« Mardi 18 avril 2006 | Page d'accueil | Jeudi 20 avril 2006 »
19/04/2006
Mercredi 19 avril 2006
Dali disait que Perpignan était le centre du monde. Mais bien avant Perpignan, et pendant bien plus longtemps, il y eut, comme je le disais l’autre jour, il y eut Delphes. Je me trouvais donc, aujourd’hui, au centre du monde. Eh bien ! Il m’a semblé qu’en ce centre, les lauriers étaient fort rares, contrairement aux oliviers. Les coquelicots sont magnifiques et ma sœur n’a pas pu s’empêcher d’en cueillir un, qui poussait, je crois, au pied de l’autel d’Apollon. Après la visite du sanctuaire et du musée, nous sommes allés nous reposer un peu dans un café-restaurant du village de Delphes. L’établissement était divisé en deux parties, situées de part et d’autre de la rue. Nous nous étions installés dans la partie donnant sur la vallée, et tenue, semble-t-il, par les fils du propriétaire (lequel s’occupait de l’autre partie, où se trouvait également la cuisine), à moins que ces garçons ne fussent de simples employés. Il faut bien que je parle un peu de ces garçons. Depuis mon arrivée en Grèce, je me demandais si je trouverais dans la jeunesse du pays des exemples de cette beauté qui plaisait tant aux Anciens. Pour tout dire, mes connaissances historiques sont des plus succinctes, et j’ignore si, depuis le temps, la race est la même. Je me demande d’ailleurs si le Turc n’a pas un peu laissé de lui dans certains visages… Mais les serveurs de ce restaurant, qui s’appelait Astra, étaient exactement comme j’aimerais que soient tous les Grecs. Mais un, surtout, était plus beau que les autres. Comme, disais-je, l’endroit s’appelait Astra, j’ai tout de suite pensé à l’'Αστήρ du célèbre distique attribué à Platon, qui aime à lever ses yeux vers les étoiles. J’avais fait un jour un quatrain de ce distique : « Mon Astre aime à lever vers les astres sa vue./S’il advenait un jour que m’accordent les dieux/De sortir de mon corps pour devenir la nue,/Je pourrais chaque nuit poser sur lui plein d’yeux ! ». Mais mon Astro (Astro comme le petit robot du dessin animé), lui, baissait son beau regard pudique et bleuté. La coutume, en Grèce, est d’offrir, dès l’arrivée des clients, de grands verres d’eau, qu’Astro a donc déposés sur notre table, de ses longues mains ‘‘galactiques’’, je veux dire blanches comme du lait. Ce faisant, il s’est légèrement appuyé contre mon bras, que j’avais sur l’accoudoir de mon fauteuil, et j’ai senti la chaleur de son corps. J’étais un peu troublé à la pensée que, tout près de ma peau, sous une ou deux couches de tissu, il y avait son sexe. Montherlant parle des « voix hommasses de certains adolescents prématurés (la monstruosité, dit-il, de ces voix d’hommes sortant de ces corps gringalets…) ». Mais il y a aussi la discrète virilité des voix de garçons sortis de l’âge ingrat (mais ayant encore toute la grâce que cet âge impossible peut paradoxalement recéler), et dont le visage est d’une beauté légèrement féminine : adolescente est le mot, à condition que l’adolescence soit équilibrée, sereine et patiente comme il arrive parfois. C’était la voix d’Astro : d’une douce gravité, peut-être légèrement féminine par sa pudeur, mais uniquement parce qu’on parle aussi avec les yeux, et que, pendant que nous nous parlions (il prenait la commande), je le regardais un peu trop fixement. Si tous les adolescents étaient du temps de Socrate comme le garçon de cet après-midi, il n’est pas étonnant que les Grecs, si épris de beauté, soient devenus pédérastes. Et s’ils ont cessé de l’être, ce ne peut-être que parce qu’on le leur a interdit, comme a fini par être interdit tout culte à Delphes. Si la pédérastie pratiquée par les Grecs est un grand fait de civilisation, c’est peut-être bien qu’elle est tout, sauf une chose naturelle. De même que, selon Renaud Camus, l’innocence n’est pas ce qu’il y a d’abord, mais ce qui vient dans un second temps (la négation de la nocence), de même, il est probable qu’à l’origine, l’amour n’existait pas. Il n’est