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29/11/2007

Mercredi 28 novembre 2007

            J’ai enfin reçu, hier, mon tableau. C’est comme une chute de la nuit Marcheschienne, comme on dit une chute de tissu, ou même une chute de météorite, qui serait tombée dans mon jardin. J’ai voulu le photographier, pour le faire voir à mes lecteurs, mais force m’est de constater que le piètre photographe que je suis n’a pas réussi à rendre la beauté du tableau, son intensité, sa présence (mais c’était couru d’avance). En apercevant le reflet de ma bibliothèque dans la vitre protectrice, je me suis dit que j’allais faire tout autre chose : un autoportrait à la manière de Renaud Camus dans Le Jour ni l’Heure (cf. Autoportrait avec Mahler ou Autoportrait avec le Prince impérial), c’est-à-dire non plus tenter de représenter l’œuvre, mais faire moi-même une œuvre, à mon petit niveau, bien sûr, une oeuvrette. Dans ma chambre, sans le flash, étrangement, c’est comme si, de nouveau, le feu des torches éclairait le tableau.

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22/11/2007

Mercredi 21 novembre 2007

            « Saragosse, dimanche 9 avril : le taureau de Marca, le troisième, lui vient dessus : José Tomás ne bronche pas. Tous les toreros savent esquiver, se défendre, prendre la fuite. Lui aussi, mais il ne le fait pas. Les toreros passent vingt-sept ans à s’entraîner, courir à reculons et sauter les barrières. José Tomás, vingt-quatre ans, sait le faire, peut le faire, mais il ne le fait pas. D’autres sont pris par erreur, par manque de vue ou de chance, par ignorance, et souvent par présomption. José Tomás voit venir le toro sur lui et ne tressaille jamais. Il grimpe debout, raide planté au bout des cornes. Le toro le brandit tel une lance, pendant un instant qui semble trois secondes, et d’une certaine façon, on n’y croit pas. On est encore dans la géométrie rêveuse des passes qu’il vient de servir. José Tomás se relève, coupé à l’arcade sourcilière. Il reprend simplement le temps où il l’avait laissé. Tous les toreros pris se remettent en selle avec plus ou moins de forfanterie, plus ou moins de peur, pas mal de mal. José Tomás enchaîne le temps sur le temps. Il ne s’est rien passé. Du trou comme un œillet tout en haut de sa cuisse coule un filet de sang. Cinq naturelles plus loin, profondément rythmées, couronnées de manoletinas très inattendues, il est repris, de nouveau droit comme un cyprès au bout des cornes, les lèvres pincées, le visage calme. Dans leur premier temps, les blessures des toreros sont toujours sans souffrance. José Tomás, les rares fois où il lui arrive de desserrer les lèvres, dit : ‘‘de toute façon, en partant, je laisse mon corps à l’hôtel.’’ » Et il continue ainsi, jusqu’à la mise à mort. C’est après elle seulement que José Tomás (le plus grand ? du moins le plus grand à mon goût, qui n’est pas très sûr), c’est après elle qu’il se rend à l’infirmerie, « carrément poussé par sa cuadrilla en nage, écrit Francis Marmande, dévorée de trouille et momentanément soulagée […]. Non sans saluer le public en lui offrant l’oreille qu’il venait de couper. » (Op. cit., pages 155-156). C’est étrange, en écrivant dans ce journal, samedi dernier, je n’étais pas encore arrivé à la page 157, où j’ai pu lire, tout à l’heure, qui m’a donné comme un coup de poing dans le cœur : « A l’infirmerie, José Tomás dénoue posément sa cravate comme on fait le dimanche pour voir Les Sopranos à la télé (c’est moi qui souligne). » (Il est pourtant gravement blessé : « Par l’orifice de cinq centimètres en haut de sa cuisse, trois trajectoires, dont une descendante qui dilacère le nerf sciatique : ‘‘pronóstico grave’’. ») Ce ne peut être un hasard. Il faut qu’il y ait, dans Les Soprano, quelque chose d’aussi grave, d’aussi blessant, d’aussi profond, d’aussi douloureux et incompréhensible qu’une corrida, pour que cet exemple soit venu à l’esprit de l’auteur en une telle occasion (l’attitude de José Tomás après une cornada). Le torero sort-il de l’arène en étant aussi impassible que s’il s’apprêtait à regarder une quelconque série télévisée ou si le téléspectateur, sur le point de regarder un épisode des Soprano, est dans un état semblable à celui d’un torero avant le paseo ? (Toutes proportions gardées, évidemment ! Disons plutôt dans le même état que l’aficionado avant ou pendant la corrida.) Dans le troisième épisode de la troisième saison, la cérémonie au cours de laquelle Christopher devient un ‘‘made’’ man et est reconnu par les autres membres de la ‘‘famille’’ comme leur pair a quelque chose de l’alternative. Le lieu où cela se passe évoque une chapelle. Et pour le superstitieux Christopher, l’apparition de l’oiseau est un aussi mauvais augure qu’une montera retombée du mauvais côté.

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21/11/2007

Mardi 20 novembre 2007

            Il est question de nous transporter à Troyes pour Noël, ma mère, ma sœur, son ami, les chiennes et moi, dans la famille du côté de mon père, qui nous y rejoindrait. Je ne sais comment je vais trouver l’argent pour les cadeaux : c’est qu’il y a foule du côté de mon père ! Il y a aussi l’abominable Capucine, teigneuse petite chienne qui martyrisait déjà Coccymèle de son vivant. A dix-sept ans, je doute qu’elle se soit adoucie. Elle est sûrement devenue une vieille acariâtre. Peut-être pourrai-je acheter deux ou trois frusques à moindre prix dans les magasins d’usine. Une bonne nouvelle, tout de même : mon tableau devrait enfin m’être livré, la semaine prochaine.

