un peu trivialement sans doute, il suffit le plus souvent de s’emboîter physiquement une bonne fois l’un dans l’autre pour que tout rentre dans l’ordre ! Nous ne nous sommes pas vus depuis trop longtemps, voilà tout. Il estime que l’attente à laquelle nous sommes réduits est plus pénible pour lui que pour moi, uniquement parce que j’agrémente la mienne de quelques aventures généralement sans lendemain. « Je t’attends autant que tu m’attends, lui dis-je. – Non, répond-il, parce que personne ne te demande de m’attendre. Je ne t’ai jamais dit de m’attendre. Tu es libre de ne pas le faire. – Mais c’est moi qui me le dis ! C’est moi qui me demande de t’attendre ! Parce que j’ai la liberté de ne pas le faire, l’attente serait moins dure pour moi ? Pourquoi ne le serait-elle pas plus, au contraire, puisque je le fais malgré la liberté que j’ai de ne pas ? – Mais ça, c’est ton affaire, c’est entre toi et toi. – Entre moi et moi ? Oui, sans doute. Mais enfin, je suis un peu étonné de ne me voir renvoyé qu’à moi dans cette attente, quand c’est tout de même bien toi que j’attends ! » Voilà le genre de questions à quoi s’occupent nos conversations. Aucune légèreté. Pas de bonheur. Pas même de joie, de gaîté. Esteban ne me croit pas, mais je suis extrêmement affecté par cette attente. Elle me cause une très grande fatigue morale, comme à lui, que les garçons avec qui je couche, qui me promettent de me téléphoner et ne donnent plus jamais de nouvelles, sont bien loin d’atténuer. Paradoxalement, l’attente me pousse, si ce n’est à l’action, du moins à l’activité, à l’activité sexuelle. Sans doute me faut-il recourir au plaisir de la chair pour ne plus me sentir réduit à la seule idée de moi ! Sans doute est-il également vrai que je nourris l’espoir de me trouver un compagnon d’attente, qui est la grande terreur d’Esteban, ce que je comprends fort bien, d’ailleurs : il craint qu’un tel compagnon ne me fasse oublier que j’attends, qu’il ne me fasse oublier qui j’attends. Et puis, je peux bien le dire, je me trouve trop jeune (tant pis pour cette référence à l’âge !) pour ne pas ‘‘servir’’ encore un peu, en attendant ! J’ai besoin d’être désiré, même si cela implique d’être ensuite ostensiblement ignoré par ceux qui m’ont obtenu. Mais l’activité sexuelle (non pas frénétique, bien sûr, mais supérieure à celle habituelle, qui n’est pas très grande, chez moi) m’éloigne de moi, m’égarerait presque. Je commence à ressentir le besoin de faire comme une pause, oh ! pas longtemps, quelques jours seulement. Je ressens le besoin de me retirer quelque temps à l’intérieur de moi, dans le silence, le besoin de ne plus vivre (de ne plus faire semblant de vivre) ni de penser, de ‘‘penser’’, de cogiter, de ruminer. C’est à peine si j’ai encore envie d’écrire dans ce journal, qui est d’ailleurs l’une des causes de la tristesse d’Esteban (à cause de ce qu’il y apprend, qu’il ne veut pas que je lui cache, mais qui le fait souffrir) et des interminables séances d’explications que nous avons sur MSN. Je voudrais me retrouver, si tant est que je sois réellement perdu. Je voudrais me reposer, plutôt. Ayant toujours été un être hautement fatigable (ce que me confirme parfois Esteban ; un être fatigant, aussi, dit-il), je me trouve donc très souvent comme à bout de souffle, à bout de nerfs, exténué, comme je ne suis pas loin d’être en ce moment. Un observateur attentif pourrait sans doute me dire que je me fatigue tout seul. C’est très vrai. Je ne le nie pas. Myriam semble ne pas avoir beaucoup apprécié ce que j’écrivais dimanche dernier. Elle aurait probablement pu m’être de quelque secours dans l’attente où je suis depuis si longtemps maintenant (depuis quand d’ailleurs ?) ; elle ne l’a pas été. Il est vrai que je ne lui ai pas demandé de l’être et sans doute ce fait même est-il significatif en soi du déclin de notre amitié. Susceptible et entêtée comme elle est, elle estime que, si nous ne savons plus nous parler franchement quand nous sommes l’un en face de l’autre, alors ce n’est plus non plus la peine de nous écrire ! Le fait que nous ne sachions plus nous parler franchement de vive voix est sans doute aussi significatif du peu d’amitié qu’il reste. Quant à m’écrire, c’est justement ce que je reprochais à Myriam de ne pas faire. J’ai écrit, moi. On m’a rarement répondu, de quelques mots me promettant le plus souvent de plus longues réponses ! Nous ne devons pas nous voir beaucoup plus que deux ou trois fois dans l’année, ce qui n’est que deux ou trois fois plus souvent que je vois don Esteban, qui vit en Polynésie, à vingt mille kilomètres de moi ! Myriam pourrait m’objecter que moi non plus je ne suis pas venu la voir à Bordeaux. A quoi je répondrai que cela aussi est sans doute significatif de l’essoufflement de notre amitié. Je pense sincèrement que tu as eu tort, Myriam, de ne pas m’écrire davantage, de ne pas m’écrire vraiment, tout simplement, comme je t’ai plusieurs fois exhorté à le faire. Tu as dû croire que je serais toujours là, malgré l’absence de tout signe de toi, comme j’ai souvent tendance à croire moi-même que rien ne change, que tout m’attend. Eh bien non. Je n’y suis plus. Je ne suis pas prêt à oublier une faute que tu ne veux pas même reconnaître pour sauver notre amitié. Tu ne veux pas faire de geste d’apaisement ? Eh bien moi non plus ! La belle amitié, vraiment ! Myriam, je te prédis que je ne te manquerai pas. Je ne te manquais sans doute déjà plus du temps où nous étions encore officiellement amis. Finalement, il m’est fait le même sort qu’à ma sœur il y a des années, qui fut peu à peu délaissée. Je sais de quoi je parle, puisque j’ai participé au sort qui lui était fait. Elle n’a rien dit, bien sûr, parce qu’elle ne dit jamais rien. Elle se croit et passe donc encore pour ton amie, mais comme je l’étais il y a une semaine à peine ! Car peux-tu bien me dire ce qu’il reste vraiment de votre amitié, si ce n’est des déclarations d’amitié, par personne interposée (moi le plus souvent) ? « Va, je ne te hais point », dit Chimène à Rodrigue. Je pourrais le dire, moi aussi, quoique plus prosaïquement : Je ne te hais point, va, mais bon, je n’y crois plus… Cette fois-ci, je pense avoir tout dit. Il est grand temps que je me taise, à présent, avant de me faire détester de vraiment tous ceux qui m’aiment ou le prétendent !

