31/07/2006

Dimanche 30 juillet 2006

            « Un homme est enchanté par le malheur : cet enchantement s’appelle de nos jours la dépression nerveuse. Enchanter cet enchantement par le langage est ce que cherchent les amis. Dans ce sens l’amitié est la seule vraie société secrète. Ou du moins une association fondée à partir de la langue et presque intérieure : ce n’est pas encore la société mais c’est plus que soi. » Lisant ces quelques phrases, extraites de l’avertissement de la seconde édition de Carus, je m’étais fait cette remarque, l’autre jour, que, sans doute, je n’avais pas de véritables amis, n’ayant avec personne d’« association fondée à partir de la langue ». Il n’y a qu’avec moi-même que j’entretienne un tel commerce, occasionnellement, dans ce journal. Je n’ai vraiment d’amitié que pour moi. Et ce soir, pages 218-9 (collection Folio), je lisais ces mots de Thomas : « Vous n’imaginez pas combien vous êtes choquants et risibles !, dit-il en remontant les manches. Vous êtes quelques-uns, dans ce petit quartier, à fuir, à fuir comme à la fin de l’Empire ! A vous isoler dans un microscopique jardin d’Adonis, – un petit isoloir temporaire pour fuir la peste, pour fuir le monde absent, pour fuir ce qui a lieu ! Et vous boucher les yeux devant cette large trirème barbare à plus de 168 rameurs : économie, sciences exactes, guerre. Epiciers, pédants, et bandes d’hommes d’armes ! Gangs ! […] » A quoi Ieurre répond (car Ieurre a toujours quelque chose à redire à Thomas – les deux ne s’aiment guère…) : « Nous hochons tous la tête en vous entendant parler de la sorte. Nous voyons peut-être pis que ce que vous voyez ; nous avons les yeux sans plus de chassie que vous ; mais nous ne sommes pas tyranneaux – si nous entreprenons de ne pas être esclaves, comme font hélas nos proches. La contrainte que nous exerçons ? Elle est celle de l’amitié et ne s’étend qu’à ceux qu’elle oblige. Nous sommes les seuls et les rares – dans ces rues – à apprécier la vie en société. C’est le désert qui a gagné, l’unanimité par le sport télévisé sans doute mais – de façon plus monstrueuse – par la maison individuelle. […] »

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