22/11/2007

Mercredi 21 novembre 2007

            « Saragosse, dimanche 9 avril : le taureau de Marca, le troisième, lui vient dessus : José Tomás ne bronche pas. Tous les toreros savent esquiver, se défendre, prendre la fuite. Lui aussi, mais il ne le fait pas. Les toreros passent vingt-sept ans à s’entraîner, courir à reculons et sauter les barrières. José Tomás, vingt-quatre ans, sait le faire, peut le faire, mais il ne le fait pas. D’autres sont pris par erreur, par manque de vue ou de chance, par ignorance, et souvent par présomption. José Tomás voit venir le toro sur lui et ne tressaille jamais. Il grimpe debout, raide planté au bout des cornes. Le toro le brandit tel une lance, pendant un instant qui semble trois secondes, et d’une certaine façon, on n’y croit pas. On est encore dans la géométrie rêveuse des passes qu’il vient de servir. José Tomás se relève, coupé à l’arcade sourcilière. Il reprend simplement le temps où il l’avait laissé. Tous les toreros pris se remettent en selle avec plus ou moins de forfanterie, plus ou moins de peur, pas mal de mal. José Tomás enchaîne le temps sur le temps. Il ne s’est rien passé. Du trou comme un œillet tout en haut de sa cuisse coule un filet de sang. Cinq naturelles plus loin, profondément rythmées, couronnées de manoletinas très inattendues, il est repris, de nouveau droit comme un cyprès au bout des cornes, les lèvres pincées, le visage calme. Dans leur premier temps, les blessures des toreros sont toujours sans souffrance. José Tomás, les rares fois où il lui arrive de desserrer les lèvres, dit : ‘‘de toute façon, en partant, je laisse mon corps à l’hôtel.’’ » Et il continue ainsi, jusqu’à la mise à mort. C’est après elle seulement que José Tomás (le plus grand ? du moins le plus grand à mon goût, qui n’est pas très sûr), c’est après elle qu’il se rend à l’infirmerie, « carrément poussé par sa cuadrilla en nage, écrit Francis Marmande, dévorée de trouille et momentanément soulagée […]. Non sans saluer le public en lui offrant l’oreille qu’il venait de couper. » (Op. cit., pages 155-156). C’est étrange, en écrivant dans ce journal, samedi dernier, je n’étais pas encore arrivé à la page 157, où j’ai pu lire, tout à l’heure, qui m’a donné comme un coup de poing dans le cœur : « A l’infirmerie, José Tomás dénoue posément sa cravate comme on fait le dimanche pour voir Les Sopranos à la télé (c’est moi qui souligne). » (Il est pourtant gravement blessé : « Par l’orifice de cinq centimètres en haut de sa cuisse, trois trajectoires, dont une descendante qui dilacère le nerf sciatique : ‘‘pronóstico grave’’. ») Ce ne peut être un hasard. Il faut qu’il y ait, dans Les Soprano, quelque chose d’aussi grave, d’aussi blessant, d’aussi profond, d’aussi douloureux et incompréhensible qu’une corrida, pour que cet exemple soit venu à l’esprit de l’auteur en une telle occasion (l’attitude de José Tomás après une cornada). Le torero sort-il de l’arène en étant aussi impassible que s’il s’apprêtait à regarder une quelconque série télévisée ou si le téléspectateur, sur le point de regarder un épisode des Soprano, est dans un état semblable à celui d’un torero avant le paseo ? (Toutes proportions gardées, évidemment ! Disons plutôt dans le même état que l’aficionado avant ou pendant la corrida.) Dans le troisième épisode de la troisième saison, la cérémonie au cours de laquelle Christopher devient un ‘‘made’’ man et est reconnu par les autres membres de la ‘‘famille’’ comme leur pair a quelque chose de l’alternative. Le lieu où cela se passe évoque une chapelle. Et pour le superstitieux Christopher, l’apparition de l’oiseau est un aussi mauvais augure qu’une montera retombée du mauvais côté.

Commentaires

Les Soprano... vous me concèderez qu'on est loin de Leiris...

Ecrit par : Guillaume Cingal | 25/11/2007

J'en conviens.

Ecrit par : Olivier Bruley | 25/11/2007

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