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10/01/2008

Jeudi 10 janvier 2008

            Fin de Christophe. L’hiver est incroyablement doux depuis quelques jours. Ce faux printemps, qui donne envie de vivre, me fait me sentir mort, ou plutôt, c’est Christophe, qui fut le compagnon de ce douloureux redoux, qui m’a fait sentir la mort partout. A l’endroit où, sur mon corps, des poignées d’amour menaçaient de me faire passer de l’autre côté avant l’âge (mais qu’un régime draconien mené durant deux mois, m’ayant fait perdre sept kilos, a en grande partie effacées), Christophe a, sur le sien, un grand creux où venait se poser avec angoisse et délices ma main s’attristant. Les idées les plus noires, après l’amour, habitaient mon esprit. J’étais tombé si bas que je me posais la question du désespoir : ‘‘c’est dont cela, la vie ?’’… « C’est donc cela, la vie, lamentais-je à part moi, à peine une heure de temps passée entre chair et décharnement ? » Tous les gestes de Christophe sont d’une extrême lenteur. C’est un vieillard de quatre-vingt quinze ans, qui n’a que vingt-huit ans, et sans doute moins encore en esprit, si l’on considère ses goûts. Sa démarche de couloir d’hospice, dans la rue, me faisait honte. Une trace de la crème des macarons qui accompagnaient le thé, qui était restée sur son doigt et qu’il ne sentait pas, ou bien cette miette accrochée à son menton, me plongeaient dans un abîme où se mêlaient dégoût et pitié, inquiétude et reste de désir. Il s’était rasé pour moi, disait-il : mais plusieurs touffes avaient été oubliées sur ses joues. Maintenant qu’il est reparti, je ne voudrais plus jamais les revoir, lui ni Laurent qui me l’a présenté. La bonne santé qu’il y a en moi me crie de fuir l’être insupportablement diminué qu’est devenu Christophe, l’intelligence et le bon goût de me détourner de Laurent, ce monstre de petit-bourgeois, qui s’est découvert de l’amour pour Christophe quand ce dernier s’est trouvé de l’attirance pour moi : ce ne furent, hier soir, que coups de téléphone, SMS et ultimatums ! Si je n’avais craint qu’il ne se raccroche à moi, j’aurais conseillé au pauvre être de prendre ses jambes à son coup. Même un Christophe, ce Cyrille du gay, mérite mieux que Laurent ! Je ne m’explique pas comment, moi-même, j’ai pu m’en encombrer si souvent, dans mon lit (passe encore !), mais aussi dans des moments de ma vie où j’aurais bien mieux fait d’être seul plutôt que si mal accompagné. En un sens, Laurent est un anti-Augustin (dont on peut se faire accompagner partout). Le premier a certes des connaissances, mais dans une matière et d’une manière basses et froides, auxquelles il ramène tout. Il est petit, chiffonné, éteint, presque maladif. Le second est la santé même. Intelligent et sot, beau, souriant, aimable, il sait se taire quand il le faut et, surtout, rendre plaisant ce qu’il a de sot : c’est tout une intelligence, qui n’est pas donnée à tous. On est pour ainsi dire fier de trouver en lui et de donner à voir ce qui ferait honte chez n’importe qui d’autre, chez un Laurent, par exemple, alors que, quand même ce dernier se montrerait soudain brillant, par extraordinaire, on ne pourrait s’empêcher d’en avoir encore une inexplicable honte ! Parfois, je me dis que tout cela n’est qu’une question de taille. De fait, l’un de ces garçons en a une grosse, l’autre non. Je laisse à mes lecteurs le soin de deviner lequel des deux est pourvu de laquelle. Ma foi ! Je me sens déjà mieux. J’avais besoin de dire des méchancetés pour reprendre pieds. Enfin… Je me sens à peine mieux, en vérité… J’écrivais tout à l’heure que je ne voulais plus revoir Christophe, maintenant qu’il est reparti. Pourtant, il me manque déjà. Il faut dire qu’au lit, quand il n’a plus à lutter contre la gravité, lorsqu’il se laisse aller, qu’il s’oublie, j’oublie aussi qu’il est déjà un vieillard : c’est alors presque un enfant, très praticable, et dont la lenteur devient tout à fait appropriée. Il faudrait à présent que je prenne la défense de don Esteban, comme j’ai annoncé que je ferais, dans et suite à un commentaire de mon dernier billet. Ron, ‘‘l’infirmier des stars’’, disait qu’il trouvait qu’Esteban, à nous faire attendre qu’une certaine somme d’argent lui soit enfin versée (un pactole, pour reprendre le mot de Ron, dont on pourrait bien ne jamais voir la couleur), lui rappelait ces maris qui ne cessent de promettre à leur maîtresse qu’ils quitteront leur femme bientôt mais qui, bien sûr, ne le font jamais. Esteban, qui a lu ce commentaire de Ron, a en grande partie répondu à ma place. Je le cite : « Sachez, monsieur le donneur de leçons, qu’il ne s’est jamais agi d’un quelconque pactole, mais simplement de la réalisation de la vente d’un bien immobilier dont je ne suis pas le seul propriétaire, ce qui (les victimes de l’indivis me comprendront) occasionne moult désagréments. Ajoutez à cela une législation tatillonne en matière de permis de construire, des écolos hystériques et l’on a tous les ingrédients pour un interminable feuilleton. Olivier, que je sache, est au courant de cela et il y a longtemps que je lui ai rendu sa liberté, si tant est que je la lui aie jamais prise. Il peut même convoler avec vous si ça vous chante, etc. » J’aurais beaucoup aimé, certes, peut-être pas convoler en justes noces avec Ron, puisqu’il le fait déjà avec un autre garçon, mais, disons, lui voler quelques baisers, et plus encore, malheureusement, je crois savoir qu’il est fidèle, au sens étroit du terme, fidèle en amour ! Comme on voit, si Esteban renvoie aux calendes grecque le jour de notre installation aux Iles Fortunées, c’est malgré lui, dont l’infortune est bien réelle, hélas : toute la différence avec l’indélicat mari infidèle, doublement infidèle, puisqu’il trompe aussi sa maîtresse, toute la différence est là : je crois en la sincérité d’Esteban. S’il avait voulu se jouer de moi, j’imagine qu’il aurait inventé une autre histoire que celle du fils de famille aventurier sans le sou. Il y a mieux, pour faire rêver les midinettes, tout de même. Bien sûr, la bathmologie me dirait que, peut-être, don Esteban est un être assez machiavélique pour appâter ses victimes avec des inventions volontairement si minables, pour faire croire à la réalité de ses mensonges (que n’importe qui trouverait bien trop piteux pour avoir été inventés), mais je ne puis croire à tant de fourberie chez lui : ce ne serait pas de bonne bourgeoisie, comme disait son père ! La déchéance d’Esteban n’est pas telle. Ce n’est pas une déchéance morale, mais sociale. Pas même sociale : uniquement financière. Je suppose que la seule mention de la présence d’écologistes dans l’affaire qui nous occupe aura convaincu mes lecteurs qu’Esteban n’est pas encore arrivé au bout de ses peines, ni moi de mon attente. On s’est mis en tête de faire geler toute construction pendant dix ans sur un terrain cerné par des terrains construits ! La mal nommée écologie, par principes, en l’occurrence, est l’ennemie du bonheur des hommes ! Si ce n’est de celui des hommes, du moins du nôtre, du mien ! Bien sûr, les écologistes n’ont pas encore gagné, dans cette affaire, mais on comprendra qu’Esteban et moi commencions à perdre espoir. Si nous étions de nouveau réunis, sans doute ne chercherais-je pas autant à aller ‘‘voir ailleurs’’ ou, quand cela m’arriverait malgré tout, je n’aurais probablement pas cette espèce de vague à l’âme qui me leste, après coup, parce qu’Esteban serait là pour m’en empêcher. Mais en attendant, il me faut bien me donner l’illusion de vivre. J’ai l’impression que le vide devient plus grand à mesure que je m’efforce de le remplir.

