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10/01/2008

Jeudi 10 janvier 2008

            Fin de Christophe. L’hiver est incroyablement doux depuis quelques jours. Ce faux printemps, qui donne envie de vivre, me fait me sentir mort, ou plutôt, c’est Christophe, qui fut le compagnon de ce douloureux redoux, qui m’a fait sentir la mort partout. A l’endroit où, sur mon corps, des poignées d’amour menaçaient de me faire passer de l’autre côté avant l’âge (mais qu’un régime draconien mené durant deux mois, m’ayant fait perdre sept kilos, a en grande partie effacées), Christophe a, sur le sien, un grand creux où venait se poser avec angoisse et délices ma main s’attristant. Les idées les plus noires, après l’amour, habitaient mon esprit. J’étais tombé si bas que je me posais la question du désespoir : ‘‘c’est dont cela, la vie ?’’… « C’est donc cela, la vie, lamentais-je à part moi, à peine une heure de temps passée entre chair et décharnement ? » Tous les gestes de Christophe sont d’une extrême lenteur. C’est un vieillard de quatre-vingt quinze ans, qui n’a que vingt-huit ans, et sans doute moins encore en esprit, si l’on considère ses goûts. Sa démarche de couloir d’hospice, dans la rue, me faisait honte. Une trace de la crème des macarons qui accompagnaient le thé, qui était restée sur son doigt et qu’il ne sentait pas, ou bien cette miette accrochée à son menton, me plongeaient dans un abîme où se mêlaient dégoût et pitié, inquiétude et reste de désir. Il s’était rasé pour moi, disait-il : mais plusieurs touffes avaient été oubliées sur ses joues. Maintenant qu’il est reparti, je ne voudrais plus jamais les revoir, lui ni Laurent qui me l’a présenté. La bonne santé qu’il y a en moi me crie de fuir l’être insupportablement diminué qu’est devenu Christophe, l’intelligence et le bon goût de me détourner de Laurent, ce monstre de petit-bourgeois, qui s’est découvert de l’amour pour Christophe quand ce dernier s’est trouvé de l’attirance pour moi : ce ne furent, hier soir, que coups de téléphone, SMS et ultimatums ! Si je n’avais craint qu’il ne se raccroche à moi, j’aurais conseillé au pauvre être de prendre ses jambes à son coup. Même un Christophe, ce Cyrille du gay, mérite mieux que Laurent ! Je ne m’explique pas comment, moi-même, j’ai pu m’en encombrer si souvent, dans mon lit (passe encore !), mais aussi dans des moments de ma vie où j’aurais bien mieux fait d’être seul plutôt que si mal accompagné. En un sens, Laurent est un anti-Augustin (dont on peut se faire accompagner partout). Le premier a certes des connaissances, mais dans une matière et d’une manière basses et froides, auxquelles il ramène tout. Il est petit, chiffonné, éteint, presque maladif. Le second est la santé même. Intelligent et sot, beau, souriant, aimable, il sait se taire quand il le faut et, surtout, rendre plaisant ce qu’il a de sot : c’est tout une intelligence, qui n’est pas donnée à tous. On est pour ainsi dire fier de trouver en lui et de donner à voir ce qui ferait honte chez n’importe qui d’autre, chez un Laurent, par exemple, alors que, quand même ce dernier se montrerait soudain brillant, par extraordinaire, on ne pourrait s’empêcher d’en avoir encore une inexplicable honte ! Parfois, je me dis que tout cela n’est qu’une question de taille. De fait, l’un de ces garçons en a une grosse, l’autre non. Je laisse à mes lecteurs le soin de deviner lequel des deux est pourvu de laquelle. Ma foi ! Je me sens déjà mieux. J’avais besoin de dire des méchancetés pour reprendre pieds. Enfin… Je me sens à peine mieux, en vérité… J’écrivais tout à l’heure que je ne voulais plus revoir Christophe, maintenant qu’il est reparti. Pourtant, il me manque déjà. Il faut dire qu’au lit, quand il n’a plus à lutter contre la gravité, lorsqu’il se laisse aller, qu’il s’oublie, j’oublie aussi qu’il est déjà un vieillard : c’est alors presque un enfant, très praticable, et dont la lenteur devient tout à fait appropriée. Il faudrait à présent que je prenne la défense de don Esteban, comme j’ai annoncé que je ferais, dans et suite à un commentaire de mon dernier billet. Ron, ‘‘l’infirmier des stars’’, disait qu’il trouvait qu’Esteban, à nous faire attendre qu’une certaine somme d’argent lui soit enfin versée (un pactole, pour reprendre le mot de Ron, dont on pourrait bien ne jamais voir la couleur), lui rappelait ces maris qui ne cessent de promettre à leur maîtresse qu’ils quitteront leur femme bientôt mais qui, bien sûr, ne le font jamais. Esteban, qui a lu ce commentaire de Ron, a en grande partie répondu à ma place. Je le cite : « Sachez, monsieur le donneur de leçons, qu’il ne s’est jamais agi d’un quelconque pactole, mais simplement de la réalisation de la vente d’un bien immobilier dont je ne suis pas le seul propriétaire, ce qui (les victimes de l’indivis me comprendront) occasionne moult désagréments. Ajoutez à cela une législation tatillonne en matière de permis de construire, des écolos hystériques et l’on a tous les ingrédients pour un interminable feuilleton. Olivier, que je sache, est au courant de cela et il y a longtemps que je lui ai rendu sa liberté, si tant est que je la lui aie jamais prise. Il peut même convoler avec vous si ça vous chante, etc. » J’aurais beaucoup aimé, certes, peut-être pas convoler en justes noces avec Ron, puisqu’il le fait déjà avec un autre garçon, mais, disons, lui voler quelques baisers, et plus encore, malheureusement, je crois savoir qu’il est fidèle, au sens étroit du terme, fidèle en amour ! Comme on voit, si Esteban renvoie aux calendes grecque le jour de notre installation aux Iles Fortunées, c’est malgré lui, dont l’infortune est bien réelle, hélas : toute la différence avec l’indélicat mari infidèle, doublement infidèle, puisqu’il trompe aussi sa maîtresse, toute la différence est là : je crois en la sincérité d’Esteban. S’il avait voulu se jouer de moi, j’imagine qu’il aurait inventé une autre histoire que celle du fils de famille aventurier sans le sou. Il y a mieux, pour faire rêver les midinettes, tout de même. Bien sûr, la bathmologie me dirait que, peut-être, don Esteban est un être assez machiavélique pour appâter ses victimes avec des inventions volontairement si minables, pour faire croire à la réalité de ses mensonges (que n’importe qui trouverait bien trop piteux pour avoir été inventés), mais je ne puis croire à tant de fourberie chez lui : ce ne serait pas de bonne bourgeoisie, comme disait son père ! La déchéance d’Esteban n’est pas telle. Ce n’est pas une déchéance morale, mais sociale. Pas même sociale : uniquement financière. Je suppose que la seule mention de la présence d’écologistes dans l’affaire qui nous occupe aura convaincu mes lecteurs qu’Esteban n’est pas encore arrivé au bout de ses peines, ni moi de mon attente. On s’est mis en tête de faire geler toute construction pendant dix ans sur un terrain cerné par des terrains construits ! La mal nommée écologie, par principes, en l’occurrence, est l’ennemie du bonheur des hommes ! Si ce n’est de celui des hommes, du moins du nôtre, du mien ! Bien sûr, les écologistes n’ont pas encore gagné, dans cette affaire, mais on comprendra qu’Esteban et moi commencions à perdre espoir. Si nous étions de nouveau réunis, sans doute ne chercherais-je pas autant à aller ‘‘voir ailleurs’’ ou, quand cela m’arriverait malgré tout, je n’aurais probablement pas cette espèce de vague à l’âme qui me leste, après coup, parce qu’Esteban serait là pour m’en empêcher. Mais en attendant, il me faut bien me donner l’illusion de vivre. J’ai l’impression que le vide devient plus grand à mesure que je m’efforce de le remplir.

