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23/05/2007

Mardi 22 mai 2007

            J’étais (ailleurs dans ce blogue) en train de rédiger un commentaire en réponse à Mme de Véhesse, et puis je me suis rendu compte que ce que je disais, à force de digressions sur Esteban, qui est d’ailleurs sans doute le seul sujet récurrent de ce journal, pouvait bien faire l’objet d’un billet à part entière. VS m’exhortait à dire « baiser avec une jeune fille » plutôt que « baiser une fille », me renvoyant au Journal de Travers, page 514, je cite : « (Ainsi l’imprudent ne peut-il veiller à chacun des arcanes du sens ; et Sarkis, hétéro convaincu, pas du tout antipédé, officiellement (le pauvre, sa vie serait un enfer !), emploie ‘‘baiser’’ au sens de jouer, déjouer, ‘‘avoir’’, ‘‘bien avoir’’, posséder, exploiter, etc. – révélant incidemment au passage l’idée la plus petite-bourgeoise et flicarde des rapports sexuels : tout à fait comme, pour un chauffeur de taxi, enculé demeure l’insulte suprême, ainsi qu’il en allait sans doute à Suburre au milieu des embarras de chars…) » (Ce qui me fait me rappeler que j’ai souvent écrit, dans ce journal, rapportant mes mésaventure suburbaines (ou suburaines, puisque aujourd’hui, Suburre, c’est la banlieue), que je recourais fréquemment à ce terme d’enculé, non certes parce que je trouve honteux qu’on se fasse enculer, mais précisément par que le mot passe pour l’insulte suprême, ce qui est bien commode (quoique dangereux) lorsqu’on veut, avec les moyens qu’on a, blesser un peu la canaille dont on est importuné (de nos jours, on dit les racailles, qu’on ne trouve hélas plus uniquement dans les banlieues depuis longtemps, puisque j’ai toujours la désagréable impression d’en voir partout où je passe !). Généralement, bien sûr, en proférant de tels mots, on ne blesse personne, si ce n’est soi, à moins de prendre aussitôt ses jambes à son cou. D’ailleurs on a tort d’insulter qui que ce soit, même la canaille, mais ce n’est pas mon sujet, auquel je reviens donc.) Si Mme de Véhesse m’invitait à préférer (l’expression) « baiser avec une jeune fille », c’était parce que j’avais écrit, dans mon billet du 28 avril dernier, que, me rendant un samedi matin, pour une raison qui n’a pas d’importance, dans l’entrepôt où je vais chercher, le vendredi après-midi, les prospectus que je dois distribuer la semaine suivante, j’avais trouvé le chef (l’usage étant, parmi les distributeurs de prospectus, de l’appeler ainsi) qui « venait manifestement de baiser une jeune fille qui n’était pas loin d’être jolie ». Bien sûr, VS a raison, c’était bien avec elle que tout cela s’était fait ! Mais ce que je n’avais pas dit, dans ma relation lapidaire du 28, c’est que je n’avais pu m’empêcher de trouver quelque chose d’infiniment petit à l’amour qu’éprouvait sans doute sincèrement cette pauvre fille pour son ‘‘chef’’ qui, non moins petit qu’elle, prétendait, pendant la nuit, l’honorer au fin fond de l’entrepôt sur lequel il règne le jour. Aussi, l’emploi de ‘‘baiser’’ dans son acception la plus petite-bourgeoise n’était-il pas si déplacé que cela, même si, en m’exprimant ainsi, c’était ma propre vision petite-bourgeoise des choses que je révélais… Mais petit-bourgeois, je suis très conscient de l’être bel et bien : chaque jour passé auprès d’Esteban (qui vit fort heureusement aux antipodes, ce qui me permet de ne le voir que fort peu dans l’année, grâce à quoi je n’ai pas trop à souffrir de ma douloureuse prise de conscience), chaque jour passé près de lui, disais-je, me fait me sentir un peu plus petit(-bourgeois), alors même qu’il a fait le choix de vivre de la façon la plus naturelle (au mauvais sens du terme) et relâchée qui se puisse concevoir, c’est-à-dire comme un sauvage, sur son voilier, d’abord, et maintenant sur une île des Marquises ! Eh bien, malgré le fait qu’il vive depuis vingt ans à moitié nu au milieu de brutes épaisses telles qu’on en trouve en Polynésie (très épaisses, donc), il lui reste ce je-ne-sais-quoi d’incroyablement policé dans sa façon de parler ou de se tenir, même quand il parle ou se tient mal. (Je profite de ce qu’Esteban, qui se trouve en ce moment sur une autre île de son archipel, ne puisse pas me lire jusqu’à la fin de la semaine pour en parler en bien). Renaud Camus évoque parfois des mots ou expressions qui sont ‘‘restés célèbres’’ dans sa famille, qui se les répétait souvent, d’années en années, comme le ‘‘je suis nourri’’ de je ne sais plus quel visiteur arrivé chez lui, lorsqu’il était enfant, pendant un repas que cet hôte imprévu n’avait pas souhaité partager, pour s’être déjà sustenté. Esteban m’a rapporté que son père avait une expression qui augmente beaucoup le prestige à mes yeux de cet homme que je n’ai jamais connu. Lorsque ce digne père noble (grand bourgeois, en l’occurrence), jugeait qu’une action, une parole, une manière d’être ou de faire étaient indignes ou mauvaises, il prononçait généralement ces mots définitifs : « ce n’est pas de bonne bourgeoisie ». J’ai beau chercher, je ne trouve rien chez Esteban qui pourrait, moralement, du moins, appeler ce jugement sans appel. S’il m’arrive de lui dire que ce qu’il fait n’est pas de bonne bourgeoisie, comme c’est par exemple le cas lorsqu’il répand la moitié de son repas sur ses lunettes, qui pendent ridiculement à son cou, ce n’est évidemment que pour plaisanter, même si un tel spectacle me désole vraiment. Quant à lui, il n’a rien à dire : il lui suffit d’être, pour que je sente qu’il n’y a rien chez moi qui soit de bonne bourgeoisie. Et nous nous entendons très bien, malgré nos différences. Mais cette bonne entente est uniquement de son fait. Moi, je suis beaucoup trop de mon temps, je veux dire : incapable de faire preuve comme lui de l’abnégation qu’il faut pour me supporter, disons, une heure, lorsque je me sens en terrain conquis.