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09/01/2008

Mardi 8 janvier 2008

            Paroles énigmatiques de don Esteban, hier soir, sur MSN, qui me disait qu’il avait compris bien des choses en lisant mon blogue, ces derniers jours. Quelles choses ? Je ne sais, mais sans doute rien de bon, car il n’ajouta pas un mot, et finit par se déconnecter (le téléphone lui avait peut-être été finalement coupé !). Pas d’autres nouvelles de lui depuis lors. Je ne vois absolument pas ce que j’ai pu dire ou rapporter de blessant. Il ne peut s’agir de mes quelques aventures ‘‘extraconjugales’’, puisqu’elles me sont permises, tant qu’elles ne sont pas clandestines. (« […] on a beaucoup discuté, pendant mon voyage en Corée, de mon éventuelle cruauté ou de celle du journal », écrit Renaud Camus, page 279 de Corée l’absente. C’est peut-être ma cruauté que ne supporte plus Esteban. Lorsque je relis, après quelque temps, des pages de ce journal, ce qui me saute aux yeux, outre qu’il faudrait les retravailler encore (publiées dès qu’écrites, elles ne forment pas une œuvre, mais un premier état d’une œuvre possible qui, probablement, n’existera pourtant pas ailleurs ni autrement qu’ici ; l’œuvre est parfaite pour les livres : Internet a des œuvres à l’état virtuel (exception : Vaisseaux Brûlés ?)), c’est le plaisir avec lequel je me fais voir sous mon plus mauvais jour, qui est tout de cruauté. J’ai toujours été cruel avec ceux qui m’aimaient : cousins, sœur, amants, amis, même ; et certaines bêtes, dans l’enfance. La cruauté m’est si naturelle que, souvent, sur le moment, je n’en ai pas la moindre conscience.) Laurence me disait dimanche que son père, en lançant une requête sur son hôtel dans quelque moteur de recherche, avait trouvé mon blogue, dont il a lu une partie. Je me rappelle avoir évoqué cet hôtel à l’occasion de ma rencontre avec l’adorable petit bègue. (Après relecture de la page, dans ce blogue, sur le bègue, je ne retrouve pas trace du nom de l’hôtel. Etrange.) Comme je vivais encore chez ma mère, à l’époque, et que je ne fais pas subir à cette digne femme toutes les personnes qui passent par ma couche, contrairement à ma sœur, j’avais passé la nuit avec ce garçon dans une chambre de l’hôtel en question. La mère de Laurence, à qui j’avais raconté, le matin, que j’étais trop soûl la veille pour rentrer chez moi ou que j’avais perdu les clefs de la maison, ne m’avait pas fait payer la chambre. J’ai tendance à oublier que les gens qui me connaissent peuvent me lire aussi. Qui sait s’ils ne sont pas plus nombreux que je ne crois à le faire sans me le dire ? Sans doute me sentirai-je extrêmement gêné la prochaine fois que je verrai le père de Laurence. J’ai remarqué qu’avaient été retirés de la page Nouveautés de la Société des lecteurs de Renaud Camus certains liens menant aux articles de ce blogue où figure le nom de l’auteur éponyme. D’autres ont été conservés. Celui menant à la page où je parle de la photographie que j’ai faite du reflet de mon corps dans la vitre du tableau de Marcheschi, à la manière de certains autoportraits de Camus, n’a pas été effacé, par exemple. Je ne sais qui décide, ni selon quels critères, d’effacer lesdits liens. Il est vrai que, le plus souvent, je ne cite le nom de Camus qu’en passant, sans réellement traiter de lui ou de son œuvre, comme par exemple jeudi dernier, où je l’évoquais en parlant d’horaires de trains dans un article où il ne fut question que de Christophe, de mes commérages avec lui, de mon désir et de ma peine pour lui. Sans doute suis-je donc souvent hors sujet. Mais un article de mon autre blogue, dans lequel j’invitais les membres du site de pédés habituel à lire le dernier éditorial de Camus paru sur le site du parti de l’In-nocence, traitant de La Grande Déculturation, et qui, me semble-t-il, montrait (mon article), certes un peu rapidement, des préoccupations on ne peut plus rinaldo-camusiennes, n’a pas été jugé digne non plus de la page Nouveautés du site de la Société des lecteurs. Je ne sais si le même sort est réservé à d’autres blogueurs. On entend souvent dire qu’Internet est le lieu de beaucoup de bruit pour rien, d’un bavardage incessant. C’est aussi celui de silences, de ces trois sortes de silences au moins.

