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31/01/2007

Mardi 30 janvier 2007

            Si vraiment Peak oil il doit y avoir, comme semble croire Pierre Driout, chez qui j’ai découvert le mot, que je ne connaissais pas plus que la chose qu’il désigne, laquelle, veux-je dire du moins, je ne pensais pas pouvoir se produire de mon vivant ; alors je me demande bien quel avenir il y a pour Esteban et moi, à long terme ou même à moyen terme, aux Canaries, où les touristes ne se rendent, que je sache, qu’en avion. Il ne faudrait pas que nous nous y retrouvions coincés, même si, j’imagine, il y aura des signes avant-coureurs de la catastrophe. Cela dit, nous aurions probablement de la chance dans notre malheur, puisque Esteban étant marin trouverait sûrement le moyen de nous ramener en Europe par mer, à la voile : il y a bien des Africains qui rejoignent les Canaries sur des coquilles de noix ! Aussi bien, je serai revenu depuis longtemps sur le vieux continent, car Esteban ne voit rien au-delà de cinq ans. A l’en croire, dans cinq ans, il sera mort ! Et souvent, à cause de la bizarre façon qu’il a de s’exprimer dès qu’il s’agit de regarder plus loin qu’un lustre, je lui demande s’il ne se saurait pas atteint de quelque maladie incurable dont il aurait malencontreusement oublié de me parler. Il me répond que non. Sans doute est-il un adepte de la sortie volontaire, ce que je puis très bien admettre, mais pas tant que je suis encore là ! Voilà qui me dépasse beaucoup : on prétend m’aimer, mais pas au point de rester avec moi plus de cinq ans ! Comment peut-on donc envisager sa mort alors qu’on a le bonheur de vivre avec moi ? Est-ce l’angoisse de me perdre qui pourrait devenir invivable ? Mais Esteban n’est pas sensible à ces sortes d’arguments. Il me répond généralement que j’ai un ego surdimensionné.

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29/01/2007

Dimanche 28 janvier 2007

            Cette fois-ci, c’est ma sœur qui a dû se rendre au commissariat de police pour porter plainte. On avait cassé la vitre de sa voiture et fouillé son véhicule pour ne finalement rien voler, ai-je appris tout à l’heure, lors du dîner dominical. Esteban, à qui je racontais ma récente passion pour le foie du poulet rôti m’a dit que j’avais des plaisirs de pauvre. Il a très peur d’une certaine personne, avec qui je chatte depuis des mois et qui, craint-il, pourrait me détourner de lui, si je me décidais à la rencontrer enfin. Peut-être en effet y aura-t-il un jour rencontre, mais il se trouve que cette personne étant née pauvre au point d’avoir connu ce que c’était que d’avoir faim (prétend-elle sans me convaincre tout à fait) ne rêve que de parvenir. « Estebanito, voyons, comment peux-tu donc imaginer que je me mette avec un parvenu ? Tu sais bien que j’aime mieux les déclassés dans ton genre ! » Sans la nocence qu’il y a sans doute à formuler les choses ainsi, ma préférence serait des plus ‘‘rinaldo-camusiennes’’, au fond : les déclassés ont beaucoup à transmettre : tout un patrimoine culturel, à défaut du foncier : ce sont les passionnantes anecdotes d’Esteban, ses histoires de familles, dont il n’est pas permis de parler ici, sa façon d’être, ses dégoûts, et toutes sortes d’autres choses. De ce point de vue, l’âge d’Esteban, qu’il est à peine plus permis d’évoquer que sa famille, contribue à nous rapprocher. Car les nombreuses années qui le séparent de moi lui ont servi à dilapider son argent dans d’invraisemblables aventures qu’il peut me raconter aujourd’hui, et grâce auxquelles, moderne et virile Shéhérazade, il me tient ! La différence entre le parvenu et le déclassé est un peu du même ordre que celle qu’il y a entre les verbes ser et estar de mes leçons d’espagnol : un parvenu n’est qu’une heureuse ou malheureuse circonstance (c’est selon) ; le déclassé, quelles que soient les circonstances, conserve son essence, c’est-à-dire ce qui reste quand tout a été perdu. C’est la perte qu’il transmet, c’est-à-dire le double de ce qui aurait été transmis si rien n’avait été perdu, soit : le sentiment de la perte (d’une richesse et d’une variété infinies) ; et, parce qu’il faut bien que ce sentiment ait un objet : sinon tout ce qui a été perdu, du moins la mémoire de cela. Mais ne parlons pas trop de transmission, car derrière ce mot, se cache peut-être le spectre du père de substitution qui, je crois, fait faire des cauchemars à celui dont je parle !

