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30/08/2006

Mardi 29 août 2006

            J’allais dire qu’étant retournés à la Casa Milà à un moment où la queue à l’entrée était, par chance, plus courte qu’avant-hier, nous l’avions enfin visitée ; mais la vérité est qu’il n’y a presque rien à visiter, qu’un petit appartement dans l’un des derniers étages de l’immeuble, les combles et la terrasse sur le toit. Esteban s’est acheté plusieurs livres en langue espagnole, pour laquelle il a une passion si exclusive que, même les livres d’auteurs anglais, américains ou allemands, il les lit dans cette langue. Il n’y a pas de livres sur son île exotique et les commander sur Internet coûterait une fortune. Il profite donc de son séjour ici pour en faire provision. Comme il n’a plus les mêmes moyens qu’autrefois, je voulais payer de ma poche l’édition de Catulle et sa traduction en espagnol que je désirais acquérir, mais j’ai eu beau insister : Esteban préférait se priver d’un livre supplémentaire plutôt que de me voir débourser le moindre euro. Nous sommes tombés d’accord sur un point, ce soir, pendant la conversation du dîner : mon coiffeur avait raison de dire, l’autre jour, que la différence d’âges ne facilitait pas nos rapports. Mais Esteban ajoute qu’il s’agirait plutôt d’une différence de générations. De son temps, me dit-il, les différentes générations avaient en commun de nombreuses valeurs, qui étaient celles de la civilisation, mais que les générations les plus récentes, dont la mienne, ne partageraient plus du tout. Et toutes ces nouvelles valeurs que je déteste tellement chez mes contemporains sont précisément celles auxquelles Esteban déteste tant me voir adhérer. Alors que je me sens si souvent étranger dans mon époque, j’en ai presque entièrement épousé les formes, aux yeux d’Esteban. Et de fait, lors de nos petits voyages, c’est à lui que je me sens étranger bien plus qu’à mon époque ! « Mais c’est encore pire que cela, ai-je répondu. Car cette différence de générations que tu dis vient s’ajouter à la différence d’âges dont parlait mon coiffeur. C’est un véritable abîme qu’il y a entre nous ! » De son temps, poursuivit-il, il pouvait attendre énormément de choses d’un ami parce que cet ami attendait les mêmes choses en retour. L’amitié était vraiment une âme à l’intérieur de deux corps. Alors qu’aujourd’hui, selon lui (à moins que ce ne soit moi qui aie lancé cette idée), elle ne serait plus qu’un corps vide, sans plus d’âme. Et si, en effet, je sais pouvoir compter entièrement sur Esteban, il est aussi certain que lui ne peut aucunement se fier à moi. D’ailleurs, moi non plus, je n’ai pas la moindre confiance dans les amis de mon âge, si du moins j’ai bien des amis… Ainsi, il a fallu que j’envoie un courriel à Laurence et Myriam, hier soir, pour vérifier qu’elles se rappelaient bien que nous devons nous voir jeudi, à Bordeaux, pour que je leur présente Esteban. Je m’attendais presque à ce qu’elles l’eussent oublié.

Commentaires

ben ca fait plaisir...la confiance règne !

Ecrit par : myriam | 30/08/2006

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