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07/01/2008

Lundi 7 janvier 2008

            Grand abattement de tout moi, corps et âme. Fatigue, courbatures, fièvre, mal de gorge, nez pris, bouche sèche, à cause du médicament contre le rhume ; tristesse et découragement, à cause de don Esteban qui m’a comme contaminé : il semblerait qu’il ne croie plus en sa bonne étoile. C’est d’ailleurs compréhensible. Il est sans le sou ; ne sait absolument pas quand la somme sur laquelle nous comptons tellement lui sera versée ; et dernièrement, son frère n’a pas même voulu payer les 500 EUR de l’assurance de sa maison : si elle brûlait, il perdrait tout, mais il ne veut pas la vendre, parce qu’elle est tout ce qui lui reste. Il se pourrait que le téléphone ou l’électricité lui soient bientôt coupés. Alors, nous ne pourrions plus même correspondre ensemble. J’ai toujours eu de la chance, contrairement à ma sœur. Tout m’a toujours été donné sans que je fasse réellement l’effort de l’obtenir (il est vrai que je n’ai jamais eu de bien grandes ambitions : c’est le secret du bonheur !). Il semblerait qu’il ait fallu que je rencontre Esteban pour que le malheur s’abatte enfin directement (presque directement) sur moi, puisque de son bonheur dépend en grande partie le mien. Le garçon d’hier soir avait un nom patronymique d’une grande beauté, très français, évoquant forêts, fontaines et Flaubert. J’espère que je ne lui ai pas transmis mon rhume. Son corps était  très fin et le sillon de ses fesses cachait d’épaisses boucles blondes. Ce fut le seul rayon de soleil de ma journée. Très vite, une espèce d’ombre s’est abattue sur moi. Même en le serrant fort dans mes bras, j’avais le sentiment, ou la sensation, je ne sais trop, sentiment ou sensation d’ailleurs peut-être trompeurs, de ne pas arriver à toucher vraiment le garçon. Il faut dire que la salive dans ma bouche était presque tarie, à cause du médicament que je disais tout à l’heure. Faire l’amour sans salive, c’est un peu comme caresser sans les mains. C’est sans doute aussi un comportement suicidaire, tant il doit y avoir alors de microlésions dans la muqueuse buccale. Mais qui donc, de nos jours, sucerait une bite sous plastique, à moins, bien sûr, de savoir son partenaire sexuel contaminé, ou d’en avoir de grands soupçons (alors qu’on nous rabâche que les soupçons doivent porter sur tout le monde, ce qui, à bien y réfléchir, condamne les hommes au grand amour, qui n’a sans doute pas la légèreté ni la grâce des amours passagères, de l’amour charnel) ? Je ne sais pourquoi ce n’est qu’à partir de la sodomie que le préservatif va de soi, qu’il ‘‘s’enfile tout seul’’ ? Qui donc sucerait du latex, si ce n’est peut-être aussi celui qui se saurait soi-même, comme c’était mon cas hier, ‘‘plus contaminable’’ que d’ordinaire, s’il est possible de dire les choses ainsi (mais je ne parle pas ici de réalités médicales, mais bien d’obscures croyances, de superstitions fondées sur l’ignorance autant que sur la connaissance) ? N’est-ce pas cela, ma fièvre d’aujourd’hui : le signe de ma contamination ? N’ai-je pas lu quelque part, en effet, ou quelque crédule comme moi ne m’a-t-il pas déjà rapporté, que le lendemain de sa contamination, le sujet avait de la fièvre ? La pensée que Christophe, qui doit venir ici mercredi, et qui a le sida, est condamné à se faire sucer avec un préservatif, me hante. C’est cette pensée, je crois, qui est depuis mercredi dernier à l’origine de ma tristesse. J’ai pris ce pauvre être en pitié. Mais comment aimer, comment être gai, comment sourire avec légèreté, quand on a pitié ? Se peut-il que Cyrille, le fiancé de ma sœur, soit condamné à l’aimer séparé d’elle, par de la matière plastique ? Le danger que ma sœur se rende criminelle à son tour, avec la complicité de la victime potentielle, me paraît énorme. Μαις ιλ υ αυραιτ δ’αυτρες χωσες α διρε συρ λε φιανκη δε μα σωηυρ, κυιλ νε μ’εστ πας περμις δε ρηυηλερ, κε κυε ιε φεραι κυανδ μημε, υν αυτρε ιουρ, παρκε κυε κε ιουρναλ εν ρεσσεντ λε βεσοιν (λε ιουρναλ πλυς κυε μοι).

