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05/12/2007
Mardi 4 décembre 2007
J’étais en train de lire une page de Marguerite Yourcenar sur Mishima. « L’énergique Yoko s’offrit comme négociatrice, et cette petite femme marchant d’un pas rapide et léger sur ses sandales à hauts talons, dans ses bas diaphanes à travers lesquels transparaissaient des ongles bleu-vert, assortis à ceux des mains, parvint à faire sortir docilement le petit groupe. » (« La Maison du grand écrivain », in Le Tour de la prison, Marguerite Yourcenar, Essais et mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, page 657.) Et j’ai repensé à ma grand-mère, qui avait de très belles mains et ne concevait pas de passer une journée sans que ses ongles fussent parfaitement manucurés et vernis. Je me souviens que, lorsque j’étais enfant, ses petits pieds et ses mains incroyablement fines, dont les ongles étaient peints d’un même rouge vif, étaient pour moi la preuve que ma grand-mère, qui n’avait jamais su parler correctement le français, était néanmoins une grande dame. Ce n’est pas qu’elle était féminine et racée jusqu’au bout des ongles. Non : tout elle, toute sa race, aussi, étaient dans ses ongles. Aujourd’hui qu’elle est devenue folle, il faut les lui couper, parce qu’elle griffe les gens qui s’occupent d’elle. Toute sa vie, elle avait pris des repas chinois. Désormais, j’allais dire qu’elle doit manger français ! Mais non : elle mange la nourriture des hôpitaux, qui n’est d’aucun sol : c’est la nourriture d’hommes en batterie, ‘‘cultivés’’ hors sol. Il est probable qu’il ne lui reste plus assez de mémoire pour souffrir vraiment de ce changement de régime. Au contraire, on me rapporte qu’elle mange énormément et devient grosse. « J’ai écrit ailleurs, dit un peu plus loin Yourcenar, que les vivants sont souvent aussi évanescents que des morts ; dans L’Œuvre au Noir, Zénon constate avec une sorte d’angoisse métaphysique l’impossibilité de retrouver jamais l’ouvrier qui avait taillé ce banc ou tissé cette laine… » (pages 658-659) Mais ce peut être jusque dans l’être qu’on revoit après longtemps d’absence qu’il est impossible de rien retrouver de ce qu’on avait connu, de ce qu’on avait aimé. Que peut-on donc espérer retrouver chez quelqu’un dont tout l’être est un lent effacement, l’avènement d’une interminable absence ? A propos de Morita, le garçon qui est mort avec Mishima, Marguerite Yourcenar écrit : « Plus jeune de vingt ans que son maître, il donna davantage de sa vie […]. » (page 658) Avec la maladie d’Alzheimer, il y a comme un mouvement inverse et difficile à définir : je ne saurais dire, en effet, s’il n’a pas été donné assez de mort à ma grand-mère, pour que sa disparition mette tellement de temps à s’achever, ou si c’est trop de vie qu’elle a reçu, mais d’une vie purement physique, car sans la vie intérieure, elle ne sera bientôt plus qu’un corps lui survivant. A partir de quand peut-on dire qu’un homme atteint de la maladie d’Alzheimer a cessé d’être quelqu’un ? Quand peut-on dire qu’il est mort, même s’il est toujours en vie ? Qui se souvient de Morita le jour anniversaire de la mort de Mishima, se demande Yourcenar ? Au contraire, ma grand-mère est une présence dont il n’est possible que de se souvenir. Elle est une présence faite uniquement d’absence. Elle m’évoque la terrible sensation, à peine supportable, que m’avait inspiré le cercueil de mon grand-père maternel : je savais que le vieil homme était là, tout près de moi, à l’intérieur de la boîte ; et dans le même temps, je ressentais plus encore qu’il n’y était pas, qu’il n’y avait là que son corps déserté. Son absence se faisait trop présente, au point de pénétrer ma propre présence, dont je découvrais la fragilité : c’était mon absence, passée, présente et future, qui m’était montrée. Ma grand-mère est devenue son propre cercueil ; le mien aussi : qui se souvient de Morita, si même Mishima n’est plus là pour le regretter ?
02:25 Publié dans 2007, Journal | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Commentaires
En lisant ta note, je repense à mon arrière grand-mère qui est restée ainsi durant plusieurs années. On ne parlait pas encore de maladie d'Alzheimer. Elle ne nous reconnaissait plus, elle n'avait pas l'air de souffrir, elle s'était réfugiée dans la religion et parlait seule avec des gens invisibles. A la fin je n'avais plus le courage d'aller la voir. Seule sa fille ( ma grand-mère) continuait à lui rendre des visites régulières mais écourtées. A l'époque j'avais culpabilisé de mon manque de courage. Mais après tout, ne valait-il mieux pas que je garde l'image d'une femme active toute sa vie durant plutôt que ce corps sans âme ?
Ecrit par : tinou | 05/12/2007
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