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27/01/2007

Vendredi 26 janvier 2007

            J’ai longuement chatté, hier, avec Armando, qui m’a rapporté qu’une amie à lui l’avait invité à une soirée, la veille ou quelques jours plus tôt, je ne sais plus, où il avait croisé l’acteur Diego Luna, qui tenait le rôle de Tenoch, dans Y tu mamá también, et qui est bien plus à mon goût que l’autre garçon du film, ce Gael García Bernal, qui plaît tant aux filles et garçons, mais qui m’évoque, avec sa face porcine et cet arrière-train qu’il a trop près du sol, la tête d’un goret sur le corps d’une hyène ! ¡Qué envidia me das, Armandito !, aurais-je pu lui dire, mais je n’ai découvert cette expression que dans ma leçon d’aujourd’hui. (Qu’Esteban se rassure donc, je progresse dans mon apprentissage de l’espagnol, lentement, mais sûrement ! Je sais d’ores et déjà saluer, lección 1 - saludar ; m’informer de l’identité de quelqu’un, lección 2 - Y tú, ¿quién eres ? ; présenter quelqu’un et me présenter moi-même, lección 3 - Presentar ; et demander à quelqu’un de ses nouvelles, lección 4 - ¿Qué es de tu vida ?). J’ai demandé à Armando s’il avait pris des photos de l’acteur, malheureusement, ce ne fut pas possible. Je me console en me disant que Diego Luna n’est vraiment beau qu’en mouvement. Il fait partie de ces gens que les flashes figent dans la laideur qu’il y a jusque dans la beauté. D’ailleurs, je ne suis pas tout à fait sûr qu’il soit beau. Peut-être même est-il laid, à sa manière. Disons qu’il est d’une beauté vraisemblable, familière, inconsciente, inachevée, beauté comme sur le point de se produire, mais qui pourrait aussi bien ne jamais se réaliser pleinement. Du moins est-ce ce qu’il me semblait lorsqu’il m’arrivait de regarder le DVD de Y tu mamá también, pour me donner l’envie et le courage d’aller vivre au Mexique, à l’époque où il était encore question de s’y installer. Certains plans sont sublimes. Armando m’envoie souvent des photos de paysages, de villes ou de villages de ce pays, pour me faire rêver, et qui me font presque regretter que l’option mexicaine ait été finalement abandonnée. Il me montre aussi ses amis et je suis toujours très frappé de constater qu’il n’y a aucune différence, pour l’œil, entre la jeunesse du Mexique et celle de France ou, j’imagine, de n’importe quel autre pays. Ce sont à peu de choses près les mêmes codes vestimentaires, les mêmes vices, la même candeur, le même air de profonde, d’abyssale gentillesse, les mêmes sourires, la même immobilité dans la poursuite de vaines joies et de plaisirs décevants. Ils semblent se hâter lentement, mais c’est par désoeuvrement.

