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21/09/2007

Jeudi 20 septembre 2007

            Désespoir est un bien grand mot, désignant un très grand mal, que ne provoquent chez moi que les plus petites choses, les plus viles, les plus basses, en un mot les moins dignes d’inspirer un si grand sentiment, comme, par exemple, le tapage nocturne, ou même le diurne. Je donnerais mon âme, aujourd’hui, pour avoir comme second voisin (au-dessus de ma tête) un autre fou, comme celui dont je parlais l’autre jour, en qui je croyais voir la cause du plus cruel tourment qui pût jamais m’être donné. Que j’étais loin de la vérité ! Le petit jeune homme qui vit à côté de mon fou, un asiatique, comme la demoiselle qui occupait avant lui l’appartement et que je soupçonne d’être sa sœur, ce qui pourrait signifier que le logement appartient à leur famille, à moins que le propriétaire ne soit un Asiatique lui-même, qui ne loue l’endroit qu’à des gens de sa race, ce qui est fort possible, si j’en crois don Esteban, qui me dit souvent, lui qui n’aime rien tant que la grâce des Japonais, que les Chinois ont généralement le plus grand mépris pour tout ce qui n’est pas eux et que si, par goût de l’argent, ils sont toujours prêts à faire du commerce avec le premier venu, il n’aiment vraiment avoir de commerce qu’avec les leurs, en quoi il n’a que partiellement raison, car ma grand-mère, qui était chinoise par son père, n’était tout de même pas raciste au point de ne pas pouvoir s’éprendre de mon grand-père et quitter les siens pour venir s’installer en France avec lui (mais il est vrai que la mère de ma grand-mère était vietnamienne et que, peut-être, la part vietnamienne de sa personne l’emportait sur la chinoise, je ne sais. D’ailleurs j’ai eu bien tort de me perdre dans cette inutile digression, comme si je pensais qu’Asiatiques et Chinois ne forment qu’un seul et même peuple, alors qu’il n’en est évidemment rien, Vietnamiens, Chinois ou Coréens étant aussi divers que Français, Allemands, Italiens ou Espagnols, et qu’il n’est, pour m’en persuader, que de considérer la haine viscérale qu’ont toujours inspiré les Japonais à ma pauvre grand-mère, qui prétendait pouvoir les reconnaître au premier coup d’œil, ce dont je ne suis pas sûr d’être capable moi aussi, même s’il est vrai qu’ils sont aisément reconnaissables à leur manière si particulière de se tenir, comme dit souvent don Esteban, dont les Japonais sont le type que, physiquement et sexuellement, il aime le plus, et dont je suis hélas fort éloigné, pour son plus grand malheur, à moins que ce ne soit pour son bonheur, ni lui ni moi ne le savons vraiment) ; le petit jeune homme qui vit au-dessus de ma tête, disais-je donc, avait organisé chez lui, ce soir, une espèce de fête, à laquelle était invité tout un ramassis de jeunes, comme on les appelle, mâles et femelles, asiatiques et français, tous plus bruyants les uns que les autres. Il n’y a guère que l’odeur qui me fut épargnée, ces jeunes gens n’étant apparemment pas de ceux qui fument tabac ni drogue. Mais le bruit qu’ils faisaient était tel que je pourrais aller jusqu’à dire qu’il m’entrait non seulement par les oreilles, mais aussi par le nez et jusque par les pores de la peau, leurs pas faisant trembler le plafond, les murs, le plancher de mon appartement et ma fragile personne entre eux, tout ébranlée et par ces tremblements et par le désespoir occasionné par eux ! Quel espoir, en effet, me reste-t-il donc vraiment de vivre un jour en paix chez moi ? Je n’en vois qu’un : c’est de louer mon malheur à un autre et d’en tirer tous les mois quelque argent ; ou bien de le revendre et d’acheter ailleurs un malheur un peu plus doux. Mais où que se porte mon regard, ce ne sont qu’humains, et donc voisins en puissance ! J’ai dû aller me plaindre deux fois à la jeunesse malapprise, évidemment en vain : les deux fois, on a fait semblant de comprendre mes doléances, mais sans en tenir aucun compte. Comment auraient-ils d’ailleurs pu me comprendre, eux qui ne parlent probablement pas la même langue que moi, et qui sont manifestement des inférieurs au sens où je l’écrivais vendredi dernier, c’est-à-dire une bande d’idiots parfaitement incultes, indifférents au sort d’autrui, peut-être même inconscients de tout ce qui n’est pas eux ni ne relève de leur intérêt le plus immédiat. Je dis « manifestement inférieurs », parce que l’intelligence et la culture se voient sur le visage et dans la façon de se tenir. D’ailleurs, la meilleure preuve que l’Education nationale n’éduque pas plus qu’elle n’instruit, ce sont les tout nouveaux bacheliers qui la donnent, quand, à l’annonce des résultats tant attendus, ils se mettent à crier et sauter dans tous les sens comme de sales petits singes pas même savants. S’ils ne savent pas se tenir, ce n’est pas seulement parce qu’ils ont été mal éduqués, mais aussi parce qu’ils sont incultes et qu’ils manquent d’intelligence (les deux allant de pair, puisqu’un homme intelligent ressens la nécessité de se cultiver : pour exercer et accroître son intelligence). Moi qui suis porté, par goût, sur le corps des jeunes gens (et qui me considère donc comme un pédéraste, à strictement parler, plutôt que comme un homosexuel, (ce qui d’ailleurs ne m’empêche pas (car je ne suis pas sectaire !) d’envisager de partager ma vie avec don Esteban, mon vieux rafiot à voile et à vapeur, comme je crois qu’il n’aime pas que je l’appelle)), moi qui aime les jeunes corps, je n’aurais pas plus envie de partager ma vie avec l’un de ces tout jeunes gens qu’avec une guenon. S’il a pu m’arriver de prétendre le contraire, ce ne pouvait être que par bravade ou par bêtise. Ou peut-être voulais-je dire que je me sentais capable de vivre avec un garçon qui se tairait non pas parce qu’il n’aurait rien à dire, mais parce qu’il aurait l’intelligence de ne pas le dire. Tel est mon malheur intime : j’aime ce que je n’aime pas.

Commentaires

Que de parenthèses ! Tu vas finir par mettre ta vie entre parenthèses aussi à ce rythme nocturne ou diurne de pensées ressassées ...

Ecrit par : iPidiblue bonze immuable | 21/09/2007

Que j'aime la façon dont tu tournes les phrases, j'en suis béat de bonheur et d'admiration à chaque billet. Olivier, tu me séduis.

(Tu m'as snobé, salaud, sur GA, il y a quelques années ! J'étais pas ton style.)
(argh)

Ecrit par : ron | 21/09/2007

Il y a quelques années, Ron, je snobais probablement tout le monde, parce que j'étais encore un peu sauvage...

Ecrit par : Olivier Bruley | 22/09/2007

Proustien!

Ecrit par : Kate | 26/09/2007

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