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Dimanche 6 janvier 2008

            Visite de Laurence et Myriam. Je suis resté souriant, parce que j’étais sincèrement heureux de les voir, comme par réflexe. Mais par principe, j’aurais dû leur montrer ma légitime colère. Si cette colère ne se voyait pas, c’est probablement parce que je décolère désormais avant même que de m’emporter, ce qui signifie sans doute que je ne tiens déjà plus tant que cela à une amitié qui, de fait, n’a plus d’amitié que le nom. Qu’on ne puisse plus se voir que rarement, je le conçois très bien, puisque nous n’habitons plus la même ville. Qu’on ne se téléphone pas, à cause de l’espèce de phobie de Myriam, admettons : j’ai eu de ces sortes de phobies, moi aussi. Mais qu’on ne corresponde plus du tout, alors qu’Internet permet de recevoir les lettres aussitôt que postées, et même de se ‘‘parler à l’écrit’’, en chattant, voilà qui n’est pas possible ! L’amitié se cultive. Celle à laquelle on ne met plus la main (car c’est une œuvre que l’amitié, une œuvre jamais achevée), celle-là n’est plus qu’un vain nom. Mais on préfère se payer de mots, allant jusqu’à dire que c’est précisément parce que l’amitié est indéfectible qu’on n’a plus à y œuvrer ! Quelle ne fut pas ma stupeur d’apprendre que Myriam, qui ne m’envoie de courriels qu’une fois tous les deux mois, ou à peu près (parce que, pensais-je, elle n’avait plus d’accès direct à Internet), passait en réalité presque tout son temps, depuis six mois, à jouer à une espèce de jeu vidéo qui se pratique en ligne ! Et comme si l’outrage n’était pas assez grand, le rendez-vous de cet après-midi, qui devait initialement avoir lieu à deux heures, et en prévision duquel j’avais changé toute l’organisation de ma journée (allant jusqu’à me lever aux aurores, pour faire ma distribution de prospectus ce matin), a été repoussé à quatre heures au dernier moment. Alors qu’il est si simple de ne pas donner de rendez-vous, de ne pas proposer de se voir, si l’on n’est pas assuré de pouvoir tenir ses engagements, si l’on n’est pas décidé à les tenir, en cas d’imprévu. Est-ce donc cela, mes amis ? Des gens qui ont les mauvaises manières de l’époque ? Nous avons passé presque tout le temps à nous donner des nouvelles les uns des autres. Mais précisément, ce pourrait être une définition négative de l’amitié : sont amis ceux qui n’ont pas à se dire ce qu’ils deviennent. Je sais que Myriam vient régulièrement lire ce blogue (c’est la seule chose qu’elle fait avec son ordinateur, me disait-elle tout à l’heure, quand elle ne joue pas à son jeu vidéo !). Eh bien ! Qu’elle se le tienne pour dit ! Je ne tiens pas autant qu’elle semble le croire à une amitié qui ne tient qu’à son nom ! Je lui préfère l’amour-propre !

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06/01/2008

Samedi 5 janvier 2008

            Suite de Christophe. Chattant hier soir avec Laurent, je lui ai demandé ce que Christophe avait pensé de moi. « ‘‘Il est sympathique’’, voilà ce que me dit Christophe », me répondit-il. « Ah ? C’est tout ? Il est encore chez toi, alors ? Et il n’a rien dit d’autre ? – ‘‘Sympathique et mignon, qu’est-ce que tu veux que je te dise de plus ?’’, voilà tout ce qu’il me répond. Je crois qu’il ne t’aime pas beaucoup. – On dirait que non, en effet. Il faut dire qu’il y a de quoi. Certains être simples ont l’instinct des bêtes. Il a dû sentir que tu me tripotais dès qu’il avait le dos tourné », (petite comédie qui m’avait d’ailleurs fort déplu, car je suis loin d’être le monstre sans cœur que dit don Esteban, ou si je le suis, ce n’est jamais à la dérobée (où donc serait le plaisir ? (enfin, « jamais », peut-être pas ; disons : aussi rarement que possible…)), mais c’est bien en face de ma victime, pour jouir du spectacle de sa peine et ne pas passer pour un fourbe à ses yeux. (Mais qu’on n’aille pas croire que j’agis fréquemment de la sorte : je n’ai qu’exceptionnellement commerce avec autrui.) De toute façon, je ne voulais vraiment pas faire de mal à ce garçon déjà tellement frappé par le malheur. Tout à coup, Laurent m’a demandé si je voulais connaître l’adresse électronique de Christophe, pour pouvoir chatter avec lui sur MSN. Dès le début de notre conversation, Christophe s’est excusé pour la mauvaise soirée que j’étais censé avoir passée, selon ce que lui avait rapporté Laurent : «  Il paraît que tu as passé une mauvaise soirée : excuse-moi. » C’était touchant. « Mais non, pas du tout. C’est Laurent qui t’a dit ça ? Au contraire, je t’ai beaucoup apprécié. – Moi aussi, je t’ai beaucoup apprécié. » En réalité, nous ne nous sommes pas seulement dit « apprécié », mais les autres mots que nous avons prononcés relèvent un peu trop du langage de ‘‘jeunes’’, pour ne pas dire d’une langue puérile. Il n’y a que « Mignon » qui aurait peut-être encore la dignité d’une odelette (« Mignonne, allons voir si la rose… »), et encore, il me semble que le nom perd beaucoup de sa dignité en devenant adjectif. Christophe m’a révélé que Laurent ne voulait d’abord pas me donner son adresse. J’en ai déduit que c’est Christophe qui avait insisté pour qu’elle me soit connue, étant donné que je n’avais pas demandé de moi-même à l’avoir. Pourtant, à la façon dont il m’avait donné ladite adresse, j’avais bien cru que l’idée venait de Laurent… Mais je me suis vite aperçu, en chattant simultanément avec les deux garçons, que je me représentais assis sans doute l’un à côté de l’autre derrière leurs ordinateurs portables respectifs, qu’ils me disaient exactement le contraire de ce qu’ils pouvaient se dire l’un à l’autre et penser qui m’était dit à moi. Par exemple, Laurent est persuadé que Christophe est fou amoureux de lui, alors qu’il n’est probablement que fou, fou de jalousie, sans doute, (paranoïaque, ou à tendance paranoïaque, je ne sais plus, selon le diagnostique de Laurent), mais tout à fait disposé à se montrer infidèle : en couchant avec moi, par exemple. De son côté, Christophe croyait que Laurent verrait d’un mauvais œil une relation entre lui et moi, alors que celui-ci m’a dit au contraire, ce soir, qu’une telle relation le laissait indifférent (vérité ou mensonge ? c’est du moins ce qu’il a prétendu devant moi), ce que, pour le rassurer, je me suis empressé de répéter à Christophe, tout à l’heure, qui doit venir me voir à Mont-de-Marsan mercredi, pour faire des choses que la morale réprouve, même si Laurent, le ψ, l’approuve, ou fait comme si ! Mon désir pour Christophe est déjà beaucoup moins ardent, maintenant que je sais qu’il en a pour moi lui aussi. Je suis beaucoup plus désireux de ne pas le voir s’attacher trop à moi : c’est tout de même un grand malade, qui rendrait la vie impossible au plus patient des hommes. L’indifférence réelle ou feinte de Laurent me déplaît beaucoup. Si Christophe en prenait la mesure, il pourrait se détourner de lui et me mettre le grappin dessus !