Commentaires

Tu sais mettre de l'huile sur le feu !
C'est assez amusant, je me souviens d'un temps pas si lointain où (je sais que je te l'avais déjà dit mais j'aime te le répéter) tu me snobais sur le réseau alors que moi, j'étais tout intrigué par toi.

Je laisse définitivement Esteban dans son île, le pauvre. Le pauvre, oui.

Ecrit par : Ron | 11/01/2008

La pauvreté financière n'empêche aucunement la richesse du cœur et des sentiments. Et de ce côté-là, je pense qu'Esteban en a à revendre. Ce n'est pas donné à tout le monde, heureusement d'ailleurs !

Ecrit par : tinou | 11/01/2008

Je n'ai jamais dit le contraire !

Ecrit par : Ron | 11/01/2008

C'est amusant, les poseurs de pansements ne m'ayant jamais particulièrement passionné, je me suis toujours abstenu d'aler lire la prose de cet infirmier (j'ai refusé de prendre du Ron, on va dire) qui se croit devenu écrivain. Quelque chose me dit que j'ai bien fait de ne pas perdre mon temps : on sent le fiel, le pus qui exsude, le quart d'heure de gloire warholien en train de se dissiper...

En revanche, j'aime bien don Esteban (en tout bien tout honneur, on se calme)...

Ecrit par : Didier Goux | 11/01/2008

Voilà qui est bien parlé !

Ecrit par : Ron | 11/01/2008

Esteban a jugé ta prose un peu sévèrement, Ron, et sans doute même injustement, mais il faut le comprendre... Tu l'as bien cherché, non ? Imagine que je mette en doute, sur ton blogue, l'honnêteté de la marmotte avec toi, par exemple, et que celle-ci découvre ce que je dis d'elle, ne risquerait-elle pas de s'emporter un peu ? Ne serait-ce pas son bon droit ?

Je sais bien que tu m'as déjà dit que je te snobais, autrefois, sur le réseau. Je suis un peu embêté, parce que je dois t'avouer que je ne me souviens plus du tout de t'y avoir croisé... Je ne m'explique absolument pas comment j'ai pu ne pas te remarquer ou t'ignorer. Soit il y a eu une espèce de malentendu, soit c'était pendant une période où j'étais encore un peu sauvage, très ''phobique social'', très ours (en peluche). Mais dis-toi que c'est sans doute une chance que nous ne nous soyons pas... rencontrés (disons-le comme ça), parce que je suis tout de même très difficile à vivre, à ce qu'il paraît.

Quant à vous, cher Didier, je sais que don Esteban vous aime bien aussi (il me l'a dit), en tout bien tout honneur également. Il est vrai qu'il a beaucoup de coeur, comme dit si justement Tinou. (Je vous taquine, évidemment !)

Ecrit par : Olivier Bruley | 12/01/2008

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