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18/11/2007

Samedi 17 novembre 2007

            Il y a plusieurs jours que je suis complètement abattu. Depuis jeudi, je m’affaire mollement à revoir l’agencement de la zôthèque, pour me donner l’illusion d’habiter encore un peu ma vie. J’ai l’impression de traîner le même rhume depuis bien trois semaines. Les cachets ne me font plus aucun effet et j’empeste le baume dont je m’oins la poitrine pour mieux respirer. C’est encore l’automne, mais il fait déjà un froid tel qu’on n’en voit jamais dans les Landes même au cœur de l’hiver. Maudite soit ma mère d’avoir un tel ascendant sur moi ! Une seule intonation de sa voix me replonge dans l’enfance et le désespoir. Maudit soit don Esteban d’avoir vécu avant moi ! Je naissais quand il devenait riche. Tout était dépensé pour notre rencontre. Maudits soient les amis à qui je ne manque pas. Maudit sois-je de m’être si bien passé d’eux. Je lisais tout à l’heure dans A partir du lapin (Francis Marmande, Verdier, 2002, page 27) : « Toréer de salon, c’est toréer sans toro. Enfin, sans taureau visible ! Donc, avec plus de toro. On fait les gestes. On enchaîne les passes. On dessine un rêve. » Je pourrais dire que j’ai toréé ma vie de salon, que j’ai vécu sans vie ! C’est-à-dire en face de plus de vie. J’ai combattu la vie. Mes gestes et passes n’ont dessiné qu’un songe. De l’ombre est toute ma consistance, je veux dire qu’au lieu d’être une présence projetant une ombre au sol, je suis cette ombre même, que rien ne projette, qu’une absence. La métaphore ne peut être filée davantage, car toréer de salon, c’est toréer réellement, « ce n’est pas faire semblant », dit Marmande. Dans les deux premières saisons des Soprano (je n’ai pas encore regardé au-delà), le personnage qui m’émeut et, sans doute, me ressemble le plus (Esteban me dit souvent que je ramène tout à moi), c’est Christopher, qui a tout une vie rêvée (le cinéma), à côté de laquelle il passe. (Il rêve aussi (mais c’est toujours du cinéma) d’être un grand bandit, une figura, pourrait-on dire, mais de la mafia. Or, à la fin de la saison 2, Tony Soprano le fait monter en grade. Il y a toujours de l’espoir.) Je me demande si le fait d’avoir regardé tous les soirs deux épisodes des Soprano n’est pas pour quelque chose dans mon ‘‘bovaryque’’ abattement. La série ne me bouleverse pas moins que Elephant en son temps, qui m’avait profondément affecté. J’ai eu les larmes aux yeux, l’autre nuit, à peine le tout premier épisode de la deuxième saison commencé, en entendant Sinatra chanter It Was A Very Good Year tandis que la caméra surprenait les principaux personnages, souvent seuls et comme livrés à leur être, dans les plus anodins instants de la vie quotidienne (Livia dans son lit d’hôpital, Tony rentrant sans faire de bruit de chez sa maîtresse, Anthony junior se coiffant devant le miroir de sa chambre, Christopher, seul devant sa télévision, regardant un vieux film en prisant de la cocaïne). J’étais filmé avec eux, seul dans mon grand lit, Pélagie couchée tout contre moi, comme une bouillotte, et la chaleur de l’ordinateur portable traversant les couvertures jusqu’à mes jambes.

 


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15/11/2007

Mercredi 14 novembre 2007

            Terreur de Pélagie tout à l’heure à la vue d’un labrador noir. Elle a détalé comme un lapin, en hurlant comme dans une bande dessinée. Je me demande si elle serait toujours amie avec Devon, la chienne de Siobhan, qui est également un labrador noir.

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14/11/2007

Mardi 13 novembre 2007

            Ma mère ne sait pas parler aux chiens. Elle semble incapable de s’adresser à eux avec la fermeté qu’il faut. C’est d’autant plus surprenant que, pendant toute mon enfance (et souvent encore), elle a toujours su me parler comme à un chien ! Je n’avais jamais regardé un épisode des Soprano jusqu’à ce qu’un article de Slothorp, évoquant, en conclusion, le souffle de Tony Soprano, me donne furieusement envie de découvrir la série, que je regarde en ce moment. Je voulais absolument entendre ce « souffle lourd et pesant, chargé de soucis et de graisses, un souffle qui évoque un corps aussi bien malade que puissant, autant écrasant qu’en voie d’exténuation » et qui est également celui de l’Amérique. Mais quelle ne fut pas ma surprise de retrouver dans Livia, la mère de Tony Soprano, non seulement ma propre mère, mais encore ma grand-mère et mon arrière-grand-mère, cette lignée de femmes terribles, qui aboutit à moi, et qui, même après la mort des deux plus vieilles, continue de sévir à travers moi, moi tyrannisant don Esteban, par exemple, des sautes de mon humeur (c’est la part féminine de mon caractère ; on dit qu’il y a en tout homme une part féminine : ce n’est pas nécessairement la plus douce. Esteban, qui a de l’amour-propre, dirait que je crois le tyranniser !). Je puis bien le confier à ce journal : il m’arrive d’être jaloux de la chienne de ma mère. Tout petit déjà, j’enviais la gamelle du chien de ma grand-mère, qu’on ne nourrissait que de riz et de steak bien juteux, quand il me fallait manger toute sorte de légumes.

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