Commentaires

Dans une tentative de vous mettre d'accord, Madame de Véhesse et vous, je dirais que baiser une jeune fille et baiser AVEC une jeune fille, n'impliquent pas le même acte. Le premier serait plutôt du domaine du soulagement unilatéral (celui du mâle), alors que l'autre implique une participation, un échange, un passage, entre les deux protagonistes.

Je conclurai en disant que ce qui me choque (enfin, c'est beaucoup dire...), c'est que "baiser" et "jeune fille" appartiennent à deux niveaux de langue, deux strates culturelles, et qu'il jurent tellement ensemble que cela finit par créer un effet comique qui n'était probablement pas recherché.

Ecrit par : didier goux | 24/05/2007

On cherchait bien à créer un petit effet, quoique sans doute pas comique, c'est vrai... Cela dit, je ne suis arrivé que le matin. Je n'ai pas vraiment vu ce qui s'était passé pendant la nuit, même si les regards énamourés de la jeune fille laissaient penser que c'était bien AVEC que etc., j'en conviens. En réalité, j'ai été très contrarié de surprendre ce couple au sortir de ses ébats et sans doute que, dans mon esprit (de petit-bourgeois, j'en ai peur), des gens qui me contrarient en se laissant si facilement surprendre ne peuvent que baiser, avec ou pas !

Ecrit par : Olivier Bruley | 24/05/2007

Mais pourquoi donc avez-vous été contrarié ? C'est intéressant, cela ! Jaloux de l'un ? De l'autre ? D'une situation ? Et, à mon humble avis d'hétéro, je doute que leurs ébats aient occupé TOUTE leur nuit (mais bon...).

Ecrit par : Didier Goux | 24/05/2007

Non, rassurez-vous, il n'y avait aucune jalousie de ma part, l'homme ni la femme n'étant "mon genre", comme dirait qui vous savez. Quant à la situation... Comment dire ? J'ai peu de goût pour les entrepôts et les hangars ! En réalité, j'étais contrarié de leur être, moi, une contrariété. Car, à l'évidence, je les dérangeais et ils ne souhaitaient pas du tout être surpris. Or je trouve non seulement stupide, mais surtout nocent, de se laisser surprendre si facilement, et d'en faire ensuite le reproche à l'importun, même tacitement, par le regard ou l'intonation de la voix. Les portes servent à être fermées, après tout. Quand je suis arrivé sur les lieux, tout était grand ouvert, et c'est vraiment très grand, une porte d'entrepôt !

Autrement, il me semble qu'on aurait pu me faire cet autre suggestion : préférer à "un tel baise (avec) une telle" "une telle baise (avec) un tel". La parité, en somme, n'est pas une affaire de préposition, mais de sujet et de complément !

Ecrit par : Olivier Bruley | 24/05/2007

Non, non,non : on ne dit jamais qu'une fille baise un mec (ou alors dans un contexte bien particulier, dans le cadre d'un scénario tout à fait spécial( qui peut avoir son charme, je ne discute pas), ça n'est pas "conforme", très cher !

(Ou alors, elle le baise vraiment, et on n'est plus du tout dans l'érotisme, pour le coup...)

Ecrit par : Didier Goux | 24/05/2007

Quel conformiste vous faites ! Cela dit, vous avez parfaitement raison, et je me rends compte que ma dernière remarque était un peu sotte. Enfin, disons que les parenthèses étaient en trop. Car, rassurez-moi, une fille peut tout de même baiser AVEC un garçon, non ?

Ecrit par : Olivier Bruley | 24/05/2007

Mais oui!

Ma remarque était un peu un réflexe (j'ai l'habitude de répondre froidement, quand j'entends "on s'est fait baiser", "c'est pas forcément désagréable"), un peu une boutade, un peu l'envie de faire partager ma surprise à trouver chez RC le rejet de cette expression "baiser qq'un": si cette expression n'était que sexuelle, cela ne me gênerait pas (ce serait descriptif), ce qui me gêne, c'est qu'elle ait dérapé du côté de la soumission/domination.
On ne m'empêchera jamais de penser que c'est dommage de concevoir les relations sexuelles ainsi, et pour les deux partenaires. Je ne revendique pas une "parité", mais tout simplement du respect hors situation, et de la joie et du plaisir (physique et mental) en situation.

Pour être complet, l'utilisation intransitif du verbe ne me gêne pas non plus: "des gens qui me contrarient en se laissant si facilement surprendre ne peuvent que baiser". De toute façon, quel autre verbe utiliser? "Faire l'amour" est si solennel et déjà sentimental. Pour décrire l'acte, "baiser" n'encourt pas de reproche, il me semble.

Ecrit par : VS | 24/05/2007

Me voici donc rassuré.

Ecrit par : Olivier Bruley | 25/05/2007

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