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19/12/2007
Mardi 18 décembre 2007
Cet après-midi, un jeune handicapé qu’accompagnait sa sœur ou sa petite amie est entré peu de temps après nous dans le salon de thé spécialisé en pâtisseries arabes où ma mère et moi récupérions de l’heure passée dans le froid des rues à la recherche de cadeaux de Noël. On devinait, à travers son pantalon que rien ne semblait remplir, qu’il avait les jambes très maigres. Il marchait cependant, en se servant de son fauteuil roulant comme d’un déambulateur. Il a dû mettre cinq minutes à se rendre de la porte d’entrée à la banquette de son choix. « Surtout ne te jette pas dessus », a dit la jeune fille, ou « ne te laisse pas tomber », je ne sais plus. Peut-être craignait-elle de voir le garçon se briser devant elle. Tous ses gestes étaient d’une extrême lenteur, comme d’un vieillard. J’imagine qu’il a eu un accident de voiture ou un traumatisme crânien. Soulever le verre de thé brûlant était une entreprise dangereuse, qui effrayait un peu son amie. On voyait qu’il avait été beau ou que la possibilité de la beauté était en lui, si jamais il est né ainsi. Mais non ! Ce que me font dire mes préjugés ! Il était beau. C’est évidemment parce qu’il était beau que son visage baissé aimantait tellement mon regard. Qui sait même s’il n’avait pas plus de beauté qu’avant son accident ? Mais de peur de froisser la jeune fille qui était avec lui, je ne pouvais pas le regarder autant que je l’aurais voulu. Lui ne me voyait pas : ce lui était un trop grand effort de tenir constamment la tête relevée. Peut-être nous interdisons-nous de regarder les handicapés plus souvent par crainte qu’ils ne prennent mal nos bonnes intentions que par dégoût, ou, pire encore, parce qu’ils pourraient prendre pour de trop bonnes pensées nos mauvaises intentions, si du moins le désir en est une, ou même simplement le plaisir qu’on ressent à voir de si près la beauté. Il se trouve que le salon de thé où cela se passait est très peu fréquenté. Avaient-ils choisi cet endroit pour ne pas être vus, pour ne pas être dérangés par la vitesse des hommes ou parce qu’ils aiment les pâtisseries arabes ? Son téléphone portable était comme greffé à sa main. Il écrivait des SMS, avec une étonnante rapidité, m’a-t-il semblé. C’était sans doute pour lui, malgré la belle lenteur à laquelle le contraignait son corps, un moyen d’aller encore à la vitesse où va le monde. Pour sa voisine, il commentait d’une voix très grave ces SMS, à mesure qu’il les écrivait. « Que sa voix est virile, c’est la voix de quelqu’un qui a un sexe », me suis-je dit, en des termes aussi maladroits. J’imagine que, lorsque, à cause de la faim ou de la maladie, le corps se met à fondre, le sexe est ce qui garde le plus longtemps le même aspect. (Pardon de l’évoquer ici, mais je suis toujours frappé, devant les images des charniers de l’holocauste, par la taille des sexes au milieu des corps d’hommes : on croirait qu’ils sont tout ce qu’il reste de chair où il n’y a plus que la peau sur les os.) La voix étonnamment grave de ce frêle garçon sentait le sexe, même si, peut-être, elle n’en était qu’un vestige. Il me semblait que la vie vibrait infiniment plus en lui qu’en moi.
01:50 Publié dans 2007, Journal | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
Commentaires
Souvent il faut etre privee d'une chose importante pour se rendre compte de la valeur de la vie....
Ecrit par : Emilie | 19/12/2007
"On devinait, à travers son pantalon que rien ne semblait remplir ..." heureusement la suite vint contredire cette mauvaise impression d'ensemble !
Ecrit par : iPidiblue coach pour HM | 20/12/2007
Mon Dieu, je me rends compte qu'une fois de plus, je me suis mal exprimé : c'était une bonne impression d'ensemble !
Ecrit par : Olivier Bruley | 21/12/2007
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