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29/03/2007

Mercredi 28 mars 2007

            Et aussi, l’autre jour, j’ai croisé dans la rue le petit marchand de lunettes. Je m’étais rendu la veille dans la boutique où il travaille, tout près de chez moi. Je devais racheter des lentilles de contact. Quand je l’ai eu payé, il a tendu sa main vers mon visage (vers mes misérables lunettes, pour être précis, afin que je les lui montre), en me demandant, sur un ton professionnel, si c’était le revêtement anti-reflet qui avait sauté. Car mes pauvres lunettes sont si vieilles et si mal traitées que ce revêtement saute en effet de toutes parts, ce qui est du plus mauvais effet. Je disais l’autre jour que je ne savais pas quoi faire de l’argent que j’allais toucher bientôt (ce seront finalement 8000 EUR), eh bien, je pourrais m’acheter de nouvelles lunettes, tout simplement ! En réalité, le petit opticien, en affectant de s’intéresser à mes misérables besicles, s’efforçait surtout de me retenir encore un peu près de lui. Car tout, de sa tenue à son regard typiquement hautain, et même son début de calvitie, tout en lui indiquait qu’il avait les mêmes goûts que moi, c’est-à-dire, en l’occurrence, un certain penchant pour ma petite personne. Le lendemain, j’étais en train de descendre la rue des Cordeliers, en direction de la place Pancaut, la chienne Pélagie sous le bras, à la Belmondo (c’est très viril !), quand j’ai donc aperçu, sur le trottoir d’en face, mon petit lunetier qui remontait la rue. Il m’a vu lui aussi, puisqu’il m’a lancé le regard caractéristique, faussement indifférent, glacial, c’est-à-dire brûlant, du pédé qui s’intéresse, tout à coup, les sens en éveil, mais qui, paradoxalement, ne veut surtout pas le montrer : je n’ai d’ailleurs jamais très bien compris pourquoi l’on se comportait ainsi, même s’il arrive que je me conduise aussi de cette façon. Je n’ai pu réprimer alors une espèce de sourire en coin, moitié mauvais (ou lubrique ?), moitié amusé, qu’il n’a sans doute pas vu. Si, par extraordinaire, il lisait ce journal et n’était pas circoncis, je n’aurais absolument rien contre un éventuel rapprochement. Il fait partie de cette masse toujours grossissante de gens dont le visage m’évoque vaguement quelque chose… Et comme d’habitude, je ne le remets absolument pas. Et si, tout bêtement, c’était parce que je suis amené à l’apercevoir, les rares fois où je me rends dans son magasin, qu’il m’était familier ? Pour être tout à fait honnête, je crois que je pourrais, chez un très beau garçon, ou alors si j’en étais amoureux, considérer la circoncision comme l’une de ces bouleversantes imperfections, auxquelles la passion s’attache : « La beauté, d’ailleurs, n’est jamais parfaite ce qui, précisément, l’incite à la coquetterie ; toutefois elle tombe également dans l’erreur en se faisant un devoir de présenter le type achevé de l’idéal qu’elle suggère, car c’est précisément en ce qu’elle offre d’imparfait que réside le secret de sa puissance d’attraction. » (Thomas Mann, Joseph et ses frères. Les Histoires de Jacob.) Je ne sais plus où Renaud Camus dit que, selon lui, on tombe le plus passionnément amoureux d’hommes qui ne sont pas du type qu’on aime habituellement. Il faudrait un certain inachèvement de son idéal de beauté, une certaine distance entre l’être aimé et le type auquel on rêvait avant lui, pour que l’amour se déploie pleinement. Tout le contraire de ce que j’écrivais hier. Ici, l’amour est possible. Là, il ne l’est pas.

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