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24/01/2007

Mercredi 24 janvier 2007

            «  De Paris j’ai rapporté, en un premier voyage, environ quatre-vingts bouquins, pour la plupart achetés sur les quais. Quarante autres attendent dans la petite chambre, où je loge, lors de mes passages, que Sylvie s’en occupe à son retour fin juillet. » Maurice G. Dantec, American Black Box, Albin Michel, 2007, page 188. On peut donc transporter un nombre assez grand de livres en un seul voyage, d’un bout du monde à l’autre… Certes pas toute une bibliothèque, mais sans doute, en trois ou quatre voyages, une bibliothèque de survie, comme on dit d’une trousse. J’ai noté la phrase dans mon spicilège. J’y rassemble de plus en plus de choses à mesure que je crois davantage à mon départ pour l’étranger. Et je remplis avec plus de soin les feuilles de notes qui sont glissées dans les livres que je lis, puis je les scanne dans mon ordinateur. Hélas ! Je ne suis pas sûr que tout cela serve à quelque chose, parce que ma mémoire est si mauvaise que non seulement j’ai souvent oublié ce dont je voudrais me souvenir (en quoi toutes ces notes sont une aide précieuse, en effet), mais peut-être plus souvent encore, je ne me rappelle plus qu’il y aurait lieu de se souvenir de quelque chose : je n’ai aucun esprit d’à propos ! Pour que ce spicilège me soit vraiment utile, il faudrait que je passe mon temps à le relire du début à la fin ! J’y ai récemment ajouté, en exergue, cette page de Maistre, que je trouve très émouvante : « […] mais vous voyez ici ces volumes immenses couchés sur mon bureau. C’est là que depuis plus de trente ans j’écris tout ce que mes lectures me présentent de plus frappant. Quelquefois je me borne à de simples indications ; d’autres fois je transcris mot à mot des morceaux essentiels ; souvent je les accompagne de quelques notes, et souvent aussi j’y place ces pensées du moment, ces illuminations soudaines qui s’éteignent sans fruit si l’éclair n’est fixé par l’écriture. Porté par le tourbillon révolutionnaire en diverses contrées de l’Europe, jamais ces recueils ne m’ont abandonné ; et maintenant vous ne sauriez croire avec quel plaisir je parcours cette immense collection. Chaque passage réveille dans moi une foule d’idées intéressantes et de souvenirs mélancoliques mille fois plus doux que tout ce qu’on est convenu  d’appeler plaisirs. Je vois des pages datées de Genève, de Rome, de Venise, de Lausanne. Je ne puis rencontrer les noms de ces villes sans me rappeler ceux des excellents amis que j’y ai laissés, et qui jadis consolèrent mon exil. Quelques-uns n’existent plus, mais leur mémoire m’est sacrée. Souvent je tombe sur des feuilles écrites sous ma dictée par un enfant bien-aimé que la tempête a séparé de moi. Seul dans ce cabinet solitaire, je lui tends les bras, et je crois l’entendre qui m’appelle à son tour. Une certaine date me rappelle ce moment où, sur les bords du fleuve étonné de se voir pris par les glaces, je mangeai avec un évêque français un dîner que nous avions préparé nous-mêmes. Ce jour-là j’étais gai, j’avais la force de rire doucement avec l’excellent homme qui m’attend aujourd’hui dans un meilleur monde ; mais la nuit précédente, je l’avais passée à l’ancre sur une barque découverte, au milieu d’une nuit profonde, sans feu ni lumière, assis sur des coffres avec toute ma famille, sans pouvoir nous coucher ni même nous appuyer un instant, n’entendant que les cris sinistres de quelques bateliers qui ne cessaient de nous menacer, et ne pouvant étendre sur des têtes chéries qu’une misérable natte pour les préserver d’une neige fondue qui tombait sans relâche… » Suit cette note : « Moi qui envisage de quitter la France sans pouvoir emporter mes livres : il est bien temps que je commence un tel spicilège, qui me suive partout. L’informatique en rend d’ailleurs la rédaction, mais surtout le transport, beaucoup plus faciles, et mon petit ordinateur pourrait bien contenir un millier de volumes comme ceux de Joseph de Maistre ! » Mais je suis ainsi fait que, sans doute, je noterai beaucoup moins de choses que lui. Plus je me considère, et plus je me persuade qu’il n’est pas possible de m’améliorer. Tout ce que je puis faire, c’est ne pas me laisser aller davantage. Je doute beaucoup de la sincérité d’Esteban, lorsqu’il dit qu’il me prend pour quelqu’un d’intelligent ! J’ai toujours pensé, à l’époque où j’étais avec elle, qu’une jeune fille comme Anne était bien plus intelligente que moi, alors que, dans le même temps, je ne pouvais m’empêcher d’être effrayé par cet abîme que me semblait être sa bêtise. C’est dire quelle sorte d’idiot je suis !

