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28/03/2007
Mardi 27 mars 2007
J’étais en train de chercher un détail sur les dents de Tadzio dans La Mort à Venise, quand je suis tombé sur une allusion à mon petit Grec en biscuit, dont le modèle est à Berlin : « Les ciseaux n’avaient jamais touché sa splendide chevelure dont les boucles, comme celles du tireur d’épine, coulaient sur le front, les oreilles et plus bas encore sur la nuque. » Cet après-midi, comme je continuais mon interminable distribution de prospectus, ce fut bel et bien l’adolescent que j’ai croisé qui cherchait à attirer le regard de l’Aschenbach que je ne suis pas encore tout à fait ! Comme dit du jeune Joseph la tradition orientale, selon Thomas Mann (in Les Histoires de Jacob), « la moitié de la beauté éparse sur terre était échue à ce jeune homme et l’autre moitié distribuée entre le reste des humains. » Mais c’était bien tout le malheur du monde qui semblait peser sur ses épaules. Indubitablement achrien, il avait l’âge où l’on ne fait encore que rêver à l’amour, et soudain, sans s’y attendre, il voyait son amour sans objet s’incarner dans un visage inespéré, le mien. J’ai cru me voir au même âge. Combien de fois ai-je aimé, moi aussi, cinq secondes à peine, uniquement des yeux ! Ah ! Mon Dieu ! Si les parents savaient tout ce qu’un seul regard peut dire ! Ils voudraient des enfants aveugles ! Car il m’a dit bien des choses, ce garçon, tout à l’heure. Mais malgré ce qu’il disait, je l’ai laissé à sa tristesse, me contentant d’avoir été la cause de plus nombreux battements de cœur dans sa poitrine. Et je serai sûrement encore quelques jours avec lui, dans sa chambre, jusqu’à ce qu’il m’oublie tout à fait. Qui sait ? Peut-être conservera-t-il de moi quelque chose que, toute sa vie, inconsciemment, il cherchera dans les autres garçons qu’il croisera. Peut-être suis-je à l’origine, sans qu’il le sache encore, de son type de garçons. Après tout, il faut bien qu’il y ait une origine aux choses. Ainsi, l’irrépressible besoin que j’eus d’acquérir le petit Grec à l’épine, dès que je l’eus aperçu, lors du salon des antiquaires, organisé à Mont-de-Marsan il y a quelques mois, trouve sans doute son origine directement dans le ‘‘tireur d’épine’’ de La Mort à Venise, que je lus pour la première fois à l’âge du garçon qui m’a regardé cet après-midi, c’est-à-dire à l’époque où j’allais en Allemagne, chaque année, et où j’avais certainement déjà remarqué le petit Grec, quand nous avions visité le Pergamonmuseum. Pourtant, jusqu’au 21 septembre 2005, date à laquelle je suis retourné à Berlin, avec Esteban, je n’avais gardé aucune trace en moi du tireur d’épine. Il a fallu que je le revoie pour que les sentiments qu’il m’inspire se réveillent en moi. Jusqu’alors, ils étaient restés là, mais endormis. S’ils sont si forts, à présent, ce n’est pas uniquement à cause de la beauté de l’objet en soi, ni de sa reproduction, mais parce que cette beauté m’avait déjà frappé lorsque j’étais adolescent. Elle me permet de m’apercevoir tel que je suis depuis toujours, malgré tout ce qui a changé en moi et autour de moi. Je me retrouve en la retrouvant. Les histoires d’amour, elles aussi, sont des retrouvailles. C’est à peu près le discours d’Aristophane dans le Banquet. Nous retrouvons dans l’être aimé la moitié qui nous manque depuis toujours. Sinon la moitié, du moins, un être qu’on connaissait à l’origine, et dont on est séparé. Si vraiment le court instant de tout à l’heure est une origine pour ce garçon si beau, et qu’il trouve à aimer dans le futur, alors, de manière incompréhensible, c’est qu’il m’aura retrouvé. C’est le mystère de l’amour, ce que, dans un sonnet que je ne crois pas avoir encore publié, j’ai appelé une « pédérastique eucharistie » ! Mais soyons modeste. Il est peu vraisemblable que je sois pour ce garçon l’origine que je disais. Sans doute cette origine est-elle bien antérieure à moi. Peut-être seulement retrouvait-il en moi, lors de notre étrange communion, l’être inexplicable dont il est séparé depuis toujours.
04:22 Publié dans 2007, Journal | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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