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04/01/2008

Jeudi 3 janvier 2008

            J’ai passé la journée d’hier à Bordeaux, avec Anne, ma première très grande amie (et sans doute la seule, au fond), qui était rentrée de Stockholm (pour les fêtes), où elle vit désormais. Le train du retour, celui que je voulais prendre à 18 h17 (les lecteurs de Renaud Camus ne m’en voudront pas de parler comme un chef de gare, pour une fois que le sujet s’y prête), ce train fut tout bonnement annulé, sans aucune explication. Il me fallait attendre celui de 21 h 10. J’ai d’abord voulu téléphoner à Laurence et Myriam, qui devaient elles-mêmes rentrer de Bordeaux hier, au cas où elles n’auraient pas encore pris la route : j’aurais pu être leur passager. Malheureusement, je me suis aperçu que je n’avais toujours pas noté, depuis janvier dernier, leur numéro de téléphone dans mon agenda de l’année 2007. Et nous sommes déjà en 2008, dont je n’ai toujours pas acheté l’agenda ! La procrastination me perdra. Heureusement, le numéro de téléphone de Laurent, le ψ, était bel et bien noté dans le petit carnet, ce qui prouve que le fait de penser avec sa bite a parfois du bon. Je lui ai téléphoné pour lui demander s’il voulait bien m’héberger pour la nuit. Il ne savait pas, à cause de son petit ami, qui devait passer la soirée avec lui. « Ah ? Le fameux grand maigre rouquin ? Mais justement, ce serait l’occasion pour moi de le voir de mes yeux ! – Mais tu ne le connais pas. Il est maladivement jaloux. S’il te voit, il me fera encore une crise. – Annule sa venue, dans ce cas, comme ça, on pourra baiser tous les deux.  – Oui, ce serait mieux. Je préfère te voir toi plutôt que lui. Il est épuisant. Je ne sais pas comment m’en débarrasser (ce Laurent est un lâche, tout ψ qu’il est : il ose dire qu’il préfèrerait être quitté, pour ne pas causer de peine excessive… A d’autres !). Je vais lui téléphoner. Pourvu qu’il ne soit pas déjà dans son train (le garçon vit chez sa mère, à Libourne). Rappelle-moi dans cinq minutes. » Cinq minutes plus tard, j’apprenais que le téléphone de l’amoureux jaloux était probablement éteint. Mais comme Laurent voulait tout de même me voir et que j’étais curieux de voir son amoureux, nous sommes tombés d’accord pour que je passe tout de même la nuit chez lui. « J’espère qu’il ne va pas encore avoir une crise d’épilepsie : il en fait une par jour, en ce moment. – On n’aura qu’à appeler les pompiers. Avec un peu de chance, il ira passer la nuit à l’hôpital, et on aura la paix ! », ai-je répondu, ce qui nous fit beaucoup rire, alors qu’il n’y avait vraiment pas de quoi. Car ce nouvel amoureux est un ‘‘sacré numéro’’. Psychotique, selon le diagnostique de Laurent, qui ne doit pas beaucoup se tromper, puisqu’il est ψ, épileptique (sa voix d’endormi, comme avait une de mes tantes, également épileptique) et sourd, ‘‘malentendant’’ plutôt, pour reprendre un terme de la langue de bois qui, je m’en rends compte en l’écrivant, ne peut pas être strictement synonyme du mot sourd, qui désignerait plutôt quelqu’un qui n’entend pas du tout, il a cette élocution caractéristique qui le fait ressembler à un enfant, dont il a peut-être l’âge mental, comme je me suis sérieusement posé la question. Et comme s’il n’était pas assez malheureux comme cela, il a fallu qu’il attrape le sida. Dès que j’ai vu Christophe, je me suis dit que je devrais parler de lui dans ce journal. J’ai pu laisser entendre dernièrement que Cyrille, le fiancé de ma sœur, représentait à mes yeux le type d’homme le moins accompli qui soit, essentiellement à cause de la bassesse de son niveau intellectuel et de son origine sociale : c’est injuste, c’est cruel, mais c’est ainsi ! Pourtant, j’avais tort. On trouve toujours pire. Par exemple, le petit Christophe, qui est à peu près en tous points du même type que Cyrille ; le pire est dans le fait qu’il est homosexuel. Les connaisseurs comprendront ! A son arrivée, suant la méfiance et la jalousie, il a passé un assez long moment à me regarder assis dans le salon de son amant, chez qui j’étais arrivé avant lui. Il faut dire qu’il y avait de quoi se méfier. J’avais revêtu pour la ville mon costume de princesse de l’hiver, et la pensée de voir enfin ce beau garçon, dont Laurent m’avait tant vanté les charmes (mais c’est un vantard, justement : en réalité, il n’est pas vraiment sensible à ces charmes…), m’avait passablement excité : je devais avoir l’air de quelque chose comme la dignité faite salope. Pendant toute la soirée, il me lança des regards inquiets ; inquiets d’abord du danger que j’étais pour lui ; puis de l’intérêt très particulier que je lui montrais sans aucune finesse ni discrétion : je n’étais plus qu’allusions salaces, gestes équivoques et yeux énamourés. J’ai passé presque toute la soirée assis entre Laurent et lui, mais plus près de lui que de l’autre, évidemment. Pour tout dire, j’étais presque affalé sur l’objet de mon désir, à m’enivrer de son odeur de cigarette et de parfum pour pédés mêlés. Ayant en effet pris soin de boire beaucoup de vin, j’avais l’air assez ivre pour pouvoir me tenir aussi mal. Nous nous sommes rendus compte que nous avions de nombreuses connaissances communes, de l’époque où je vivais encore à Bordeaux. Il a d’abord parlé d’un certain Sandy. « Sandy ? Ce n’est pas un prénom très commun. N’est-ce pas un garçon très laid avec des cheveux tout noirs ? – Oui, c’est possible. Il est obèse et très sale. Sandy ***. Il sort avec un Alex, un bi vraiment très con. – Mon Dieu, oui, c’est bien le Sandy que j’ai connu. Mais il n’était