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20/01/2007

Vendredi 19 janvier 2007

            Je voulais parler ce soir de ce bien mis en vente, et dont nous attendons tant, mon marin d’eau douce et moi, mais ce grand paranoïaque d’Esteban, qui a très peur qu’on le reconnaisse (comme c’est déjà arrivé une fois, paraît-il), ne me permet de rien dire, si ce n’est qu’il s’agit d’un terrain. Quant à l’histoire de ce terrain, l’endroit où il se trouve, les raisons pour lesquelles sa vente est toujours retardée, rien ne doit sortir de ma bouche. Voici donc tout ce que j’ai le droit d’écrire : la vente est de nouveau remise à plus tard. La bonne nouvelle est que nous espérons plus d’argent de ce retard. Mais Esteban me dit qu’il aurait préféré moins d’argent tout de suite que plus dans un futur indéfini. Ce serait une solution économique logique, m’explique-t-il, qui s’appellerait, si j’ai bien compris : l’escompte. Il me parle alors d’un hypothétique client qui, ne pouvant pas le payer tout de suite, lui signerait douze traites sur douze mois. Esteban irait alors à sa banque avec les douze traites, d’un montant total, par exemple, de 100.000 EUR. La banque pourrait lui remettre sur le champ, disons, 80.000 EUR, en échange de quoi elle toucherait les traites à sa place. Le taux d’escompte, de 20% dans l’exemple donné, serait une espèce de taux d’intérêt négatif, dit Esteban, pour m’aider à suivre, car je n’entends pas grand-chose à l’économie, comme tous les Français. Esteban craint de ne devoir s’endetter au point d’entamer excessivement la grosse somme qu’il toucherait dans un futur indéfini. Et il s’afflige de perdre bientôt ce très bon ami qui lui avait prêté 20.000 EUR et qu’il ne pourra pas rembourser à temps. Je lui suggère alors de tenter le tout pour le tout, et de taper son ami de 20.000 autres EUR. Autant risquer de le perdre tout de suite dans l’espoir de recevoir une somme qui l’aiderait tout de même beaucoup, plutôt que d’attendre de le perdre plus tard en étant sûr de ne rien toucher du tout. Ce serait une espèce d’escompte sentimental, dis-je à Esteban, pour lui montrer que j’ai à peu près compris sa leçon d’économie. Mais il me répond qu’il y a des limites à l’infamie. C’est donc un homme d’une grande probité qui projette de se lancer dans les affaires aux Canaries… Je ne sais pas si c’est de très bon augure. Renaud Camus a écrit des pages intéressantes sur cette question, dans son journal, je crois. Pour permettre à l’économie de fonctionner heureusement, faut-il payer rubis sur l’ongle ou doit-on faire crédit ? Evidemment, Camus répond que tout repose sur la confiance, ce qui lui permet de s’endetter en ayant bonne conscience !

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15/01/2007

Lundi 15 janvier 2007

            J’étais en train de traîner, hier soir, sur l’habituel site de pédés, non pas à la recherche d’un improbable orifice à combler, mais d’une occasion, plus facile à trouver, de me vider un peu l’esprit entre deux lectures ; quand je suis tombé sur un lien menant à cette courte vidéo, tout bonnement hilarante, et que je serais bien égoïste de ne pas partager avec mes lecteurs, même si ce n’est pas dans mes habitudes. Je n’avais pas autant ri depuis longtemps. Or il paraît qu’il est bon pour la santé de rire de bon cœur. Oh ! Je sais qu’il ne faut pas se moquer des êtres que la nature n’a pas achevés. Mais c’est les traiter comme des êtres humains à part entière que de rire devant eux comme devant tout homme qui y prêterait. D’ailleurs, il y a dans cette curieuse et attendrissante petite personne plus de caractère, plus de vivacité, plus d’esprit, plus de présence que dans bien des hommes que je connais, à commencer par cet ectoplasme de Hieronymus.

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02/01/2007

Lundi 1er janvier 2007

            Dimanche soir, exceptionnellement, j’avais garé ma voiture juste en bas de chez moi, dans la rue des Cordeliers. Ce matin, j’étais fort contrarié de constater que quelqu’un s’était acharné à détruire le rétroviseur droit du véhicule, sans raison, mais à dessein : car ce ne pouvait pas être un accident, puisque ledit rétroviseur se trouvait du côté du trottoir. Et puis il n’y a pas de doute, on s’est acharné, si j’en juge par les nombreux morceaux que j’ai retrouvés par terre. Je les ai ramassés et photographiés sur le tapis de sol de la voiture, que j’ai un peu honte de trouver si sale sur la photo… Photo 1. Photo 2. Photo 3. Je ne sais pas si Esteban se doute qu’il m’embarque avec lui dans ses rêves quand il parle d’habiter aux Canaries une maison, sinon construite au bord d’une falaise, du moins depuis laquelle on ait une vue sur l’immensité marine. Je me vois très bien ‘‘lucrétisant’’ tout le jour depuis un tel endroit, le vent dans les cheveux, Pélagie à mes pieds, l’horizon plein la vue… Y avait-il quelqu’un, ce matin, pour me voir m’accroupir piteusement sur le trottoir et ramasser les débris de mon rétroviseur ? Comme disait mon arrière-grand-mère, ‘‘si Dieu le veut’’, mais Esteban serait furieux de me voir y mêler Dieu, nos projets devraient se réaliser en 2007, peut-être pas en mars, qui risque d’arriver un peu trop tôt, mais, je l’espère, avant le mois de décembre.

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