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07/09/2006

Jeudi 6 septembre 2006

            J’ai trouvé ce matin dans ma boite aux lettres électronique un message d’Esteban m’annonçant qu’il était enfin arrivé dans son île, dont je ne retiens jamais le nom, qui est imprononçable, de toute façon. Sa conversation me manque, quand même il croit qu’elle m’ennuie profondément, parce que j’ai dû lui dire une ou deux fois, il y a longtemps, que je le trouvais pontifiant. Régulièrement, Esteban s’interrompt donc, lorsqu’il parle, et me demande, alors que je suis pourtant tout ouïe : « Tu me trouves pontifiant, c’est ça ? – Mais non, pas du tout, je t’écoute. » Il est vrai que la plupart du temps, je ne fais qu’écouter, sans rien dire, ce qui, à la longue, doit être un peu déconcertant. Je suis décidément bien mauvaise compagnie ! Il doit y avoir quelque chose, dans mon regard, qui, par moment, fait croire à qui me parle que je ne le suis plus. Je me souviens que mon professeur de grec s’interrompait souvent pour me demander si je n’étais pas d’accord avec lui ou si j’avais une question à poser : uniquement parce qu’il y avait quelque chose de bizarre dans mon regard, alors que j’étais seulement attentif. Il faudrait que je reprenne le récit de mon séjour à Barcelone. Je l’avais arrêté au mardi 29 août. Nous passâmes la journée du lendemain, mercredi 30 août, à Sitges. Je dois dire que j’y allais en traînant les pieds. J’aurais préféré visiter le musée maritime de Barcelone, où se trouve, selon le guide d’Esteban (qu’il a d’ailleurs oublié de me laisser avant de repartir), la reconstitution en grandeur nature d’une galère du XVIe siècle, que j’aurais beaucoup aimé voir. En temps normal, Esteban est toujours partant pour visiter les musées ayant un rapport même éloigné avec la mer. Mais, cette fois-ci, je crois qu’il avait besoin de grand air. Moi, je craignais de ne trouver que de grands airs à Sitges, cette « Cannes de la Catalogne », disait mon vieux Guide Bleu, espèce de Saint-Tropez espagnol. Mais, finalement, nous fîmes bien de nous y rendre. La vieille ville est charmante et passionnant le spectacle des plages : partout, il y avait des garçons, des bras, des mollets, des genoux, des nageurs, des coureurs. On ne savait plus où donner de la tête. Hélas, j’avais oublié mes lunettes de soleil. La lumière m’aveuglait. Pendant le déjeuner, à cause de la nappe blanche qui réfléchissait davantage encore cette maudite lumière, je dus prendre ses lunettes à Esteban. Comme il ne voulait pas d’abord me les donner, il fallut que je rabatte tous mes cheveux sur mon visage, ce qui me donna l’air d’un fou, certes, mais Esteban détestant se faire remarquer ne se fit pas prier davantage pour me donner ce que je voulais. (De même, quand il marche trop vite dans la rue, il faut s’arrêter, le laisser s’éloigner encore, puis crier très fort son nom : sa honte est alors si grande qu’il ne me quitte plus d’une semelle.) A la table derrière moi, il y avait toute une petite famille de Brésiliens parlant un mélange de portugais et d’allemand. Selon Esteban, c’étaient peut-être (mais pas nécessairement) les descendants d’un allemand qui aurait émigré au Brésil après 1945. Le lendemain, jeudi 31 août, il y a donc une semaine, nous reprenions le minuscule avion pour Bordeaux. Nous étions cinq passagers. J’ai calculé que huit personnes avaient eu à s’occuper de nous cinq à l’aéroport de Barcelone (hôtesses d’accueil, bagagistes) et dans l’avion (personnel de bord, pilote et co-pilote). En comptant le personnel de l’aéroport de Bordeaux, ça devait bien faire un total d’une douzaine de personnes, pour cinq passagers seulement. A notre arrivée, nous ne trouvâmes pas la valise d’Esteban, qui avait été égarée. Par chance, elle fut retrouvée et livrée à l’hôtel le soir même ou le lendemain (je ne sais plus). J’avais craint un instant que ne fussent définitivement perdus les livres qu’Esteban m’avait offerts et qu’il transportait avec ses affaires, ma valise étant pleine. L’après-midi, nous allâmes à la librairie Mollat, qui fut celle où je m’approvisionnais, quand j’étais étudiant, dis-je à Esteban, comme lui faisait à la librairie Payot lorsqu’il étudiait à Genève. J’ai découvert que les volumes des séries grecque et latine de la collection Budé n’étaient plus cousus comme autrefois. Les éditions des Belles Lettres auraient-elles profité de ce qu’un incendie détruisit une partie de leur fonds, il y a quelques années, pour abandonner les cahiers et le fil dans la fabrication des Budé ? Pourtant, paradoxalement, l’énorme édition espagnole des Poesías de Catulle que j’ai achetée l’autre jour à Barcelone, bien que son format soit d’un (très gros) livre de poche (800 pages, tout de même), est encore bel et bien cousue (elle devrait donc pouvoir être lue plusieurs fois, contrairement à mon édition (Poésie/Gallimard) des vers de Chénier : 590 pages, dont beaucoup, déjà, ‘‘par paquets’’, sont décollées et glissent hors du volume…) Dans la collection Budé sont publiées des œuvres antiques, qui ont donc énormément ‘‘duré’’, et qu’on peut estimer devoir durer encore longtemps. Mais l’objet contenant ces œuvres, lui, est désormais fabriqué de telle sorte qu’il dure moins d’une vie ! L’absurdité me semble d’autant plus manifeste qu’il s’agit justement de Budé. Le soir, nous dînions avec Laurence et Myriam. Le lendemain, et même le surlendemain, il me semble que je fus plus aimable que d’ordinaire. Je me demande s’il n’y a pas un rapport entre ma meilleure humeur et ce dîner que nous fîmes avec mes amies. D’habitude, lors de nos voyages, je suis toujours en tête à tête avec Esteban. Mais pour le solitaire que je suis, peut-être est-il plus difficile, curieusement, d’être avec une seule personne que plusieurs. Si donc nous devons nous associer, Esteban et moi, (nous associer, pas nous unir, comme je m’amusais à dire, pendant nos conversations, mais qui  évoque trop le mariage au vieux bouc), il faudra que nous ayons des amis, afin que je supporte et sois supportable.

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