03/04/2007
Lundi 2 avril 2007
Me voici rentré à Mont-de-Marsan. Augustin me disait à midi, comme nous déjeunions une dernière fois ensemble, qu’il avait la curieuse impression, lorsqu’il lui arrivait de quitter Paris pour se rendre dans sa province natale, de se retrouver dans un monde ravagé par quelque catastrophe dont il serait le dernier survivant. A Paris, me dit-il, où qu’on se trouve, il y a toujours quelqu’un à moins d’un mètre de soi ! Quant à moi, c’est tout le contraire : je revis ! Les grandes villes me tuent, précisément parce qu’il y a trop de vie ! Alors qu’ici je puis me croire entièrement guéri de ma phobie sociale, à Paris, c’est la rechute ! En descendant seul, hier, la rue de Rivoli, du Louvres à l’hôtel de ville, pour rejoindre Michaëlle R*** R***, avec qui je devais déjeuner, j’avais l’impression de cheminer vers ma propre tombe. Autour de moi, les hommes grouillaient comme autant d’asticots : partout, ce n’étaient qu’yeux et regards, et j’étais nu. Ma première préoccupation, une fois que j’eus accepté l’invitation de Valérie Scigala, fut d’ailleurs de trouver, grâce à Internet, un hôtel le plus près possible de la rue Berger, où avait lieu la réunion, pour pouvoir m’y rendre le plus rapidement possible et sans avoir à croiser trop d’humains, au cas où j’aurais été seul, sans Augustin, sur qui l’on n’est jamais tout à fait sûr de pouvoir compter. Mon hôtel se trouvait donc rue de l’arbre sec et il n’a fallu que deux minutes à pieds pour aller chez Marcheschi. Pour Michaëlle, que je n’avais pas revue depuis près de quinze ans, j’ai dû me faire violence. Elle venait de Saint-Germain-en-Laye pour me voir : je pouvais donc bien aller à pied jusqu’à l’hôtel de ville pour la rejoindre. C’est grâce à Internet qu’elle a retrouvé ma trace. Elle a tapé mon nom dans un moteur de recherche qui l’a menée tout droit à ce blogue. Nous avons déjeuné ensemble. De notre passé commun, nous avons gardé des souvenirs souvent différents. Ce ne sont pas toujours les mêmes choses qui nous ont marqués. A un certain moment, elle s’est mis d’un baume hydratant sur les lèvres. C’est de moi, qui ne cessais de m’oindre ainsi la bouche, à l’époque, qu’elle tient cette manie… J’avais oublié ce curieux détail. Nous avons appris à fumer ensemble, en Allemagne. Depuis, j’ai arrêté ; elle fume toujours. Je me suis souvenu que mon tout premier poème, écrit sur l’île de Ré, m’avait été inspiré par sa passion pour Mateusz, le joli petit Polonais dont elle était amoureuse. Il est devenu laid et professeur de philosophie. Michaël D*** (que j’aurais bien aimé revoir, lui aussi, puisque Michaëlle me disait qu’il vit désormais à Paris), alors qu’il n’aurait jusqu’alors fréquenté que des filles, connaît en ce moment une grande histoire d’amour avec un garçon ! Pincement au cœur : je le savais ! Déjà, à quinze ans, j’avais pressenti que ce serait dans les bras d’un garçon qu’il trouverait son bonheur. Sans doute, à l’époque, avais-je secrètement espéré, quand, du moins, je n’étais pas trop occupé à me désespérer de l’indifférence de Frédéric P*** ou de Sabine C***, sans doute avais-je espéré que ce bonheur, il le trouverait dans mes bras… Dieu sait pourtant qu’il était laid ! Je me souviens encore de sa voix d’adolescent, qu’il avait très éraillée. Un jour, un certain poème de moi l’avait particulièrement ému, et il me l’avait dit. Etait-ce bien uniquement cela qu’il avait voulu dire ? Que c’est triste, tout ce temps qui s’est écoulé ! Pendant quinze ans, je me suis très bien passé d’eux tous, mes amis d’alors, et, maintenant que leur mémoire me revient, je m’aperçois qu’ils m’ont cruellement manqué. D’ailleurs, je pourrais dire exactement la même chose d’Augustin, dont je me passe tout aussi bien, désormais, mais qui me manque tout autant, si ce n’est plus. Avec le temps, ce manque s’est incorporé à moi. Il me constitue, comme la cavité de ma bouche, ou plutôt comme la creuse cicatrice du nombril, vestige d’un lien tranché depuis longtemps. Il paraît que certains éclopés ressentent encore des douleurs dans les membres qu’ils n’ont plus. Et les paralytiques, dans leurs rêves, marchent. Qui sait si, dans mes propres rêves, mes anciens amis ne font pas un cortège à mon amant lunaire, cet inconnu, dont je n’ai nul souvenir, mais que je reconnaîtrais si, par miracle, la lumière du jour venait à lui donner forme ?
01:50 Publié dans 2007, Journal | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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