pas dans la nature. Il vient avec la culture. Il s’apprend, comme l’innocence. Mais alors que beaucoup de cultures s’imaginent pratiquer spontanément le seul amour qui soit dans la nature, c’est-à-dire l’amour hétérosexuel servant à la reproduction de l’espèce (alors que, dans la nature, il n’y a que la reproduction, et non le sentiment amoureux), les Grecs, eux, pratiquaient deux amours. L’amour hétérosexuel et, non l’amour homosexuel, mais bien la pédérastie. Car l’âge a son importance : de jeunes hommes ou des hommes d’âge mûr aimaient des garçons encore assez tendres pour être entièrement modelés par leurs aînés pour un amour, qui, peut-être, allait moins de soi, en cela qu’on pouvait moins facilement le croire naturel. Encore aujourd’hui, la meilleure jeunesse a la souplesse du roseau, qui peut pencher aussi bien du côté des garçons que du côté des filles. Parce que l’amour pédérastique ne servait à rien dans la survie de l’espèce, il servit à tout le reste : à l’édification d’une civilisation supérieure à beaucoup d’autres en cela qu’elle était plus riche d’un amour. Qui sait, peut-être Astro viendra-t-il me visiter dans ma seconde vie, ma vie parallèle, inconsciente, celle de mes rêves, sûrement plus belle, mais pour sa plus grande part, instantanément oubliée. S’il vient, je veux que ce soit à la palestre. J’irai le regarder s’entraîner. A un moment, j’espère, une écharde viendra se ficher dans la plante de son pied. Je le regarderai plus intensément s’asseoir par terre pour la retirer, comme le garçon du Pergammonmuseum de Berlin. Il se relèvera enfin et, avant de reprendre son entraînement, effacera l’empreinte que son corps aura laissée dans le sable, comme faisaient tous les jeunes Grecs, par bienséance, à la fin de la leçon. Après quoi, nous nous retirerons dans une chambre, afin de connaître sinon le « Bonheur de s’exercer à la palestre ensemble » dont parle Yourcenar traduisant Théognis, dans La Couronne et la Lyre, du moins celui de faire après « la sieste entre des bras aimés ». L’écharde que je disais n’est pas tout à fait rien. C’est l’épine dans le pied de notre monde, qu’on entend si souvent dire judéo-chrétien, et presque jamais gréco-romain, peut-être, d’ailleurs, parce qu’il ne l’est plus tant que cela… Cette épine, c’est le piquant de la vie, de la vie ici et maintenant, ignorante de la vie éternelle. Et nous sommes tiraillés entre cette épine dans notre pied et la couronne d’épine du Christ ; entre les pieds que nous avons sur terre, entre notre vie ici-bas, dans la poudre, les travaux et les jours, le loisir et la nuit blanche ; et notre tête tournée vers le ciel, vers la vie au-delà, dans la foudre, la promesse, l’espoir et l’éternité. (La Couronne et l’Epine, ce pourrait être le titre de la relation de ce court voyage en Grèce.) Cette épine, c’est l’instant, l’instant aimé et chanté pour ce qu’il est (qu’on songe à l’Anthologie), par exemple un pur instant de bonheur. C’est aussi le corps, le corps aimé là encore pour ce qu’il est, à savoir un objet d’une grande beauté, mais aussi de désir. Longtemps après qu’Adam et Eve furent chassés du jardin d’Eden, on allait entièrement nu dans les gymnases et les palestres, et pas seulement entre soi, à l’entraînement, mais en public, dans les concours, au stade, comme à Olympie. Et bien sûr, cette épine, cette pointe, c’est le rire, la farce, la moquerie, la dérision, l’irrévérence à l’égard des grands (les comédies, les parabases d’Aristophane), irrévérence financée par les plus riches (c’est-à-dire souvent encore par les grands) et mise en scène pour le plaisir et l’édification de la cité réunie dans le théâtre.


Une inscription en latin.

Trésor des Athéniens.


Temple d’Apollon.



Le théâtre.

Le théâtre, le temple d’Apollon et le trésor des Athéniens.

Le stade.

La vue quand on quitte le stade.

Temple d’Athéna.

La source Castalie.
21:45 Publié dans Journal, La Couronne et l'Epine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Ecrire un commentaire