pas sale, de mon temps. Il puait, c’est tout. Je l’envoyais se rincer sous la douche avant de le faire entrer dans mon lit. Alors comme ça, il sort toujours avec cet Alexandre ? Il avait un perroquet que je trouvais terrifiant. J’avais peur qu’il me croque un doigt. C’était un vrai salaud, cet Alexandre. Il n’avait jamais un geste pour Sandy, qui faisait tout, quand ils étaient au lit. D’ailleurs, c’est pour cette raison que Sandy venait baiser chez moi, par frustration. Le pauvre, il est devenu obèse ? – Oui, il est énorme. – Je me souviens qu’en regardant son visage de très près, dans une certaine position, je le trouvais d’une grande beauté. – C’est bien possible, il a de très beaux yeux noirs. – Mais oui ! Ses yeux ! J’avais oublié… Peut-être que nous avons d’autres connaissances en commun, qui sait ? – Oui, peut-être. Est-ce que tu as connu Alain, le coiffeur ? – Ah ! Non. Je n’ai pas connu de coiffeur. – Il voulait que je serve de modèle à ses élèves et avait promis de faire de moi un mannequin à succès, ce sale con. – Oh là ! Ça me dit quelque chose, maintenant… – Alain B***. – Alain B*** ? Mais bien sûr que je le connais ! Il possédait une école de coiffure et était complètement mythomane. – Ah ça oui ! Un vrai mythomane ! – Est-ce qu’il t’avait raconté qu’il avait été un virtuose du violon, quand il était enfant ? – Oui bien sûr. – Et t’avait-il montré ses cartons d’invitation du pape et de Lady Diana ? Il était censé être médecin aussi, et prétendait reconnaître que quelqu’un avait le sida uniquement à la couleur du blanc de ses yeux. – Oui, c’était un vrai con, celui-là. – Il avait été très amoureux d’un garçon d’une grande beauté qui avait un œil de verre, si ma mémoire est bonne. – Ah ? Je ne sais pas, c’est possible. » Cet Alain B*** est l’un des premiers messieurs avec qui je suis sorti dans mes toutes premières années bordelaises. Dès que personne ne pouvait nous voir, dans des lieux néanmoins publiques, il me roulait des pelles répugnantes, qu’il faisait déborder sur tout mon visage, qui était littéralement trempé, à la fin. Don Esteban me demande souvent pourquoi ma préférence va aux jeunes gens, pourquoi je n’ai pas vraiment de goût pour les hommes mûrs, dont il est. C’est peut-être Alain B*** qui m’en a dégoûté quand j’avais dix-sept ou dix-huit ans, si tant est que je sois bien dégoûté, car Esteban finit par me faire douter de ce que je ressens vraiment, avec ses propres obsessions. Tout cela remonte à l’époque où j’étais encore assez jeune et naïf pour me comporter comme un petit débauché moitié cynique, moitié chien de compagnie. Il a fallu que je rencontre Augustin, qui se comportait encore plus crapuleusement que moi, et m’entraînait plus loin dans le vice, pour me mettre à désapprouver, par jalousie, de pareilles immoralités. « Est-ce que tu as connu le patron du Bar de l’*** ? Comment s’appelait-il, déjà ? Je ne sais pas si le bar est toujours à lui… – Laurent ? Laurent *** ? – Oui ! C’est ça ! Je suis sorti avec lui, il y a des années, peu de temps après Alain B***, sans doute. Il avait un superbe appartement, sur le cours d’Albret, si je ne m’abuse, mais dont la disposition était tout à l’envers. La porte d’entrée s’ouvrait sur la chambre à coucher, qu’aucune cloison ne séparait de la salle de bain. Et la cuisine et le salon étaient à l’étage. » Mais j’ai eu un véritable accès de nostalgie en apprenant que Christophe avait également connu le petit S***, qui était des amis d’Augustin, qui avait dû coucher avec lui quelques fois. « Oui, j’ai connu S***, me dit-il. Il était petit mais très gentil – Et très mignon. Si ça se trouve, tu as connu, Augustin, alors… Augustin M***, ça ne te dit rien ? – Non rien du tout, mais je l’ai peut-être croisé quand même. – Qui sait si nous ne nous sommes pas rencontrés aussi, tous les deux, de loin, sans avoir été vraiment présentés ? – Oui, ça se peut », a-t-il répondu, ce qui me l’a rendu encore plus désirable, d’autant qu’il est fort possible qu’Augustin ait couché avec lui : d’après des ‘‘photos de mannequin’’ qu’il m’a montrées (ces pédés-là sont tous un peu mannequins…), Christophe était typiquement le genre de garçons à grosse bite et petite tête qui peuplaient les récits qu’Augustin (beaucoup plus grand noctambule que moi, qui ne le fus jamais) me faisait de ses coups d’un soir. Coucher avec un amant d’Augustin, ce serait sans doute, dans une certaine mesure, dans une infime mesure, coucher avec Augustin lui-même… Je ne sais plus comment j’en suis arrivé à demander à Christophe de faire un strip-tease. Comme il ne voulait pas mais que j’insistais lourdement, Laurent m’a expliqué qu’il était complexé, à cause de son extrême maigreur et de ses sarcomes de Kaposi. Il l’a dit en ces termes, sans détour, alors que j’ai bien vu dans ses yeux détournés que Christophe ne l’aurait jamais dit ainsi. Il ne l’aurait pas dit, tout simplement. Mais Laurent, chez qui je n’aurais pas soupçonné tant de cruauté, a sauté sur l’occasion qui lui était donnée de faire du mal à cet être qu’il n’aime pas : il lui a fait honte en prétextant de lui en éviter. Le désir que m’inspirait la déchirante beauté de Christophe s’est alors modifié : une ombre s’est abattue sur lui, de la tristesse. C’est une beauté frêle et fatiguée, tragique, qui émane de l’amaigrissement de toute sa personne. Je préfère cette beauté décharnée à celle si saine, si fréquente, si quelconque, qu’avait sa chaire passée, quand il en avait encore, que j’ai pu voir sur les ‘‘photos de mannequin’’. C’est affreux à dire, mais à ce mannequin produit en série, je préfère le vivant cadavre… Allons ! Qu’est-ce que j’écris ? Non ! Cadavre n’est vraiment pas le mot. Je ne sais comment dire : on croirait qu’il y a plus de vie dans le corps malade que dans le corps sain, comme si les hommes, par la santé, qui est la même pour tous, étaient d’identiques mannequins de cire : la maladie, par la dégradation de leur chair, qu’elle singularise, en ferait enfin des individus, des êtres uniques, dont la perte serait donc réellement une perte (la disparition d’une chose irremplaçable), c’est-à-dire de la mort. La beauté passée de Christophe, sa beauté saine, ajoute à celle dégradée, décharnée par la maladie, en tant que vestige : la trace de la beauté est plus belle que la beauté. Laurent n’est apparemment pas si sensible que cela à toute cette beauté. Plus précisément, il a peur de la mort qu’elle recèle, c’est bien compréhensible. Je l’ai compris à un échange assez houleux que Christophe a eu avec lui. Le malheureux se plaignait que Laurent ne lui rendît jamais la pareille au lit, comme faisait l’Alexandre de Sandy, ou plutôt comme il ne faisait pas ! Christophe œuvrerait pendant des heures au plaisir d’un goujat qui ne le lui rend pas. Et Laurent répondait lâchement qu’il fallait tout prendre en considération, que les circonstances expliquaient beaucoup de choses… Tout ψ qu’il est, il ne trouvait pas les mots pour dire à Christophe que le sida, le danger de ce sida, lui rendait son corps odieux et les gestes impossibles. A vrai dire, il ne les cherchaient même pas, ces mots, il parlait par sous-entendus, lesquels échappaient totalement à l’intelligence du pauvre être trop simple. Laurent me faisait comme des clins d’œil. Il voulait me rendre complice de sa cruauté. Il s’amusait. C’était ignoble. L’incompréhension, la frustration, le désespoir de Christophe, dont le corps malade et jeune est encore avide de plaisir (mais sans doute pourrait-on le dire de tous les âges) me fendaient le cœur. Que le monde est mal fait ! Christophe, par amour pour quelqu’un qui le méprise profondément, était jaloux de moi, qui aurais pu l’aimer, même si ce n’aurait été probablement que pour la nuit. Oh ! Sans doute que je n’aurais pas mis la bouche, moi non plus, pas partout, du moins, mais j’aurais touché ton corps, Christophe, je l’aurais caressé, je lui aurais fait rendre sa semence. Après cet échange, Christophe est parti se coucher, furieux. Cinq minutes plus tard, il est revenu en petite tenue dans le salon, plus furieux encore que Laurent ne soit pas allé le chercher pour la réconciliation. Il avait oublié la présence des sarcomes censés lui faire honte. D’ailleurs, je n’ai rien vu. J’étais ébloui par la tension de ce corps, par sa pâleur que j’aurais voulu laper. Christophe a fini par retourner dans la chambre pour remettre son pantalon et sa chemise, qu’il a laissée ouverte sur sa poitrine absolument plate. Un peu plus tard, de meilleure humeur, il s’est écrié qu’il fallait qu’il aille pisser. « Tu n’as pas besoin d’aide ? », ai-je demandé tout en finesse ? « Non, je ne crois pas que Laurent apprécierait beaucoup que tu me la tiennes. » Que c’était triste, cela aussi : Christophe ne ressentais pas du tout que Laurent était totalement dépourvu de cette jalousie qu’il lui prêtait sans doute pour se rassurer. Laurent ajouta qu’il faudrait qu’il ait les deux poignets cassés pour avoir besoin d’aide. Alors, Christophe se mit en tête de nous démontrer que même avec les deux poignets cassés, il saurait se débrouiller seul : mimant un infirme incapable de défaire sa braguette, il fit tout simplement glisser son pantalon le long de sa maigreur, jusqu’à ses pieds ! Puis il commença à faire le même geste avec son caleçon, qu’il baissa très lentement, jusqu’à découvrir d’abord les poils de son pubis, puis la naissance de sa verge. Il s’arrêta là, en me souriant. Il m’avait offert mon petit strip-tease, finalement. C’est étrange, ce goût que j’ai pour les êtres incomplets : le petit handicapé du salon de thé, l’autre jour, l’adorable bègue d’autrefois, et maintenant ce presque simplet psychotique, sourd, épileptique et sidéen. Je demande à Laurent si ce n’est pas une espèce de perversion, qui me répond qu’on ne parle plus, désormais, de perversion, mais que, si mon goût pour de tels êtres était exclusif, alors ce serait en effet une paraphilie, qui est, si j’ai bien compris, l’une des trois catégories qu’on rangeait autrefois sous le terme de perversion. Me voilà rassuré. Il me semble que de ces êtres incomplets jaillissent plus de vie et d’humanité que des autres créatures, même si j’ai pu écrire tout à l’heure que Christophe était à mes yeux le type d’homme le moins accompli qui soit. Et il l’est, assurément, d’un certain point de vue. Mais il cesse de l’être la nuit, assis sur un canapé, tout prés de moi, comme devenait beau Sandy, s’il était regardé sous un autre angle, de tout près. J’aurais dû passer ma main sur ta nuque, Christophe, tu es le premier être que j’aie aimé cette année. Te voir trembler à cause de tes médicaments ou de ton sida, te voir littéralement vibrer de peur, de jalousie, de désir, de frustration, oui, te sentir vibrer d’être, vibrer de présence et d’absence m’a bouleversé. Ta fièvre, ton souffle paniqué, ton regard plein d’un vide étrange dans le mien, m’ont brûlé les yeux. C’étaient tes larmes que je retenais de couler sur mes joues. Grâce à toi, j’ai commencé cette année en aimant passionnément. A cause de toi, je l’ai commencée sans être aimé en retour.

04:15 Publié dans 2008, Journal | Lien permanent | Commentaires (4)